Cinquante jours pour mourir

Laurence Jardy · Chapitre 1 sur 10

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Cinquante jours pour mourir

Cinquante Jours

POUR MOURIR

Mafia russe en Limousin

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Laurence JARDY

 

CINQUANTE JOURS POUR MOURIR

Mafia russe en Limousin

 

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Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute

ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant

existé ne saurait être que fortuite.

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TU es une fille ?

TES amis t’ont trahie ?

TON mec t’a larguée ?

TU écoutes de la musique triste ?

Alors, rejoins le groupe « LES BALEINES VOGUENT VERS LE HAUT »

 

Julia Breen, Novaïa Gazeta, 20 mai 2016

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« Dans la catégorie des jeux dangereux de défis, le jeu Blue Whale Challenge venu de Russie, du nom du mystère des baleines bleues qui viennent s’échouer volontairement sur les plages, connaît une notoriété certaine sur les réseaux sociaux. Ce jeu consiste à entrer, par parrainage, dans une spirale de cinquante défis de risque croissant dont l’ultime étape est le suicide. Tous les membres de la communauté éducative doivent adopter la plus grande vigilance face à ce jeu qui peut attirer des jeunes vulnérables en pleine construction de leur identité, face à la pression du groupe. »

Éduscol, 17 mars 2017.

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Chapitre 1

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5 millions 184 000 secondes

 

1.

Les semaines qui suivirent l’hospitalisation d’Alexis furent des semaines vides, aussi vides que des coquillages secoués par des marées. Le capitaine de la gendarmerie de Saint-Léonard avait pris deux balles. Une en pleine poitrine. Elle avait perforé le poumon droit. L’autre avait effleuré le vertex, le point au sommet du crâne. Puis le capitaine s’était effondré sur une pierre tombale du cimetière. Sa tête avait heurté le granit bleuté. Il avait vu rouler un visage auprès de lui, avait distingué la silhouette d’un vieux Japonais

armé d’un katana. La tête d’Anguelina avait été tranchée net1.

Il s’était rappelé son agitation, son évacuation, la main de Rachel dans la sienne.

Oui, ce furent des semaines vides qui suivirent l’hospitalisation d’Alexis, aussi vides que des coquillages secoués par des marées. Alexis était devenu un de ces coquillages. Une chambre d’écho muette. Ne renvoyant aucun battement de cœur. Comme si, dans la lourde carcasse du capitaine, le sang ne pulsait plus contre les veines.

Cela n’empêchait pas Arkhipov d’apprécier l’empressement du lieutenant Vetchel à se saisir d’une couverture ayant glissé à terre pour la remettre sur ses jambes. La jeune femme accompagnait ce geste de légers tapotements appuyés. Il n’osait pas lui dire que cette familiarité ne lui plaisait pas. Il acceptait l’idée d’être aimé par Rachel. Mais il allait falloir qu’elle apprenne à ne pas laisser traîner ses mains n’importe où…

… car, lorsque l’on a perdu la mémoire, les êtres qu’on a côtoyés deviennent aussi transparents qu’un vent de printemps.

Quelques mois auparavant…

Le camion rouge des pompiers a franchi la porte du cimetière quelques minutes après le drame. Celui qui prend les choses en main est un homme d’une quarantaine d’années.

Massif, énergique, il est très apprécié dans le bourg. Grâce à lui, l’équipe de rugby de Saint-Léonard s’est distinguée cette saison face à un adversaire de taille : Ambazac. Il reconnaît immédiatement l’homme à terre, ce gendarme russe arrivé de nulle part, souvent décrié par la population locale, peu encline à accueillir ceux venus d’ailleurs. Il fait ce qu’il a à faire. Lui parler, le faire parler, ne pas couper la communication.

« Qu’est-ce qui vous est arrivé ? Serrez-moi la main, monsieur. Quand êtes-vous tombé ? »

Peu lui importent les réponses du capitaine russe. Qui d’ailleurs ne cesse de bouger les bras, les jambes, tout en lui répondant. Il parle beaucoup. Il semble évoquer une femme – une tête de femme, plus exactement.

Le pompier regarde autour de lui et découvre cette tête. On dirait un objet, une chose. La chose fixe de ses yeux vides un point en amont. À moins que l’équilibre instable dans lequel elle se trouve ne donne cette impression. Il ne voit d’abord pas la béance rouge à la place de la bouche, fasciné par la masse blonde de cheveux qui frémit sous les caresses du vent tiède de mars. Le Russe continue sa logorrhée. Au médecin régulateur du SAMU, le pompier fait un compte rendu sommaire du fait que des haut-le-cœur commencent à le secouer.

« La victime présente une plaie thoracique et une plaie du cuir chevelu. L’homme est conscient, il parle. »

Le pompier réfrène un nouveau haut-le-cœur et poursuit.

« Pouls à 120, tension à 12/8. » « Oui, il est très agité… début de confusion… »

Quand le pompier en a fini avec le médecin régulateur, il déverse dans l’allée gravillonnée son bol de café noir. Il a honte d’avoir vomi devant les deux jeunes apprentis pompiers qui se trouvent derrière lui, aussi statiques que les pierres tombales. Il s’efforce de jeter de nouveau un œil sur la chose. Histoire de conjurer ses peurs. C’est là qu’il comprend que la bouche a été détruite, réduite en lambeaux sanguinolents. Ces mêmes lambeaux qu’il croit deviner autour de la mâchoire carrée du Russe. Il imagine la scène, et, de nouveau, est pris d’un haut-le-cœur. Arkhipov s’agite, se met à parler dans une langue râpeuse, liquide, humide. C’est une langue douce et féroce à la fois. Elle semble vouloir prendre dans ses filets quiconque s’attarderait à l’écouter. Le pompier ne comprend pas ce que dit le Russe. Si Anguelica était encore en vie, elle identifierait immédiatement les paroles de son compatriote.

La louveterie se poursuit. Aux loups, on fait la chasse ! La chasse aux mâles gris, aux femelles, aux petits… Il s’agit du refrain d’une chanson de Vladimir Vissotsky, « La chasse aux loups ».

Mais, pour le pompier, ce ne sont que des sonorités barbares. Derrière les syllabes qui se poussent les unes contre les autres, il est incapable de déchiffrer le message. Idot okhota na volkov, idot okhota. Le a s’envole menaçant dans les allées du cimetière. Okhota, c’est le mot « chasse », en russe. Les ombres des chasseurs avancent sans pitié, trouant de leurs balles le père, la mère, les petits. Na serykh khichnikov, materrykh i chenkov. La chasse aux mâles gris, aux femelles, aux petits… Il est incapable de déchiffrer le message. Pourtant il sent qu’il y a de la révolte dans ces gutturales qui s’entrechoquent.

Le médecin du SAMU sort précipitamment d’une Renault Mégane break. Il lui prend sa tension qui maintenant est à 9/6. Le pouls s’est accéléré. 140 pulsations-minute. « Polypnée, on perfuse ! » Le taux de saturation d’oxygène n’est qu’à 90 %. Le médecin craint l’hémorragie interne. Il appelle le régulateur du 15.

« On a besoin d’un chirurgien vasculaire pour une prise en charge immédiate. Plaie hémorragique vasculaire. Urgence de niveau 1. »

Le capitaine est embarqué dans le camion des pompiers. L’équipe du SAMU s’y engouffre aussi. Ambulancier, infirmière anesthésiste, médecin. Rachel, qui vient de faire irruption sur la scène, demande à l’accompagner. On l’y autorise. La sirène hurle. Les pneus crissent. Arkhipov est de plus en plus confus. Il ne répond plus aux sollicitations. Quand on lui dit de tendre la main, il ne le fait plus. Alexis est loin du Limousin. En ce moment, il danse dans les forêts de sapins, très à l’Est, dans son Caucase lointain. Sur un air entêtant d’une chanson pour enfants. Dans laquelle on lui dit qu’il faut sourire. Sourire aux arbres, aux nuages et aux cascades. Parce qu’un sourire peut réchauffer l’imposant éléphant ou le perfide serpent. Les bois endormis disent au revoir au sommeil et commencent à claquer dans leurs mains. Comme Alexis qui tente en ce moment de faire se rejoindre ses mains. C’est un air entêtant qui l’accompagne.

« On intube ! »

L’infirmière lui administre un sédatif par voie intraveineuse. Le médecin demande si les trois culots globulaires ont bien été pris. Il est soulagé quand on lui répond par l’affirmative. Il faut transfuser. Sans quitter le Russe de l’œil, il rappelle le régulateur.