Cinquante jours pour mourir

Laurence Jardy · Chapitre 4 sur 10

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Cinquante jours pour mourir

3. En russe : « Je suis ton père ».

Le mot qu’il avait entouré correspondait au nom d’une ville thermale située à quarante- cinq kilomètres de sa ville natale. Kislovodsk. Kis pour « aigre », vod pour « eau ». Il s’agissait de cette ville aux eaux aigres dans laquelle se rendaient les Russes souhaitant remédier à certains soucis de santé. Kislovodsk avait cette particularité d’être une ville frontière, c’était à la fois la Russie et le Caucase, une ville thermale et une ville forteresse. Cela expliquait-il la fougue des histoires d’amour qui s’y déroulaient, constamment stimulées par la sensation de danger, à l’image de la source thermale, réchauffée par le magma qui sommeillait jusqu’à la prochaine éruption ? Le point d’interrogation tracé par Alexis interrogeait justement cette zone floue de son enfance. Après les flashes qui étaient venus le visiter lors de sa sortie du coma et qui lui avaient fait savoir qui était véritablement son père, d’autres depuis s’étaient faufilés dans sa conscience. Il s’agissait d’arcades, d’immenses épicéas, d’escaliers imposants se terminant par des têtes de lions en pierre. De bâtiments bleutés. D’odeurs douces et aigres à la fois. Une ville entre parenthèses dans la grisaille soviétique et qu’il n’avait pas seulement rencontrée dans ses rêves. Il se voyait marcher dans d’immenses allées boisées exhalant des bouffées fraîches d’eucalyptus. Il entendait aussi comme une voix entrecoupée d’un souffle rauque. Kislovodsk était la station thermale du KGB. Certains membres du Parti venaient soigner là leurs problèmes respiratoires grâce à cette eau amère qui jaillissait d’une mer souterraine dont les sources n’étaient pas prêtes de se tarir. Était-ce dans cette ville que sa mère et cet homme s’étaient rencontrés ? Il savait qu’elle y avait prodigué des soins d’infirmière juste après ses études. D’ailleurs, comment savait-il cela ? Alexis avait toujours connu sa mère au foyer, s’activant la plupart du temps dans la cuisine communautaire. Soudain, une voix grave entrecoupée d’un souffle rauque et qui disait quelque chose comme « Ya

tvoy otets3 » le cingla. Oui, il était maintenant certain qu’il ne s’agissait pas d’une de ces phrases entendues des dizaines de fois dans une salle de cinéma, mais d’une phrase adressée à lui, à lui seul. Par Lui. Si cette phrase sourdait de ces forêts d’épicéas immenses, c’est que certainement, c’était ici qu’avait été révélé à Alexis le secret de sa naissance. Après, l’homme avait dû revenir régulièrement dans leur appartement pour réclamer qu’on lui cède son fils. Cela, il s’en souvenait parfaitement. C’était le premier flash qui l’avait assailli lors de sa sortie du coma. En train de jouer sous la table du salon, les bottes vernies de l’homme qu’il aurait pu toucher de sa main.