Cinquante jours pour mourir

Laurence Jardy · Chapitre 10 sur 10

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Cinquante jours pour mourir

Chapitre 6

6. Certaines phrases du discours de Boris sont extraites des témoignages relatés par Svetlana Alexievitch dans La Fin de l’homme rouge.

 

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Chapitre 8

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Le décubitus latéral, ce n’est pas pour toi, Enzo !

 

Bravo !

Prêt pour le dernier ? La concurrence est sérieuse.

Vous étiez une centaine le 13 septembre, tu étais parmi les cent…

Vous n’étiez plus qu’une moitié, un mois plus tard, tu étais dans cette moitié.

Depuis, une quarantaine s’est dégonflée.

Vous êtes une dizaine à rester en lice dans la région Grand Sud-Ouest.

Ta vidéo a fait le buzz. Cinq mille likes sur ton compte !

Tu as fait monter la sauce avec Eminem.

Excellent, le vers de Shakespeare sur « space bound ».

Ils ont aimé quand tu as lâché le bouquin.

Le gros plan sur la phrase.

Les paroles sans les pensées ne vont jamais au ciel.

Et le ralenti.

Excellent, le ralenti…

C’est pas le moment de te mettre en position latérale de sécurité. Le décubitus latéral, ce n’est pas pour toi, Enzo.

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Chapitre 9

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Il était encore temps de reculer

 

1.

Nous sommes le vendredi 4 novembre 2016. C’est le jour Halloween+4. Il est 10 heures. Le garçon, là-bas, qui porte le déguisement « fantôme hurlant » acheté hier, en urgence sur le site Kiabi.com, c’est Enzo. Son costume coûte 18 euros. Il a dû ajouter 10 euros pour se le faire livrer en express. Il s’apprête à entrer dans l’enceinte de la cité scolaire. Le masque blanc qui l’empêche de respirer comme il le voudrait sent mauvais. Derrière les cavités osseuses en plastique, les yeux fiévreux cherchent Manon. Sous la cape noire avec capuche intégrée, le cœur du jeune homme accélère ses battements. Il a aperçu la jeune fille. Elle porte une cape rouge. La même cape rouge qu’il a caressée, une première fois, il y a exactement cinquante jours.

Nous sommes le vendredi 4 novembre 2016. Le capitaine Arkhipov entre dans un bâtiment sur lequel est accrochée une pancarte proclamant « Poste de service ». C’est une bâtisse laide, qui fait penser à un commissariat de police. Le capitaine Arkhipov est un homme de quarante-six ans. Il a les cheveux blancs et les yeux gris. Il n’a jamais été comme ses camarades de classe. Il n’a jamais triché. Derrière la bâtisse, on aperçoit une place centrale. On devine les dortoirs, les magasins, la cantine. Au-dessus de la cantine, à l’étage, le capitaine Arkhipov sait que se trouve là l’état-major. Il est midi dans la colonie pénitentiaire IK-13, en Mordovie.

Le vendredi 4 novembre 2016, le garçon qui porte le déguisement « fantôme hurlant » a aperçu la cape rouge de Manon. Il entre dans l’enceinte du lycée. C’est une galerie couverte et fermée en quadrilatère. C’est un ancien cloître. Manon est adossée à une arcade. Elle sait qu’il la regarde. Elle lui fait le signe convenu.

Le capitaine Arkhipov entre au poste de contrôle. Sept hommes en tenue de camouflage sont là. L’un deux rugit : « Avancez pour la fouille ! » Il fait un signe de tête en direction d’une pièce voisine. Le capitaine Arkhipov pousse sans ménagement les trois nouvelles dans un local où il n’y a pas de porte. Le garde qui accompagnait les filles a eu son compte. À l’heure qu’il est, il se demande qui pouvait bien être ce colosse qui lui a ouvert l’arcade sourcilière. L’espace d’un instant, il a cru qu’il allait y passer. Il n’a pas essayé de répliquer. Les sept hommes en tenue de camouflage regardent l’heure. Il est midi. Le capitaine les entend rire pendant que les trois nouvelles détenues se déshabillent devant les surveillantes. Le capitaine attend le moment où ils se rendront à la cantine.

À l’étage, Sergueï Nikolaëvitch Zlatov, le Big Boss, attend.

Il n’est ni triste ni gai. Il est assis dans un large fauteuil en velours noir. Il n’a plus l’âme à boire. Peut-être n’a-t-il plus l’âme à rien. Parce que, peut-être, n’a-t-il plus d’âme, du tout. Nous sommes le vendredi 4 novembre 2016.

Il attend.

Il attend que se réalise la prédiction.

2.

Alexis avait réussi à neutraliser le gars chargé d’accompagner les nouvelles détenues. Il s’était vu obligé de les mettre dans la confidence. Il était là pour régler un sale boulot. Il ne leur ferait aucun mal mais il ne pouvait pas les laisser dans la nature. D’ailleurs, où auraient-elles pu aller dans les marécages de Mordovie ? Aucune des trois filles n’avait fait de commentaires. Les six mois passés à la prison du FSB à Moscou leur avaient appris à se méfier de tout. Ce grand type pouvait être un délateur. Parmi les trois filles, il y avait une Tchétchène, soupçonnée d’avoir voulu commettre un attentat. Elle en avait vu passer, des « piverts » dans sa cellule.

— T’inquiète pas. On ne dira rien.

Elles l’avaient suivi sans un regard pour celui qui avait été leur chien de garde depuis Moscou.

Le mec l’avait regardé bizarrement. Il avait fait mine de sortir un pistolet-mitrailleur. Arkhipov avait pivoté dans le sens inverse de son déplacement et balancé sa jambe en arrière. Le coup de pied avait été assez fort pour l’assommer direct. Il lui avait lié les bras, les jambes, et l’avait installé dans ce qui lui avait semblé être une cave désaffectée. La veille, il avait repéré l’itinéraire pour aller à la colonie. Il n’aurait pas cru que ça allait être si facile. La route était coupée depuis plusieurs semaines. Comme éventrée après un tremblement de terre. Qu’on ne répare pas les routes était monnaie courante en Russie. À cause de la pluie formant d’énormes flaques sur la route défoncée qui menait jusqu’à la colonie, il n’y avait personne à la sortie du village. Seulement eux. Un homme aux cheveux gris qui avait endossé l’uniforme d’un garde et trois femmes condamnées à l’enfer mordove. Au poste de contrôle, un gars joufflu lui demanda de décliner son identité. Il semblait déçu d’avoir affaire à lui.

— Et Sacha, il est où ?

— Un accident de chasse. Il a pris une balle dans le bras.

Personne ne mit en doute ses affirmations. On lui montra où était le local pour la fouille. Arkhipov poussa sans ménagement les trois filles dans le local miteux. Deux fenêtres grandes ouvertes laissaient s’infiltrer l’humidité. Le froid et l’humidité étaient les deux ennemis des détenues de la colonie pénitentiaire IK-13. Quand on sait qu’on ne leur donnait qu’une paire de chaussures tous les trois ans, il était inutile d’imaginer l’état de leurs pieds. Les godasses trouées étaient colmatées avec du papier journal qu’on durcissait avec du gravier. Mais par – 40 °C, quand les détenues, armées de pelles et de pioches, devaient déblayer la neige de la route qui menait vers le monde extérieur, les brèches colmatées s’ouvraient. Les orteils se transformaient en glaçons, se couvraient de cloques, saignaient. Le maître de la colonie avait ordonné qu’on fît le printemps. C’était ça, la vie à la colonie pénitentiaire IK-13, en Mordovie.

— C’est bon. Installez-vous là et écartez les jambes.

Quatre fois par semaine, les détenues passaient par la fouille gynécologique. On n’avait jamais vu de vagin piégé mais c’était une façon de leur faire comprendre qu’ici il n’y avait pas moyen d’avoir la moindre intimité. Elles passaient leur temps à être houspillées, transportées comme du bétail pour aller aux ateliers de travail, réveillées en pleine nuit par les hurlements d’une des leurs qui pétait les plombs. Si on voulait être tranquille, il fallait trouver le moyen de se faire mettre à l’isolement, dans le décanteur, la cage installée juste à l’entrée du poste de contrôle.

Alexis se demanda si cette fouille était l’invention de son père ou si la pratique s’étendait à toutes les colonies pénitentiaires. Comme des milliers de Français, il avait suivi les aventures des Pussy Riot, ces étudiantes qui, à la suite d’un pari osé – chanter du punk dans une église orthodoxe –, s’étaient retrouvées dans les camps. Elles disaient avoir subi ce genre de trucs. Il ne fut donc pas étonné de cette fouille.

— C’est bon, tu peux les emmener au bureau de la surveillante générale. Premier étage. Tu traverses la cour et tu prends l’escalier à droite.

Pendant que les filles se rhabillaient, le capitaine Arkhipov estima le temps qu’il lui faudrait pour ressortir du bâtiment. Il devrait adopter un pas lent. Pas question de se précipiter. Lorsqu’il aurait dépassé les deux clôtures électriques, il n’aurait plus qu’à se présenter de nouveau au poste pour signer sa feuille de sortie. Si tout se passait comme il l’avait prévu, cinq minutes suffiraient pour sortir de l’enfer.

Les filles avaient passé la blouse réglementaire. On leur attribua un manteau informe qui gommait toute trace de féminité. Il les invita à avancer. La cour était déserte. Les détenues devaient être au réfectoire. D’une des salles du rez-de-chaussée, on entendait quelqu’un se faire crier dessus.

— Vas-y ! Remue les bras ! Putain, tu dors ou quoi ?

Celle qui faisait l’objet des insultes était une fille arrivée une semaine auparavant et qui n’allait pas assez vite à l’atelier couture. La période d’apprentissage était officiellement de dix jours mais si, au bout de cinq jours, le rendement n’était pas au rendez-vous, on commençait à l’engueuler puis on la couvrait d’injures et enfin, dans un petit cagibi jouxtant l’atelier, on la tabassait. S’il lui prenait l’envie de se plaindre auprès de la direction, on réglait ça à coups de matraque. C’est comme ça qu’on apprenait à coudre vite à la colonie pénitentiaire IK-13. Une fille qui n’avait jamais vu de machine à coudre de sa vie devait réussir à produire plus de deux cents pièces en huit heures de travail.

L’escalier menant au premier étage semblait désaffecté. Le carrelage blanc qui recouvrait les murs donnait une fausse impression de propreté. Le bureau de la surveillante générale se trouvait sur le palier. La porte était entrouverte.

— Tu aurais dû les lâcher dans la forêt. On ne t’a pas demandé de faire du zèle ! Je ferai un rapport.

Alexis et les trois filles attendirent devant la porte de la surveillante générale que l’entretien s’achève. Apparemment, un garde se voyait reprocher un acte aussi stupide que barbare qu’il avait commis pendant la nuit. C’est pour ça qu’Alexis avait vu cette détenue s’acharner à nettoyer à la brosse le perron du réfectoire.

Le ton montait entre le garde et la surveillante générale. Alexis tenta de s’extraire des horreurs qu’il entendait pour observer la signalétique du bâtiment. Il avait beau procéder de manière ordonnée en balayant du regard chaque recoin du couloir, il ne voyait indiqué nulle part le bureau de Sergueï Nikolaëvitch Zlatov.

— Ce ne sont que des chats. Si je les avais lâchés, même à dix kilomètres d’ici, ils seraient revenus.

Alexis eut un doute. Et si le bureau de son père n’était pas dans ce bâtiment ? S’il avait décidé de se mettre à l’écart de cette fureur ordinaire ? On lui avait parlé de ces directeurs de colonies pénitentiaires qui, arrivés à un âge avancé, préféraient se soustraire à l’atmo-sphère dont ils étaient pourtant les responsables pour s’établir dans une izba non loin. Son doute ne dura qu’une demi-seconde. Une énorme femme aux cheveux relevés dans un chignon se trouvait devant lui. Elle vociférait :

— Quand vous pensez que cet abruti a tué une dizaine de chats cette nuit à coups de fourche, à travers la toile de ce sac. Il a failli provoquer une émeute.

La grosse dame lança le sac en toile de jute dans un recoin du palier. Une odeur de mort et d’entrailles éventrées envahit aussitôt le premier étage.

— Le directeur t’attend.

Et, brandissant un doigt rageur vers l’étage supérieur :

— Immédiatement !!

Son père était donc bien dans le bâtiment. Le tueur de chats serait l’avant-dernière personne qu’il verrait de son vivant.

3.

Derrière son masque de fantôme hurlant, il avait l’impression d’étouffer. Le latex lui collait à la peau. « Respire, respire… », lui avait écrit son parrain, « Respire profondément si tu sens que tu paniques. » Enzo prit le maximum d’air dans ses poumons et le relâcha dans une lente expiration retenue. Manon lui fit le signe convenu. Il lui répondit en penchant la tête vers la gauche. Pourquoi ce fut à cet instant-là qu’il se rendit compte qu’il penchait toujours la tête vers la gauche ? S’il avait été droitier, il aurait peut-être penché la tête vers la droite ? Il était encore temps de reculer. Ne pas pencher la tête vers la gauche. Ne pas s’imposer ce contrôle de soi. Ne pas entrer dans l’enceinte du lycée. Ne pas demander à Manon de devenir sa complice. Ne pas entrer dans le défi de la baleine bleue.

Il était encore temps de reculer.

Ils étaient là, assis en cercle. Pas difficile à reconnaître. Ces enfoirés n’avaient pas choisi les costumes les plus discrets. Enzo mit immédiatement un prénom sous les étoffes à prix sacrifiés. Le clown psyché-délique, c’était Matthieu, le prêtre zombifié, Guillaume, et le pire des trois, c’était Paul, en tenue de « chirurgien radioactif ». Ces trois-là ne l’avaient pas loupé au conseil de discipline. Ils avaient joué aux effarés de service, laissant supposer qu’Enzo les intimidait après les cours avec sa bande de potes. Enzo n’avait pas cherché à se disculper, n’ayant pas envie qu’on cherche des emmerdes à Steven ou à Fanny. Pendant le conseil de discipline, il avait fait l’indifférent, le mec blasé, qui se fout pas mal de ce que l’avenir lui réserve. Seul un petit sourire en coin aurait pu trahir son malaise, mais Mme le proviseur mit cela sur le compte de l’insolence. Il n’avait pas eu de chance sur ce coup-là. La semaine suivante, M. Elle avait repris ses fonctions et aurait traité l’affaire différemment.

Tout le monde avait été ravi de son exclusion définitive du lycée. Sauf ses parents, bien sûr. Il ne pouvait pas le leur dire, parce qu’il était trop pudique pour cela, mais il n’avait pas été fier en voyant s’embuer les yeux de sa maman.

Mais voici que son rêve se réalisait…

Manon avait réussi à rassembler Matthieu, Guillaume et Paul. Un clown psychédélique, un prêtre zombifié, un chirurgien radioactif. Peu importe la ruse qu’elle avait utilisée. Ils étaient là. À sa merci.

Ce serait son dernier défi. Peut-être le seul parmi les cinquante qui répondait vraiment à ses attentes. Il avait ressenti de l’effroi quand il avait compris ce que son initiateur attendait de lui.

« Il faut que ton action soit le plus médiatisée possible. Que toutes les chaînes de télé en parlent. Je veux voir les gendarmes d’élite aux portes de ton lycée. »

Manon avait accepté de devenir la complice d’Enzo. Si elle avait su que l’intrusion de son petit copain avait pour but d’ameuter toutes les polices de France, elle n’aurait pas accepté. Mais Enzo n’avait pas présenté les choses ainsi à la jeune fille.

La veille, elle avait découvert ce SMS :

Salut, je voudrais que tu fasses un truc pour moi.

?

Tu m’invites à ta fête ?

Il avait laissé quelques secondes passer avant d’envoyer l’autre message.

Si tu m’aides à réaliser un vieux rêve, je te fais de nouveau une place parmi les miens.

La formule, énigmatique, avait galvanisé Manon. Elle avait répondu :

OK. C’est quoi ton rêve ?

Dans une prose très convaincante, Enzo avait expliqué qu’il souhaitait s’inviter à Halloween+4 pour régler une vieille affaire. L’affaire n’était pas ancienne, mais il s’était passé tant de choses depuis septembre qu’Enzo avait l’impression qu’une décennie venait de s’écouler. Il lui proposa de regrouper le trio dans un atelier de dernière minute intitulé : En route vers l’Enfer ! Quand Enzo en détailla les règles de fonctionnement, elle se demanda pourquoi elle n’y avait pas songé plus tôt. Enzo fut flatté de l’enthousiasme de la jeune fille, mais, au fond de lui, il savait que le mérite en revenait à son initiateur. C’était lui qui avait soufflé l’idée. Une idée vieille de plusieurs millénaires, puisqu’il ne s’agissait, ni plus ni moins, que d’une confession en live. Confesser les conneries qu’ils avaient faites en cours depuis leur entrée dans le secondaire. Lui, Enzo, sous le masque du Fantôme hurlant, officierait. C’est lui qui mènerait la danse et qui déciderait si, oui ou non, ils passeraient par la case « purgatoire ».

Une sacrée blague pour de fringants premiers de la classe loin d’imaginer que c’était devant le garçon qu’ils méprisaient le plus qu’ils allaient déballer leurs embrouilles. Enzo avait exigé de poser le masque dès la plaisanterie terminée. En échange, il s’éclipserait aussitôt.

C’était le plan convenu avec Manon. La lycéenne se demandait si l’administration lui pardonnerait cette initiative interdite. Il n’était pas certain qu’elle n’écope pas d’une sanction pour avoir fait entrer Enzo dans le lycée. Depuis la rentrée, les entrées et les sorties de l’établissement étaient strictement réglementées. Mais la fête Halloween+4 était un carnaval. Un carnaval où, pendant quelques heures, le pauvre peut devenir puissant. Son projet tenait la route.

Une armée de fantômes et de spectres allait rôder l’espace d’une journée entre les arcades de l’ancien cloître pour rendre hommage aux personnes disparues. On allait fêter la Toussaint d’une manière incarnée. Plus incarnée qu’en allant déposer un chrysanthème sur une tombe. Manon en avait déposé un sur la tombe de sa mère le 1er novembre. Elle n’avait pas été convaincue de l’efficacité de son geste. Elle s’était accroupie, espérant un signe, quelque chose, un bruit, un glissement d’aile, un truc qui lui mordrait le cœur un peu plus fort que d’habitude. Rien ne s’était produit. Elle ne pouvait pas savoir que sa mère avait franchi d’invisibles frontières pour suivre les pas d’Arkhipov.

Nous étions le vendredi 4 novembre 2016. La fête Halloween+4 commençait.

Enzo regarda Manon.

Lui pardonnerait-elle son geste ? Enzo n’éprouvait aucune fierté à la manipuler ainsi. Mais il fallait qu’il honore ce dernier défi s’il voulait sortir de cet engrenage. Il s’était lancé dans ce jeu comme un condamné aurait plongé en plein océan pour échapper au bagne. Il s’était vu fichu. La sanction du conseil de discipline l’avait mis à terre. L’humiliation avait été terrible. Ce qu’il avait lu dans les regards et perçu dans les paroles, c’était de la haine pure. Ils se fichaient de son avenir. Or, dans le sillage de la baleine, il s’était découvert des aptitudes. Il avait combattu le gentil garçon pour devenir plus sombre, plus solitaire, plus inaccessible. Le trentième jour, son parrain lui avait délivré une récompense : le trophée du changement d’identité. Il était sur la voie de la métamorphose. Le trophée avait une jolie forme de papillon.

Ce n’était désormais qu’une question d’heures, et même de minutes.

Quand le soleil se lèvera demain, je saurai.

Voilà ce que se disait Enzo alors qu’au même moment le capitaine Arkhipov frappait à une porte sur laquelle on pouvait lire, en lettres cyrilliques : Sergueï Nikolaëvitch Zlatov.

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Chapitre 10

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Vivre

 

1.

Le directeur de la colonie pénitentiaire IK-13 avait congédié le tueur de chats. Cent roubles seraient prélevés sur son salaire annuel et il ne serait plus autorisé à rentrer chez lui jusqu’au mois de janvier. Le directeur avait posé les deux mains sur ses genoux. Il se tenait derrière son bureau. On pouvait lire sur ses traits une forme de sérénité. De cette sérénité qui s’observe chez certains condamnés, quand ils savent que tout a été dit et qu’ils peuvent partir tranquilles. Sergueï Nikolaëvitch Zlatov savait qui frappait ces trois coups. Il aurait pu le faire fusiller là, dans la cour intérieure de la prison. Il aurait pu aussi lui infliger la pendaison. Il était le maître.

Le fils et le père se dévisagèrent. Zlatov avait toujours su à quoi ressemblait son fils. Il y avait quelque part, sur l’étagère qui se trouvait derrière lui, un album photo qui lui était entièrement dédié. Arkhipov à six mois dans une poussette. Arkhipov à trois ans dans une blouse à carreaux verts et marron. Arkhipov et lui devant le mausolée de Lénine. Arkhipov à seize ans se baignant dans la Grande Laba. Arkhipov à vingt ans en bascule brachiale sur les barres parallèles. Arkhipov, le jour de son mariage avec Natalia. Arkhipov dans un café parisien, complètement bourré. Arkhipov débarquant en Limousin, en gare de Limoges. Arkhipov il y a six mois en train de tailler des rosiers dans une datcha, à Sassovo.

À croire que jamais il n’avait lâché son fils. Lorsque Sergueï Nikolaëvitch Zlatov le vit, en chair et en os, il comprit que son fils ne ressemblait plus à celui des images de l’album. Il le savait grand et carré de mâchoires, mais cet uniforme étriqué lui donnait des allures de géant, et la perte de poids de ces derniers mois accentuait encore la puissance de son maxillaire inférieur. Il n’y avait plus trace, dans le colosse qui lui faisait face, du moindre signe de fragilité. La dernière fois qu’il avait vu son fils, c’était lors d’un voyage de sa mère à Moscou. Elle avait accepté de s’éclipser pendant quelques heures pour venir le rejoindre. Il ne s’agissait pas d’un rendez-vous amoureux. Zlatov voulait seulement s’assurer de certaines choses : voir si la femme le craignait toujours et s’il pouvait compter sur son silence. Elle avait laissé son mari seul à l’hôtel pour rejoindre Zlatov au mausolée de Lénine.

— La dernière fois que je t’ai vu, c’était en présence d’un cadavre. À croire que tu portes la poisse.

Qui des deux hommes prononça cette phrase ?

Ce fut le père qui choisit de porter le premier coup.

Alexis dissimula mal la surprise de se savoir découvert. Il ressentit un sentiment confus de trahison et de peur.

Il redevint petit, redevint l’enfant de trois ans, caché sous la table de la salle à manger, en train de regarder Masha et Michka à l’aide de son diaprojecteur.

— Un bon père doit toujours savoir où se trouve son fils.

Il retourna dans les allées boisées de Kislovodsk, la ville thermale des agents du KGB. Les odeurs d’eucalyptus et d’eaux aigres se frayaient un chemin dans sa conscience.

— Ce que devient son fils.

Il se vit au chevet du camarade Lénine, trop occupé à chercher une trace de vie dans ce corps momifié pour penser à ôter sa casquette devant le chef de la Révolution. Il sentit de nouveau le souffle brûlant de la gifle qui s’en était suivie.

— Et quelles sont ses intentions.

Trop de flux émotionnels contradictoires le traversaient. Alors que sa main gauche se contractait en un poing, la droite caressait mollement l’étoffe de l’uniforme étriqué. Zlatov avait utilisé les mots « père » et « fils » comme si l’homme qui avait élevé Alexis n’avait jamais existé.

— Ne me dis pas que tu pensais venir ici incognito. Même si tu l’avais voulu, écoute ça…

Zlatov appuya sur une touche de son téléphone. Alexis écouta la conversation qui venait d’avoir lieu entre le directeur de la colonie pénitentiaire et le gars joufflu du poste de contrôle. Ce gars disait qu’un homme bizarre accompagnait les nouvelles détenues. Le portrait craché du directeur. Il préférait le prévenir : ça sentait le truc pas net.

— Tu vois, tu n’y peux rien, c’est écrit sur ton visage. Tout est déjà écrit.

Alexis avait étudié les photos de Zlatov. Cette ressemblance, il ne l’avait pas vue. Zlatov lui avait paru un homme au visage quelconque et fade.

On ne pense pas à sa propre mort. Celui qui se rend à l’échafaud se dit que quelque chose va le sauver.

De la même manière, il était inconcevable pour Alexis d’être une fois de plus le jouet de son père.

2.

Depuis combien de temps Enzo évoluait-il dans le sillage de la baleine ? Il s’engagea vers le groupe de garçons. Ce fut Manon qui le présenta.

— Voici celui qui va décider si oui ou non vous méritez le Pardon.

Le chirurgien radioactif était ravi d’avoir choisi cet atelier. Ce n’était qu’un jeu, bien sûr, mais le fantôme hurlant qui était face à eux avait quelque chose qui forçait le respect. Un je ne sais quoi de suffisamment inquiétant pour le tenir en haleine. Manon affichait un grand sourire.

— Faites le silence dans votre tête. Et lancez-vous.

Elle était ravie. Sa journée Halloween+4 se déroulait bien. Tous les lycéens s’étaient impliqués dans les ateliers et elle avait même dû refuser du monde pour le défilé du fantôme le plus troublant. Le proviseur participait activement à l’opération. Il était assis sur l’un des bancs de la cour et écoutait un groupe d’élèves de terminale. Ils expliquaient comment l’homme, de tout temps, avait essayé de préserver les corps des défunts de la décomposition naturelle. C’était intéressant de constater que ces jeunes gens étaient capables de donner une symbolique à ces techniques d’embaumement. Il se dit qu’il avait bien fait de donner le feu vert à la petite Manon.

Cela n’était pas l’avis du délégué à la vie culturelle. M. Azert avait décidé d’en faire le minimum. Prostré dans son bureau, il répondait à une lettre du rectorat concernant son avancement. Dans ce courrier, il essayait de justifier le bien-fondé de son passage à l’échelon supérieur. Pour cela, il n’hésitait pas à s’attribuer les multiples projets de son chef. Il éprouvait une vague satisfaction à se savoir seul dans le bâtiment administratif. Tous les acteurs de la communauté éducative étaient occupés à encadrer la journée Halloween+4. La secrétaire, l’intendant, les surveillants, les enseignants, la COP, l’infirmière… Tous. Sauf lui. Tranquillement installé, un bol de café plein à ras bord et des tranches prédécoupées de gâteau Savane à portée de main, M. Azert songeait à sa promotion. C’était bien d’être ainsi à l’écart de l’agitation insupportable qu’il entendait depuis son bureau. Il se dit qu’il allait être tranquille jusqu’à midi. Il était en train de mastiquer une troisième part de gâteau Savane quand on frappa à la porte. Qui pouvait bien venir l’emmerder ? Azert n’eut pas le loisir de finir de mastiquer la viennoiserie. La personne qui venait de frapper avait déjà investi le local et était en train de le braquer avec un fusil d’assaut.

« Prends ton temps pour avaler. Il ne manquerait plus que tu t’étouffes. »

Azert avala sa part de gâteau devant le gars cagoulé. La vanille avait un sale goût.

Enzo invita le trio à s’exprimer. Il désigna d’un théâtral mouvement du bras gauche le prêtre zombifié. Son geste ample provoqua un effet de manche digne d’un haut magistrat. Il en imposait. Guillaume bredouilla quelques secondes. Devant les encouragements de Matthieu et de Paul, il finit par oublier sa timidité de surface pour déblatérer les conneries effectuées. Il ne s’agissait que du classique kit de survie utilisé par le collégien pour s’intégrer au groupe. Emmerder certains profs, faire régner la terreur chez les sixièmes, obtenir les félicitations du conseil de classe sans se fouler. Enzo fut surpris d’apprendre que celui qu’il prenait pour un intello n’était en fin de compte qu’un tricheur. Il se dit que les gens devraient tous se promener masqués pour être sincères.

Au premier étage, dans l’immense couloir de ce qui avait été un pensionnat pour jeunes religieuses, les fantômes commençaient leur défilé. Un jury constitué de surveillants notait avec beaucoup de sérieux les performances des uns et des autres. Les revenants émettaient des rires étranges, de mystérieux « ouh-ouh », des souffles rauques. Chacun y allait de sa touche personnelle. La plupart des candidats avaient opté pour le blanc. La maman d’Anaïs avait bien travaillé. Ses créations avaient plus d’allure que celles achetées sur les sites Internet. On avait rivalisé d’ingéniosité pour trouver le petit truc qui séduirait le jury. Les fausses cicatrices, les araignées velues, les chaînes.

— Fantôme no 11 ! C’est à vous…

Le fantôme no 11 était d’une banalité troublante. L’élève en question s’était simplement mis un drap sur la tête. Il ne s’était pas donné la peine de faire deux trous pour les yeux. Par contre, une ouverture énigmatique se trouvait au niveau du nombril.

Quand le no 11 s’avança dans le couloir, le jury comprit qu’il y avait là un candidat sérieux. Le fantôme avançait très lentement. Il émettait d’étranges sons. Des sons graves venus des profondeurs des océans. Les surveillants, sous le charme de cette mélopée, ne s’aperçurent pas immédiatement qu’un canon de Makarov PM avait émergé de ce qu’ils avaient cru être une malfaçon. Sous le drap blanc se trouvait Fanny.

L’effet de surprise fut garanti quand elle commença à tirer.

D’autres tirs lui répondirent.

Dans le local administratif, seul avec l’homme cagoulé, Azert ne pensait plus à son avancement. Il était complètement incapable de penser, d’ailleurs. Il tremblait, couinait, pleurait. Il suppliait l’homme cagoulé d’arrêter de tirer. Steven avait déjà fait exploser l’ordinateur et s’en donnait à cœur joie sur une armoire qui se trouvait contre le mur.

Combien de temps durèrent les tirs ? Quatre, cinq secondes.

Aux tirs succédèrent des hurlements puis d’autres hurlements appelant au calme.

Et, de nouveau, des tirs.

Certaines vitres du premier étage furent pulvérisées.

Le proviseur assistait à ça. Il avait mis en sécurité les cinq élèves de terminale. C’était une sécurité bien relative, mais fuir aurait été suicidaire. On les aurait tirés comme des lapins. Le massif d’arbustes dissimulait complètement les jeunes. Il se trouvait avec eux. Dans l’enceinte de l’établissement, les hurleurs s’étaient déclenchés. Pas facile d’interdire à ses doigts de trembler pour actionner les touches du téléphone portable. Il parvint cependant à appliquer le protocole.

À l’instant où le proviseur lançait le signal d’alerte, Enzo, lui, se sentait complètement dépassé. C’était lui qui aurait dû être à l’origine de tout ça. Les trois élèves de l’atelier En route pour l’enfer avaient disparu, s’éparpillant dans la cour carrée. Le sac à dos qui traînait à ses pieds était toujours là. Il le regarda comme si un démon s’y était glissé. Il avait toujours le même renflement, signe que son arsenal y était encore. Qui l’avait doublé ? Et puis, il reconnut la voix de Fanny, légèrement déformée par le porte-voix.

— On ne bouge plus ! On fait un Mannequin Challenge. Si vous ne savez pas ce que c’est, c’est que ça vient de sortir. Vous restez immobiles – immobiles, j’ai dit !

Fanny hurlait. On l’aurait dit possédée. Elle avait ôté le drap.

— Et Enzo, il se cache où ? Il sort quand de sa cachette ? On l’attend pour faire le ménage dans la cour !

Ce n’était pas du tout ce qui était prévu. Il devait juste prendre en otage Guillaume, Paul et Matthieu, à la fin de leur confession, avec les fausses armes que le parrain lui avait procurées au début du Jeu. « Ces armes, c’est l’intronisation dans le Blue Whale Challenge », lui avait-il dit. C’était ça son dernier défi. Il devait profiter d’Halloween+4 pour délivrer un message devant les caméras. Son texte était dans sa poche. À la fin de leur confession, il devait enlever son masque de fantôme hurlant, les mettre en joue avec les fausses armes et réclamer qu’on l’écoute. Qu’on l’écoute, enfin ! Le parrain lui avait dit que tout irait bien, que la gendarmerie débarquerait et qu’on l’écouterait. On serait même particulièrement attentif à ses paroles. Il y aurait un silence absolu autour de lui. Le parrain lui avait dit ça.

— Enzo Gradin ! On t’attend ! Je compte jusqu’à cinq. Après, je tire.

Le garçon était incapable de faire quoi que ce soit.

Elle fit ce qu’elle avait dit. Une balle de 9 millimètres fit tomber de sa chaise un des membres du jury. Le surveillant se tordait et semblait suffoquer. Il avait porté ses mains à l’endroit visé : la région abdominale. Elles étaient noires de sang. Autour de lui, des plaintes, des hurlements, des « Non ! », des « Pitié ! ». Et par-dessus ce vacarme, la toute petite voix d’une surveillante :

« Elle a blessé quelqu’un. Il faut lui obéir ! O-bé-i-ssez-lui… »

La surveillante avait entendu parler de cet Enzo Gradin, exclu du lycée dès la rentrée. En revanche, la jeune fille qui portait l’arme, elle ne l’avait jamais vue. Cela faisait une année et demie que Fanny avait quitté le collège pour devenir apprentie coiffeuse. Même ses anciens camarades ne la reconnaissaient pas. Paralysés par l’effroi, ils n’auraient pas reconnu leur propre image dans un miroir. Cette furie aux avant-bras saturés de tatouages était, de toute façon, méconnaissable.

— J’ai tiré, j’ai tiré ! hurlait Fanny, complètement en transe.

Une élève blessée à la cheville lors de l’assaut final dirait d’elle, le lendemain, que Fanny semblait insensible à la terreur qu’elle provoquait autour d’elle, sans inhibition aucune.

— Alors, Enzo, tu viens jouer avec nous ou il faut qu’on vienne te chercher ? On pourrait demander l’aide de Rachel Vetchel pour te faire sortir de ton trou… Elle est où la Vetchel, d’ailleurs ? Elle n’est pas encore là ? Parce que c’est elle qu’on veut voir !

Dans les locaux de l’Inspection académique, on avait reçu l’appel d’urgence du proviseur de Saint-Léonard et on avait appli-qué les procédures réflexes. La préfecture avait aussitôt engagé les moyens SDIS et activé les différentes alertes : alerte SAIP, alerte ORSEC. À Saint-Léonard, les parents d’élèves qui étaient pourvus de l’application adéquate commençaient à recevoir l’info sur leur smartphone. La cité scolaire était en train de faire l’objet d’une prise d’otage. Des coups de feu avaient été entendus. Des cris. Dans le bureau où Azert était séquestré, le téléphone ne cessait de sonner. Une fois sur quatre, le répondeur s’enclenchait.

« Je suis M. Dufaix. J’ai deux enfants au collège. Mes collègues viennent de me dire qu’il y avait des terroristes au collège. Qu’est-ce qui se passe ? »

« Je suis la maman d’Adem. Que se passe-t-il au lycée ? »

À la gendarmerie de Saint-Léonard, Ri-gaud sommait ses officiers de se préparer. Ils allaient venir en renfort à leurs collègues du PSIG-Sabre de Limoges, les primo-intervenants pour ce type de crise. Rachel était en train de lancer un SMS à la gardienne de Bogdan quand son chef lui dit :

— Lieutenant Vetchel, c’est à vous qu’ils veulent parler…

3.

Il était inconcevable pour Alexis d’être, une fois de plus, le jouet de son père.

Or voilà qu’il apprenait que cet homme sur lequel il n’aurait jamais eu l’idée de poser son regard, voilà qu’il apprenait que cet homme-là avait toujours gardé un œil sur lui. Pourquoi un tel acharnement ? Qu’avait-il, lui, Alexis, de si spécial pour qu’un ex-agent du KGB converti en mafieux puis en directeur de colonie pénitentiaire s’intéresse à lui ? Ce n’était pas la fibre paternelle qui l’avait fait venir dans l’appartement communautaire une première puis une deuxième, enfin une troisième fois. Menaçant sa mère, la frappant. Il l’avait frappée. Il s’était tu, juste après. Alexis se rappelle maintenant ce silence, lourd de larmes ravalées. Alexis avait perdu ses parents peu après son départ pour la France. Son père, celui qu’il considérerait toujours comme son véritable père, Vladimir Stepanovitch, avait complètement sombré dans l’alcool. Le départ de son fils pour l’Ouest lui avait été fatal. Il s’était senti doublement trahi. Lui qui avait toujours apporté à son pays sa contribution, lui qui, par son travail acharné, bien qu’il ne fût pas ingénieur, avait réussi, grâce à l’intelligence de ses dessins techniques, à faciliter le boulot de ses camarades de travail, il avait été trahi. Trahi par son fils, qui aurait dû devenir l’athlète dont le pays aurait été fier. Et par les gouvernants qui avaient tourné le dos aux valeurs qu’on leur avait inculquées. Sa mère n’avait pas survécu au cancer de son père.

— Tu dois te demander : pourquoi ? Pourquoi tu fais naître en moi un tel intérêt. Pourquoi je suis capable de te dire ce que tu étais en train de faire un 1er janvier 2000 ou un 12 avril 1990. Pourquoi j’ai mis autant d’ardeur à deviner tes blessures. Pourquoi il m’a fallu te débarrasser des femmes que tu approchais. De celles que tu aimais.

Alexis s’obligea à fixer un point par-dessus les yeux de Zlatov. S’il croisait son regard, il savait qu’il ne répondrait plus de rien, lui déchirant probablement le visage à coups de griffes, le mordant jusqu’au sang, avant de l’abattre, avec l’arme qu’il avait dissimulée dans une poche, comme un chien. Mais ça, il ne le voulait pas. Ce qu’il voulait, c’était savoir.

— Et si je te disais que j’ai fait ça par plaisir, juste parce que ça m’a amusé de voir l’effet que cela produirait chez toi ?

Il ne devait pas le regarder. Il ne devait pas l’écouter. Juste se contenter d’attendre. D’attendre que le Big Boss ait fini de cracher son venin. Ne pas écouter. Se contenter d’entendre. Se nourrir de ce venin comme on apprivoiserait un poison violent.

— Et si je te disais que voir mon fils détruit a été une source de bien-être pour moi. Une source bien plus pure que celles de Kislovodsk. C’est mal fréquenté, cette ville. On y rencontre des femmes prêtes à écarter les jambes pour se voir offrir un parfum.

C’est avec la crosse de l’arme qu’Alexis porta le premier coup. L’os du nez ne résista pas.

Il venait de mettre un nom sur l’émotion qui avait submergé sa mère lorsque tous deux avaient croisé Zlatov dans les bois parfumés de Kislovodsk.

Elle n’aurait jamais accepté de toucher un seul millimètre carré de son corps.

— Tu l’as violée.

Il revoyait son visage subitement défait. Il percevait sa voix tremblée quand elle avait répondu à Zlatov.

Le père se mit à rire. Il expliqua que, non, il n’aurait jamais violé une infirmière. Pourtant, ses yeux disaient tout autre chose. Ses yeux disaient que, oui, il l’avait bien violée, cette femme, un soir de beuverie, sur une table du restaurant de la cité thermale de Kislovodsk. Ses yeux disaient aussi que ses camarades l’avaient applaudi quand il avait jeté sa semence au fond de son vagin, rouge d’orgueil et d’alcool. Ses yeux disaient encore mille autres choses qu’Alexis ne voulait pas savoir.

Deux paires d’yeux se regardant. Il savait lire dans le regard des gens. La première impression est toujours la bonne. Il savait aussi, comme le font les loups, brouiller son regard. Que lisait Sergueï Nikolaëvitch Zlatov dans le regard d’Arkhipov ? Probablement rien. Son nez avait été touché à la base et une ecchymose bleuâtre commençait à se former. Dans la cour, on entendait les détenues. On percevait aussi une certaine agitation dans le couloir. C’était l’heure pour certains de se rendre aux toilettes ou de boire un café.

Pour d’autres, c’était l’heure venue des explications.

4.

Martin est un négociateur hors pair.

On lui explique qu’une prise d’otage est en cours dans la cité scolaire d’un bourg situé à une vingtaine de kilomètres de Limoges. C’est le chef de crise qui lui parle. Trois preneurs d’otage sont en train de terroriser des centaines d’élèves ainsi que le personnel. Deux d’entre eux sont identifiés. On déplore un blessé grave et quelques blessés légers. Ils passent à l’acte. Les terroristes sont des mineurs.

— L’équipe Négo est au complet ?

— Il manque le « chrono ». N2 est en route, le psy aussi. On attend du renfort.

— OK.

Ils seront trois. L’équipe minimale. Martin reçoit les informations sur son smartphone tout en conduisant. Une photo du site. Les identités des preneurs d’otage. Leurs antécédents. Ce qu’ils réclament. Martin a été recruté pour son calme, son bon sens et ses qualités humaines. À quarante ans, le métier de flic ne lui a plus suffi. Il a voulu mettre au service de la communauté ses aptitudes à gérer les situations de crise. Dans ce boulot, son optimisme et sa sensibilité sont devenus des atouts, non des handicaps.

Martin visualise les zones. Le PC Négociation est situé dans un petit bâtiment, à l’entrée de l’établissement. Ce bâtiment fait face à la cour et aux salles de classe. Du PC Nego, Martin pourra voir le preneur d’otage no 1. Il s’agit d’une adolescente de quinze ans, Fanny Vauzelle. Sur sa droite, se trouve un autre bâtiment abritant la salle des profs et les bureaux administratifs. C’est là que le preneur d’otage no 2 et non identifié se trouve. La zone autour de l’établissement est sécurisée par la brigade de gendarmerie du bourg et le SRPI. Martin entrera en zone de danger dans une dizaine de minutes. Il traversera cette zone dans laquelle va s’installer le PC Autorités. Il se retrouvera au cœur de la crise avec à ses côtés le PC Opérationnel. Les tireurs d’élite seront perchés sur les toits de l’établissement. Ils auront dans leur viseur le preneur d’otage no 2. Quant à celle que l’on décrit comme une récidiviste, elle deviendra la cible d’autres snipers embusqués sur le toit du château d’eau. Le château d’eau surplombe l’ancien couvent et se trouve à une cinquantaine de mètres, à vol d’oiseau du couloir du premier étage où Fanny est en train de hurler. Ses cris rebondissent contre les épaisses parois des murs. Le nom de Rachel Vetchel se cogne à la pierre grise. Une couche de peinture recouvre la pierre. L’impact des balles du Makarov PM finira de l’écailler. Dans deux mois, le conseil régional débloquera des fonds pour la rénovation du premier étage de l’établissement.

Martin entre dans le bourg. Il apprécie le travail de filtrage effectué par ses collègues. C’est en toute discrétion qu’il rejoint son PC. Ses deux collègues sont là. N2 est en train de faire les panneaux de situation.

Il y a trois panneaux auteurs. Il se concentre sur le panneau no 1 qui retrace le parcours de celle qui semble être le chef de la bande. Il fait abstraction de ce qui se joue en ce moment dans la cour. Ses collègues du PSIG-Sabre sont arrivés et Martin les devine en train de se poster aux endroits stratégiques. Ce sont des ombres. Des panthères noires au cuir ignifugé. Des superhéros, diront d’eux, plus tard, les otages qu’ils seront venus délivrer.

La cour de l’établissement paraît déserte. Quand sont partis les premiers coups de feu, la majorité des élèves a pris la fuite. Seuls quelques-uns sont restés pris au piège. Parmi eux, le proviseur, qui s’est réfugié dans les épais buissons. Et, avec lui, quelques grands du lycée. Le proviseur ne sait pas s’il a eu raison de se dissimuler là. Il se sent responsable de ce gâchis. Il se demande quelle faute il a commise. Il aime son métier. Il aime gérer cette communauté d’élèves et d’adultes. Il aime être le pivot facilitateur de toutes sortes d’apprentissages. La roue qui fait avancer avec confiance dans l’avenir. Quel grain de sable est venu saper cette belle mécanique ? Il pense à Fanny. À ses innombrables convocations dans son bureau. C’était il y a deux ans. C’était avant qu’il ne tombe malade. Il se rappelle son sourire torve, son regard mouillé quand il la mettait face à ses mensonges. Elle était capable de sangloter et de rire sur commande. Quand l’affaire Clarisse Jovière avait éclaté, M. Elle n’avait pas été étonné que Fanny y ait joué un rôle. Elle avait réintégré le collège, encadrée par des éducateurs. Pendant quelques mois, elle avait fait semblant. Puis elle avait quitté l’établissement pour devenir apprentie coiffeuse. Le grain de sable qui était venu saper la belle mécanique, c’était elle. Encore elle…

Martin lit le panneau concernant Fanny. Martin lit le panneau concernant Enzo. Martin lit le panneau concernant le preneur d’otage no 3. Il sait que, dans un groupe de trois, il y a toujours un intrus.

5.

— Oui, j’ai violé ta mère.

Zlatov avait du mal à respirer. Il semblait manquer d’air. Son visage cyanosé témoignait de son insuffisance pulmonaire. Arkhipov se demanda combien il pouvait lui rester de capacité respiratoire. Il avait formé le dessein de l’étrangler. La strangulation est une mort angoissante. Elle nous rappelle le ravissement avec lequel, bébés, nous avons accueilli le monde extérieur. Quand nos poumons tout entortillés dans le ventre de maman ne demandent qu’à déployer leurs alvéoles. Le cri. C’est une mort angoissante de mourir étouffé. Est-ce que l’on voit nos poumons s’aplatir ? Nos tissus rétrécir ? Est-ce que l’on rêve de cimes qui nous gicleraient un air glacé en pleine figure ? De quoi rêve- t-on quand on meurt étranglé ? Quelque chose dérangeait Arkhipov. Cet aplomb avec lequel son père le dévisageait.

— Elle portait une robe d’un bleu tendre avec une fine ceinture grenat. Ce n’était plus une jeune fille et elle ne faisait rien pour dissimuler les formes épanouies de son corps.

Zlatov regarda Arkhipov avec un étrange sourire sur la figure.

— Un fruit ne demandant qu’à tomber de l’arbre. Voilà ce que ta mère m’a évoqué.

Arkhipov comprit ce qui le dérangeait chez lui : l’homme savait ce qu’il allait lui faire.

C’était cela la raison de cet étrange sourire sur la figure.

— Je pense qu’elle a pris du plaisir.

Zlatov se racla la gorge.

— C’est curieux, le plaisir…

Son sourire s’élargit. Ce sourire était comme une invite à entrer dans la conversation. Il aurait pu être dédié à un vieux copain qu’on n’aurait pas vu depuis des années et avec lequel on se serait rappelé de lointains coups d’éclat.

La crosse s’abattit de nouveau sur le visage du Big Boss. Ce fut l’os de la pommette droite qui craqua. Arkhipov eut l’impression que le sourire de son père s’effaçait un court instant. Mais l’étrange sourire sembla vouloir revenir. Déformé cependant par la fracture du zygomatique. L’homme ne se défendrait pas. Il ne s’agirait pas d’un corps à corps mais d’une brutale exécution. Arkhipov ne s’était pas préparé à devenir un bourreau.

— Tu as sans doute grandi avec l’idée que tu étais quelqu’un d’important pour qu’un homme tel que moi vienne te réclamer. Tu ne m’as pas beaucoup vu mais tu m’as suffisamment vu pour que cela t’interroge. Non ?

Une quinte de toux le secoua. Arkhipov aperçut les taches de sang sur le mouchoir qu’il portait à sa bouche. Il ne s’était pas préparé à devenir un bourreau.

— J’aurais parfaitement pu t’attraper de dessous la table où tu te cachais. J’aurais pu. Mais je ne l’ai pas fait.

Alexis encaissa le choc. Ce refuge qu’il pensait être à lui…

— Tu étais tellement ridicule à vouloir dissimuler tes petits pieds sous cette table. J’aurais pu t’écraser comme une punaise. J’aurais pu te tuer avec un seul de mes poings. J’aurais pu te donner à manger aux ours.

Il partit d’un grand rire, rejoint très vite par des glaires qui lui obstruaient la gorge.

Ce refuge qu’il pensait être à lui… il y visionnait Macha et Michka. Était-il possible que l’homme ait eu connaissance de cela, aussi ?

— Tu n’as aucune importance à mes yeux. Tu n’es pas quelqu’un d’important. Tu ne le seras jamais. Sais-tu pourquoi j’ai fait preuve de tant de constance avec toi ?

Il se retourna et saisit un album sur l’étagère qui se trouvait derrière lui.

— Regarde ce livre. Tu en es le héros.

Il lui tendit le livre. Son fils ne s’en saisissant pas, il l’ouvrit et commença à commenter les photographies.

— Comme tu es beau ici ! Un magnifique adolescent prêt à franchir les sommets ! C’était où, déjà ? Ah oui… dans ton camp d’étudiants, vers le mont Elbrouz. Ôte-moi d’un doute. Tu l’as descendu en surf, le mont Elbrouz ? Il me semble que c’est là que tu as pris la décision d’arrêter de fumer. Non ?

Cet homme au mouchoir ensanglanté, avec lequel il partageait quelques traits de ressemblance, ne s’était pas contenté de lui voler ses femmes. Il s’était également emparé du moindre recoin de sa vie.

— Et si je te disais que je me fiche complètement de toi. Tu ne m’intéresses pas. En te surveillant, je ne fais que protéger celui que je considère comme mon fils. Cela va te sembler étrange, mais, pour lui, je ressens de l’amour. Quand son frère jumeau s’est balancé dans le vide, c’est vers moi qu’il s’est tourné. Il n’a pas dédaigné la main que je lui tendais. J’ai aimé son engagement dans l’Organisation et son abnégation.

C’était donc ça. Le Big Boss s’était fabriqué un fils idéal dans la personne de Boris. Arkhipov comprenait désormais l’attitude ambivalente de son ancien ami. Quand il avait connu Boris à Moscou au centre de Grougloë, c’était un piètre athlète. Lorsque l’Organisation leur avait demandé de travailler pour elle, Boris s’y était jeté tête baissée alors que lui s’était engagé dans la cause humanitaire. Alexis avait retrouvé Boris en France. Il était devenu un ravisseur de jeunes filles pour alimenter un réseau de prostitution vers Sotchi. Il était en train de purger une peine de prison.

— Tu n’es qu’un pauvre garçon qui vit dans un monde peuplé de fantômes. Ta mère n’a jamais été qu’un fantôme. Je crois qu’elle ne s’est jamais remise de notre idylle. Essaie de te rappeler. Sa dépression… son incapacité à t’étreindre franchement… cela ne t’a pas aidé à devenir un homme.

Le Big Boss poursuivit :

— Elle a fait de toi un adulte avant l’âge. Le gentil garçon toujours prêt à rendre service. Un petit adulte de dix ans. Refusant de jouer au couteau avec les autres parce que ça fait… voyou. Dis-moi que je me trompe ?

Il ne se trompait pas, ce salaud. L’état dépressif de sa mère avait effectivement poussé Alexis à se conduire en petit homme auprès d’elle. La tâche aurait pu revenir à son mari, mais ce dernier était trop absorbé par son travail. Peut-être pour oublier à quel point son fils ne lui ressemblait pas. Quand il avait rencontré la jeune infirmière, il avait été séduit par sa façon de passer la main dans l’élastique d’un chapeau de paille framboise qui avait la forme d’un dahlia. Il avait accepté de devenir un père de substitution. Et puis, peu à peu, il s’était mis à épier sa femme.

— Elle a eu beaucoup de chance de me rencontrer, ta mère. Sans moi, tu n’aurais pas été là pour la consoler. Dis-moi que je me trompe…

Il ne fallait pas qu’Alexis se laisse submerger par la rage. Il avait encore des choses à mettre en lumière.

— Je sais que tu veux en finir avec moi… parce que c’est une prédiction.

Quelque chose au fond du cœur d’Alexis remua. Quel autre meurtre serait-il obligé de commettre ? Si tout était écrit, à qui faudrait-il désormais s’en prendre pour vivre libre ?

— Une diseuse de bonne aventure, de-vant le mausolée de Lénine, un soir d’octobre.

Malgré ses longues séances d’entraînement à Sassovo, Alexis sentait s’accélérer sa fréquence cardiaque.

— « Votre fils est né de courants contraires. Il porte la colère de sa mère. Il vous tuera. Sauf si vous réussissez à épuiser la colère qu’il porte en lui. » Voilà très exactement ses paroles. Tu penses bien que je lui ai ri au nez. Mais quand j’ai dit que, après tout, un accident était vite arrivé et que, si on te retrouvait en morceaux le long d’une voie ferrée, personne ne s’en inquiéterait, elle a eu un drôle de regard. « Pas d’infanticide. Vous mourriez peu après. Vous ou une personne à laquelle vous tenez. Je vois dans votre entourage un jeune homme qui vous est cher. »

Il se leva et approcha son visage de celui de son fils :

— Tu comprends ? Tu es un maudit…

Le Big Boss ressemblait à un vieux roi inventé par Shakespeare. Il parlait bien.

La chose qui remuait au fond du cœur d’Alexis remua encore plus fort. Ce que di-sait son père était vrai. Il comprenait désormais pourquoi il ne s’était jamais senti tout à fait à l’aise. Pas à l’aise avec ses camarades. Pas à l’aise avec ses choix. Pourquoi avoir mis fin à une carrière d’athlète ? Pourquoi avoir pris le train vers la France ? Pas à l’aise dans son uniforme de gendarme. Pas à l’aise d’avoir quitté Rachel alors qu’il aurait eu envie de rester auprès d’elle. Avec qui, avec quoi avait-il été à l’aise ?

— … condamné à fuir.

Son père semblait vidé de sa sève. Comme si tout avait été dit. Pourtant, il ajouta :

— Tu peux me tuer désormais. C’est ce que tu es venu faire et c’est ce que ferait tout homme digne d’être appelé ainsi. Sache que je ne ferai rien pour t’en empêcher.

Sergueï Nikolaëvitch Zlatov savait qu’il ne mourrait pas dans six mois comme le lui avaient dit ses médecins. Il mourrait comme le lui avait prédit la diseuse de bonne aventure. Le cancer des poumons n’aurait pas le temps de le ronger intérieurement. Il avait toujours été fragile des bronches… même avant de fumer ses deux paquets par jour. Il mourrait prématurément, tué par un renégat de fils. Son corps irait rejoindre ceux du KGB, ceux du FSB. Il avait payé le prix fort pour que sa dépouille soit comme celle de Lénine. Il s’en fichait que, soixante-seize ans après sa mort, Lénine continuât à ruiner ses compatriotes. Lui, Sergueï Nikolaëvitch Zlatov, aurait droit au must en matière d’embaumement. Ce ne serait pas pour rien qu’il se serait rendu au laboratoire du mausolée, chaque jeudi du mois, pour observer et se faire à l’idée… Ce laboratoire était une sorte de musée secret et abritait une centaine d’anonymes. La plupart reposaient sous une cloche de verre, d’autres dont les cheveux semblaient flotter comme des algues avaient été oubliés depuis plusieurs années dans un bain de « balsam ». C’était un spectacle unique que Sergueï Nikolaëvitch Zlatov n’aurait manqué pour rien au monde.

Il sortit d’un tiroir un étui. Dans cet étui, il y avait un Makarov PM. Le Big Boss tendit le pistolet à son fils.

6.

Fanny regardait l’étoile rouge sculptée sur la crosse du Makarov PM. Elle avait reçu le pistolet par Colissimo, la veille, dissimulé au fond d’un carton plein de flacons pour fixer les permanentes. Elle tentait de compter les branches de l’étoile. Ça l’agaçait drôlement parce qu’elle avait l’impression qu’elle oubliait une branche, à chaque comptage.

— Ta gueule !

C’était dingue, ça… on venait l’emmerder alors qu’elle était sur le point d’y arriver.

— Fanny ? Je suis venu pour te parler, pour qu’on se mette d’accord.

Martin n’aimait pas utiliser le porte-voix. Il avait l’impression que l’accessoire gommait la tessiture de sa voix.

— Je m’appelle Martin.

C’était qui, ce connard qui venait la faire chier au moment où elle allait enfin savoir s’il y avait cinq branches ou six branches sur l’étoile ?

— Fanny ?

La jeune fille jeta un regard circulaire autour d’elle. Dans le large couloir de l’ancien couvent, il n’y avait plus personne. Où étaient-ils passés ? Seule une surveillante était en train de gémir à ses pieds. La honte ! Elle se retrouvait seule avec cette conne qui se tordait de douleur et les branches de l’étoile qui s’obstinaient à hésiter entre le chiffre cinq et le chiffre six.

Elle décida de répondre à cette voix. Elle prit le porte-voix, celui-là même qu’elle avait utilisé pour appeler Enzo. Ne s’approchant pas trop près de la fenêtre, elle dit :

— Oui. Vous êtes qui ?

— Je suis le négociateur du GIPN. Je m’adresse à vous parce que je pense que vous avez quelque chose d’important à me dire. Est-ce que je me trompe ?

Il fallait qu’elle se rende compte que ceux qui étaient venus là n’étaient pas des débutants. Qu’on s’était déplacé de loin pour écouter ses requêtes. Parce qu’elle était quelqu’un d’important.

Son initiateur avait insisté sur une chose : Rachel Vetchel.

— Je veux que Rachel Vetchel vienne.

Martin n’aimait pas ça. Ça sentait toujours mauvais quand on réclamait la tête d’un collègue.

— Je vais faire mon possible pour que vous puissiez lui parler. Mais il va falloir m’aider un peu.

Il ne faut pas mentir à un preneur d’otage. Il faut osciller entre ses volontés et ce qui est possible de lui être accordé. Martin savait qu’il ne livrerait pas sa collègue en pâture. Mais il était envisageable d’établir une communication entre elles. Dans le domaine de la négociation, c’est toujours donnant donnant.

— Tu m’entends, Fanny ? Il va falloir m’aider un peu.

À la requête du négociateur, seules des injures et des menaces fusèrent depuis le premier étage du collège.

Pendant qu’elle déversait sa colère, Martin prenait connaissance de certaines choses. Le sniper posté sur le château d’eau avait réalisé un cliché de la jeune fille.

En zoomant sur la photo, Martin put parfaitement lire le tatouage : « f57 ». Sur le bras droit. Posé comme en lévitation au-dessus de baleines échouées.

« f57 », le signe d’appartenance au Blue Whale Challenge… Un jeu stupide venu de Russie. Cinquante jours pour se donner la mort. Au début, on y entre comme ça. Pour défier tout ce que l’on abhorre quand on a entre douze et quinze ans : son père, sa mère, le collège, les profs.

Il ne s’agissait donc pas de Daesh. Martin zooma plus fort sur le bras droit de Fanny. Il était complètement mutilé. La chose censée ressembler à l’héroïque baleine était boursouflée. Les germes y avaient élu domicile. Martin avait récemment eu une formation sur les conséquences liées aux automutilations. Il se rappelait certains termes employés par les médecins : staphylococcus epidermidis, streptocoques. Il zooma une nouvelle fois sur le bras droit de Fanny. Sans aucun doute, ces choses-là étaient bien présentes.

— Rachel arrive… tu vas pouvoir lui parler.

Il fallait absolument gagner du temps. Il fallait aussi lui montrer qu’elle était digne d’’être écoutée.

— Nous sommes venus ici pour t’aider. Tu dois, toi aussi, nous aider. Qui sont tes amis ? Tu as parlé d’Enzo mais il y a aussi quelqu’un d’autre. Est-ce que tu pourrais leur dire d’arrêter de tirer ?

Martin ne prenait pas de risque. Il avait compris que c’était elle, la capitaine de l’équipe. Il fallait continuer à lui faire croire qu’elle avait tous les pouvoirs. Si la situation s’envenimait, il lui parlerait des snipers postés autour d’elle.

— C’est moi le chef ! Enzo, c’est un gros naze avec des armes en plastique. Et Steven, il fait ce que je lui dis. Steven ! Jette tout par la fenêtre. Je veux voir Rachel Vetchel dans cinq minutes, sinon j’en tue une autre !

Sans le vouloir, elle avait livré le nom de son deuxième complice. Un certain Steven. Lequel était déjà sur la liste des suspects. Viré du collège en même temps qu’elle. Des parents qui ne savaient plus comment communiquer avec lui. Le truc classique, hyperclassique. Le truc qui faisait la une des médias américains depuis une dizaine d’années. Des gosses en rupture avec l’école et qui venaient régler des comptes dans leur établissement scolaire.

— Fanny, tu m’entends ? Tout va bien. Nous allons pouvoir t’aider. Fanny ? Tu m’entends ?

Ce qu’entendait surtout Fanny, c’était la voix de son initiateur qui lui avait répété chaque soir, depuis cinquante jours : « Tue-la. »

7.

Le Big Boss tendit le pistolet à son fils.

Alexis ne daigna pas y jeter un regard. De la même manière qu’il n’avait jeté aucun regard sur l’album photo, quelques minutes auparavant.

Tenir le pistolet à bras tendu sembla fatiguer son père qui se résolut à le poser sur le bureau, le canon dirigé vers lui. Comme une invite. Les gestes de son père étaient des invites, des signes mûrement réfléchis. Alexis eut envie de hurler. De faire qu’un hurlement le libère de toutes ces chaînes. De tous ces comportements prédéfinis. De tout ce qui semblait avoir été écrit. Par une main plus experte que la sienne.

Oui, il allait le tuer.

Mais pas avec un Makarov MP.

Il allait d’abord le saisir à la gorge pour l’étouffer. Puis il dirigerait sa bouche vers sa jugulaire. Son père lutterait certainement. Mais il le maintiendrait immobile avec sa main droite. L’autre main glisserait lentement le long du dos pour affermir la prise. Le poids de son corps serait sur celui de son père. Ses mains n’auraient pas assez de force pour étouffer l’homme mais il presserait son visage contre sa gorge. Il sentirait vite la sensation d’un liquide tiède lui couler dans sa gorge. Cela n’aurait rien d’agréable. Cela aurait le goût de plomb fondu.

— Tu hésites, mon fils ? Tu sais comme nous les appelons dans notre pays, les garçons qui sont dénués de virilité ?

Son père n’avait pas tort. Alexis prenait conscience qu’il allait être difficile de passer à l’acte. Quant au Big Boss, il n’était nullement étonné de voir que ce colosse d’un mètre quatre-vingt-dix était incapable de lui mettre une balle en pleine tête.

— Je ne te dirai pas comment on les appelle. J’ai peur que ça te mette en colère. Et si on regardait un peu la télé, mon fils ?

C’est le son qui arriva en premier.

« Il s’agirait d’un lieutenant de gendarmerie. Ce lieutenant aurait déjà été la cible de cette organisation. Quels sont ses liens réels avec elle ? Rachel Vetchel y aurait-elle joué un rôle ? »

Cela lui fit l’effet d’une douche froide. Il oublia ses fantasmes de meurtre. Il entrait, de nouveau, dans le monde réel.

L’image accompagna le son.

« Elle serait la maman d’un petit Bogdan. Le père serait un capitaine de gendarmerie, recherché depuis juin 2015. Son identité est connue : il s’agit d’Alexis Arkhipov, quarante-six ans, gendarme à Saint-Léonard-de-Noblat depuis septembre 2006. »

Il oublia définitivement ses envies de meurtre. Il entrait, de nouveau, dans le monde réel. Alexis connaissait cette chaîne d’infos. C’était France 24, une chaîne retransmise en Russie. Ce n’était pas du bluff. Il venait d’apprendre qu’il avait un fils. Son cœur bondissait dans sa poitrine. Il se croyait capable de rejoindre la France en quelques enjambées. Il se sentait capable d’étouffer Rachel à force de baisers. Son père qui pensait l’achever était en train de lui donner vie une seconde fois. L’histoire se terminerait bien. Il le savait.

« Le preneur d’otage est une jeune fille, interpellée par le capitaine Arkhipov il y a deux ans. Selon des sources sûres, le comportement de ce gendarme n’aurait pas aidé à la reconstruction de l’adolescente. Un manquement aux règles lors de son interpellation aurait été signalé. »

Alexis jubilait. Oui, il se rappelait…

« Fanny Vauzelle libérera les otages à la condi- tion que Rachel Vetchel se présente à elle. »

— Tu penses qu’elle va y passer ? Ce n’est vraiment pas de chance, mon fils. L’Organisation ne laisse rien au hasard…

Mais Alexis n’écoutait déjà plus son père. Une seule chose lui importait désormais : vivre, être heureux. France 24 pouvait bien continuer à déverser ses certitudes et ses incertitudes sur ses ondes, peu lui importait. Il quitterait la colonie pénitentiaire IK-13 aussi rapidement que l’on s’extirpe d’un cauchemar.

Seule l’idée de retrouver Rachel, seule l’idée de retrouver son fils lui importaient.

Au moment précis où Alexis franchissait le centre de détention, un coup de feu lui indiqua que son père n’aurait pas à se trouver une autre diseuse de bonne aventure.

8.

— Tu m’entends, Fanny ?

Fanny avait plusieurs chargeurs. Elle regarda cette conne de surveillante en train d’agoniser. Elle observa le couloir. Personne. Elle jeta un œil sur la cour. Personne. Elle cria une nouvelle fois : « Enzo, sors de ton trou ! »

Elle regarda l’écran de son smartphone.

— Tu as été magnifique. Tu y es presque…

Elle se contorsionna pour essayer d’apercevoir ce qui se passait à l’entrée du collège. Elle distingua, encapuchonnée sous une couverture, la silhouette dégingandée de Steven. Le jeune homme était encadré par plusieurs gendarmes. Quel con ! Il s’était fait avoir. Elle ne pourrait compter que sur elle-même.

Le vacarme se fit soudain dans sa tête : la mère de Chloë était là. Fanny sentit monter son excitation d’un cran supplémentaire. Le moment tant attendu était à portée de main. Il ne fallait pas craquer. Quelque chose lui picotait le bras. Elle s’aperçut qu’elle s’était blessée avec des bouts de vitre. Sur le verre qui ressemblait à une écharde, il y avait du sang. Ce n’est pas la vue de son sang qui déclencha sa colère. Son sang, elle était tellement habituée à le voir couler le long de ses avant-bras lorsqu’elle sortait, triomphante, de ses interminables séances de scarification. Non, ce qui déclencha sa colère, c’était deux snipers postés sur le château d’eau qu’elle voyait se refléter dans le morceau de verre brisé. Les hommes carapacés de noir se reflétaient dans le morceau de verre. Dire que seule la colère entrait dans son cœur aurait été faux ou pas entièrement vrai. Une autre émotion était en train d’affleurer à la surface de sa conscience. La joie. Elle était fière de constater qu’elle avait réussi à faire se déplacer les fameuses panthères noires de la gendarmerie d’élite. Martin identifia ce sentiment de toute-puissance dans le vibrato qu’elle mit dans sa voix pour s’adresser à lui :

— Je ne parlerai qu’au lieutenant Vetchel !

Martin n’aimait pas quand les preneurs d’otage se sentaient surpuissants. Il lui était arrivé, dans sa carrière, d’avoir à déclencher l’assaut prématurément. À cause de cet ego qui se mettait à enfler lorsque le forcené prenait conscience des moyens mis en place par l’État pour le forcer à rendre les armes.

— Je tiens à vous annoncer une bonne nouvelle, Fanny. Le lieutenant Vetchel vient d’arriver.

— Qu’elle monte !

— Écoutez-moi bien, Fanny. Je vous propose de vous retrouver à mi-chemin. Disons, sous les arcades. Ce sera vachement plus photogénique pour la photo finale.

Distiller un peu d’humour dans la négociation était une technique intéressante pour sortir de situations délicates.

D’ailleurs, l’idée de la photo sous les arcades fit sourire Fanny. Et refluer sa colère.

Quand Martin l’entendit prononcer « OK », il sut qu’il avait gagné la partie.

Fanny jeta un dernier coup d’œil sur l’entrée du collège. Elle aperçut une nouvelle fois Rachel Vetchel. La mère de Chloë. La mère de la blonde qui lui avait volé Kazuo. Fanny imaginait le visage ravagé de Chloë quand elle apprendrait la mort de sa mère.

Elle laissa derrière elle les gémissements de la surveillante. Il lui restait cinq chargeurs. Elle s’amusa à tirer dans les cloisons, dans les portes des salles de classe. Elle s’acharna sur une salle qui hébergeait les cours d’un prof qu’elle détestait. Elle fit des doigts d’honneur un peu partout. Elle finit même par regretter le temps où elle était élève. C’était tellement chouette de dire « fuck » à tous ces cons…

— Fanny ? Tout va bien ?

Martin était inquiet par cet ultime soubresaut de violence. Elle cessa enfin de tirer. Martin aperçut des feuilles brandies par des mains anonymes à certaines fenêtres de l’établissement. « Tout va bien » était-il inscrit sur ces feuilles. Il n’y avait plus que ce moyen rudimentaire pour communiquer. Les otages avaient pris soin d’éteindre leur téléphone portable. Barricadés dans les zones de mise à l’abri du premier étage, ils se taisaient.

Un silence de mort régnait désormais dans l’établissement. Dans les couloirs, dans la cour, même aux abords du bâtiment. C’était comme si cette zone avait été définitivement rayée d’une carte acoustique. Elle existait mais silencieuse. Irradiée par le silence.

Un bip cristallin vint briser cela.

Le smartphone de Fanny. Avec le message de Boris : « Tue-la. »

Manon, qui s’était repliée derrière une arcade dès les premiers tirs, avait essayé de comprendre ce qui avait pu se passer. Il était impossible qu’Enzo l’ait trahie. Elle entendit des pas pressés qui martelaient les escaliers.

Fanny…

9.

Boris était fier que son plan ait aussi bien fonctionné. Dans la salle de convivialité du centre de détention de Saint-Martin-de-Ré, il suivait en direct le déroulement des opérations. C’était mieux qu’un film à la télé. C’était mieux qu’un Role Playing Game. C’était même mieux que les conférences qu’il donnait à la salle de spectacle de La Couarde. Il eut une pensée pour celui qu’il considérait comme son frère ennemi : Alexis Arkhipov. À cet instant précis, il devait être en Mordovie dans le bureau du Big Boss en train de regarder France 24. Il allait assister en direct à la mort de Rachel. Boris aurait aimé être avec eux pour ce dernier acte. Mais le Big Boss lui avait dit qu’il lui raconterait la scène le plus fidèlement possible.

Ce qu’ignorait Boris, c’était qu’à cet instant précis son frère ennemi s’éloignait à grands pas de la colonie pénitentiaire IK-13. Ce qu’il ignorait aussi, c’est que l’homme qu’il considérait comme son père adoptif était mort. Il avait décidé de mettre lui-même fin à ses jours, son fils ayant renoncé à lui rendre ce dernier hommage.

Boris se concentra de nouveau sur les images qui tournaient en boucle depuis plusieurs dizaines de minutes. Il envoya un nouveau SMS à Fanny : « Tue-la. »

10.

Rachel commençait à s’avancer vers la cour de récréation. Elle était couverte par des tireurs d’élite du PSPG. Elle leur faisait entièrement confiance. Elle se sentait capable de raisonner Fanny. Steven, qui venait d’être interpellé, avait évoqué un défi absurde. Le jeu de la baleine bleue. Les gendarmes connaissaient ce jeu en vogue en Russie. Il s’agissait de pratiques masochistes consistant à expérimenter le plus loin possible la souffrance. Certains appelaient aussi cela « Cinquante jours pour mourir ». De défi en défi, le jeune s’endurcissait. Il fallait gommer la joie de ses humeurs. Effacer la gaieté. Écraser à coups de talons furieux tout ce qui était censé faire du bien. C’était dans l’abstinence qu’on pouvait accéder à un état de conscience supérieure. Il fallait absolument que Rachel explique à Fanny que tout cela, c’était des conneries, des histoires destinées à les embrouiller. Des gendarmes avaient déjà saisi des ordinateurs. On avait analysé ceux des membres du CVL. Cette fête d’Halloween+4 avait été un prétexte pour faciliter l’intrusion des « terroristes ». On avait aussi analysé les ordinateurs de Steven, d’Enzo, de Fanny. On s’était attardé sur la correspondance de Fanny, sur celle d’Enzo et, enfin, sur celle de Manon. Tous trois étaient en lien avec la même personne. Une même personne aux profils différents. Enzo pensait communiquer avec un parrain portant ce pseudo : la baleine cosmique. Steven était certain que son initiateur s’appelait Fred K. Manon avait cru dur comme fer que celle qui lui envoyait des courriels était la meilleure amie de sa mère, une certaine Marie. Il n’y avait que Fanny qui savait qu’elle correspondait avec Boris, le mafieu russe.

Rachel continua à avancer, confiante dans cette cour de récréation qui avait été un cloître, au siècle dernier.

11.

Il ne pouvait plus se permettre de rester devant la télé. De toute façon, il saurait tout très vite. Boris avait juste pris le chargeur de son portable. C’est tout ce dont il aurait besoin. Il lui sembla entendre le ronronnement de l’hélicoptère qui se rapprochait de la côte. À moins que ce ne fût le vrombissement d’un moteur.

Les gardiens étaient plus ou moins happés par ce qui se passait actuellement à la télé. Ils étaient friands de ce genre de trucs. Quand l’hélico se poserait sur la plage de la Cible, ils auraient monté le son à fond. Il était largement temps d’y aller. Boris fit le signe convenu à un des gardiens. Il jeta un dernier coup d’œil sur BFM TV. La chose était imminente.

12.

Fanny donna un coup d’épaule sec pour ouvrir la porte qui donnait accès au couloir du premier étage. Elle surgit sous le préau. Elle avait mis sa tenue de prédilection. Une robe noire plissée, très courte et échancrée, qui faisait ressortir sa carnation laiteuse. Ce qui n’était pas recouvert de tissu l’était par des gribouillis complexes certainement pas effectués chez un tatoueur de renom. Les deux avant-bras de la jeune fille faisaient peine à voir tant le travail transpirait l’amateurisme. Deux baleines auxquelles on s’était efforcé de donner une expression apaisée exhibaient des contours purulents et violacés. Autour de chaque cétacé, on pouvait lire l’inscription « f57 ». Sur la baleine de l’avant-bras droit, Fanny avait dessiné une toute petite fille en train de dormir contre une nageoire. En regardant mieux le dessin, on s’apercevait que sa tête était détachée du corps. Au-dessus, on pouvait lire Rina. Ces détails, seuls les tireurs d’élite y avaient accès. Martin, qui écoutait toutes ces infos qui se déversaient dans son oreillette, savait pourquoi la tête de Rina était détachée de son corps. Il s’agissait d’une jeune Russe de seize ans qui avait été retrouvée, décapitée, le long d’une voie ferrée. Elle était devenue une icône en Russie. Une icône parmi les groupes de la mort du réseau Vkontakte.

Manon vit Fanny surgir sous le préau.

13.

Nous sommes le vendredi 4 novembre 2016. Il y a quelques poignées de minutes, il était encore temps de reculer. Mais les choses sont désormais telles qu’il faut que quelqu’un meure pour que cette folie qui s’est emparée des personnages s’essouffle et se disperse.

Lequel parmi eux va trouver la mort ?

Il serait logique que Rachel Vetchel disparaisse. N’est-elle pas la troisième femme ? Celle sur laquelle court la malédiction édictée par une diseuse de bonne aventure, au pied du mausolée de Lénine ? Mais Rachel a eu un fils. Et ce fils a rebattu les cartes du destin. Quand Alexis Arkhipov a appris qu’il était père, il y a quelques poignées de minutes, il a su qu’il était désormais immunisé contre les accidents, les meurtres et l’effroi. Il a su que Rachel ne mourrait pas. C’est la raison pour laquelle il a quitté la colonie pénitentiaire IK-13, le cœur léger.

Ce pourrait être Manon, l’organisatrice de cette manifestation, le chef d’orchestre de Halloween+4. Elle irait rejoindre sa mère au royaume des vrais fantômes dans la rivière de Sassovo, au cœur de la grande Russie. Ce serait de belles retrouvailles. Mais Manon ne mérite pas de mourir. Pas encore. Elle a toute une vie devant elle. Une vie dans laquelle elle dispensera la joie et la bonne humeur, comme lorsqu’elle était petite.

M. Elle pourrait tomber sous les balles. M. Elle est un homme bon. Prêt à se sacrifier pour ses élèves. M. Elle, tout comme Manon, tout comme Rachel, ne mourra pas aujourd’hui.

La personne qui mérite le châtiment suprême, c’est Fanny. Fanny, l’ancienne jeune écolière harcelée parce qu’elle était un peu forte. Fanny qui, après une année de collège, a compris qu’il fallait mordre aussi profond que les plus féroces si on voulait être respecté. Fanny qui a attiré une copine dans un traquenard. Voici qu’elle récidive. Sa mort est explicable. Pourtant, elle ne mourra pas.

Non, la personne qui mourra aujourd’hui, ce sera Enzo.

14.

Fanny se dirigea, furieuse et fière, vers l’entrée du collège. Rachel venait à sa rencontre. Au même instant, dans le silence assourdissant, on entendit le cri aigu d’un chouca. L’oiseau était apparemment agacé qu’on vienne empiéter sur son territoire. Il s’en prenait à Enzo qui ne cessait de sauter sur place dans le buisson à l’intérieur duquel il s’était terré dès le début des coups de feu. Enzo sautait sur place car il s’apprêtait à sortir de sa cachette, une fausse arme à la main, pour contrer Fanny. Il le savait, elle n’allait pas écouter les instructions. Elle allait abattre Rachel.

Enzo sortit, l’arme à la main en hurlant. Il n’eut pas le temps d’appuyer sur la gâchette en plastique. La balle d’un HK 416 avait traversé son corps. On expliqua à ses parents qu’il n’avait pas souffert. C’était faux. Son agonie dura deux minutes et vingt secondes. Pendant ce temps, voici ce que vit Enzo : le sourire figé de Manon qui semblait vouloir lui dire : « Tout va bien », le ciel au-dessus de lui qui s’obstinait à rétrécir pour ne former qu’un carré indigent, les yeux de Manon qui essayait d’attraper le plus possible de lui, le ciel par-dessus qui s’obscurcissait jusqu’à en devenir nuit, le visage de Manon contre le sien, le visage de Manon qui rejoignait la nuit qui s’était formée au-dessus de sa tête. Puis l’éclair blanc, l’intense douleur qui traverse le corps, le froid du goudron humide, l’envie de vivre, l’envie de vivre tellement forte…

15.

Nous sommes le samedi 5 novembre 2016.

Toute la presse a titré unanimement autour du même événement :

La Russie exporte son savoir-faire en France : un mort.

Blue Whale Challenge : et si Poutine avait raison de vouloir museler le Net ?

Mort d’un fantôme dans une cité scolaire.

Nos écoles touchées par un acte terroriste.

Une ancienne élève prend en otage son collège lors d’une fête d’Halloween : un mort et un blessé grave.

Cinquante jours pour mourir ou le remake de la roulette russe.

Toute la presse a titré autour du même événement. Toute la presse, sauf Le Phare de Ré :

Évasion spectaculaire au centre pénitentiaire de Saint-Martin-de-Ré. Un détenu russe s’envole en hélico.

À quatre mille kilomètres d’ici, on déplorait la mort de Sergueï Nikolaëvitch Zlatov.

Rongé par un cancer au stade terminal, le directeur de la colonie pénitentiaire IK-13 se donne la mort.

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Épilogue

 

Elle l’attendait devant le parvis de la collégiale. Elle était là, avec Bogdan et un prêtre à ses côtés. Ils auraient pu s’embrasser. Ou s’étreindre. Ils se contentèrent de se regarder longuement. Le regard gris d’Alexis se posa sur celui de Rachel. Se poser n’était d’ailleurs pas le terme exact pour qualifier son regard. Il ne se contentait pas de se poser. C’était un regard qui racontait une histoire. Et cette histoire semblait être belle car Rachel souriait. Ils entrèrent dans l’église. Alexis s’empara alors de son fils et posa ses lèvres sur son front. Bogdan dormait. L’eau qu’il reçut sur le front le réveilla. Un cri joyeux rebondit contre les pierres de granit de la collégiale.

Bogdan était baptisé.

Alexis prit la main de Rachel. Ils sentirent de nouveau couler en eux comme un fluide chaud et magnétique. Rachel serra doucement la main de celui qu’elle considérait désormais comme son homme.

Le capitaine était de retour. Derrière lui, il avait laissé ses fantômes.

 

FIN

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« Le bonheur est la plus grande des conquêtes, celle qu’on fait contre le destin qui nous est imposé. »

Albert Camus,

Lettres à un ami allemand.

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Composition : Delphine Panel

Dépôt légal : second semestre 2018

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Laurence Jardy

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