Cinquante jours pour mourir
Chapitre 6
Bien des années ont passé et aujourd’hui encore je me pose la question : Pourquoi ? Pourquoi a-t-il décidé de faire ça ?
La lumière éclairait le visage de Boris. Seulement le visage de Boris.
Qu’est-ce que vous pouvez dire à votre frère jumeau quand il se tient debout au bord d’un toit, hein ? Moi aussi, parfois, j’avais songé au suicide. Pourquoi ? Je ne sais pas. Mais on est emporté par quelque chose. Quelque part, là-bas, il y a quelque chose. Quoi ? On ne sait pas. Mais, là-bas, il y a un monde plus éclatant. Qu’on ne pourra atteindre qu’en se tenant debout au bord d’un toit. Mais on n’a pas envie de mourir. Non. On a juste envie de monter, de s’envoler. Vous savez, comme dans un rêve.
Raphaëlle, dans son grand châle bleu ardoise, connaissait parfaitement ce genre de rêve. Un petit coup de pied contre le sol, et elle survolait les toits de Paris, s’offrant même le luxe de se laisser prendre par des courants ascendants pour monter plus haut, toujours plus haut, encore plus haut.
On a toujours le même âge. Mais lui, il souffle ses bougies d’anniversaire dans une concession au cimetière de Novodevitchi, dans les faubourgs sud-ouest de Moscou. Après sa mort, c’est aux billets verts que j’ai donné ma foi.
Ce qu’oubliait de dire Boris, c’est que la foi, il l’avait perdue bien avant le suicide de son jumeau.
À Moscou, j’étais un athlète médiocre. J’utilisais mes muscles pour ramasser le fric. Pas comme Arkhipov.
La lumière quittait alors le visage de Boris progressivement, comme une bougie à bout de souffle.
Tout le monde dans cette salle sait qui est Arkhipov. N’est-ce pas ? C’est écrit dans le flyer.
Il ne parlait plus. Les secondes passaient, désolidarisées les unes des autres. La salle était plongée dans l’obscurité. Boris, alors, remettait dans
sa sacoche en cuir le livre de Svetlana Alexievitch6, si riche en témoignages.
Et si tout le monde, ici, se trompait ?
Rideau.
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