Cinquante jours pour mourir
2. Adriana, de son vrai nom Anguelina T
« Fissuration de l’aorte thoracique. Hémorragie interne. Œdème crânien. Forte hypertension intracrânienne. Test de Glasgow à 12. »
Rachel assiste impuissante à la plongée de son co-équipier dans un
monde aux contours cotonneux. C’était elle, la véritable cible d’Adriana2. C’est elle qui devrait être à la place d’Alexis.
— Il va s’en sortir ?
— Tout dépendra de lui.
À force de côtoyer les traumatisés de la route, le médecin avait tissé une théorie bien à lui. Si quelque chose retenait l’être humain du côté des vivants, oui, il s’en sortait. Sinon, il allait voir de l’autre côté, peut-être du côté de l’enfance, là où les arbres tapent dans leurs mains en regardant danser les nuages.
2.
Rachel en venait à penser qu’elle était devenue aussi transparente qu’un vent de printemps. Aussi anodine qu’un dépôt de plainte contre tapage nocturne. Ils ne faisaient que s’effleurer du regard. Elle ne s’entendait dire que de lointains mercis pour un café dont elle avait la prévenance d’anticiper la demande. Elle ne lisait plus rien dans le regard gris d’Arkhipov. Pourtant, dans cette forteresse d’indifférence qu’il était devenu, un interstice devait bien exister où elle pourrait s’immiscer. Son rire et son humour d’avant lui éclateraient de nouveau au visage. Cela faisait maintenant deux mois et trois semaines qu’Arkhipov était hospitalisé dans le service neurologie du CHU de Limoges. On avait d’abord commencé par rafistoler le cœur. L’hémorragie interne due à la fissuration de l’aorte avait pu être endiguée rapidement, mais la chute sur la dalle de granit avait provoqué de graves lésions au niveau du cerveau. Depuis trois semaines, il était sorti d’un coma profond. Et, depuis quelques jours, d’un coma végétatif. Rachel espérait que, petit à petit, il se souvienne de la complicité qui existait entre eux. Elle l’avait énormément aidé quand Maud, sa maîtresse, avait été assassinée. Il était impossible qu’il ait pu oublier cela.
3.
À la gendarmerie de Saint-Léonard, un nouveau chef avait remplacé le capitaine Arkhipov. Insipide et mielleux. Choisi par la hiérarchie pour ces deux qualités. Originaire de Feytiat, le capitaine Ringaud avait des cousins un peu partout et une vingtaine de neveux et nièces. Il était le fils aîné d’une fratrie de dix. Difficile de ne pas engager une conversation avec lui car il connaissait toujours quelqu’un qui vous connaissait. Cela lui avait donné une autorité et une légitimité d’emblée. Le lieutenant Vetchel avait beau s’agacer de ses poignées de main généreusement distribuées à gauche à droite, c’était désormais lui son chef et elle lui devait obéissance.
Ce nouveau chef avait l’art de limer les embrouilles. Ce jour-là, il était remonté contre le taxidermiste de la commune.
Rachel eut du mal à comprendre ce que son chef lui expliquait.
— J’ai l’air de quoi, moi, maintenant, avec cette banderole ?
Rachel se moquait totalement de l’embarras de celui qu’elle se refusait à appeler « Capitaine ». Ce qui la tracassait, c’était que cette affaire touchait à la mort et qu’elle avait eu lieu dans un espace particulier : le local qui abritait la salle de dépouillage des animaux.
Les gamins s’en étaient pris à des têtes de chevreuils, à des rapaces, au cadavre d’un chien. Sans se soucier du fait que ce que l’on habillait autour d’une structure en résine avait été un compagnon de vie ou un prince des forêts. À la fin du saccage, la fille s’était démenée pour faire passer sa tête dans la parcelle de peau d’une délicate tête de faon. Elle avait poussé des rires hystériques en voyant son reflet. Le gamin lui avait soufflé des trucs obscènes à l’oreille. Pour faire cesser cela, le taxidermiste les avait menacés avec son fusil de chasse. Cela lui avait valu une convocation à la gendarmerie, laquelle avait été le point de départ du mécontentement de la population. Et d’une banderole.
— Une banderole que personne ne peut louper ! Et une pétition de soutien qui circule chez les commerçants…
Il fulminait, Rigaud. Il s’était mis à dos toute une partie de la population en bous-culant le gentil taxidermiste de Saint-Léonard.
— Qu’est-ce qui est marqué sur cette banderole ?
— Solidarité à M. Grollier face aux voyous.
Rachel irait voir ce taxidermiste. Elle désirait en savoir davantage sur ces jeunes. L’application qu’ils mettaient à se rendre insupportables revêtait quelque chose d’inquiétant. Ils flirtaient avec les limites sans jamais les dépasser. Elle se souvint d’une réflexion d’Alexis : « Vous verrez quand la vraie violence arrivera chez vous. »
Elle n’aurait su dire pourquoi, mais il lui semblait que la vraie violence était en train de se frayer un chemin.
Que savait-elle, au juste, de la violence ?
La télévision française avait bien montré des images de désastre alors qu’elle était enfant. La guerre du Vietnam et sa jungle rougie de sang mêlé, les enfants affamés d’Éthiopie, la révolte des ouvriers du bassin de Gdansk menée par Walesa. Plus tard, le baccalauréat en poche, elle avait détourné le regard devant l’agonie de la petite Colombienne aux yeux d’ébène, Omayra Sanchez. Coincée contre le cadavre de sa tante et le toit de sa maison, la fillette s’était enlisée seule devant les caméras du monde entier, murmurant des adieux à sa mère. Puis il y eut la catastrophe écologique de Tchernobyl.
Rachel essaya de reprendre le fil de ses pensées. La phrase d’Alexis s’imposa à elle, une nouvelle fois.
— Vous verrez quand la vraie violence arrivera chez vous.
4.
Avant de se rendre au chevet du capitaine, Rachel fit un détour sur la place. Elle photographia la banderole. Elle était en train de ranger son appareil photo quand un rire un peu forcé l’obligea à relever la tête.
— Un Nikon ? Vous restez fidèle à l’argentique, Lieutenant ?
Grollier était un bon gars. La soixantaine. Un embonpoint rassurant. Un rire qui laissait voir des couronnes en métal qu’il n’avait pas remplacé par des porcelaines. Quand on lui en faisait la remarque, il partait de son grand rire :
— Ah bon ? Pour qu’on me les pique dans cent ans chez les morts-debout ?
Les « morts-debout », c’était le cimetière de Saint-Léonard. Situées sur les hauteurs de ce gros village médiéval, les croix semblaient s’élancer plus gaillardement encore vers le ciel. Armées de l’âme des défunts, elles étaient, on aurait pu le croire, comme un défi à l’éternité. Faisant oublier les corps qui n’en finissaient pas de pourrir à leurs pieds.
— Vous comptez les laisser divaguer encore longtemps dans nos rues ?
La voix du brave homme avait perdu de sa gouaille habituelle.
— On va les serrer de près.
La réponse du lieutenant Vetchel sembla satisfaire le taxidermiste car il changea brutalement de sujet, s’enquérant de la santé du capitaine.
— Transmettez-lui mes amitiés quand vous le verrez.
Rachel faillit dire qu’elle ignorait si le nom de Grollier évoquerait quelque chose pour Arkhipov mais elle se ravisa. Le capitaine était sorti du coma trois semaines auparavant et il n’était pas question d’évoquer ses troubles cognitifs sur la place publique. En revanche, elle était bien décidée à lui parler des récents dérapages des jeunes. Photos à l’appui. Et dans l’heure qui suivrait, car, contrairement à ce qu’avait supposé Grollier, son Nikon n’était pas un argentique.
5.
Il avait été privé de 5 millions 184 000 se-condes de lucidité.
Deux mois. Un peu plus que la durée de vie d’une abeille ouvrière, un peu moins que celle d’une libellule.
En deux mois, il n’aurait pas eu le temps de débarquer sur Mars. Et s’il lui avait pris l’envie de pousser le voyage un peu plus loin, aux confins de notre système solaire, pour aller voir du côté de Véga, il lui aurait fallu plus de temps. Quatre années-lumière.
Il y avait plus loin encore. Cent vingt millions d’années-lumière pour atteindre la constellation de la Chevelure de Bérénice. Aussi appelée « amas de Coma ».
C’était peut-être ici qu’il avait passé ses cinq millions cent-quatre-vingt-quatre-mille secondes. Depuis trois semaines, on lui expli- quait qu’il venait de traverser des états de conscience modifiés.
Les deux mois de coma profond n’avaient pas été la période la plus difficile à vivre pour Rachel. Arkhipov ressemblait à un gros nounours endormi et inoffensif bardé de dispositifs médicaux divers. Il était placé sous oxygénation artificielle et sa ventilation était assistée. On le nourrissait grâce à une sonde gastrique. Très fréquemment, les infirmières s’y mettaient à trois pour le changer de position. L’escarre était ce que redoutait le plus Rachel. Lors de ses visites journalières, avant de lui faire la lecture d’un roman dont lui avait parlé Kazuo, le petit ami japonais de sa fille, elle vérifiait les endroits à risque : les coudes, les talons, la nuque. Elle aimait masser la nuque du géant. Elle ne croyait pas les médecins qui lui avaient expliqué que, dans un coma de stade III, le malade est complètement insensible aux sollicitations extérieures. Elle s’installait donc au chevet de son collègue et lisait à voix haute les pages écrites par le Japonais Haruki Murakami.
Il s’agissait d’un roman d’amour. Un roman dans lequel les personnages s’entêtaient à regarder la Lune.
Elle aussi regardait souvent la Lune en songeant à Alexis. Elle était amoureuse de lui depuis longtemps, mais, même s’il lui avait fait des avances, elle s’était mis des barrières. La mort de son mari, quelques années auparavant, l’avait figée dans une attitude de veuve d’où elle refusait de sortir. Alexis, peut-être par dépit, s’était alors tourné vers Maud. Ils s’étaient aimés et elle avait été assassinée. Rachel, en secret, espérait que son collègue, une fois sorti du coma, se souvienne de leur complicité d’antan. Il s’agissait d’une amitié amoureuse ne demandant qu’à grandir. C’est ce dont essayait de se convaincre Rachel, tout en fixant la Lune quand la solitude lui pesait.
Rachel ne savait pas que, parmi les milliards de neurones que comptait le cerveau d’Arkhipov, certains s’étaient accordés pour dépasser la Lune, explorant les confins d’univers galactiques aux noms aussi étranges que Véga, Sombrero ou Coma…
Un matin du mois de mai, le capitaine avait ouvert les yeux. Mais quelle réalité était-il à même de percevoir ? Il avait de graves troubles de contrôles oculo-moteurs. Lors de cet état végétatif, Rachel prit des distances avec le malade. Cela devenait insoutenable de le voir dans cet état, animé par des mouvements involontaires de la face. Un jour, il s’était mis à esquisser un sourire si éloigné de sa personnalité qu’elle décida d’espacer ses visites.
Il faisait beau.
Elle fila sur l’île de Ré avec sa chienne.
Quatre jours plus tard, un médecin l’appelait pour lui annoncer qu’Arkhipov était sorti du coma.
Il souffrait de troubles de mémoire.
6.
C’est ce jour-là qu’il retrouva des bribes de mémoire.
— C’est eux, les voyous de la banderole ?
Rachel acquiesça.
— Ils ont fait quoi, au juste ?
Arkhipov écoutait le compte rendu de sa collègue.
Ce récit lui rappelait quelque chose. Il observait les mains de Rachel qui virevoltaient autour de sa taille, pour donner corps à ses paroles. C’était rageant d’avoir l’image coin- cée ainsi dans un coin du crâne. Il ferma les yeux.
— Tu peux me raconter une deuxième fois ?
Il la sentait poindre cette image. Au moment où il la sentait tout près d’éclore, elle lui échappait.
— Une troisième fois, je veux que tu m’en dises plus sur cette boutique. Sur la fausse impression de vie qui y règne.
Cette fois-ci, l’image était là. Nette. Il avait réussi à la faire naître et à la garder.
Il le vit, allongé dans son cercueil de verre pare-balles. Ayant conservé sa barbe et sa moustache, son costume et sa cravate. Ses mains cireuses posées sur ses jambes. Le camarade Lénine…Voilà ce que les histoires de ces jeunes avaient réussi à faire surgir de sa mémoire. Le camarade Lénine embaumé depuis 1924 dans son mausolée, sur la place Rouge. Par des « taxidermistes » d’excellence. La mémoire n’était donc pas totalement détruite, même s’il restait incapable de se souvenir des circonstances de la visite de ce mausolée. De qui l’accompagnait. Du temps qu’il faisait à l’extérieur. De ce qu’il avait ressenti face à cette momie.
— Tu dors ?
Rachel avait été tellement habituée à parler à un mannequin inerte qu’elle n’attendait pas de réponse à sa question. Son collègue avait dû être bercé par ce récit en boucle. Il semblait profondément endormi. Elle s’affaira donc autour de la bouilloire afin de boire le énième thé de la journée. Depuis trois mois, elle boudait le café. En allant s’occuper de l’appartement d’Alexis, elle était tombée en admiration devant un samovar qu’elle s’était empressée d’essayer. Elle l’avait adopté.
— Non, je pense à quelque chose qui s’est passé quand j’étais enfant.
Ces mots bondirent au visage de Rachel. Il se souvenait ! Il n’était pas destiné à rester l’ersatz d’Alexis. Ils allaient enfin pouvoir, comme avant, parler à tort et à travers de choses qui leur tenaient à cœur. Elle laissa de côté ses sachets de thé pour se précipiter à ses côtés. Elle était tellement impatiente de connaître la nature de ses souvenirs.
— Une gifle. Violente.
Il se toucha la tempe droite.
— Ici.
Elle s’autorisa à explorer l’endroit du cuir chevelu qu’il lui désignait, ces deux millimètres carrés vierges de pilosité.
— Tu as dû être écorché.
La main qui l’avait giflé parce qu’il n’avait pas ôté sa casquette était une main d’homme. Il se rappelait parfaitement cette main à la forte odeur de musc qui arborait une magnifique bague aux reflets brillants. C’était un diamant qui avait laissé cette toute petite empreinte. Devant le révolutionnaire, il était obligatoire de se taire, d’enlever les mains de ses poches et de se découvrir. Qui était celui qui l’avait ainsi rappelé à l’ordre ? Alexis eut beau essayer de faire remonter son regard vers le visage de son agresseur, rien ne venait. Le souvenir s’arrêterait sans doute là pour aujourd’hui.
— Oui, par une bague qui portait un diamant.
Elle hésita mais demanda timidement s’il se souvenait des circonstances de cette gifle.
— Absolument pas ! répondit le capitaine.
Ce lambeau de passé qui avait surgi était l’amorce d’une renaissance. Sa mémoire avait été amputée de toute une partie de sa vie. Il se souvenait de son enfance, de son adolescence. Puis le trou noir. Comme si ce qu’il avait vécu après avoir quitté le Caucase n’avait jamais existé. Mais ce qu’il y avait d’étrange, c’était qu’une nouvelle enfance semblait se dessiner sur les eaux calmes du passé. Comme sous l’impact d’un galet habilement projeté, voici que cette surface liquide se déformait en ronds concentriques, laissant entrevoir de nouveaux personnages. Alexis se sentait capable de lancer ce galet des dizaines, des centaines de fois. Il guetterait les arabesques veloutées de la surface des eaux avant qu’elles ne retrouvent leur forme initiale. Il n’était pas encore l’heure de confier ce ressenti à Rachel. Un nouveau monde s’ouvrait sous ses pieds. Il l’explorerait seul.
Rachel ne le regardait plus, elle s’était mise à faire du tri sur ce qui envahissait la table de nuit. Il la saisit par la taille. Passa une main hésitante sous le chemisier en soie. C’était doux. Il la sentit se crisper puis devenir moite. La main du capitaine engloutit le sein droit puis le gauche. Il avait eu soudain besoin qu’un corps de femme absorbe la puissante pulsion sexuelle qui avait grandi au fur et à mesure que s’était élargi sous ses pieds ce nouveau monde. Son érection était tellement puissante qu’il se sentait incapable de bouger. Ce fut elle qui vint à lui. Dans l’enchevêtrement de leurs langues, dans le frottement de leurs corps, une sève particulière était en marche.
Ils avaient fait l’amour alors que le soleil était encore haut dans le ciel. Le lit baigné par la douce lumière d’une soirée d’été. Puis Rachel s’était étendue sagement tout contre le corps du capitaine. Elle avait reboutonné en hâte son chemisier en soie car une aide-soignante avait frappé à la porte de la chambre. Elle l’avait observée en silence lui délivrer quelques pilules. Et avait profité du moment où l’aide-soignante quittait les lieux pour s’éclipser elle aussi.
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