Cinquante jours pour mourir

Laurence Jardy · Chapitre 5 sur 10

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Cinquante jours pour mourir

4. En russe : « Pourquoi ? ».

Ce qu’il désirait savoir lui échappait dès qu’il tentait de s’en approcher. Quelque chose le condamnait à ne connaître la vérité que de manière partielle, aléatoire, anachronique. Sa mère avait-elle aimé cet homme ou avait-elle servi d’offrande à la fin d’un repas dans l’une de ces luxueuses salles de restaurant de la station thermale de Kislovodsk ? Alexis s’apprêtait à recueillir l’expression présente dans le regard de sa mère quand il les avait accostés dans le parc à l’immense forêt lorsque l’on frappa sèchement à la porte de sa cabine.

Il était 4 heures du matin.

Le visage de sa mère disparut. L’expression qu’il était sur le point de déchiffrer également.

Une jeune femme policier demanda son passeport, ouvrit la porte de la salle de bains privative pour vérifier qu’il n’y avait personne et scanna le document d’un geste sec.

Alexis comprit que le train avait franchi la frontière biélorusse. Dans peu de temps, ils arriveraient en Russie et il faudrait certainement s’armer de patience pour remplir les formulaires. Il était donc inutile d’essayer de se rendormir.

Il reprit son carnet et, sous le mot Kislovodsk, il écrivit : « Potchemo ?4 »

3.

Personne ne l’accosta quand il déboula dans le hall de la gare de Biélorussie. Aucun chauffeur de taxi clandestin ne se précipita vers lui pour lui proposer la course. Ses mâchoires carrées et sa corpulence massive d’ancien athlète en auraient dissuadé plus d’un. Il n’avait rien d’un touriste occidental en quête du grand frisson russe. Il semblait savoir exactement où se rendre. Il longea d’un pas assuré la façade de la gare. C’était une façade qui n’en finissait pas. Des centaines de mètres. Le vert tendre de sa peinture la faisait ressembler à une crème glacée à la pistache. Ce fut vers un établissement bancaire qu’il se dirigea. Alexis était quelqu’un de prévoyant. Depuis qu’il avait été salarié en France, il avait toujours alimenté un compte à la Sberbank. Dire qu’il était riche aurait été excessif. Il possédait cependant un certain pécule qui allait lui permettre de mener à bien ce qu’il était venu faire en Russie. Le logo de la Sberbank clignotait de l’autre côté de la rue Tverskaya. Alexis avait oublié à quel point la circulation était dense et anarchique à Moscou. Un véhicule surmonté d’un gyrophare lui rappela rapidement la place que devait occuper un piéton. C’était un des seuls sujets sur lequel la société civile russe était capable de se mobiliser. Sur la route, un lieu où tout le monde devrait être égal, les injustices que subissaient les simples citoyens sautaient aux yeux. La pratique abusive des gyrophares avait donné naissance à un mouvement citoyen, les Sinie Vediorki, dont les membres accrochaient sur le toit de leur voiture de petits seaux bleus pour singer ces fonctionnaires ou ces simples amis du pouvoir qui slalomaient à toute vitesse entre les voitures obligées de s’écarter. Il patienta de longues minutes avant de traverser la large avenue. La rue Tverskaya, la plus longue de Moscou, surnommée les Champs- Élysées moscovites, était sans doute la rue la plus commerçante et la plus chère de la Russie. C’est derrière ces façades aux teintes acidulées qu’Alexis avait choisi de passer sa première nuit. Moins il déambulerait dans la capitale ce soir, mieux il se porterait. L’hiver était déjà installé ici. Il avait certainement dû y avoir de petites chutes de neige. Nous étions pourtant au mois de septembre.

Septembre 2015. Il lui avait fallu quelques mois après la sortie de son coma pour prendre la décision. Les mois de juin, juillet et août avaient été des mois d’errance. Il se savait recherché par Rachel. Il l’avait vue, éperdue, à la recherche d’indices qui auraient pu la mettre sur sa piste. Il avait senti sa détresse. L’amour qu’elle lui portait. Mais cette tendresse-là était trop étouffante pour lui. Il y avait même lu quelque chose de dangereux et d’intrusif. Il avait aussi eu le sentiment que ce n’était pas encore le moment de s’allonger auprès d’une femme. Il ignorait que, dans le bourg de Saint-Léonard-de-Noblat, un bourg où il avait décidé de poser ses valises, un cœur aussi léger qu’une plume avait commencé à battre. Le cœur d’un enfant dont il n’aurait jamais supposé l’existence.

Le cœur de Bogdan. Son fils.

S’il avait su cela, peut-être ne se serait-il pas tapi dans l’une des régions les plus dépeuplées de France, avec, pour seule compagnie, une espèce honnie des hommes. Il avait passé deux mois avec eux. Les loups. D’une méfiance aussi grande que grande est leur puissance de frappe. Des jours et des nuits avant qu’un loup ne l’approche. Et puis le miracle était arrivé, au moment où il s’y attendait le moins. Le plus jeune de la meute était venu vers lui… Le territoire d’un loup a en général la forme d’un œuf, c’est pourquoi il avait marché en cercles de la même forme. Ses sens s’étaient développés. Il aurait pu entendre le bruit d’une feuille tombant à terre, distinguer dans l’obscurité la plus noire la présence d’infimes obstacles. Le loup était apparu au moment où il s’y attendait le moins. Il s’était matérialisé subitement dans la clairière où Arkhipov avait élu domicile. Deux yeux couleur d’ambre l’avaient observé. Le Russe avait eu le sentiment que l’animal voyait beaucoup plus de lui que lui n’en voyait du loup. L’animal avait disparu aussi soudainement qu’il était apparu. Mais il était revenu. À l’heure où le soleil bascule et où les bois rougissent. Le loup l’avait fixé de ses yeux jaunes. Et puis, le miracle s’était produit. Le son magique : le hurlement. Arkhipov avait brouillonné quelques hypothèses autour de ce cri. Que voulait lui signifier l’animal ? Quel genre de réponse l’animal sauvage espérait-il d’un homme qui avait passé sa vie à frotter sa carcasse contre des parois sans issue ? Arkhipov avait mis ses mains en coupe et avait hurlé une réponse. Les minutes avaient passé, longues comme un tunnel qui n’en aurait pas fini de trancher les montagnes. Un long hurlement mélodieux était venu briser le silence. L’homme et la bête communiquèrent ainsi tous les soirs. Un soir, il n’entendit plus de réponse à ses hurlements. Le soir suivant, il eut beau mettre ses mains en coupe pour l’appeler, rien ne se passa. Qu’était-il arrivé ? Son ami était-il parti avec sa meute vers d’autres contrées ? Avait-il eu un accident ? Avait-il subi des représailles pour s’être aventuré près d’un humain ? Ce n’est que quelques jours plus tard qu’ils reprirent contact avec lui. Au moment, encore une fois, où il ne s’y attendait pas. Il était en train de s’agacer sur une boîte de conserve cabossée qu’il ne parvenait pas à ouvrir. Il s’était soudain retrouvé plaqué au sol. La conserve vola, le loup prit son visage entre ses mâchoires et serra. Il sentit les os de ses pommettes plier sous la pression des crocs. Il pensa que c’était la fin, qu’il mourrait ainsi au cœur des Alpes françaises. Son crâne serait peut être retrouvé, dans un mois, dans un an, dans dix ans, charrié par les flots glacials d’un torrent de montagne. Il songeait à cela et il réalisa qu’il n’était pas encore mort et que, s’il avait dû l’être, nul doute qu’il le serait déjà. Il comprit qu’il ne s’agissait que d’intimidation de la part du loup. Il lui offrit donc sa gorge en signe de soumission. La bête le saisit au cou, sans cesser de gronder.

Arkhipov comprit que la vraie force, c’était de posséder les armes et de ne pas s’en servir.

Et puis, l’été s’en était allé. La chaleur étouffante de l’univers minéral dans lequel il évoluait avait laissé place à un soleil plus tiède. Arkhipov se sentait prêt à accomplir sa mission. Il avait fait ce qu’il pensait être bon et juste d’être fait. Il avait réussi là où des dizaines de scientifiques avaient échoué. Il avait partagé la communauté des loups. Ceux-ci l’avaient accepté, avaient chahuté avec lui, lui avaient offert leur confiance. Peut-être leur amitié.

De cette promiscuité avec eux, il en garderait certaines cicatrices. Les séances de jeux avaient été tellement intenses qu’il n’était pas rare qu’un lambeau de chair fût déchiré, malgré la combinaison épaisse qu’il s’obligeait à revêtir. Il avait remarqué que ses multiples plaies cicatrisaient assez rapidement. Le plus jeune de la meute, celui qui avait osé prendre contact avec lui le premier, s’affairait souvent autour de ses blessures, et, grâce à ses petits coups de langue, elles guérissaient vite. Le plus embêtant avait été lorsque le plus fougueux l’avait percuté de plein fouet. Un jeune mâle gonflé de testostérone qui avait mis tant d’énergie pour le projeter au sol, qu’Alexis avait eu du sang dans ses urines pendant plusieurs jours.

Il avait dû apprendre à mesurer la force de l’autre.

Ces cicatrices, voilà que, maintenant, il les exhibait fièrement dans le hall de l’hôtel Belorusskaya de la rue Tverskaya en demandant s’il pouvait avoir une chambre dotée d’une baignoire, d’un minibar et d’un coffre.

On lui demanda ses papiers et on le conduisit au deuxième étage de l’établissement. Une jeune femme au visage triste lui proposa de le délester de ses bagages. Il ne refusa pas. L’important était de passer aussi inaperçu qu’un Russe en transit pour affaires.

La dernière fois qu’Alexis avait mis le pied dans un hôtel, il s’agissait d’une résidence située à Val-d’Isère. La Bergerie. C’est lors de ce séjour à la montagne qu’il avait appris la mort de Maud. Il lui avait fallu quelques heures pour rejoindre le Limousin. Il se souvint que, lorsqu’il s’était regardé dans le miroir, celui-ci lui avait renvoyé l’image d’une chevelure blanchie. Depuis la funeste nouvelle, ses cheveux étaient restés blancs. Aucun espoir qu’ils repoussent bruns. Le choc psychologique avait provoqué une réaction immunologique entraînant un rejet subit des cheveux contenant de la mélanine. Ses cheveux noirs étaient tombés, au cours d’une réaction assez rapide semblable à une allergie, et sa chevelure était restée composée des seuls cheveux déjà gris. Alexis avait une chevelure drue et épaisse, on aurait effectivement pu croire que sa toison avait blanchi d’un coup.

Il avait oublié à quel point le goût russe pouvait être improbable. La chambre où on le conduisit sentait le toc à plein nez. Le décorateur s’était certainement interrogé sur les attentes des touristes et avait pensé que les dorures et les tableaux représentant les dieux grecs séduiraient leurs clients. La discrétion n’était pas la qualité première de cette chambre moquetée de rouge où il venait de poser son bagage. Un immense lustre était fixé au-dessus du lit et des miroirs baroques couraient de manière anarchique le long des murs.

La première chose qu’il fit fut de se faire couler un bain. Chaud. Sa vie avec les loups l’avait privé du confort. Mais il était capable de tourner le dos à ce qui pouvait rendre l’existence plus douce.

La vapeur déposa un voile opaque sur les vitres et les miroirs de la salle de bains. Une fois nu, Alexis regarda la glace qui lui faisait face. À travers la brume provoquée par l’eau très chaude qui maintenant remplissait la baignoire, il était plus aisé de s’observer. Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas eu le loisir de se voir nu. Entièrement nu. Il n’avait jamais été du genre à épier les bourrelets et les rides, à faire saillir les muscles fessiers et les biceps. Cependant, il devait se rendre à l’évidence : son corps s’était transformé. Il n’était plus cet homme pataud, enrobé de kilos inutiles qui, jusqu’à présent, lui avaient servi de cuirasse. Cette cuirasse avait fondu, laissant apparaître une anatomie masculine digne d’un sportif. Alexis se plongea dans l’eau bouillante. Chaque parcelle de son corps fut nettoyée avec la plus grande attention. Aucun recoin ne fut épargné. Sa main alla fouiller dans les replis les plus intimes. S’il avait possédé une trappe permettant l’accès à ses organes, il aurait déverrouillé cette trappe et y aurait, sans hésitation aucune, appliqué le pommeau de douche pour une aseptie générale. L’eau lui semblait moins chaude désormais. Son rythme cardiaque, d’abord affolé par la température excessive, s’apaisait. Il ferma les yeux. Il savait qu’il ne dompterait pas la rage qui avait élu domicile au creux de son ventre à l’aide de tels subterfuges. Il aurait beau s’immerger dans les eaux les plus sulfureuses, se frotter aux crocs les plus acérés, allait venir le moment où il faudrait mettre à terre, celui qui depuis des années mettait tant d’énergie à le guetter et à traquer ses échappées vers le bonheur. Il avait tenté de vivre. On l’en avait empêché. Combien d’années lui restait-il devant lui ? Deviendrait-il un homme courbé par l’âge, au visage amaigri, avec une fine pellicule blanchâtre sur les pupilles et, pour ultime compagnie, des regrets ?

Était-il possible que le meilleur fût encore à venir ?

Alexis se dirigea vers le minibar. Les fioles étaient là. Leur petit format leur conférait un aspect enjôleur. Alexis en déversa le contenu dans la baignoire. Les effluves d’alcool rejoignirent la crasse dont il venait de se débarrasser. Il observa s’écouler l’alcool au creux du siphon. Quand il n’y eut plus une goutte susceptible d’être bue, il ressentit comme un immense soulagement.

Nu et apaisé, il se réfugia sous les couvertures.

Il dormit comme jamais il n’avait dormi jusque-là.

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