Cinquante jours pour mourir

Laurence Jardy · Chapitre 3 sur 10

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Cinquante jours pour mourir

Chapitre 1

1. Anguelina Tchernova est une jeune femme russe qui est à l’origine de la mort de la maîtresse du capitaine Arkhipov : Maud Jovière. (Voir La Femme aux manières de chat.)

2. Adriana, de son vrai nom Anguelina Tchernova, surnommée « l’Ange Noir ».

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Intermède

 

Dans sa cellule au centre pénitentiaire de Saint-Martin-de-Ré, Boris avait encore deux années, un mois et six jours à purger.

Il avait été incarcéré pour enlèvement et violence sur mineures en crime organisé.

Il était devenu la mascotte des bobos.

Il était autorisé à se rendre dans la salle de spectacle de La Couarde pour y réciter de la poésie.

Il lisait Rimbaud, Mendeldov.

C’était un repenti.

C’était un témoin.

C’était exotique et drôle et tellement dépaysant.

C’était excitant d’entendre raconter l’Union soviétique, les kiosques à bière, la ruée vers l’or dans les années 1990.

Il n’était pas mal, en plus, le Russe.

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Chapitre 2

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Friendzones

 

1.

À quarante-cinq ans, Rachel était de nouveau maman. D’un petit Bogdan. L’annonce de cette grossesse tardive avait été une telle surprise que Rachel avait mis des semaines avant d’accepter la nouvelle. La question de l’avortement avait été sérieusement envisagée. La raison lui soufflait qu’il fallait se débarrasser de l’embryon. Un embryon sans père. Car Arkhipov avait disparu. Sa disparition semblait incompréhensible. Deux jours après la visite de Rachel dans sa chambre d’hôpital, il s’était évaporé. Elle avait eu beau faire marcher ses contacts, personne ne l’avait vu. Ni à Saint-Léonard, ni à Limoges, ni dans un improbable coin de la province française. Aucune trace de carte bancaire. Aucun retrait d’argent sur son compte. Envolé. Était-il revenu dans son appartement ? Tout semblait à sa place. On ne sentait pas la précipitation qui d’ordinaire accompagne les pas d’un fuyard : tee-shirt tombé à terre, porte de placard mal refermée. Les voisins avaient été formels, ils n’avaient détecté aucun signe de vie dans l’appartement depuis des mois. Ni lumière ni bruit. Seuls les yeux exorbités des tableaux de Sanfourche reflétaient le vivant dans ce logement délaissé par son propriétaire. Rachel n’aimait pas les œuvres de ce peintre. Elle les trouvait dérangeantes. Ces dizaines de regards entassés les uns sur les autres dans un puzzle désarticulé lui évoquaient les charniers nazis. C’était sûrement sa manière à lui de rendre hommage à son père, fusillé par les Allemands en 1943. Elle s’était rendue régulièrement chez Arkhipov pendant les semaines qui avaient suivi sa disparition. À l’affût d’un indice, d’une trace, d’une odeur. Elle avait secoué les revues qui traînaient sur les tables, retourné les poches de ses pantalons, soulevé les tapis, retourné le matelas. Rien. Pourtant, ce qu’elle cherchait était bien là. Si le capitaine avait été présent dans la pièce, il lui aurait dit : « goratcho ». Mais, quand elle passait à côté de ce tableau plein d’yeux exorbités, elle se contentait de détourner le regard.

Les feuillets d’Arkhipov étaient dissimulés derrière les yeux écarquillés du peintre. Sanfourche, entrant peu à peu dans l’obscurité, avait fait don à ses personnages de sa vue et de sa vision du monde. Arkhipov avait-il pensé que sa coéquipière serait capable de comprendre que c’était là qu’il fallait chercher ?

Si Rachel avait pu lire ces feuillets, elle se serait rendu compte que la vision du monde du capitaine était aussi chaotique que celle du peintre.

2.

Feuillets d’Arkhipov

À Rachel… 3 septembre 2016

J’écris en espérant que tu ne trouves jamais ces feuilles. Il est plus facile de haïr un lâche que d’aimer un damné. Je vais partir. Je vais retourner là où tout a commencé. Depuis un mois, je t’observe. Tous les jours, tu viens fouiner dans mon appartement. Je sais que tu me cherches. J’ai d’abord senti ta détresse, ton hésitation quand tu tournais la clef dans la serrure. Désormais, c’est la colère que je devine dans le claquement de tes talons dans la cage d’escalier, dans la rage que tu mets à frotter tes pieds contre le paillasson. Chaque jour, je sens grossir en toi des capacités de résistance. Tu me hais. Tu m’aimes. Quelle différence ? J’ai besoin d’être certain de ton attachement pour partir le cœur léger. Quand je t’ai vue, hier, te glisser dans mes draps, j’ai compris qu’il était l’heure de m’en aller, que jamais tu ne te comporterais comme lui.

Lui qui venait avec ses fourrures et ses menaces.

Tout a refait surface ces dernières semaines.

La gifle, les bottes noires vernies sur lesquelles j’aurais presque pu poser ma main tellement il s’approchait de cette table où j’élisais domicile sans que personne ne le sache. C’était là mon secret, mon abri, ma maison. Je suis incapable de me rappeler le nombre d’histoires vues en cachette sous la nappe de cette minuscule table. Il fallait faire le noir pour utiliser le diaprojecteur. Voir les histoires en couleur alors que la télé était encore en noir et blanc ! C’était magique. La magie a cessé le jour où il a surgi.

Avec ses fourrures et ses menaces.

C’était un après-midi. La neige battait contre les vitres de la salle à manger. Papa était au travail. On lui avait demandé d’imaginer une nouvelle machine pour optimiser le rendement de son équipe. Il n’était pas ingénieur mais il était très malin. J’ai « hérité » de ses aptitudes. Comme tu as pu le voir, les meubles en kit n’ont aucun secret pour moi. Je regardais Masha et Michka. En Russie, c’est un conte très populaire un peu comme votre Petit Poucet. Mais la petite fille n’est pas abandonnée par ses parents. Elle se perd dans la forêt et arrive dans la chaumière de l’Ours. « L’enfant doit venir vivre avec moi. » Ce fut la phrase que prononça l’homme aux bottes vernies. Je me rappelle maintenant la petite voiture que je tiens entre mes mains et qui se met à trembler toute seule. Je me rappelle maintenant les pleurs de maman. Je me rappelle que ça dure longtemps. Je peux encore entendre ses pas tournoyer autour de la table sous laquelle j’ai trouvé refuge. Ses pas, ses mots qui m’arrachent par lambeaux à l’innocence de l’enfance. Ses gants jetés à terre. Aux reflets argentés. Je sus plus tard qu’il ne choisissait que des peaux en loup de Sibérie. Des loups dont on lui avait raconté l’agonie. Chaque chapka, chaque manteau, chaque moufle était le fruit d’une chasse sans pitié à laquelle il prenait part par procuration quand il demandait à ses hommes s’ils étaient bien certains que le loup avait assez souffert. S’ils étaient bien certains qu’ils avaient lu dans l’éclat jaune de leurs yeux en amande le renoncement. Je me rappelle maintenant ces terribles récits de louveterie.

Après ce jour, il est revenu régulièrement.

Avec ses fourrures, ses menaces et son visage.

Je sais maintenant qu’il est mon père. Je sais aussi qui est mon père.

Je pars pour d’étranges retrouvailles. Je sais désormais pourquoi j’ai passé ma vie à fuir. Il est l’heure de mettre un terme à cette clandestinité. Je ne veux plus que l’on s’empare de moi. C’est à moi de m’emparer du monde. Je ne comprends que trop bien les attitudes énigmatiques de maman. Cette empreinte sensorielle qu’elle avait tant de mal à imprimer sur mon corps d’enfant. Je sais que, si tu lis ces feuilles, tu seras étonnée de constater tant de progrès dans mon français. J’ai travaillé, tu sais, ces dernières années. Beaucoup. Peut-être pour être prêt quand ce jour arriverait. J’ai compris que les mots et la pensée étaient aussi puissants que les coups de poing ou les fusils.

Je pars pour d’étranges retrouvailles. Je vais prendre le chemin qui me mènera vers sa maison. Je vais refaire le chemin à l’envers, enjamber des cimetières tristes de souvenirs abandonnés. Je vais faire taire cette malédiction.

Alex

Bogdan n’avait pas hérité de l’attitude mutique de son père. C’était un bébé de six mois, expressif, répondant avec joie aux sollicitations de Rachel. Un grand jour pour lui : il venait de découvrir qu’il était quelqu’un. Lorsque Rachel et Bogdan s’étaient postés la veille devant le grand miroir installé dans la flambante nouvelle gendarmerie de Saint-Léonard, il avait gazouillé gaiement en montrant à sa mère leurs images réciproques. Il y avait elle, il y avait lui. Le monde était désormais en mesure de lui appartenir.

— Je me demande bien à quoi pouvait jouer ton papa, à ton âge.

À son âge, le petit Aliocha ne jouait pas à grand-chose. Dans la kommounalka où il vivait avec ses parents, il fallait essayer avant tout de faire entendre sa voix, parce que les deux autres couples qui partageaient l’appartement étaient bruyants et les deux voisines, qui ne travaillaient pas, passaient le plus clair de leur temps à jacasser sur le balcon de la cuisine, seule pièce, avec les sanitaires, que les trois couples partageaient. Le jeune Aliocha avait tellement crié dans les tout premiers mois de sa vie, sans que personne ne vienne véritablement à sa rescousse, qu’il avait dû, un jour, décidé d’arrêter de projeter sa vindicte contre les murs de la kommounalka.

Il ne se passait pas une journée sans que Rachel ne parle à Bogdan de son père. Il avait disparu depuis un an et trois mois. Elle avait repris ses fonctions depuis trois semaines. On reprochait à son nouveau chef de ne faire que de la jumelle et de laisser s’entasser les dossiers sur les étagères. En ce matin de septembre 2016, le lieutenant Rachel Vetchel découvrait de singuliers délits, laissés à l’abandon sur une étagère. Elle ne put s’empêcher de se demander comment son capitaine les aurait traités. Elle se sentait tellement lasse. Pourtant, la petite ville semblait reprendre vie. C’était touchant de voir ces collégiens et ces lycéens se rendre à l’école. La jeunesse foulait les trottoirs de Saint-Léonard, écouteurs vissés aux oreilles. Cette jeunesse imperméable à son environnement avait le mérite de ne pas se poser tant de questions que ça sur la légitimité à se rendre de nouveau, après deux mois de vacances, dans l’enceinte d’un établissement scolaire. La phobie scolaire, qui, selon les experts de l’Éducation nationale, touchait de plus en plus d’adolescents, ne semblait pas s’être propagée dans les écoles du Limousin.

— Lieutenant Vetchel, c’était bien vous qui étiez intervenue pour la prévention routière l’an dernier ?

Rachel avait totalement occulté cette mission lors de laquelle elle avait essayé de dissuader les élèves des classes de troisième de doper leurs scooters à coup de pot d’échappement survitaminé. Son discours, avec photos de casse à l’appui, n’avait pas eu l’air de les ébranler plus que cela. L’usage de cannabis les avait davantage interpellés. Un grand blond au regard frondeur avait même expliqué comment il démultipliait les effets de la came avec une bouteille en plastique.

— Oui, c’était bien moi.

— Il faudrait y retourner dans le courant du mois.

3.

Les packs de bière étaient en place le long du troisième pilier est du viaduc de Saint-Léonard-de-Noblat. Il y en avait quatre. Pour l’instant, seul Enzo trônait au milieu des broussailles. Le garçon ressemblait à tous les garçons d’une quinzaine d’années. Quelques boutons d’acné sur le front, le paquet de cigarettes bien en place dans la poche intérieure d’un blouson. Le smartphone à l’arrière du jean. Bloquant les appels des parents. Vibrant aux innombrables notifications de ses potes. Enzo avait trois profils sur FB : Enzo Gradin, Enzo Perragianno, Enzo tout court. Sur l’un de ses profils, il disait vivre en Californie, dans une superbe villa. Un peu pathétique parce que ce qu’on devinait derrière les lunettes matinées de noir de l’adolescent, c’était un visage encore poupin de garçon vivant dans un logement non loin d’ici. Qui voulait-il bluffer ?

Le jeune Enzo regardait nerveusement les packs de bière. Il avait vraiment envie de se déchirer ce soir. Tous les ingrédients étaient là. Il fallait concrétiser avec Manon. Il fallait oublier le conseil de discipline de l’après-midi. Il fallait évacuer l’engueulade avec son père et les pleurnichements de sa mère. Même si le fait d’avoir été renvoyé dès la troisième semaine de la rentrée allait passer pour un acte héroïque et faire exploser sa popularité sur FB, il n’était pas si sot pour ne pas en voir les inconvénients. Un truc tout con : à peine devenait-il populaire, qu’il allait devoir partir. Et puis des trucs moins cool : se lever aux aurores pour choper un train vers Limoges. La Principale avait évoqué le lycée Raoul-Dautry.

Il avait été renvoyé pour avoir fait cracher cinq cents euros à ce bouffon de Grégoire. De plus, le bouffon en question n’avait pas rechigné pour lui filer le numéro de la Carte Bleue de ses parents. Pourquoi ne lui avait-on rien dit, à lui ?

Enzo refoula les larmes qu’il sentait monter. Quand l’émotion le submergeait, il savait la sublimer à coup d’interminables flux de bavardages versifiés et rythmés à souhait. Ceux du fougueux Eminem étaient parmi ses préférés. Il se vissa I’m not afraid au creux des tympans. Appuyé contre le troisième pilier est du viaduc de Saint-Léonard, il laissa surfer son désarroi. Mais il n’avait pas la force d’être féroce ce soir. Les salves de mots d’Eminem ne réussissaient pas à aiguiser un quelconque sentiment de révolte. Il laissa s’échapper les larmes.

Soudain, il arracha le casque de ses oreilles. Le son se démultiplia sous l’arche gigantesque de granit.

Il devait faire en sorte que Manon le regarde autrement qu’un ami. Il fallait qu’il sorte de cette putain de friendzone.

Les rires du groupe mirent fin à ses ré-flexions. Fanny portait un énorme sac orange en bandoulière qui tranchait harmonieusement avec sa robe noire. Depuis six mois, elle avait adopté le style « Horror girl » et se baladait dans le bourg affublée de bandages, sang et fausses plaies diverses. Elle déposa l’énorme sac aux pieds d’Enzo. Il ne daigna pas abaisser son regard, trop absorbé par la petite Manon qui tentait de rejoindre ses camarades en allongeant désespérément le pas. Elle avait dégoté dans un vide-grenier une jolie cape en laine rouge. Le tissu voletait autour d’elle.

— La classe, mec ! Tu t’es fait sortir direct…

Steven était fier de son pote. Lui qui n’avait pas passé le cap de la classe de quatrième considérait comme un véritable fait d’arme l’exclusion définitive d’Enzo. Réussir à passer en seconde et se faire virer aussi sec revêtait quelque chose de quasi héroïque.

— T’as vu le snap de Grégorius ?

Grégoire Lepellec était devenu la risée de la cité scolaire en un rien de temps. Le jeune garçon avait pourtant senti le vent venir et avait dissuadé ses parents de déposer une plainte à la gendarmerie. Les gendarmes de Saint-Léonard étaient intervenus. Enzo avait avoué sans rechigner. Il avait bel et bien gratté le numéro de carte bancaire des parents de Grégoire. Mais ce n’était pas lui qui était allé fouiller dans le portefeuille. En outre, les cinq cents euros détournés avaient permis à Grégoire de participer au jeu en ligne.

— Non, c’est quoi ?

— Regarde…

Le grand Steven lui mit sous le nez l’image revisitée de Grégoire. On lui avait collé une moustache d’Hitler sous le museau et la photo était criante de vérité. Mais ce lense n’arracha aucun sourire à Enzo.

Il finit par s’intéresser à l’énorme sac orange déposé par Fanny.

— T’as braqué une banque ?

La jeune fille gloussa et ouvrit la fermeture Éclair du bagage. Des accessoires : ciseaux, rasoir, miroir, flacons divers.

— Cadeau !

Steven reprit la parole :

— On va te relooker grave, mec.

C’était leur façon, à eux, d’honorer le déclassement de leur pote. Il allait voler vers de nouveaux horizons et il fallait marquer le coup. Ils avaient réfléchi toute la fin d’après-midi pour savoir quel truc offrir à leur copain. C’est Fanny, l’apprentie-coiffeuse qui avait fini par l’avoir, cette idée de génie. Elle allait le rendre aussi beau qu’un prince de stade de foot.

Manon finit par rejoindre le groupe. Elle semblait un peu perdue dans cette cape trop grande pour elle. La balade jusqu’au viaduc n’avait pas dessiné d’ombres rouges sur ses joues. D’imperceptibles cernes marquaient ses grands yeux noirs.

Elle se laissa glisser au creux d’une souche d’un des rares tilleuls n’ayant pas été encore coupé par la municipalité.

— Vingt-deux.

Fanny et Steven, terriblement occupés par la mise en place de l’atelier coiffure, ne daignèrent pas demander à Manon ce que ce nombre signifiait. Manon, de toute façon, était devenue bizarre ces dernières années. Ce n’était plus la petite Manon rigolote et vive qu’ils avaient connue au collège. Seul Enzo voulut connaître le fond des pensées de la jeune fille.

— Vingt-deux arches. Je les ai comptées en descendant. On est sous la troisième.

— On peut dire que t’as du temps à perdre, toi…, lui lança d’un ton assez cinglant le grand Steven.

Il était vrai que le grand Steven, lui, n’avait pas perdu son temps dernièrement. Déscolarisé depuis deux ans, il s’essayait à toutes sortes d’expériences stimulantes et diverses. Il n’avait pas attendu la réforme du collège pour tester ses multiples formes d’intelligence. Cela allait du banal vol au Carrefour Market aux séances de shoot au Tazer que son jeune frérot affectionnait particulièrement. La distribution de décharges électriques au sein de la population de Saint-Léonard se faisait les jours de foire, les premiers lundis du mois. La victime était choisie selon des critères clairement établis à l’avance. Seulement des hommes. Deux paniers à la main. Et on visait les fesses. La fesse droite si possible. Mais ça, c’était en option.

— Vingt-deux arches, reprit Manon.

— Pourquoi tu fais ça ?

Le ton d’Enzo était un peu inquisiteur, mais la jeune fille ne sentait aucune moquerie. Seulement de l’intérêt.

Elle était bien incapable d’expliquer cette manie qu’elle avait de laisser traîner son regard partout. En cette fin d’après-midi de septembre, il s’était accroché aux arches de granit et elle n’aurait su dire pourquoi.

— Je ne sais pas. J’aime bien.

La réponse de Manon sembla satisfaire le jeune homme.

— Moi aussi, j’avais eu l’idée de les compter. Mais je me suis arrêté à la seizième.

Et Enzo lui fit comprendre en sortant son smartphone de la poche arrière de son jean et en le secouant au creux de sa main que sa démarche de comptage avait été interrompue par un coup de fil.

Ce sont parfois de tout petits riens qui scellent une complicité. De heureux petits hasards de comportement.

Ils se surprirent à sourire en même temps.

Au-dessus de leur tête, dans un vacarme assourdissant, le TER grignotait les quatre-cent quatre-vingt mètres du viaduc.

— Passe-moi ton miroir !

— Attends ! Deux minutes…

La petite main de Manon s’affaira sur les épaules du jeune homme afin de les débarrasser de multiples mèches châtain tombées sous les lames des ciseaux de Fanny.

Fanny se posta devant le garçon et brandit le miroir à une vingtaine de centimètres de son visage. Il s’observa une bonne minute. Impossible de détecter une quelconque émotion dans le regard d’Enzo. Mauvais signe, pensèrent ses camarades.

Puis il se leva, et, comme un chien tombé par mégarde dans un bassin d’eau froide, s’ébroua tout en fourrageant dans l’épaisse banane que l’apprentie-coiffeuse lui avait sculptée en plein milieu du crâne.

— Ça ne te plaît pas ?

Jamais encore un client n’avait osé se comporter de cette façon dans le salon de coiffure où elle bossait. Il n’aurait plus manqué que ça…

Enzo tendit la main pour s’emparer du miroir, mais Fanny entreprit de grimper sur le talus herbeux. Les hautes herbes, encore humides de la pluie de la veille, ne voyaient pas beaucoup la lumière à cet endroit ombragé. Elle se vautra maladroitement. Un corps à corps s’engagea entre les deux adolescents. Ponctué de cris hystériques poussés par la fille et de « Tu me le donnes, merde, à la fin ! ».

Le grand Steven décapsula sa quatrième cannette. La scène était savoureuse. Les fausses plaies de Fanny commençaient à dégouliner le long de ses jambes. Manon leva la tête et compta de nouveau le nombre d’arches de granit qui enjambaient la campagne.

Enfin muni du fameux miroir, Enzo put s’observer une nouvelle fois. La banane était maintenant en bataille, moins sage. Il était rassuré.

— C’est bien, ça me plaît.

Fanny se redressa. Crânement, elle essuya d’un revers de main la peinture rouge qui souillait ses jambes.

— Alors, tu aimes ? s’enquit-elle de nouveau.

— Ça va, ça va…

Enzo se passa une nouvelle fois les mains dans les cheveux. C’était une sensation nouvelle pour lui. Cheveux rasés sur les côtés et exagérément longs sur le dessus du crâne. Un contraste plaisant au toucher. Un contraste plaisant à la vue aussi. Banane lissée si l’on souhaitait adopter un air sage ou ébouriffée si le style rebelle vous tentait. C’était une coiffure qui permettait de changer d’aspect en une inclinaison un peu brusque de la tête…

On ouvrit un nouveau sachet de crackers. On entama un autre pack de bière. L’alcool commença à imprimer sur les joues des teintes rosées. Qui se mariaient parfaitement avec le basculement du soleil vers d’autres coins de la planète. Sous la troisième arche est du viaduc de Saint-Léonard, on avait l’impression de vivre plus fort. Il faisait maintenant un peu frais. Était-ce pour cette seule raison que Manon se blottit contre Enzo ? À ce contact, le jeune homme sentit son sexe se dresser. Il eut un peu honte. Mais emmitouflé qu’il était, on ne risquait pas de s’en rendre compte. Il passa son bras droit autour des épaules de la jeune fille.

Il osa un baiser.

Elle pressa ses lèvres contre les siennes.

Le grand Steven et Fanny se chamaillaient. Ils étaient en total désaccord au sujet de ce qu’ils allaient gratter le lendemain au Carrefour Market.

Steven avait repéré le dernier Warcraft. Fanny, une palette de maquillage.

Un portable vibra dans la poche d’Enzo.

— C’est ma mère.

Quelque chose se réveilla en Manon. Le souvenir d’une brûlure ancienne mais toujours présente.

— Moi, j’aimerais bien qu’elle m’appelle encore.

Le jeune homme se sentit bête. Avoir parlé de sa mère était impardonnable. Il savait bien pourtant que certains mots devaient être bannis en compagnie de la jeune fille.

— Oui.

De plus, il ne trouvait que ça à répondre. « Oui ».

Il était temps de rentrer. Les quatre amis se dirigèrent vers le chemin du Pavé. Courbés en avant pour mieux avaler la pente, ils se taisaient. Tous semblaient rassasiés. Pourtant, Enzo était tracassé. Il savait que sa mère devait être folle d’inquiétude. Dix appels manqués. Il puait la bière. Il ne parvenait pas à ressentir la satisfaction qui aurait dû l’envahir.

Le chemin du Pavé rejoignait le boulevard extérieur de la ville. Des silhouettes des quatre amis, seule celle de Manon se détachait. Sa cape rouge flottait autour de son buste. Cela faisait comme une tache qui ne demandait qu’à s’imprimer plus fort et plus large.

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Intermède

 

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Salle de spectacle de La Couarde

 

Mon grand-père disait que nous étions un pays fort parce que c’était nous qui avions battu Hitler. 

Je me rappelle avoir rêvé devenir pionnier. 

Vous, les Occidentaux, vous n’êtes pas comme nous. On n’aurait pas idée de prendre des médicaments pour une rhinopharyngite. 

Les Russes croient en un absolu. Que ce soit l’Empire ou le Communisme, on a ça dans nos gènes.

Le combustible atomique, on l’a ramassé à pleines mains à Tchernobyl.

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Chapitre 3

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« On a des profs vachement forts en Droits de

l’Homme. Y’a qu’à les voir aux conseils de classe…

»

 

1.

La jeune Manon s’engouffra dans la rue Georges-Perin. Les maisons, dont les baies généreuses témoignaient d’une époque où elles appartenaient à des marchands divers, se blottissaient les unes contre les autres, un peu voûtées, comme figées. C’étaient de vieilles bâtisses de plusieurs siècles, souffrant de cyphose. Dans des temps reculés, elles avaient vu passer les pèlerins, les cavaliers. C’est cette rue que « les soldats de Sa Majesté » empruntaient pour entrer dans la ville.

Manon ne savait pas que chaque matin, pour se rendre au lycée, et chaque soir, pour rentrer du lycée, elle passait par la porte Aumônière. Cette même porte d’où les bannis de la ville étaient mis dehors par les consuls. Mais il est vrai que cela se passait il y a bien longtemps… Pourtant, dès qu’elle se retrouvait dans cette rue, la jeune fille se sentait comme en terrain protégé, une sorte d’immunité accompagnant ses pas.

Elle attribuait cela au fait que c’était dans cette rue qu’elle avait grandi, dans cette rue qu’elle s’était écorché les genoux. C’était également ces murs en pierres grises qui, des centaines de fois, lui avaient renvoyé une balle de tennis dont elle se rappelait nettement le contact velouté. C’était il y avait bien longtemps. C’était si loin qu’elle avait l’impression que cette époque n’avait jamais existé. Que reste-t-il de la forteresse dans laquelle nous croyons habiter quand nous sommes enfants ? Des ours en peluche aux oreilles arrachées, des cahiers d’école, des dessins, des jeux de société auxquels il manque toujours une pièce. La maison où elle avait grandi se situait au numéro 12. Comme ses voisines, elle n’avait pas échappé au roulis des siècles et semblait tanguer plus fort encore que les autres. Sa mère l’avait surnommée « la maison-bateau ». Forteresse de son enfance, forteresse au cœur même de cette cité fortifiée dont les fossés avaient été comblés par les mètres cubes de terre qui avaient servi à construire la route du boulevard extérieur. De la ville fortifiée de Saint-Léonard, il ne restait guère de traces.

Pourtant, la jeune Manon se sentait en sécurité dès qu’elle passait la porte Aumônière pour entrer dans sa rue.

La lumière était allumée. Son père était rentré. Ce n’était pas dans ses habitudes de terminer si tôt ses consultations.

— Tu arrives tard, ma fille !

Il fallait à tout prix éviter le bisou du soir. Elle avait trop fumé et, même si elle n’avait bu que quelques gorgées de bière, elle sentait qu’elle avait mauvaise haleine. Manon se précipita donc directement dans les toilettes, prétextant un mal de ventre affreux.

— Ça sent la cigarette, Manon… Je croyais qu’on s’était mis d’accord là-dessus.

Mince, il allait falloir rendre des comptes toute la soirée. Les fesses collées sur la cuvette des W.-C., la jeune fille réfléchissait à la manière dont elle pourrait échapper au feu de questions qui n’allaient pas manquer de l’assaillir dès qu’elle sortirait du local exigu où elle avait trouvé refuge.

— Manon ?

Il était inutile de jouer à cache-cache avec son père. Ça risquerait de se terminer par une interdiction de portable pendant un mois.

— Quoi ?

Elle s’efforçait de prendre une voix mi- plaintive mi-bougonne.

Le docteur Jovière n’aimait pas quand sa fille se murait dans cette attitude butée. C’était pour lui comme un énorme point d’interrogation auquel il fallait au plus vite trouver une réponse. Jusque-là, il n’avait jamais pris le temps de s’arrêter sur les états d’âme de ses proches. Les événements qui avaient secoué sa famille ces dernières années lui avaient ouvert les yeux. Mais à quel prix !

— Tu veux bien partager une pizza avec moi, ce soir ? Enfin, si ton état te le permet.

Manon, tout autant que son père, n’avait pas envie de voir s’envenimer la soirée. Elle sortit des toilettes tout en tirant une chasse d’eau inutile.

— Ça va mieux, ma fille ?

— Bof…

— Tu devrais aller te doucher et t’habiller plus chaudement. On passe à table dans cinq minutes.

Le docteur avait une notion du temps très particulière. Il ne supportait pas d’attendre. Ni de faire attendre. D’ailleurs, sa patientèle lui en était très reconnaissante.

— Je me dépêche !

Il avait donc cinq minutes devant lui pour définir la stratégie pouvant l’éclairer sur les fréquentations actuelles de sa fille. Manon était la cadette. Elle était plus fragile que Clarisse. Le meurtre de sa mère n’avait rien arrangé. Le docteur se moquait complètement qu’elle réussisse ou non ses études. Tout ce qu’il souhaitait, c’était qu’elle soit bien dans sa peau et qu’elle retrouve un peu de la gaieté et de la vivacité qui la caractérisaient. Avant.

Début septembre, il s’était rendu, comme la plupart des parents d’élèves, à la remise des diplômes du brevet. Lui, à qui sa femme reprochait si souvent ses postures élitistes, avait trouvé particulièrement cruelle la façon dont les élèves avaient été sollicités pour recevoir le diplôme. La proviseure avait commencé par remettre les diplômes aux élèves ayant obtenu une mention. Si bien que les quarante pour cent d’élèves qui n’avaient pas eu la chance d’obtenir le fameux sésame s’étaient vu remettre leur bout de papier dans la plus totale indifférence et le brouhaha général. Xavier Jovière avait eu l’impression de recevoir une baffe. Comme les parents des quarante pour cent sans option. Les valeurs républicaines mises en avant avec tellement d’ostentation par cette institution semblaient avoir été mises entre parenthèses. Les mentions « très bien » se mélangeaient harmonieusement avec les mentions « bien ». Les parents de ces chanceux diplômés rendaient des poignées de main ravies aux enseignants tout sourire. On félicitait également les rescapés, ceux, qui, contre toute attente, avaient réussi à décrocher ce certificat d’aptitude. Ce devait être la première fois de leur scolarité qu’ils voyaient un prof leur sourire, eux qui avaient passé leur temps dans une petite pièce jouxtant la Vie scolaire, là où se retrouvaient ceux dont on ne voulait plus en cours. Les refoulés, les exclus. Enzo, souvent parmi ceux-ci, vit ainsi sa prof de maths se précipiter dans ses bras, pour lui coller de grandes claques dans le dos. Ses manières excentriques n’avaient rien de naturel. Il s’agissait surtout de montrer à quel point elle pouvait être large d’esprit. Hors de l’espace classe, cela va sans dire. Ces comportements n’avaient pas échappé à l’œil acéré du docteur. Il se tenait à l’écart. Madame la Proviseure était venue le saluer. Il savait que l’empathie dont elle faisait preuve était une empathie de surface. La mort de Maud ne lui avait fait ni chaud ni froid. Elle avait pourtant enseigné le français dans cet établissement. Un nouveau poste qui passerait au mouvement, voilà tout.

— Belle cérémonie, avait-il menti.

— N’est-ce pas ? avait-elle répondu fièrement. C’est une occasion de nous rassembler. Il est tellement rare que parents, élèves et communauté scolaire se retrouvent autour d’un même événement. Nous voulons donner du sens à ce moment. C’est un premier examen et il faut l’inscrire dans un ensemble plus vaste, au sein de la vie de la Nation, au sein de la République.

Le docteur avait bien senti qu’il n’y avait rien de véritablement incarné dans les dires de cette femme. Sur l’échelle de l’incarnation, il lui mettait zéro. La phrase qu’elle avait récitée en disait long sur le système éducatif français. L’école s’apprêtait de nouveau à enseigner la laïcité sur un mode catéchétique. On allait leur apprendre la fraternité. Mais on allait faire en sorte de les priver des occasions d’expérimenter cette fraternité. Pas plus tard qu’en juin dernier, un de ses jeunes patients lui avait dit : « On a des profs vachement forts en Droits de l’Homme. Y’a qu’à les voir aux conseils de classe… »

— Je suis prête.

Manon s’assit en face de son père. Elle avait passé le pull préféré de sa mère. Un pull en cachemire noir dans lequel elle semblait complètement perdue. Elle jeta un œil discret sur son assiette. Une belle part de pizza et quelques feuilles de salade. Des olives noires également.

— Alors, raconte-moi ta journée.

— Bof, rien de spécial. La routine, comme d’habitude. Tu sais bien…

Non, il ne savait absolument rien de ce que pouvait être la routine de sa fille. Notamment cette routine qui lui faisait franchir le seuil de la maison à 19 heures alors que les cours se terminaient à 17 heures.

— Des nouvelles d’Enzo ? Qu’est-ce que ça a donné, son conseil de discipline ?

— Il est renvoyé.

— Tu étais avec lui tout à l’heure ?

Manon n’avait pas la force de batailler. Oui, elle était avec lui et ils avaient discuté de tout ça. Elle ingurgita son bout de pizza plus vite qu’elle le faisait d’ordinaire. Cela lui permettait d’en avoir plein la bouche et l’autorisait à ne pas trop en dire. Son père n’était pas dupe. Il n’était pas mécontent de la voir s’empiffrer de la sorte, elle qui avait pris la sale habitude de chipoter autour d’une feuille de salade.

— Je m’en fiche, Manon, que tu sortes avec des amis après les cours. Ce que je veux, c’est juste que tu ne fasses pas n’importe quoi. Tu comprends ? Vous étiez où exactement ?

— Juste en bas de la rue. On discutait, c’est tout ! Si on n’a plus le droit d’aller dans la rue maintenant !

Il ne s’agissait pas de braquer sa fille. Il n’obtiendrait rien d’elle par des questions trop circonstanciées.

— Il a réagi comment à cette décision ? C’est embêtant pour lui…

Manon mâchonnait minutieusement une olive noire. En retirant le noyau de sa bouche, elle expliqua à son père l’idée qu’avaient eue deux de ses camarades.

— Une nouvelle coupe de cheveux ? Pas mal, comme cadeau.

Encouragée par l’intérêt que semblait porter son père à la trouvaille de ses camarades, elle lui détailla davantage cette fin d’après-midi. Xavier regardait attentivement Manon qui maintenant racontait ce moment avec la verve de ses dix ans. Il lui resservit une part de pizza. Ils rirent autour de la banane ébouriffée du garçon. Cela faisait bien longtemps qu’ils n’avaient pas eu de moment de complicité. Ils prolongèrent même le repas autour d’une glace à la vanille dont Xavier se souvint de l’existence et qui se trouvait tout au fond du congélateur.

La seule chose qui lui importait, c’était que sa fille retrouve un peu de joie de vivre. Et confiance en elle. Les amis qu’elle fréquentait en ce moment n’étaient sans doute pas ceux dont on pouvait rêver, mais il savait parfaitement qu’il n’y pouvait rien. Sa fille revoyait Fanny. Ça l’emmerdait au plus haut point. Mais c’était ainsi. Il aurait été inutile et contre-productif de l’en empêcher.

— Tu sais Manon, lui dit-il, tout en débar- rassant la table de ses deux assiettes, tu devrais t’investir davantage dans la vie de ton lycée. Il n’y a pas de journal, de clubs, d’activités périscolaires ? Il me semble avoir vu passer un appel d’offres pour un CVL sur le site de ton lycée.

La jeune fille se mit à glousser.

— Pourquoi tu ris ?

— Tu sais par qui il est piloté ? Le délégué à la culture… On va vachement s’éclater…

Xavier compatit. Il était vrai que le délégué à la culture du lycée était un homme sans idées, réputé pour appliquer à la lettre le règlement, obsédé par la seule envie qui le tenaillait : qu’on lui foute la paix jusqu’à sa retraite. Qui devait se situer dans une bonne vingtaine d’années. Un comité de vie lycéenne piloté par un mec dont la seule ambition était en faire le moins possible, ce n’était pas ce qui allait réussir à faire sortir Manon des griffes de sa copine Fanny !

— Inscris-toi. Avec un peu de chance, c’est vous qui aurez la main. Il est souvent en arrêt maladie. Je le sais. C’est moi qui les lui signe.

Le docteur Jovière n’aimait pas signer des arrêts maladie de complaisance, mais quelques semaines d’arrêt permettaient à ce M. Ezart d’être un peu plus aimable avec les élèves et les surveillants quand il revenait.

— Pourquoi pas ? répondit Manon.

2.

— Il faudrait y retourner à la fin du mois. Un jeudi vous ira ? Mais il s’agit d’une tout autre mission.

Rachel jeta un œil distrait au papier que Rigaud venait de lui mettre sous le nez.

— Vous êtes le gendarme référent de la cité scolaire.

Le lieutenant Vetchel avait délibérément coupé les ponts avec l’information. La télé était tombée en panne au début de l’été. Sa connexion Internet s’était mise à dysfonctionner peu de temps après. Trop paresseuse pour rester des heures au téléphone avec un agent d’Orange, elle avait fini par se passer du Web. Bogdan remplissait suffisamment ses journées.

Devant l’absence de réaction de sa subordonnée, Rigaud lâcha deux, trois mots :

— L’attentat de Nice !

— Quel rapport avec cette histoire de référent ?

Rigaud se réjouissait de voir que son lieutenant était totalement à côté de la plaque.

— Les autorités prédisent une action terroriste imminente dans un établissement scolaire. D’ici la fin de l’année scolaire. Le mode opératoire est assez effrayant.

Devant la mine incrédule du lieutenant, il pensa bon ajouter :

— Un véhicule fou qui défoncerait un por- tail pendant une récréation.

Bien sûr, Rachel était au courant pour toute cette vague d’attentats qui avait secoué son pays. Qu’une école pût être une cible potentielle, cela était dans l’ordre du possible.

Elle prit connaissance de la feuille tendue par son supérieur.

Exercice attentat intrusion

Un tableau à double entrée déroulait un chronogramme. Il s’agissait de quatre pages, format A4.

La narration de l’intrusion, relatée en italiques, s’étendait sur une heure quarante. L’attaque terroriste dressait un bilan lourd : un décédé, dix urgences absolues, trois ur-gences relatives. Sur ces quatre pages, était déclinée, avec une précision implacable, une stratégie de communication.

Le scénario était écrit avec des codes couleur différents. En noir, la narration de l’événement. En bleu, les messages de la gendarmerie. En rouge, les messages remontés par le SDIS. En vert, l’animation de la préfecture.

9 h 30 : un homme en noir et portant un sac à dos s’introduisait dans l’établissement en escaladant le portail. 9 h 44 : un enseignant ordonnait à ses élèves de fuir par les fenêtres donnant sur la cour. 9 h 55 : un parent appelait la préfecture car son fils venait de l’informer par SMS qu’une alerte avait retenti au collège et qu’il était couché au sol dans sa classe avec tous ses camarades. À 10 heures intervenait l’unité d’intervention du PSIG Sabre. 11 h 10 : c’était fini et on évacuait les blessés vers les hôpitaux.

Quelque chose heurtait Rachel dans ce script au taux d’hémoglobine programmé et inéluctable. Cela lui rappelait une de ces conversations volées entre sa fille Chloë et son petit ami Kazuo. Quand Kazuo apprenait à Chloë comment éviter les écueils lors de l’écriture de jeux de rôle. « En pleine guerre, tout le monde a peur du méchant et pense qu’il faut l’arrêter. Mais personne ne se bouge pour le faire. Tu vois, c’est le genre de clichés qu’il faut bannir de ton RPG. »

Qui se bougeait dans ce scénario pour arrêter le méchant ?

— Ces exercices d’entraînement concer-nent aussi les classes maternelles ?

— Évidemment…, répondit sèchement Rigaud.

Les évidences de Rigaud n’étaient pas celle de Rachel. Elle n’avait pas envie de voir grandir Bogdan, avec, au ventre, la peur des bombes et la probabilité que des portes de classe s’ouvrent sur des horizons sanglants. Il y avait quelque chose de l’ordre de la prédiction dans ce chronogramme. Comme s’il avait été écrit par une pythie moderne.

— C’est vous qu’on a choisi pour être le gendarme référent de ces entraînements.

Rachel vomissait autant ce « on » que la présence de son chef à ses côtés. Derrière ce « on » se dissimulait, en sniper, le « je ». Pourquoi Rigaud l’avait-il désignée, elle, pour incarner l’ordre face à la menace terroriste ? C’était là une question à laquelle elle se déciderait à trouver une réponse plus tard. Pour l’instant, il fallait qu’elle se familiarise avec ces quatre pages A4 afin de ne pas avoir l’air d’une imbécile lors de la réunion.

— Quand est prévue la réunion ?

— Un jeudi, avant la fin du mois. Cela fait deux fois que je vous le dis.

— Il n’y a qu’un jeudi avant la fin du mois. C’est jeudi prochain. Le 27.

— Je compte donc sur vous le 27 pour discuter de ce chronogramme avec la proviseure.

Rigaud sembla en avoir terminé avec elle.

Après tout, cela ne lui déplaisait pas d’aller une nouvelle fois dans la cité scolaire. Cet établissement était devenu, depuis quelque temps, l’annexe de la gendarmerie. La disparition de Clarisse puis l’assassinat de sa mère, enseignante dans ce même lycée, avaient familiarisé avec les allées et venues du binôme Vetchel-Arkhipov. Depuis qu’elle avait repris le travail, Rachel s’était déjà rendue deux fois au lycée pour apaiser les craintes de parents d’élèves. Un trafic de stupéfiants avait été démantelé en juin dernier. Le fils d’un notable de la ville avait été surpris en train de vendre des barrettes de dix à vingt euros dans la cour de récréation. Il était de mèche avec un autre élève, un certain Steven, exclu du collège deux ans auparavant. Lors de cette intervention, Rachel avait senti la peur chez les parents, qui craignaient en effet pour leurs enfants. Peur qu’ils aient de mauvaises fréquentations. Peur de les savoir s’alcooliser le samedi soir. Peur qu’ils leur échappent.

Rachel se plongea de nouveau dans la lecture du chronogramme. Les vrombissements d’une perceuse ne l’aidaient pas à se concentrer. Il faudrait pourtant s’y habituer, car le bâtiment B de la nouvelle gendarmerie était loin d’être terminé.

Quand ses yeux rencontrèrent une nouvelle fois le terme « finex » qui signait la fin du chronogramme, une autre phrase lui revint en mémoire. Toujours une phrase de Kazuo destinée à aider Chloë dans la rédaction d’un RPG. Cette phrase disait : « Rien ne pourra empêcher l’innocent de trouver la mort ».

3.

Manon se précipita sur son smartphone pour annoncer la bonne nouvelle à sa sœur. À savoir que leur père avait été supersympa avec elle ce soir et qu’ils avaient même pu un peu discuter sans qu’il s’énerve.

« Cool », répondit Clarisse dans la foulée.

Pendant que Manon se lavait les dents avec sa nouvelle brosse connectée qui lui indiquait qu’un reste de pizza se cachait entre la sixième et la septième molaire, elle entendit le son cristallin du SMS de sa sœur. Le SMS s’invita au beau milieu de sa bouche en 3D sur l’écran de l’iPhone.

« Discuter de koi ? »

Le premier réflexe de Manon fut de confier à sa sœur à quel point son cœur était plein. Elle aurait eu envie que le prénom Enzo ressemblât à une bille de mercure, se faufilant dans chacune des ruelles du bourg, se glissant sous les paillassons endormis, empruntant la départementale 941 pour pénétrer fièrement dans la ville de Limoges et venir frapper à la porte du studio de sa sœur.

« Rien de spécial. Je te raconterai. Bises. »

Manon eut beaucoup de mal à s’endormir. Alors qu’elle se sentait vaciller dans le sommeil, il lui sembla qu’une main se glissait dans ses cheveux pour la maintenir éveillée. Elle tint bon, cependant, et ne consulta pas l’écran de son smartphone, manie qu’elle avait contractée depuis déjà bien longtemps. Mieux : elle lui tourna le dos et s’engouffra sous un fatras de couvertures.

Ainsi, elle ne put pas voir le dessin réalisé par son amie et qui la représentait en train de saisir les lèvres d’Enzo. C’était un dessin criant de vérité. Marie avait admirablement su faire briller les étincelles qui animaient le regard de Manon.

Marie lui servait de confidente depuis le décès de sa mère. Comme Marie le lui avait expliqué, elle avait été la confidente de Maud quand elles étaient internes au lycée. Marie et Maud étaient deux amies d’enfance. Les histoires se répètent, c’est ainsi. Marie avait l’âge qu’aurait eu maintenant Maud, et Manon voyait en elle une maman de substitution. Elle préférait raconter ses secrets à Marie plutôt qu’à sa sœur aînée. Elle jugeait cela moins impudique.

Marie avait été très vite mise au courant du cœur plein à craquer de Manon. Juste après le brossage de dents et le « Je te raconterai » destiné à Clarisse.

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Intermède

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Salle de spectacle de La Couarde

 

J’ai vendu des saucisses grillées,

J’ai livré de la vodka en Turkménie,

J’ai vendu des jouets,

J’ai écoulé des collants fantaisies européens,

J’ai été riche…

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Chapitre 4

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Le loup était apparu au moment où il s’y attendait le

moins

 

1.

Septembre 2015

Est-il plus difficile de mourir quand on a un avenir ou quand on n’a rien ?

Dans le Moscou-Express qui le ramenait là où tout avait commencé, Alexis tournait et retournait cette phrase dans sa tête. Celui qu’il avait toujours pensé être son père avait été un ouvrier modèle toute sa vie. Une vie entière au service de l’Union soviétique à attendre des « lendemains qui chantent » qui n’étaient jamais venus. Lui aussi avait cru, comme des millions de Soviétiques, à la possibilité de la démocratie lorsque Gorbatchev avait accédé au pouvoir. « L’accélération », « la voie léniniste », comme on disait.

Le pays avait sombré dans le chaos…

En 1994, l’Est-Ouest Express, qu’il avait pris pour son exil vers la France, avait cessé de rouler, faute de moyens. On réalisa qu’on avait vendu le pays pour des jeans, des Marlboro, des McDo’. Les Moscovites pouvaient enfin s’acheter des films pornos dans les kiosques.

On cessa de deviser dans les cuisines des appartements communautaires. La littérature déserta les conversations.

C’était désormais sur le marché aux puces qu’on recherchait le divin. Les nouveaux emballages de lecteurs vidéo, de matériel électroménager, voilà qu’on les exhibait main- tenant sur les étagères comme de vénérables objets.

Alexis songeait à tout cela dans le Moscou-Express qui l’acheminait là où tout avait commencé. Cela faisait déjà plusieurs heures que le train s’obstinait à transpercer le paysage argenté. L’image du couple Gorbatchev se superposa aux forêts de bouleaux. Il repensa à ce couple qui était descendu de l’avion, en provenance de Crimée, légèrement groggy. Cela s’était vu sur les images de la télévision. Le chouchou des Occidentaux semblait épuisé, raidi. Alexis avait eu de la peine pour lui. Le putsch de Moscou d’août 1991 avait heureusement tourné à la mascarade. Mais quatre jeunes gars étaient morts, écrasés sous un tank. Et, surtout, c’était à Eltsine que cela avait bénéficié.

Ce fut lors de cette période chaotique qu’Alexis avait quitté son Caucase natal et sa ville de Piatigorsk pour se rendre dans la capitale. Les changements dans son pays dépassaient l’entendement. On ne pouvait même plus suivre les nouvelles, celles du matin étaient déjà vieillies le soir, et le soir, on ne savait pas si l’on se réveillerait encore citoyen de l’Union soviétique ou d’un autre pays.

Leningrad était redevenu Saint-Pétersbourg.

C’était en 1991.

Alexis avait vingt ans.

Son excellent niveau en gymnastique avait été remarqué par son entraîneur. La barre fixe n’avait aucun secret pour lui. Il faut dire que tout petit déjà, dans les parcs de jeux pour enfants, il s’entraînait à faire des tractions. Pendant que d’autres tapaient dans la balle. Cette activité l’avait rendu solitaire et avait attisé en lui la soif de dépassement.

Il intégra l’équipe de gymnastes russes.

Un peu plus tard, on assassina Natalia.

Alexis n’eut plus envie de rien.

Seule la vodka devint capable d’anesthésier sa douleur. De ses nuits passées avec elle, il s’en relevait plus douloureux. Mais, pendant quelques heures, l’alcool transparent avait couru dans ses veines, teintant sa souffrance de couleurs pastel.

Il n’avait pensé ni au suicide ni à la vengeance.

Il avait quitté son pays.

2.

Pendant que certains s’en mettaient plein les poches et faisaient fortune, le jeune homme, qui n’avait jamais respecté l’argent, avait renoncé à se mêler à la folie capitaliste qui s’abattait sur la Russie.

Combien de minutes, combien d’heures s’étaient écoulées alors qu’Alexis repassait dans sa tête le film de son ancienne vie ? Bercé par les bruits des rails, il réalisa qu’il s’était endormi, son carnet au creux des genoux. Le stylo noir qu’il avait calé entre son pouce et son index était resté pointé sur un mot qu’il avait entouré deux fois et au-dessus duquel il avait tracé un point d’interrogation. La nuit était tombée dans les forêts polonaises. La nuit était également entrée dans sa cabine-lit première classe du Moscou-Express. Il avait insisté pour être seul. Pas question de supporter qui que ce soit au-dessus de sa tête. Il y avait bien assez de ce gros point d’interrogation.