Cinquante jours pour mourir

Laurence Jardy · Chapitre 7 sur 10

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Cinquante jours pour mourir

5. En russe : « Je te vois… ».

« Ya vizhu tebya…5 », lui disait Alexis.

Et il lui semblait voir remuer l’eau plus fort sur les berges.

Il plongeait alors dans un profond sommeil.

6.

Un matin, il fut réveillé par autre chose que le soleil. Le chant des oiseaux. Il réalisa que le printemps était là. Il se rappela que, la dernière fois qu’il avait entendu chanter ainsi le printemps, c’était dans le bourg de Saint-Léonard et que ces chants avait imprimé en lui une détresse profonde. C’était au mois de mars 2016, le mois choisi par l’Ange Noir pour assassiner Maud. Pourtant, le cercle qui enserrait la poitrine d’Arkhipov ne se resserra d’aucun cran supplémentaire. À l’inverse : il était en train de s’ouvrir, invitant Alexis à faire entrer la paix.

Avec l’arrivée du printemps, Alexis s’attela à d’autres tâches. Le potager fut bêché et, même s’il était novice en la matière, il se débrouilla pour faire en sorte que la terre lui fournisse quelques denrées fraîches pour les mois à venir. Il ne savait toujours pas la date du retour de Sergueï Nikolaëvitch Zlatov. Il devait faire comme si la datcha d’Ivan était un point de chute définitif. Il fallait être patient, se dire que la maladie qui éloignait son père de son lieu de travail était plutôt un signe positif, lui permettant d’aiguiser plus précisément encore sa lame.

Il avait maintenant intégré le meurtre de son père. Il le tuerait. Les grondements de la rivière le confortaient dans cette décision.

Il n’avait pas la preuve que le septuagénaire fût directement lié aux meurtres de Natalia et de Maud, mais les coïncidences étaient trop troublantes pour qu’il les ignorât. Cet homme s’était souvent trouvé en travers de sa route ces derniers temps. Alexis l’avait identifié comme étant son père. C’était bien lui qui venait rendre visite à sa mère quand elle se trouvait seule, dans leur appartement communautaire. Il se rappelait le cinglant de ses menaces. Le talon de ses bottes vernies. La façon qu’il avait de s’appuyer à la table, alors que lui, tout juste âgé de quatre ans, visionnait ses dessins animés dissimulé juste en dessous. Que séjourner dans un coma profond eût pu lui donner la clef de ses origines était difficilement acceptable car il ne pouvait s’empêcher de douter de cette réalité. Pourtant, trop d’éléments troublants venaient accréditer cette thèse. Notamment cette cicatrice sur sa tempe. La brûlure de la gifle magistrale qu’il avait reçue parce qu’il avait oublié d’ôter sa casquette devant la dépouille de Lénine. D’ailleurs, avait-il besoin de ses aveux alors que tout était consigné dans le dossier que lui avait fourni le juge d’instruction de Limoges ? Uniquement parce qu’il sentait que le Russe avait quelque chose de spécial qui méritait qu’on s’intéressât un peu à lui et qu’on l’aidât dans une quête qui lui semblait juste.

Des documents accablants.

Alexis devint encore plus exigeant avec son corps. Les exercices de musculation n’étaient pas suffisants.

Le matin, il partit courir une heure avant le lever du soleil, terminant sa séance par des séries d’accélération, histoire de sentir bondir son cœur contre sa poitrine.

Histoire de se sentir vivant.

Le circuit qu’il choisissait était varié et lui permettait d’accumuler un dénivelé intéressant. Il lui arrivait de croiser quelques voisins, mais aucun d’entre eux ne semblait vouloir engager une conversation sérieuse avec lui. Le plus intrusif était peut-être celui qui habitait la datcha-forteresse. Alexis s’était littéralement cogné contre lui, un matin, alors qu’il sortait ses poubelles. L’habitant de la luxueuse villa lui demanda depuis combien de temps il connaissait Ivan. S’il comptait rester longtemps ici. Si les journées n’étaient pas trop ennuyeuses, seul, dans cette datcha si peu… confortable. S’il le souhaitait, il pourrait venir faire une partie de dourak chez lui. Demain soir ? Les enfants seraient partis.

Alexis ne le contraria pas. Il se rappelait la mise en garde d’Ivan à propos de l’homme. Le genre d’individu à éviter avec tact. Mais comment esquiver l’invitation alors que l’autre savait qu’il n’avait rien de spécial à faire de ses soirées, sinon une partie de dourak ? Il prit donc l’air le plus ennuyé possible pour lui dire qu’il viendrait mais partirait vers 20 heures, une maladie grave nécessitant un coucher anticipé. Alexis venait d’avoir une idée dont il n’était pas particulièrement fier mais qui, il en était certain, allait dissuader le voisin de l’accueillir plus avant chez lui. Un type qui se barricade si bien, ça ne devait pas spécialement aimer les virus incurables. Son intuition lui donna raison : le voisin ne souhaita pas prendre sa revanche au dourak. Quand il vit les dizaines de pilules bleues, vertes et orange qu’Alexis posa sur la table tout en lui demandant s’il n’avait pas un grand verre d’eau, sa bonhomie se changea en des manières plus distantes et ce fut avec un rictus glacial qu’il congédia de sa datcha l’homme qu’il croyait atteint du sida. En Russie, la propagation du virus avait récemment flambé, et pas spécialement dans les groupes considérés à risque. Avec plus de 100 000 nouveaux cas par an, le pays battait des records dans ce domaine. Cela, d’ailleurs, arrangeait bien la ligne politique de Vladimir Vladimorovitch Poutine qui, par le biais de ses ministres, assénait que, pour combattre ce mal, une vie hétérosexuelle, monogame et fidèle était la seule prévention. Ce qu’Alexis garderait comme souvenir de la soirée serait la bouille bouffie du gars et ses yeux chassieux.

Il ne recroisa plus le voisin pendant les cinq mois qui suivraient.

Au printemps succéda un été chaud et sec. Quand Alexis était trop accablé par la chaleur, il rejoignait la rivière et se glissait dans ses eaux froides. Il savait que le moment était venu de quitter Sassovo. Sergueï Nikolaëvitch Zlatov allait reprendre ses fonctions de directeur de la colonie pénitentiaire IK-13. Dans les eaux froides de la rivière, il imaginait se nourrir des énergies du dieu vengeur et de la femme aux manières de chat. Alexis avait toujours aimé nager. Dans l’affluent de la Grande Laba qui longeait, impétueux, le camp de Damkhourst où il allait chaque été avec les étudiants de Piatigorsk. Mais surtout dans les eaux chaudes de la mer Noire, à Touapsé, chez sa grand-mère maternelle.

C’est en se remémorant un souvenir d’enfance, alors qu’une fois de plus on étouffait au fond de la vallée et qu’il était allé plonger dans la rivière, qu’Alexis sentit sa présence. Il sentit cette présence alors qu’il repensait à l’été de ses neuf ans… À Touapsé, cette petite ville tranquille au bord de la mer Noire. Il faisait alors une chaleur à faire fondre l’asphalte. Toute la journée, la télévision retransmettait les JO de Moscou. Si toute la ville ne sentait pas la mer, la mer se laissait cependant entrevoir par ces maillots de bain sous les vêtements, ces palmes sortant des sacs de plage, ces tongs. Alexis venait d’apprendre la mort du chanteur Vissotsky. C’était le 25 juillet 1980. Il avait ressenti une impression de distanciation étrange avec cette animation qui l’entourait. Il regardait les gens dans la rue et se demandait s’ils étaient au courant de la mort du chanteur. Ils ne devaient pas l’être, puisqu’ils avaient l’air normal, eux. Étaient-ils principalement obnubilés par les performances et les médailles de leurs athlètes ? En repensant à cela, il maudit le jour où lui-même avait été repéré par un entraîneur pour rejoindre le centre de Grougloë. Si les sacrifices imposés aux militaires soviétiques étaient impitoyables, les gymnastes eux aussi avaient payé un lourd tribut. Tout en nageant dans les eaux vertes de la rivière Tsna, Alexis laissait vagabonder son esprit. Il se rappela ce centre de Grougloë, prévu à l’origine pour être un paradis à la gloire du sport mais qui tombait en lambeaux. Il se rappela ce décor si peu joyeux : ces vieilles citernes rouillées, ces fuites d’eau dans la salle de gym, ces cafards dans les couloirs. Il avait tenu un an à Grougloë. Non à cause des conditions de vie mais à cause de l’entraîneur qui y régnait en maître. Alexis avait toujours eu un problème avec l’autorité. C’était ainsi. Un matin, il avait tourné le dos à la gloire pour s’engager auprès des Médecins sans frontières français, en Ingoutchie. Il avait renoncé à ses envolées magiques aux barres parallèles qui auraient fait de lui le champion des JO de Barcelone. Tout en nageant dans les eaux vertes de Tsna, il repensait à ces entraînements intensifs et à ce qu’aurait pu être sa vie s’il n’avait pas été repéré par cet entraîneur. Soudain, il eut la certitude de la présence de l’Ange Noir à ses côtés. Que faisait-elle, ici, aux confins de la Mordovie ? Pourquoi venait-elle s’immiscer dans ses souvenirs ? Était-ce bien elle qu’il apercevait, là, sur les berges de la rivière en train de se lancer dans de périlleuses acrobaties ?

Pourquoi Sassa ne grondait-il pas ?

Ce fut un gosse d’une quinzaine d’années qui vint en aide à Alexis. Il avait vu le nageur disparaître de son champ de vision et avait délaissé sa canne à pêche pour lui porter secours. Il le tira d’affaire facilement car le courant n’était pas bien fort. Le gosse se demanda si l’homme costaud qu’il était en train de ramener sur la rive n’avait tout simplement pas eu un malaise tant la rivière était calme. Quand Alexis reprit conscience, il eut l’impression d’avoir voyagé longtemps et d’avoir effleuré la vérité. Mais elle lui avait filé entre les doigts. Il regarda le gosse qui l’avait sorti de l’eau. Il aurait pu être son fils.

La rivière se mit à frémir. Un vent d’ouest, annonciateur d’un orage imminent, se levait. Il eut l’impression de ne pas remercier assez le jeune homme qui s’obstinait à lui demander s’il était sûr que tout allait bien. Le vent forcissait.

L’automne ne manquerait pas de détrôner l’été. Avec ses odeurs sucrées de feuilles tombées à terre.

Qu’Alexis continuerait à fouler chaque matin, avec la régularité de celui qui sait que le moment approche. Que le compte à rebours a commencé. Que l’heure est venue de quitter la datcha, ses fantômes et sa rivière enchantée.

La tradition russe veut que l’on ne parte jamais d’une maison sans s’asseoir quelques minutes pour vérifier si l’on n’a rien oublié.

À des milliers de kilomètres de la datcha d’Ivan, Bogdan était en train de fermer ses grands yeux gris.

Cela faisait quarante-six jours qu’Enzo venait d’être accepté par son initiateur dans le cercle des joueurs de la baleine bleue.

Il préparait son ultime défi.

Manon chattait sur le Net avec Marie, l’amie d’enfance de sa maman.

Celle-ci lui disait qu’il était essentiel de médiatiser cette action citoyenne dont elle était à l’initiative et qui aurait lieu le lendemain. Dans la cour du collège.

En France, il était 19 heures. Nous étions le 31 octobre 2016.

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