Cosmicomedia 3
Granites
I
C’était un lac aux contours indistincts et lumineux. Quelques objets massifs se dressaient, lointains, fantomatiques, au milieu de l’eau. La lumière aveuglante rendait tout brillant, m’empêchant de distinguer les formes. J’avançai sur la vase durcie recouverte d’herbes rases et me retrouvai les pieds dans l’eau calme. J’étais nu et détendu. J’avançai encore et m’allongeai dans la fraîcheur bienfaisante…
Seulement voilà… J’avais beau nager vers les objets là-bas, je ne progressais pas ; la rive semblait toujours aussi proche, et mes genoux soulevaient toujours de petits nuages de vase tiède. Le fond ne voulait pas descendre. Alors je me remis debout, et, puisque j’avais pied, je marchai, marchai, marchai longtemps, jusqu’au moment où je pus enfin m’allonger dans de l’eau plus profonde ; mais les objets ne s’étaient pas rapprochés. Cependant, cela n’avait aucune espèce d’importance ; le voyage, en soi, est souvent ce qui porte fruit, tandis que le terme n’est que celui d’une symphonie : le plaisir est sur le point de s’achever, tandis que se dressent les splendeurs terminales.
Une ombre passa dans le ciel, comme un nuage. Je m’arrêtai, heureux et tranquille, en brassant doucement. Autour de mes chevilles, l’eau était délicieusement froide. L’air embaumait le pin.
Une autre ombre passa, lourde, menaçante… En même temps, derrière moi, j’entendis des craquements. Inquiet tout d’un coup, je décidai de revenir vers la rive. Mais je ne la voyais plus, l’air s’était rempli de fumées, et je ne pouvais plus m’orienter. Puis une sirène hurla au loin. La lumière devint cuivrée, et d’autres ombres roulèrent.
Je me retournai, et voulus mettre un coussin sur ma tête pour échapper tant bien que mal à la clarté d’après-midi qui me vrillait le cerveau. J’ouvris les yeux et posai mon regard sur le drap blanc qui recouvrait le canapé sur lequel je m’étais endormi : il était orangé. Les fleurs sur la table basse projetaient des ombres violettes… Et ça puait le feu de pinède !
La sirène se tut. Je me mis debout et passai ma tête par la fenêtre : une fumée jaune sale envahissait le ciel à trente ou quarante mètres au-dessus du jardin. La sieste était finie.
J’enfilai un short et sortis sur le perron ; des cendres tombaient lentement sur la pelouse. Tournant la tête à l’ouest, je découvris les boursouflures brunes de l’incendie par-dessus les haies. C’était proche. Des flammèches fusaient.
Il y eut une explosion ; un pin, sans doute, qui avait éclaté. Dans quelle mesure la maison était-elle en danger ? Je devais aller voir. Je fis le tour par-derrière et partis sur la piste en direction des flammes. Le soleil tapait comme un sourd malgré la couche de fumée qui le filtrait.
Au bout de deux-cent mètres je dus m’arrêter ; l’air devenait irrespirable. Des sirènes d’incendies couinaient quelque part de l’autre côté des bois ; puis, derrière moi, un moteur gronda et je fus dépassé par un camion tout étincelant de peinture rouge, qui me recouvrit de poussière.
Je revins à la maison, inspectai les branchements, cherchai un tuyau d’arrosage. C’était l’heure de la coupure d’eau. Il ne restait, pour se défendre, que la piscine en toile, pleine de bouillon de guêpes, avec laquelle je pourrais tenter d’arroser les buissons s’il fallait en arriver là.
Mais je ne trouvais pas de pompe. Nom de Dieu, quand on habite près d’un bois on s’équipe ! J’entendais déjà les craquements du feu dans la forêt, ma forêt tant aimée, si belle et si fraîche au matin.
o0o
« Il y a quelqu’un ? » Une Renault rouge clignotait dans l’allée. Un pompier.
— Je suis tout seul. Qu’est-ce que je dois faire ?
— Vous vous taillez. On va essayer de protéger cette maison, mais en attendant, il vaut mieux que vous soyez au large. Prenez le minimum et partez vite fait. »
La radio de bord crachotait. « Il y a un poulailler, là…
— On les libèrera, si jamais. Vous avez deux minutes avant que la piste ne soit bloquée par les engins qui arrivent. Après il faudra partir à pied… On se grouille, monsieur ! » et il tapa dans ses mains.
Je rentrai à l’intérieur préparer un petit paquetage, sans oublier l’objet des carrières. J’attrapai une bouteille d’eau et filai à la voiture. Puis je fis demi-tour…
« Mais qu’est-ce que vous faites ? » me demanda l’officier, désespéré.
— Oublié les clefs de contact. Les compteurs gaz-électricité sont dans un placard mural à gauche en entrant. Si vous avez…
— Oui oui ! Vous les avez trouvées ? Alors filez ! »
Je me ruai au volant et démarrai en frôlant le mur. Le pompier rentra dans sa voiture, claqua la portière et fit rugir son engin. Plus qu’une minute. En tournant au coin de la maison, j’entrevis le chat, accroupi près d’un montant du portail, qui regardait vers l’ouest d’un air soupçonneux. Je ne me faisais pas trop de souci pour cet animal, il savait ce que c’était qu’un camion pressé. Je pris vers l’est sur trois-cent mètres, puis me rabattis en catastrophe dans une entrée de champ pour laisser passer un énorme véhicule d’intervention. Puis un autre. Caserne de Fougères, carrément. Ils n’avaient pas traîné, ou alors ils étaient en poste dans le coin, car la ville était tout de même à une vingtaine de kilomètres.
Je repris mon cap et rattrapai une route goudronnée, à la suite de quoi, contournant le bois par le nord, je rejoignis le village et me garai, indécis et oisif, au pied des ruines du château. Deux camions de pompier s’abreuvaient à l’étang, au milieu des pêcheurs qui avaient poussé leurs cannes pour faire de la place. Le foyer d’incendie semblait avoir démarré juste après les dernières maisons. C’était une pitié de regarder les habitants venus voir le sinistre. Ils en avaient gros sur le cœur. Ce bois était leur trésor. Qu’en resterait-il ?
II
Cette ambiance pénible me lassa bientôt. Je repris la voiture et partis sur l’autoroute, avec l’idée de monter vers Pontorson, Roz, et de me queuter au Vivier, à côté du port des mareyeurs. Dans cet endroit de la baie, le calme est immense, vaste comme l’horizon. Les bateaux, en aluminium, montés sur roues, descendent lentement vers la grève et rentrent dans la mer. Ils deviennent de petites taches rectangulaires sombres sur l’argent de l’eau. Je ne les avais jamais vraiment regardé opérer. Avec un peu de chance, une marée propice m’offrirait ce spectacle pour me rasséréner ; j’en avais bien besoin. Ma chemise sentait le pin fumé. Je hais les feux de forêt.
o0o
Une demi-heure plus tard, je collai la voiture à l’ombre d’une maison à l’ouest de Cherrueix, franchis le marécage par un sentier bourbeux, et partis le long de la mer, chaussé de bottes courtes. Le sol était fauve et parsemé de coquilles blanchies. Personne ne travaillait ; les bateaux dormaient dans la chaleur. L’air tremblait. Au large, les bouchots pointaient, petites choses trapues et sombres, en lévitation dans les mirages. Le mont Saint-Michel flottait, lui aussi, complètement déformé. La lumière était blanche, sans pitié.
Je passais une heure assis au milieu des coquilles desséchées, le regard perdu dans les flammes des incendies de mon enfance. Tout ce que j’aimais, tout ce que j’avais aimé tendait à disparaître peu à peu. Les calanques, entre Cassis et Marseille, brûlées et rebrûlées jusqu’à l’os de la montagne. Les bateaux revenant au port, chargés de randonneurs abattus qui avaient vu leur paradis s’envoler dans un ciel marron ; les soupirs des familles recomposées sur les quais, dans la fumée rouge qui envahissait le port et toute la ville.
Et pas seulement ça ! Mais les grottes discrètes et accueillantes, fermées avec des grilles pour les protéger d’intrusions toujours plus nombreuses, toujours plus vandales. Les forêts interdites à la promenade, les jardins sous-marins dépeuplés, recouverts de vases et d’ordures. Les bastions de la solitude, assiégés par les autocars ; le plaisir, jadis gratuit, aujourd’hui imprimé au bout d’un ticket d’entrée, valable pour une visite, et sentant la frite. Les falaises payantes, les sommets payants, les promontoires payants, les lacs payants, les copyrights sur les montagnes !
Qu’est-ce que cette petite machine préhistorique, que je tenais dans la main, pourrait bien faire pour me consoler de toutes ces pertes ? Rien, évidemment rien. Quoi qu’il en fût, je n’avais pas du tout l’intention de partager cette découverte avec un organisme, un bureau, un ministère. J’en avais marre de l’exploitation, des gains à outrance, du vol des belles idées. Il n’y aurait pas de brevet sur cet engin. Je décapotai sa touche, vérifiai que la grève était déserte, et appuyai, voilà tout.
Un carré sombre apparut à quelques pas. Il faisait dans les deux mètres de côté. Sur la face qui me regardait, je vis un petit cercle brillant gravé d’un motif cruciforme. Je fis le tour de cette nouvelle chose. Elle était plane, simple figure géométrique sans épaisseur. L’arrière était uni, d’un gris pâle. Je revins sur l’avant et m’approchai jusqu’à toucher la surface, qui était dure malgré l’aspect irréel de l’objet. Un fait curieux : celui-ci ne projetait pas d’ombre. Il y avait même des moments où l’on voyait parfois le paysage en transparence.
Allez ! Je mis le doigt – plus de gant misérable, cette fois-ci, pour me faire croire que j’étais protégé – sur la croix du cercle et poussai, puisqu’il fallait encore pousser un truc. Il ne se passa rien… Peut-être fallait-il recopier le motif directement au-dessous, comme j’avais dû le faire dans la grange ? Après tout, rien de plus intentionnel qu’une copie, et rien de moins accidentel. Je posai donc mon doigt sur la face sombre et dessinai ; les habituelles étincelles silencieuses scintillèrent, chevelure de comète.
L’objet réagit. Il afficha un rectangle gris en perspective sur un fond anthracite granuleux. J’avançai la main vers cette sorte de papier peint, pour en explorer la texture, la rugosité ; mais elle s’enfonça toute entière à l’intérieur du tableau, sans que je parvienne à en toucher la surface. Et non seulement tout mon bras s’enfonça, mais il n’y disparut pas ; je le voyais toujours, avec ses doigts qui gigotaient là-bas. Je me reculai, un peu surpris. À ce moment-là, une mouche, qui serpentait à mes pieds dans le champ de coquilles, entra dans le tableau sans s’en étonner, en fit le tour et se posa sur le rectangle gris, tout au fond…
Alors je compris, et j’entrai… C’était une porte, évidemment. Un peu sommairement évoquée, mais une porte tout de même. Le motif à dessiner jouait le rôle d’une serrure. Je remarquai qu’il était presque la fusion des deux premiers dessins que j’avais réalisés dans la grange. Pour la machine, serait-ce ma signature, dorénavant ?
Il faisait plus frais là-dedans. Mais l’odeur était étrange. C’était un couloir d’à peu près six mètres de long, de section trapézoïdale, le haut plus étroit que la base, creusé dans une sorte de granite. Voilà qui me rappelait mes carrières de gypse. Au fond se présentait ce qui devait être une seconde porte. Je me retournai et découvris, encadrée dans l’ouverture que je venais de franchir, la dune avec ses moules séchées. Je ressortis, refis le tour de la chose qui était toujours aussi plane dans le monde extérieur, et rentrai de nouveau dans cette pièce que j’avais déployée sans bien comprendre.
« Voilà une cabine de bains comme on en rêverait. Elle tient dans la poche, l’intérieur est vaste, il y fait bon… » J’avisai un motif argenté, toujours le même, gravé à l’intérieur, près de l’ouverture par où j’étais entré : « Si j’appuie là-dessus, ça va se fermer, mais pourrai-je rouvrir ? Et non seulement ça, mais… quel air suis-je en train de respirer, bon sang ? »
Vite, je me dépêchai de sortir. Puis, dessinant le cercle croisé, je fermai la porte qui redevint une surface cendrée vaguement transparente et sans ombre. Je pris ma télécommande, et remballai tout ça. La porte s’évanouit. Mais la mouche n’était pas reparue de ce côté-ci du monde. J’avais oublié la mouche.
C’était fabuleux ! On pouvait faire apparaître à volonté une nouvelle pièce ! Finie, la pénurie de logement, finis les espaces de rangement toujours trop petits dans les appartements. Ce principe stupéfiant pouvait… non… était, d’abord et avant tout, à garder secret. À ne partager qu’avec des esprits calmes et taiseux ; et j’en connaissais deux ou trois.
Ce jour-là, je mis au point un petit programme : d’abord ventiler ce couloir étrange, puis l’inspecter. Je soupçonnais que la porte du fond ouvrirait sur de bien curieux paysages ; donc, à n’activer qu’avec précaution. Étudier cette nouvelle porte, et le seuil qu’elle gardait. Surtout, surtout m’en tenir là.
À la rentrée, convoquer les trois personnes auxquelles je pensais révéler l’histoire, et entamer en leur compagnie une campagne d’explorations pas piquée des vers, qui laisserait loin derrière elles toutes les expéditions envisageables sur cette fichue planète. Grands Dieux ! J’en fermai les yeux de bonheur… Alors sous mes paupières surgit l’image de totems fantomatiques, plantés en cercle au milieu d’un lac, et je nageais vers eux.
Ceci était plus qu’une vision ; je nageais véritablement dans le frais du lac… Inquiet, le cœur battant la chamade, je rouvris les yeux. Je vis une plage de caillasses, des légions de coquilles mortes, et les herbes chaudes sur la dune… Tout dansait… Vrai, faux, illusion là encore, ou retour à la normale ? Pas de réponse, mais l’horizon bascula dans le sens horaire et, lorsqu’il eut presque atteint la verticale, il me bourra de coups. Bras, hanche et joue gauche lacérés par une avalanche de moules et d’huîtres séchées, je voulus tourner le dos à mon tortionnaire, mais les coups de soleil qui somnolaient autour de mes omoplates se réveillèrent au contact dudit, m’électrocutèrent pour ma peine, et me projetèrent dans les espaces vaporeux de l’inconscience, où m’accueillirent, bourdonneurs et ronchons, les affreux totems de la grange.
o0o
Quand je revins à moi je n’en menais pas large. Je commençais à barboter dans un enfer de doutes. Quel était ce monde qui semblait m’aspirer ? Pourquoi toujours ce lac ? Où était passé le tangible, le terre-à-terre bien convaincant ?
Je me remis debout, extrêmement soupçonneux, n’arrivant plus trop à croire à ce qui m’entourait. Ceci dit, quand je me mis à marcher, le paysage défila ; ça ressemblait bien à la plage où je m’étais tenu avant ma chute, mais l’inquiétude me taraudait tout de même : où se trouvait le réel, puisque je venais d’en vivre deux ?
À part ça, on dit des gens qui se réveillent après avoir perdu connaissance, qu’ils reprennent leurs esprits. J’aimerais bien ! Mais les miens ricanaient je ne sais où. Pendant cinq minutes je rôdai sur la dune, l’air égaré, à m’extirper des bouts de coquille tout en lorgnant par dessus mon épaule pour voir si un autre horizon ne voulait pas me rattraper, ou si le monde ne me faisait pas la grimace quand je ne le regardais pas. Un vrai maboul. Bientôt, cependant, apparut, à l’ombre d’un petit hangar, la tache bleue et rassurante de ma fidèle bagnole.
III
Je rentrai assez tard. La maison était intacte, et l’incendie terminé. La forêt puait. J’entendais les voix des pompiers en train d’arroser les dernières souches. Quelques camions grondaient encore dans les fourrés. Le feu avait avancé jusqu’au poulailler, qui fumait et craquetait dans un tas de cendres. Visiblement, ses occupantes avaient été lâchées, car il n’y avait pas de rôtis.
En somme, la volaille était au diable, ou en chemin pour le rejoindre car je vis justement une cocotte gicler d’un buisson en pérorant, collée au train par un corniaud enthousiaste. Et je me rendis compte alors que c’était carnaval dans les jardins du coin ; j’entendais caqueter et aboyer absolument partout.
Trop crevé pour galoper à mon tour derrière les poules, je fis celui qui ne s’aperçoit de rien, et claquai la porte sur une journée considérablement usante. Le repas du soir fut vite expédié ; des moules de la baie avec une bière tiède. Comme les pompiers avaient coupé le courant, le frigo était devenu aussi chaud que le reste de la cuisine, et baignait à cette heure ses petits pieds dans un jus au fumet délicat. Je dégustai les mollusques en regardant ce beau spectacle, mis la vaisselle dans l’évier, jetai une serpillère sur la flaque, en imaginant avec sagesse que le Saint-Esprit s’occuperait du reste, et partis ventiler le premier couloir de la machine, sans m’aventurer plus loin. Après quoi, dodo.
Le lendemain vit un défilé de pompiers et de gendarmes, et des badauds à n’en plus finir. Quelques villageois venus constater les dégâts fourrageaient du pied dans les tas de cendre en chuchotant. En fin de matinée, un voisin me rapporta trois poules échappées à la curée ; je les enfermai dans la réserve à bûches, avec un peu de paille, et partis à Rennes chercher un marchand d’oiseaux pour trouver de la nourriture acceptable par ce genre de volatiles, attendu que leur stock était monté au ciel.
En matière de poules, je n’y connaissais rien ; c’est à peine si j’osais récupérer les œufs sous le ventre de ces dames. Bref, elles me dominaient. D’ailleurs, d’une manière générale, la campagne m’inquiète : tant qu’elle est romantique, tout va bien, mais dès qu’il y a des vaches à rencontrer, le gogo que je suis sait, à n’en pouvoir douter, qu’elles me fonceront dessus. La chasse au benêt parisien fait apparemment partie des traditions de la race. Il en va de même avec les chèvres ; ces choses-là ont des cornes, voyez-vous… Mais comment font donc les paysans pour attraper le lait ? Je serais piétiné par toute la troupe hilare si j’avais à le faire.
o0o
Pendant ce temps, tout là-haut dans le ciel, les explosions solaires se succédaient, propulsant dans le voisinage des millions de tonnes de particules furieuses qui faisaient tous les dégâts possibles. La haute atmosphère terrestre s’épaissit encore en s’échauffant sous ce bombardement. Or il advint que Zarya, un vieux bout de vingt tonnes qui avait appartenu à l’ancienne et glorieuse première ISS, avait été désorbité dix jours plus tôt. Depuis, Zarya tombait, à la rencontre de son destin violent et bref : une torche raide, longue de vingt ou trente kilomètres, qui raturerait la nuit et désintégrerait tout atome de métal.
Mais, voyez la malchance ! Dans l’air devenu trop visqueux de la mésosphère, Zarya freina un peu trop tôt, freina ensuite de plus en plus, jusqu’à finir par freiner beaucoup, beaucoup trop fort ; ce que personne n’avait, bien entendu, prévu. Et comment l’eût-on pu ? Au bout d’une heure de mésosphère bien gluante, il devint évident que Zarya plongerait vers la Terre, au lieu de planer par-dessus comme un ange de lumière. On s’inquiéta en particulier de huit tonnes de ferraille, qui semblaient en état de résister à l’abrasion ; celles-là fonceraient vers le sol.
Avec la prolifération des engins dans le ciel, ce genre d’accident était de plus en plus à craindre. Ce soir-là, les infos télévisées n’en finirent plus de nous terrifier avec cette histoire ; dans quelques heures, le monstre s’écraserait quelque part, et plus forcément dans la mer. Tout le monde leva les yeux dans le ciel, guettant la menace et son trait brillant.
Les plaisantins rappelèrent l’inquiétude suscitée par Mir, et les délires millénaristes de certains hallucinés. Mais la chute de Mir avait été contrôlée, tandis que Zarya tombait sans qu’on ne pût rien y faire.
Pour ma part, je découvris avec soulagement que je disposais, au bout de ma télécommande ludienne, d’un bunker bien utile pour échapper au feu céleste. J’y transportai immédiatement vivres et lit de fortune, puis sortis inspecter la nuit, en écoutant la radio donner, de cinq en cinq minutes, la position de l’engin désemparé. Rapidement, il apparut que l’impact aurait lieu le lendemain avant midi, quelque part entre les Açores et l’Oural, le Tchad et la Baltique. Il n’y avait rien à faire, alors les églises se remplirent.
IV
Vers minuit, une chaîne d’infos continue annonça que Zarya s’écraserait vers neuf heures GMT vraisemblablement en Europe de l’ouest. Des spécialistes commentèrent le nombre de kilojoules que dégagerait l’explosion, la taille du cratère et toutes sortes d’autres détails déprimants qui ne firent que me donner l’envie d’aller me coucher. Je rentrai dans la maison, mis le réveil à six heures et dormis mal, d’un sommeil bouleversé, rempli de menhirs gravés. Une étoile noire y bourdonnait au-dessus d’un ciel laiteux ; de l’eau grise clapotait autour des pierres dressées. Quelque chose rôdait dessous.
Vers cinq heures trente, je sortis nauséeux de cette nuit pénible et rabâcheuse, pris un café en écoutant les affreux détails de la radio – Zarya, Indonésie, Israël, ouragans – et m’engouffrai dans le couloir granitique, équipé d’un appareil photo, d’une combinaison tout-temps et d’un masque filtrant NBC récupéré dans une brocante à Berlin. Frontale allumée, je fermai sans regret la porte dans mon dos, et ouvris celle qui était devant moi.
En franchissant le seuil, je compris que j’entrais de plain pied dans les rêves qui m’avaient hanté ces derniers jours.
J’émergeai tout simplement d’une sorte de stèle quadrangulaire. Sa face était lisse comme une pierre tombale. Seule inscription, le pictogramme du cercle croisé me faisait signe au-dessus de la porte, que je laissai ouverte. J’étais dans une espèce d’enceinte composée de huit pierres dressées, certaines gravées de signes compliqués, d’autres vierges de toute écriture, qui toutes baignaient dans l’eau pâle d’une lagune sans fin. Le ciel était blanc, rempli d’une buée qui m’aveuglait, et la chaleur était monstrueuse.
L’afficheur de mon masque hésita quelques instants puis se fixa dans le vert, signe que l’air était plus ou moins respirable. Je l’enlevai avec soulagement, tant je dégoulinais dedans. Je mis des lunettes de soleil et fis deux pas, pas un de plus, vers le centre du monument, lorsqu’un son grondant comme un roulement de tambour résonna sous mes pieds et m’arrêta net.
Je regardai le sol, interdit : j’étais debout sur une membrane translucide qui semblait être en lévitation au-dessus de l’eau. Circulaire, elle touchait à chaque stèle, ce qui permettait de passer de l’une à l’autre en restant au sec. Chaque pas que je fis ensuite, avec la plus extrême prudence, y souleva une note sombre et chaude, accompagnée d’une ondulation de l’eau sous la plate-forme, qui créait un ensemble de vagues concentriques s’éloignant mollement dans la brume. Ceci n’était pas très discret.
Comme justement je me demandais s’il ne conviendrait pas de l’être, j’entendis soudain, venu du large, le bruit de grandes éclaboussures. Quelque chose vivait là-bas, quelque chose de gros, que j’avais peut-être fait réagir. Je revins vers ma porte, le cœur affolé. Un mugissement lancé depuis la brume acheva de me démolir les nerfs, et je me jetai dans le couloir, la main prête à fermer l’accès. Puis il y eut d’autres bruits : une sorte de barrissement, et comme deux bêtes énormes en train de se battre ou de chahuter. Quelques vagues éclatèrent autour des stèles.
Bien plus tard vint le silence, le silence interminable.
J’aurais aimé avoir une arme énorme.
o0o
Du seuil de ma stèle, je contemplai, hébété et suant, le cercle de pierres. À ma gauche, celle que j’ai noté « stèle de 7h30 » sur mon premier plan, à cause de sa position, était gravée de signes en forme de chromosomes. Comme le silence continuait, je décidai malgré ma trouille d’aller y jeter un coup d’œil, en glissant plutôt qu’en marchant, pour ne pas réveiller le tambour.
Ce procédé fut à peu près satisfaisant ; la plate-forme grommela, mais aucune onde ne s’échappa vers la brume et ses monstres possibles. Je pus ainsi étudier les gravures de cette nouvelle pierre. Celle-ci n’était pas du tout comme la mienne, qui faisait jeune à côté. Elle semblait si vieille, elle était si érodée qu’on aurait dit la grand-mère de toutes les pierres ; mais je n’avais encore rien vu, car il y en avait une, noire comme la mort, dont on reparlera plus tard, qui était tout simplement sans âge.
En observant de plus près la stèle de 7h30, je découvris qu’il y avait autre chose que des chromosomes : je repérai le dessin d’une sorte de scorpion, ou de crevette recourbée comme un hameçon, puis des espèces de troncs d’arbres avec deux gros yeux latéraux, et, indiscutablement, la figure d’un être humain en train de danser. Je vis encore un sapin ou une arête de poisson, une étoile de mer, et, de temps à autre, un trait qui aurait pu indiquer la fin d’une phrase… Cette porte, grise et incompréhensible, m’attirait. Sur quoi ouvrait-elle, et comment l’activer ? Je regardais au-dessus, et vis ce signe : trois cercles traversés d’un seul trait vertical.
Je consultai ma montre : huit heures déjà ! Comment le temps faisait-il pour passer si vite ? Ailleurs, dans mon autre monde, Zarya entamait sa dernière plongée, et l’Europe rentrait les épaules. Je me demandai, si le module venait à s’écraser à proximité, s’il pulvériserait ma porte, et, par voie de conséquence, la pierre qui lui correspondait ici. Dans ce cas, je serais bloqué dans cette lagune sans autres issues que les sept autres stèles, à condition encore de pouvoir les ouvrir. Puis je me dis que la mort, qui était certaine sur les lieux de l’impact, ne le serait pas ici. En imaginant le pire, je pouvais bien bénéficier à présent d’un sursis. Mais dans la brume, une chose lourde passa en brassant des vagues.
Je devais impérativement trouver un refuge sûr pour les deux prochaines heures : soit, par exemple, ouvrir la porte des trois cercles, et m’enfoncer dans l’inconnu, soit m’enfermer comme un cloporte dans mon couloir de Bretagne.
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