Cosmicomedia 3

Allan E. Berger · Chapitre 17 sur 20

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Cosmicomedia 3

La dame d'Ayiti

 

 

I

Née à Petit Trou de Nippes, un village côtier de la péninsule méridionale de l’île d’Haïti, elle avait dû, au hasard d’un drame familial, venir habiter chez une tante du côté maternel installée dans les arrières d’Anse à Galets, un port de la côte nord de Gonâve. Elle s’appelait Cécile, ce qui n’est pas très exotique.

Mais pourquoi donc Cécile ? Cécile comme Sainte-Cécile de Rome, qui avait pour amant un ange ? Pas du tout, pas du tout ! Cette fille fut nommée Cécile comme (et en l’honneur de) certaine dame qui, par une historique nuit de colère, avait tournoyé longtemps au milieu des éclairs et des branches fracassées, avant de plonger le couteau dans le cochon offert au sacrifice. Tout ce que Lafrik Guinen comptait d’important avait assisté à cette cérémonie, qui fut perçue rétrospectivement comme le point de départ du combat pour l’indépendance d’Hispaniola, un événement dont la portée symbolique l’apparente à ce que fut la prise de la Bastille pour les Français. Et la figure de cette lointaine Cécile en sorcière échevelée marqua les esprits aussi solidement que fut scellé, cette nuit-là, le pacte de révolte par le sang de la bête, qu’on donnait à boire aux conjurés rassemblés sous l’orage.

La dame de Bois Caïman, qui n’avait pas pour amant un ange, avait été une mambo, laisse-t-on entendre, tandis que la nouvelle Cécile ne fut pendant longtemps rien d’autre qu’une orpheline sans éducation, mais dont le caractère et l’intelligence saillante donnèrent à la fin l’idée à sa tante de l’introduire à un savoir un tantinet plus bizarre encore que le traditionnel vaudou, et bien plus secret. Pas d’esprits à invoquer, ici ; mais celui de la petite fille était à délier peu à peu, en prévision du grand jour où lui serait présentée cette alternative : prendre la place de la tata, ou boire cette tisane pour oublier, entre autres détails, cette petite question.

Un programme de l’UNESCO permit à la fillette de recevoir un enseignement primaire et secondaire conséquent, chose rarissime et, en apparence, miraculeuse, qui, ajoutée à sa pratique des langues, lui aurait ouvert les portes d’une ou deux activités professionnelles, évidemment liées au tourisme – comme toujours dans les pays bien ensoleillés et bien pauvres – si la tante n’avait voulu encore plus pour sa protégée ; aussi celle-ci était-elle aujourd’hui étudiante, et citoyenne des USA.

À vingt-quatre ans, Cécile Brière allait être intronisée. Elle était, bien contre son gré, revenue de Boston six mois auparavant. Boston, une ville où la diaspora Haïtienne avait un fort contingent, constitué en majorité de familles qui avaient fui les régimes de brutes qui s’étaient succédés presque sans interruption depuis François Duvalier, et, pour sa partie la moins représentative, de gens qui, comme la jeune femme, avaient bénéficié des fonds maigrelets d’un vaste clan éparpillé en Amérique du Nord, aux ordres d’une sorcière diabolique fort versée dans l’art de proférer des menaces suivies d’exemples.

Cécile parlait l’américain avec une bonne dose de l’accent extravagant des WASP de la côte Est, ce qui, si l’on considérait le noir sang du royaume de Dahomey qui coulait dans ses veines, faisait de cette demoiselle une curiosité à entendre, surtout lorsqu’elle renseignait un touriste égaré dans le quartier plutôt pimpant où habitait sa tante – certaines maisons avaient une vraie porte en bois qu’on pouvait même fermer – dans les arrières d’Anse à Galets, île de Gonâve.

La première partie de sa formation était achevée. Elle parlait aujourd’hui l’anglais et le français, en sus du créole habituel. Ce qui ferait d’elle, si tout allait bien, la seconde gardienne d’Haïti (on dit aussi Ayiti) à pouvoir converser avec les confrères des autres portes autrement que par gestes et onomatopées.

Enfin, elle était houssi, c’est-à-dire initiée au vaudou, ou vodou, et sa tante entendait bien la voir continuer sur cette voie en devenant, comme elle-même et comme sa lointaine homonyme, une mambo, prêtresse et conseillère. Un statut qui lui accorderait le respect du voisinage, et par conséquent une certaine indépendance. Bref, la paix autant que faire se peut dans un pays qui crève de tout ; et, surtout, l’autorité en son domestique, première des conditions.

 

II

Paris en novembre, pluies interminables.

Lieu commun : le ciel pèse comme un couvercle. Mais qui oserait aujourd’hui parler d’une ville endormie ? C’est tout bonnement impossible : les nuages bas et lourds sont sillonnés d’avions, de drones et d’hélicoptères, le périphérique est une rivière de lumières rouges et blanches qui ne s’éteignent jamais, les sirènes hurlent, les trottoirs sont pleins, les poubelles débordent, les urgences sont complètes, le métro est bondé. Paris gigantesque est une métropole volcanique et désuète, semée de monuments désolés qui émergent au-dessus de la masse grouillante des véhicules. En milieu de journée, j’étais monté respirer de l’air frais au sommet de la tour Eiffel. Tout en bas, la ville grondait sous son édredon gris, comme un chien grogneur sous une couverture.

Au restaurant du premier étage, j’avais retrouvé Primo. Nous avions épluché une compilation envoyée par Hassan. C’étaient des histoires baroques, dans le genre des Mille-et-une nuits, mais sans les effets recherchés, sans l’art du conte ; de simples rapports assez secs, qui se heurtaient au mystère et en faisaient le tour par la base, le regard perdu dans les frondaisons extraordinaires, mais qui jamais ne tentaient d’y grimper pour simplement comprendre ce qui se tenait là.

Primo, d’ailleurs, n’arrivait pas à croire que l’ami Hassan, et Arturo avec lui, eussent pu ajouter foi à cet étalage hétéroclite de légendes entassées par les différents auteurs, épouvantable amas de fragments dont très peu, finalement, étaient originaux : la plupart des textes s’entrecitaient, bâtissant là l’ébauche d’une sorte de Tradition se nourrissant en circuit fermé, commentaires sur des commentaires. Nous y avions lu qu’un très ancien morceau affirmait, mais sans preuve aucune, qu’une certaine pyramide était un piège mortel, dressé au-delà de la porte de cette fameuse pierre noire.

« On s’enlise, mon bon Lucas. Et, en attendant, tout ceci ne nous a rien dit de neuf à propos du mal, et du danger qu’il y aurait à y mener des foules.

— Mais pourquoi, nom d’un chien, s’échiner à semer sur Terre des accès menant à ce trou, s’il est dangereux ? Pour emmerder le monde ? » Mais on n’a pas besoin de ce genre de bêtises pour se détruire tout seul, en masse ou en détail. Il suffit de regarder autour de soi !

Les multitudes de destins comprimés, qui sautillaient tant bien que mal dans les immensités urbaines ; tous ces rêves ou brisés, ou contenus, ou gommés, ou peu à peu grignotés ; ces millions d’êtres entravés comme des chèvres au piquet, qui ne pouvaient échapper à la médiocrité, à la pauvreté hurlante, qu’en s’adonnant corps et âmes à la bienheureuse stupidité que procurent drogues, fanatisme et jeux télévisés ; que pouvait-il y avoir de pire ? Un fourmilion au fond d’un trou ? Quelle vaste blague ! Le fourmilion n’était rien. Il pouvait même représenter un défi séduisant…

Là résidait peut-être le piège, du reste : la dernière frontière, l’aventure ultime, le Sphinx et l’Oracle tout à la fois. Primo imagina des foules se précipitant par la porte, avides de se mesurer à l’inexplicable, d’y trouver un sens, une saveur enfin, une arme peut-être contre la morne plaine d’une vie sans grandeur.

Car la phrase célèbre : in girum imus nocte et consumimur igni, était singulièrement adaptée à l’état d’âme de l’humanité, avec ou sans fourmilion derrière une porte, et ceci quelle que fût l’interprétation qu’on lui donnât. En général, on s’accordait à la traduire ainsi : nous tournoyons dans la nuit et sommes consumés par le feu…

D’aucuns, à cette petite énigme d’un groupe que l’on appelle The Devil’s verses, y voyaient des papillons nocturnes attirés par la lampe ; en formions-nous l’avant-garde ? D’autres, plus dramatiques, imaginaient des marées humaines, qui lentement tournent dans cette malebolge qu’est le monde. Dante n’avait pas pensé aux mégalopoles désenchantées. Enfers de chair et de métal.

Cette fois-ci, ce fut moi qui émergeai en premier de nos rêvasseries stériles. « Bon ça suffit. Si nous posions la question à la gardienne de Gonâve ?

— Tu as reçu les archives que devait t’envoyer Arturo ?

— Pas encore.

— Alors d’accord. Contacte cette dame. As-tu un procédé, qu’il faudrait suivre ?

— Une feuille avec une date, sous une pierre, dans le sas de la personne qu’on invite. Et, bien sûr, le signe de la porte appelante. On met un préavis de quinze jours pour la date. Si la personne ne peut se déplacer au moment suggéré, elle propose une autre date. Comme il est d’usage, paraît-il, d’aller relever son courrier toutes les semaines, aucun message ne reste bien longtemps sans être lu.

— C’est ce que tu fais ? Tu vas toutes les semaines faire un tour au sas ?

— Oui. C’est comme ça que j’ai reçu le disque. Comme je suis gardien, je fais ce qu’on me dit de faire. C’est la coutume, vois-tu.

— Les e-mails, ça a l’air plus simple, non ? Enfin bon, vous êtes bien libres de donner dans le compliqué si ça vous chante.

— Le compliqué en question ne tombe jamais en panne.

— Et où vas-tu fixer ta porte, finalement ?

— Je trouve qu’elle devrait rester itinérante, pas toi ? De toute façon, quoi ? Elle n’est jamais bien loin de moi, alors ?

— Ça ne répond pas à la question. Où vas-tu la mettre ? »

 

III

Quelques semaines plus tard…

« Alors il a fini par la caser, et vous ne devinerez jamais où ?

— Ah ben on ne risque pas, c’est sûr ! Où tu l’as mise, finalement ?

— Elle nous suit dans le fourgon. »

Nous roulions sur l’autoroute du Sud. J’avais revendu ma voiture pour m’acheter d’occasion ce véhicule utilitaire, un quatorze mètres cubes surélevé, trois places officielles à l’origine, six aujourd’hui, 180.000km au compteur et des taches de rouille un peu partout. Au-dessus de 80km/h, le moteur rugissait comme une sorcière enrouée, et biberonnait son huile à une vitesse de pochetron.

Grâce à la présence de la Porte, j’avais à ma disposition les seize mètres cubes du sas comme pièce supplémentaire, qui ne me coûtaient pas un joule de plus à transporter et n’offraient, bien sûr, aucune prise au vent. À la limite, j’aurais pu entasser dedans toute ma collection de cailloux, y rajouter des enclumes et quelques poêles en fonte, ça n’aurait pas ralenti mon engin pour autant.

Un jour, avec Hector dans le rôle du cobaye, j’avais activé la porte du sas et roulé sur le périphérique ; là-dessus, on est tout le temps en train de freiner en catastrophe, d’accélérer pour éviter les queues de poissons, et dix pour cent des automobilistes y déboitent compulsivement ; aucun espoir, donc, d’y avoir une conduite souple et tranquille. Pourtant, Hector, debout à l’intérieur du sas, porte ouverte sur le fourgon, ne sentit jamais rien, tandis qu’au bout de six kilomètres à peine, j’étais déjà en nage. Avec ça, l’air, la lumière et les sons circulaient librement du sas à la cabine, et inversement. Mais pas les accélérations, Dieu sait pourquoi ; pas moi…

« C’est ici qu’il faut sortir.

— On va directement à la ferme ?

— Plus tard. C’est une vieille dame, on ne va pas la faire grimper là-haut. »

J’avais l’intention de nous poser à Milly, dans le nord-ouest de la forêt des Trois-Pignons, massif de Fontainebleau, à dix minutes du Chêne Gaspard. Il ne serait pas trop difficile de se garer près de la halle, surtout un vendredi après-midi. Nous attendions la gardienne de Gonâve qui venait accompagnée : elle avait tracé deux personnages sur ma feuille, sous les deux lettres "OK", avec la date proposée entourée et soulignée ; une des deux silhouettes disait, dans une bulle, 17GMT. Et l’autre : "I speak english and french"… Ça c’est de l’organisation !

Depuis quatre semaines, Primo et moi travaillions chaque week-end au montage d’un petit véhicule chenillé équipé de caméras et d’une télécommande, un peu sur le modèle des sondes qu’on envoie cahoter sur Mercure ; sauf qu’ici, il n’y aurait pas de panneaux solaires, mais un jeu de batteries récupérées sur des lampes d’égoutier. L’assemblage était long, et l’engin avait pris feu une fois, suite à un court-circuit lors d’un essai au carrefour des stèles.

Du coup, nous avions décidé de tenter d’en faire un véhicule amphibie, et même flottant, des fois qu’il tombât dans l’eau. Amphibie, il l’était devenu, mais avec ses soixante kilos, il ne flotterait jamais nulle part que sur de l’eau gelée, en tout cas sous cette forme-ci. Tout cela creusait des trous dans nos budgets, et repoussait la mise en service du héros mécanique au-delà de Noël.

Primo intervenait sur la programmation, et s’occupait en plus de concocter ce petit aérostat que j’avais eu envie d’envoyer se balancer au-dessus de la couche de vapeur qui baignait ordinairement la lagune. C’était moins difficile, mais la teneur en oxygène, plus réduite que sur Terre, nous posait là aussi quelques problèmes financiers : nous devrions acheter au prix fort un jeu de brûleurs tels qu’en utilisent les expéditions d’altitude, et c’était loin d’être une bonne nouvelle.

Arrivés à Milly, nous en discutâmes, assis dans la cabine arrière, que j’avais aménagée le plus sommairement possible : deux banquettes se faisant face, une table pliante et un plafonnier. Avec les sacs à dos de la troupe entassés près de la Porte, il ne restait plus beaucoup d’espace pour gigoter.

Dehors, il pleuvait. Hector rentra tout mouillé, après être allé faire quelques courses chez les commerçants de la place. « Mais qu’est-ce qu’on fout là ? râla-t-il… S’il continue à saucer comme ça…

— De toute façon, il pleut partout, alors…

— C’est la saison des pluies, dis-je. Il y a deux saisons, maintenant, je l’ai souvent remarqué : la saison mouillée, qui va d’août à juillet, et la canicule le reste du temps. À part ça, il paraît que c’est la sécheresse, alors quelque chose m’échappe. Qu’est-ce tu as pris ?

— Salade grenobloise, jambon, saucisson, deux pains et des trucs japonais. Et du poiré, parce que le poiré c’est bon. Il n’y a pas une supérette dans le coin ? C’est pas avec ces trois bricoles qu’on va tenir tout le week-end.

— On verra plus tard.

— Ah, voilà du monde ! »

La porte ludienne venait d’apparaître. Elle s’ouvrit. Une vieille femme toute ratatinée en sortit et nous claironna un « Bonjiouuu touymon ! » plein d’enthousiasme. Elle était suivie… Elle était suivie par une crise cardiaque. Une chose qui n’existe même pas dans les catalogues de mode… "Un être humain" me dit-on dans l’oreillette, mais pas une femme, certainement pas ; ni une fille, tout ça c’est trop faible. Une image de la déesse, qui avait du chien, et aussi du chat, et de la panthère ; un organisme trafiqué, une chimère. Je tombai instantanément amoureux des caractères sexuels secondaires de l’OGM.

Et comment ne pas l’être ? Les autres mâles de l’équipe se levèrent en se bousculant, les yeux arrondis, avec sur la figure une grimace de sourire qui leur donnait un air profondément idiot. Apparemment, la nouvelle venue provoquait, chez eux aussi, un effet démoniaque, et je dus faire de mon côté un effort presque physique pour me dissocier de cette bande de singes en vissant mon regard sur la main que j’avançais pour accueillir la femme la plus âgée, détentrice de la clé d’Haïti.

Karine se mordait les lèvres en nous regardant, bien goguenarde, sans pitié aucune. « Eh bien… puisque personne ne semble être en état de parler, je vais faire les présentations ! » lança-t-elle. « Mais d’abord, Lucas, tu pourrais peut-être déménager ces paquets dans le sas, qu’on puisse bouger à l’aise ? … Hello, Lucas ? Ici la Terre !

— Voilà voilà ! Pardon madame, excusez-moi bonjour… »

Je dus frôler la créature qui se tenait auprès de la porte, souriante ; c’était l’horreur absolue, je sentais que j’allais me désintégrer sous son regard. En plus, elle brillait, j’en clignais des yeux. Je me serais foutu des baffes.

« Oooh mais vous n’êtes pas venues les mains vides ! » rugit Hector, qui avait repris de son contrôle. Et puis, lui était marié ; ça rend les gens plus distanciés. « Attendez qu’on vous débarrasse ; qu’est-ce que c’est ?

— Des oranges ! Et un bon rhum parce que c’est l’hiver par chez vous, il ne faudrait pas attraper froid !!! Alors, c’est vous le nouveau gardien ?

— Non madame, c’est le bagagiste là-bas au fond, moi je suis juste un de ses acolytes. Tenez, venez par ici ! Pousse-toi, toi… »

Tout le monde fut bientôt assis ; le rhum sitôt reçu sitôt débouché et déjà servi dans les gobelets, les sushis ou je ne sais trop quoi sur la table… et moi, digne et raidi, installé pour mon malheur en face de l’impressionnante Cécile, car tel était le nom de l’extraterrestre, Cécile que je zieutais à la sauvette comme un gros affamé dont les hormones explosent, explosent, explosent !

La vieille dame s’appelait Évika ; elle se pencha vers moi : « Tu es bien jeunet pour un gardien… Et alors, raconte-moi, d’où elle vient, ta clé ?

— D’une clairière euh… d’une… un petit instant je vais finir par le dire, d’une carrière souterraine, madame. Elle était prise dans une roche qui a une trentaine de millions d’années, c’est dire si c’est vieux ces engins. Voilà voilà.

— Et la vôtre, comment l’avez-vous trouvée ? demanda Karine.

— C’est la terre qui l’a recrachée, comme une vieille pierre des champs. C’était il y a bien longtemps. Les Français étaient encore les maîtres à cette époque. On ne s’en est pas vanté, et on l’a cachée tout bien comme il faut.

— Et pour la porte ? C’était plus tard, ou bien juste après la trouvaille ?

— Bien plus tard, mon petit ; bien plus tard. Les esclaves n’allaient pas s’amuser à tripoter des boutons devant tout le monde. Une seule fois a suffi pour comprendre qu’on avait intérêt à rester discrets, et à réfléchir. On l’a enterrée, déterrée, enterrée encore, transbahutée d’ici à là, et puis encore ailleurs, jusqu’au jour où elle a fini entre les mains d’un papa loa ; c’est lui qui a opéré. C’était il y a… hé ben pas loin de cent-vingt ans, bientôt.

— Un papa loa ?

— Oui. C’est un autre nom pour le wougan ; eeehh… un prêtre, quoi, à peu près…

— C’est un grade vaudou, précisa Cécile avec un accent pointu.

— Aha… Comme ça, c’était bien secret, avec la clé dans un temple…

— Oui. Et pour l’obtenir, il a semé et récolté… Il a gagné à l’awélé !

— C’est curieux comme cette machine sait se plier aux esprits qu’elle rencontre.

— Hmm hmm. Alors, de quoi vouliez-vous qu’on discute ?

— De la pierre noire, et du mal. Karine, tu as une remarque à faire… »

La gardienne écouta notre camarade, hochant sa vieille tête fripée en fermant les yeux très fort, au point qu’on aurait pu croire qu’elle pleurait. Cécile lui prit la main et la serra. Visiblement, le mal n’était pas le sujet préféré de ces deux-là. Karine finissait, un peu confuse des réactions soulevées par ses paroles :

« Comment peut-on dire que cette chose est tapie, qu’elle est aux aguets, pour ainsi dire embusquée au fond d’un trou, quand elle claironne sa présence à qui veut l’entendre ? Car enfin, elle est tout sauf cachée…

— Mais ma petite chérie, si ce n’est pas un piège, alors qu’est-ce que c’est ?

— Je crois savoir ce qu’a déniché Karine, intervint Primo… Reprenons le processus, s’il vous plaît. Quelles sont les étapes ? D’abord, la découverte d’une plaque ornée de pictogrammes qui réagissent à la pression d’un être vivant : l’ouverture ne peut pas être le fait d’une chose inerte. Seuls les animaux et les plantes peuvent aller plus loin. Ainsi, on évacue l’accidentel géologique… Deuxièmement, la métamorphose de la plaque, le changement de place des pictogrammes, leur disponibilité : qui rappuie alors sur les boutons fait montre d’une intention. On évacue l’accidentel biologique. Les êtres qui ont franchi ces deux étapes se trouvent alors confrontés à une chose muette, qui attendra de leur part une initiative faisant appel à un mélange de curiosité et de créativité : l’écran liquide, qui reste inerte tant qu’on ne construit rien d’artificiel dessus. Un petit singe, en dessinant des traits insensés, ou une branche qui frôle l’écran n’activent pas l’étape suivante. Ici sont rejetés tous les êtres incapables de dessiner, incapables de composition. Seuls continueront ceux qui peuvent manipuler des symboles ; c’est ce que suggère alors la machine en envoyant ses premiers signes… Jusque là, tout le monde est d’accord ? » Concert de oui. Primo sembla soulagé. Il continua :

« Ensuite, quatrième étape : le dialogue, et la construction d’une œuvre, qui font appel aux capacités de transmettre un message complexe à la machine. Voici que les êtres qui ne savent pas communiquer par code sont mis de côté. Mais comme cette étape accueille, par sa nature, tous les êtres capables de réfléchir, la machine doit, pour des raisons qu’on ignore, se protéger des candidats recalés en les tuant. Ce qui veut dire qu’elle nous considère comme dangereux, et qu’elle ne veut pas voir des gens dangereux, ou pas très fins, ou pas bien finis, aller raconter n’importe quoi ni être en mesure d’aller dans certains coins. Elle émet dès ce moment une exigence de confidentialité…

— Ceci est très important, reprit Karine… Maintenant, ne restent plus en lice que des êtres intelligents, auxquels la machine fait découvrir les stèles, leur mode de fonctionnement, et, chose nouvelle, le danger suivant : le mal qui vous attire et vous pollue, le mal qui a englouti Julian et sa petite secte… Je pense que ce mal dont on discute est l’étape suivante : c’est, symboliquement, la cinquième porte.

— Aussi, dis-je, on ne doit pas faire l’économie de cette étape. Le fait que des siècles se passent sans que l’ensemble ne s’éteigne, sans que les stèles disparaissent ni que les commandes s’envolent, ceci nous annonce qu’il n’est pas important de se presser, mais de bien réfléchir ; on nous laisse la possibilité d’anticiper le coup à venir. Nous aurions tort, j’en suis sûr, de ne pas en profiter. Par conséquent, ce que nous vous proposons aujourd’hui, c’est de nous dire tout ce que vous savez, vous les anciens gardiens, de ce mal qui vous obsède et qui vous retient coincés devant cette cinquième porte, sans oser la franchir. Car la sélection n’est pas terminée.

— Oui mon petit… Et crois-tu qu’on soit idiot au point de n’avoir pas pensé à tout ceci depuis longtemps ? Mais si, à la fin de l’étape quatre on perd la vie, que perdra-t-on à la suivante ? Cela ne te retient-il pas, le danger de perdre plus encore ? »

Hector se leva, comme il aime à le faire lorsqu’il convient d’aérer un débat dans lequel on s’enlise, et de remettre la conversation sur des rails productifs. Hector est précieux en ces moments-là. Il se tourna vers la vieille dame : « Combien de clés, pour ouvrir la stèle noire ?

— Il y en a toujours eu quatre. Ça n’a jamais varié.

— Et aujourd’hui, vous êtes quatre gardiens. Les temps sont mûrs.

— Je n’aime pas du tout cette idée, répondit-elle.

— Et pourtant, madame, elle est séduisante… Lucas, avant même de chercher à savoir en quoi consiste exactement cette cinquième épreuve dont vous sentez la menace, demandez-vous plutôt si vous avez les moyens, maintenant enfin, de deviner quelles sont les intentions de la machine…

— Jusqu’à présent, dit Karine, on pouvait croire que nous était offert là un moyen élégant et rapide d’aller d’un endroit à l’autre. On pouvait croire qu’on nous offrait une nouvelle technologie ; un petit cadeau qui, malheureusement, aurait été parasité par une saleté. Mais réfléchissez : des êtres capables de franchir les quatre étapes précédentes n’ont aucun besoin de ce genre d’aide ! Encore quelques décennies ou quelques siècles, et cette technologie, nous l’aurions trouvée tout seuls, c’est évident. Alors pourquoi avancer ainsi le temps de la découverte ? Je ne vois qu’une seule réponse…

— La téléportation n’est pas le sujet principal, répondit Évika. Oui oui oui… Ces portes, finalement, elles permettent à divers individus d’une même espèce de se rencontrer comme ils le veulent, et c’est là tout leur objet…

— En fait, reprit Hector, tout le processus amène à la création d’une société secrète dont le but, je crois, est de protéger la pierre noire, la pierre aux encoches.

— Alors, dit Évika, la machine et ses inventeurs font bien de mettre au cœur du système un danger devant lequel on dit, dans les chroniques, que ceux qui ont échoué à le vaincre ont causé des catastrophes… Mais sommes-nous prêts ?

— La machine, dis-je, et ses inventeurs, font encore bien de ne pas attendre que n’importe qui découvre le secret d’aller d’un bout du cosmos à l’autre ; ce mal qui fait le tri est alors un moyen de protéger des vies, quitte à détruire des groupes qui, incapables d’être sages et de le prouver, seraient en mesure de copier la technologie pour, allez savoir, coloniser l’univers en y apportant leurs tares, leur rage de dominer, de vaincre, que sais-je encore…

— Seuls les doux traverseront, c’est l’idée ?

— L’air de rien, reprit Karine, on en apprend de belles sur le monstre derrière cette fameuse porte noire… Or, voyez l’astuce, depuis des siècles, le danger, toujours renouvelé, de voir les stèles découvertes par toute l’espèce, a été constamment évité par les gardiens : preuve, s’il en était besoin, que la cinquième étape est, en fait, derrière nous !… Mais oui, parce que, réfléchissez ! L’espèce humaine ne s’est pas précipitée dans le gouffre du fourmilion, donc il existe des gens intelligents et sages, donc la porte noire est la sixième épreuve, et elle nous attend… Nous ne pouvons, aujourd’hui, refuser de la franchir. Et il y va, disent vos archives, de la survie de notre monde : car plus on attend, plus grand est le danger de voir des imbéciles dangereux et puissants s’emparer des clés. »

Pour finir, je lançai l’ultimatum qui tue : « Nous avons en main toutes les cartes requises. Or, nous comprenons qu’il est dangereux d’attendre. Par conséquent, plus nous attendons, plus nous sommes criminels de ne rien oser. »

Et je me rassis dans un silence bien lourd. La vieille, on l’avait enfarinée en beauté ! Que pourrait-elle trouver à répondre ?

Rien ! Elle ne répondit rien. En tout cas rien d’étrange ni de contrariant ; au lieu de quoi elle sourit et remplit mon verre, observa la bouteille de rhum et sa marée basse, y trouva matière à ricaner. « Hah, moi qui avais peur de votre jeunesse, mais je vois que vous savez penser… Que voilà de fiers parleurs ! Mais à pied d’œuvre, ils donneront quoi, mes beaux cavaliers ?

— Est-ce vraiment important de s’en soucier ? » répliqua Hector…

Il y eut un petit silence étonné. « Tu peux nous expliquer ? demandai-je, parce que là, même moi, je m’interroge… Comment ça, ce n’est pas important ?

— Les textes disent que la porte noire n’a qu’un sens. Qui la franchit ne ressortira pas par là. C’est bon pour nous, ça…

— J’ai du mal à croire à ce que je viens d’entendre, répondit Évika. C’est bien la première fois que je rencontre un pékin tout emballé à l’idée de pénétrer dans un lieu dangereux par une porte qu’il ne pourra pas emprunter au retour. Et si c’était un cul-de-sac, à l’intérieur ? Voici un fossé plein d’essence enflammée, et monsieur se présente au plongeoir, bien décontracté… Il n’y a pas d’échelle, comment tu fais ? Tu sautes en l’air ? Tu ne laisserais donc rien derrière toi ?

— Attendez ! Vous avez dit, les uns comme les autres, que vous ne vouliez pas donner ce réseau à l’humanité de peur de la voir s’embourber dans des dangers inconnus mais graves. Et vous avez convenu, en même temps, qu’il ne servait à rien de détruire ces clés, car vous ne savez pas s’il n’y en a pas d’autres quelque part, en réserve… Or, vous avez là le moyen infaillible, si les textes disent vrai, de sceller les portes derrière vous, en franchissant la stèle noire avec vos clés, qui ne risqueront plus de repartir en arrière puisqu’elles seront en votre possession… Et puis enfin, je n’ai pas rêvé, n’est-ce pas Primo ? Tu as bien dit que la porte, selon je ne sais plus quelle archive, est une porte non seulement à sens unique, mais à usage unique… Vous confirmez, madame ?

— Ah oui, on pense qu’elle ne fonctionne qu’une seule fois.

— On pense, ou on sait ?

— Des rêves l’indiquent. Il faudrait étudier un peu les textes qu’on vous fournit, tout de même ! On croit que la porte est à usage unique. Livre V, titre lxii.

— Alors avec quoi des suivants pourraient-ils bien pénétrer ? Combien de siècles pour exhumer quatre autres clés, à supposer qu’elles existent ? Et pour aller où, pour entrer dans quoi, puisque le passage, d’après vos explications, serait clos ? Tout repose sur le crédit qu’on apporte à ces fameux rêves, à ces expériences bizarres que font les gardiens, à toutes ces révélations. Si on décide d’y croire, alors la voie est simple : vous devez aller de l’avant… Enfouissez-vous, avec les clés, dans ce qui est derrière la porte. Et si vous n’y croyez pas, alors qu’est-ce qui vous empêche de sauter le pas ? Ou alors, détruisez-les, bon sang, et qu’on n’en parle plus ! Pourquoi ne voulez-vous pas essayer de les détruire ?

— Parce que cela signerait la dissolution de la société des gardiens, répondit la vieille dame. Ces textes qui nous rassemblent ne seraient plus que du vent, des racontars sans preuves. Et si d’autres commandes apparaissaient dans l’avenir ? Tout le bagage, toute l’expérience accumulée auraient disparu, et les nouveaux possesseurs seraient tellement innocents, tellement ignorants…

— Tandis que le monde environnant aura continué à être de plus en plus dangereux et puissant, terminai-je. Voilà le problème. Et la solution évidente, c’est : on ne peut échapper à ce voyage… Mais je te remercie, Hector, de me pousser à disparaître dans un trou sans retour. Je me sens, comment dire, rasséréné… Quelle belle aventure ! Je n’avais pas vu les choses sous cet angle…

— C’est logique, pourtant !

— Et en plus c’est logique…

— Allons, reprit Hector, tout vous pousse à franchir cette porte ! Après, qu’on le fasse ou pas, c’est une question de courage… Aujourd’hui, et si les textes sont véridiques, utiliser ces clés est un devoir. Mais, en définitive, nous avons toujours la possibilité, bien sûr, d’obéir ou pas ; simplement, nous discernons maintenant que franchir le seuil ou ne pas le franchir est un choix qui s’inscrit non pas dans le champ du raisonnable, mais dans celui de la morale.

— Pour autant que les textes soient vrais…

— Bien sûr. Mais s’ils ne le sont pas, alors il n’y a plus de problème, quoi ? »

 

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La seule chose qui s’opposait au passage, c’était la peur ; la peur de l’inconnu. Depuis des siècles, la peur d’y aller voir. C’est-à-dire : Elpis.

Sauf que, maintenant qu’il y avait quatre clés de disponibles, tout le monde se retrouvait au pied du mur : ce qui, jusqu’alors, n’avait été que suppositions, imaginations d’esprits tournant en boucle devant la menace, devenait d’un seul coup une question terrible, et, aussi, un mot de passe.

Derrière nous, le chaos des affaires humaines, avec la technologie toujours plus puissante, l’éthique et l’esprit toujours plus bafoués, et l’individu si misérable, devenu tellement plus discernable dans les bases de données que dans la réalité du monde ! Tout près de nous, sur nos talons, les puissants et leur soif inextinguible de pouvoir et de contrôle absolu ; ils ne mettraient pas une seconde à se décider s’ils venaient à avoir vent de l’existence du réseau, qu’un monstre y fût enfermé ou pas. Nous nous réveillerions une nuit avec des armes pointées sur nous, on nous passerait des menottes et des cagoules, nos droits seraient jetés à la poubelle et puis ce serait la fin.

Ou alors il n’aurait pas fallu ouvrir les portes, il n’aurait pas fallu découvrir les plaques… Nous n’avions tout simplement plus le libre choix du prochain mouvement. Hector avait mis le doigt dessus : c’était une question de morale. Un devoir accepté ou refusé, rien d’autre. À l’entrée dans le labyrinthe, le rat rétif est piqué au derrière pour franchir la porte qui mène à l’expérience. L’y attendent des pièges et des récompenses. Une espèce entière, en la personne de quelques individus piochés au hasard puis triés, était ainsi poussée dans ce qui pouvait être une chambre d’expérimentation…

Je mis tout ceci par écrit pour tenter de convaincre mes confrères récalcitrants, qui rechignaient et tournillaient devant le portail sans comprendre qu’ils n’avaient pas d’autre choix que d’accepter le défi, ou d’attendre le Déluge – ou d’espérer qu’il vienne après eux.

 

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Primo : « Je ne vois toujours pas le rapport avec les démons encapsulés dont parlait Hassan ? » C’est un fait, mais qu’en dire qui ne soit hasardé ? À l’époque, personne ne pouvait honnêtement faire le lien, et les protagonistes de cette aventure n’ont jamais, ni dans ce monde-ci ni dans l’autre, rencontré de démons dans une petite boîte. Mais ils ont vu d’autres prodiges : ils ont découvert, par exemple, d’autres eux-mêmes dans les couloirs et les salles de ce qui, finalement, n’était pas une pyramide, mais une chambre noire, où nous fumes révélés, avant d’être, encore une fois, triés.

L’on pourrait articuler que le génie furieux, dans l’histoire d’Aladin, c’est, d’abord, une représentation de ce qui est enfermé au fond de soi, tandis que la lampe à huile représente l’enveloppe… Or, voyez la merveille : car le génie, une fois domestiqué, s’est avéré capable de grands exploits.

Ainsi, pirouette, nous voici atterrissant devant une autre métaphore, celle des silènes d’Alcibiade, qui nous affirme qu’on peut, certes, être moche au premier abord, mais un vrai petit ange au fond de soi. Ensuite, Érasme, toujours consolant, annonce que si l’on retourne cette parole comme on le ferait d’un poulpe, l’intérieur à l’extérieur, de beaux Alcibiades se révèlent être d’infects vauriens, ce que l’Histoire confirme. Et l’on retombe encore un coup sur la lampe à huile, qui brille d’une belle âme claire lorsqu’on l’allume mais qui est pourrie du dedans par quelque chose de bien noir et de bien crasseux.

Il y a encore deux autres mouvements possibles à partir de cette position, ou un seul si l’on est pressé, qui montrent en passant et l’air de rien que si Dieu est responsable de tout ceci et que rien ne se fait sans sa volonté, alors, pour être une lampe merveilleuse, il faut d’abord en libérer le génie – voilà qui sent le truisme à plein groin.

Nous nous arrêterons là, sur cette sublimation de la sauvagerie, qui, de bêtement barbare, offre sa puissance à l’idéal.

 

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Nous voici loin des monstrueux démons que nous brandissaient Hassan et Arturo. Une dernière chose cependant : le génie ne fait de merveilles que si l’on traverse l’interdit et qu’on en reste, toutefois, le maître. Voici une morale pas très décente, bien sûr, mais fort efficace. En tout cas, une chose est claire : il faut aller de l’avant. Une histoire très ancienne nous l’atteste.

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