Cosmicomedia 3

Allan E. Berger · Chapitre 16 sur 20 · partie 1/2

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Cosmicomedia 3

Passages

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.

 

I

Si j’extrapolais à partir de mes expériences, une commande ouvrait et fermait toutes les portes disponibles. J’avais ouvert et fermé ma porte en Bretagne, et j’avais aussi ouvert et fermé la porte de Rapa Nui. Autre chose : l’apparition d’un accès était liée à la localisation de la commande ; toujours à quelques pas.

Cette dernière n’était pas fixée une fois pour toutes, sinon, j’aurais dû, pour repartir de l’île, retourner dans le cratère. Par conséquent, toute commande devait pouvoir ouvrir, fermer et déménager n’importe laquelle des entrées du réseau. Sauf peut-être la pierre noire qui, en apparence, demandait d’autres instruments.

De mon côté, j’avais besoin, pour utiliser mon accès, de trouver un endroit adéquat. Qu’est-ce c’était qu’un endroit adéquat ? Sans doute pas cette ville ; Paris en été me tapait trop sur les nerfs. Je laissai un double de mes clefs à Hector, avec un petit mot d’explications, et filai me mettre à l’abri chez mon frère.

Je retrouvai les arbres et les buissons des haies, frissonnants de volées d’oiseaux, avec un émerveillement comique : rien de plus drôle en effet que le citadin fraîchement débarqué, quand il s’extasie sur un simple arbuste un peu rustique, première plante sauvage qu’il découvre après de longs mois de béton. Les cris de pâmoison qu’il pousse, en respirant un air qu’a filtré un bosquet dans un champ, ne sont pas pour rassurer l’indigène qui les écoute.

On m’affecta à la reconstruction du poulailler. Entre temps, ces dames avaient déménagé dans une cabane à outils, où elles ronchonnaient à loisir dans le souvenir du vieux temps. Je passe sur mes déboires de bricoleur, de cérébral ennemi du marteau ; ce n’est pas très intéressant.

Vint le jour où elles purent enfin retrouver leurs pénates ; comme je n’avais rien changé à l’ancienne configuration, elles s’y retrouvèrent comme d’hier et regarnirent les juchoirs, chacune selon son rang.

C’était un enclos grillagé, serré contre le pignon d’ouest. Là, un cabanon abritait une série de grosses étagères en casiers, qu’on garnissait de paille pour faire litière. De chaque casier sortait un bâton sur lequel se tenait la propriétaire. Deux portes fermaient la bicoque, avec une chatière en guillotine au bas de chacune, qu’on refermait le soir quand les bêtes étaient rentrées. Les seuils, ainsi que les rives sous les clôtures, étaient bétonnés pour contrarier les menées du renard.

De plus, deux chiens de ferme, que mon frère avait auparavant mis en pension dans le voisinage, avaient réintégré la maison pendant ma courte absence, et patrouillaient la nuit dans le domaine. Ils semaient des cadeaux un peu partout dans l’herbe, et je devais faire attention où je posais les pieds. Mais un citadin, rompu comme je l’étais aux trottoirs piégés de la capitale, évoluait dans ces terrains minés avec plus d’aisance que mes hôtes, qui frottaient de temps à autre une botte contre une racine en me regardant par en-dessous tandis que je souriais, intact, en véritable expert.

 

o0o

 

Vint le mois d’août. Mon frelot restait coincé sur Madagascar, que les canaux d’information grand public ne voyaient toujours pas, ou affectaient d’ignorer. De mon côté, une fois le poulailler terminé, je me sentis libre d’aller et venir à ma guise dans le pays, ayant, en quelque sorte, payé mon second séjour. Je recherchais un endroit calme et peu fréquenté, pour réfléchir sur le carrefour des stèles et sur la porte aux encoches en forme de cartes bancaires.

Je n’avais pas oublié une des dernières propositions d’Hector : installer des machines sur la membrane tendue entre les pierres, pour enregistrer les variations d’ensoleillement et de température. Avant de quitter Paris, j’étais passé dans divers magasins d’électronique. Pour quelques dizaines d’euros, je m’étais retrouvé en possession de tout un arsenal à monter : détecteurs de présence couplés à trois appareils photo que j’avais exhumés de vieux tiroirs, deux thermomètres et un luminomètre – assez cher celui-là à cause d’un tube que j’avais dû acheter neuf – plus une sorte de boîte noire qui consignait les données. Un peu de bidouille, des piles, des fils dans tous les coins, j’étais prêt. Ne restait plus qu’à installer cette belle tripaille sur la plate-forme.

Je n’avais pas trop envie de le faire depuis ma chambre, ne voulant pas risquer d’être dérangé et questionné. Aussi, après avoir étudié une carte de la région, je partis, par un frais matin gazouillant, pour une petite promenade dans la forêt de Rennes, qui était relativement proche et me paraissait assez vaste pour offrir toutes sortes de coins tranquilles.

En une demi-heure de voiture, j’avais trouvé le bon parking, dans un secteur sans intérêt notable, où les chemins étaient suffisamment creusés d’ornières desséchées pour décourager toute tentative de s’y promener soit à cheval, soit à vélo. Restaient les piétons, qui, espérais-je, iraient patrouiller dans le cœur noble de la forêt plutôt que dans cette friche mal peignée, dont le petit air abandonné me convenait à merveille. Je fermai la voiture et, sac au dos, plongeai dans les taillis.

Je finis par trouver mon bonheur sous un petit chêne rabougri, dont quelques branches retombaient en cloche près du sol, ménageant là une espèce de hutte naturelle propice aux cabanes et aux dissimulations. Sans attendre, j’ouvris la porte, et, comme les êtres de légende qui peuplent la région, je disparus dans le tronc.

Je sortis côté lagune. Je me demandais bien ce qui pouvait vivre dans cette eau laiteuse où je ne m’imaginais même pas tremper la main. Comme il faisait toujours aussi lourd, aussi chaud, aussi poisseux, vite j’étalai mes fournitures, et disposai les différents lecteurs sur le périmètre de la membrane.

Je mis les détecteurs de présence en triangle, adossés à des stèles, et posai la boîte noire au milieu de la plate-forme, sous une sorte de cabanon fabriqué à partir d’un vieux parapluie, d’un panier à chat et d’une couverture de survie, afin de lui éviter de trop monter en température.

Prenant garde à ne pas m’empêtrer dans les fils qui serpentaient partout, j’entrepris ensuite de mettre mon ouvrage à l’abri de la pluie et d’éventuels coups de vent. Pour ce faire, j’étendis sur les organes des morceaux de toile plastique que je fixai au rebord de la membrane avec des pinces à linge entortillées dans de l’adhésif rouge.

C’était un bricolage absolument atroce, irrespectueux au possible de l’ambiance noble et mystérieuse qui régnait en ces lieux antiques. J’imaginais un prêtre attaché au service d’un dieu des eaux ou de la brume, découvrant à ses pieds mon disgracieux foutoir, avec les outrecuidantes pinces à linge roses, vertes ou jaunes… C’était parfait… Vite, je repartis dans le sas, fermai la porte et m’arrêtai, hésitant, côté forêt : et si quelqu’un était là, juste de l’autre côté de l’écorce ? Que dirait-il en me voyant sortir d’un chêne ?

Cette fois-ci il n’y eut personne. Mais je sentais bien qu’il nous manquait un dispositif d’alerte, pour prévenir un endroit de ce qui se passait dans l’autre. Cependant, comment faire, quand la technologie de ces portes nous échappait absolument ? Venir à deux ? Et pourquoi pas ? Un guetteur peut, dans une certaine mesure, écarter les importuns, ou attirer leur attention ailleurs, mais quand même, cela ne résout pas tout… Venir la nuit, alors ? Comme pour mes visites de souterrains, éviter de s’en approcher en journée ?

C’était tout de même bizarre, cette propension au secret qui me poursuivait dans toutes mes activités récréatives. Pourquoi donc tout ce que j’entreprenais finissait-il obligatoirement par me transformer en clandestin ?

 

II

Début septembre, à la maison du Chêne Gaspard, qui est un ancien pavillon de chasse dans le massif de Fontainebleau, je tins une réunion avec deux personnes pressenties pour participer à l’aventure. Le Chêne Gaspard est une bâtisse extraordinaire, pleine d’escaliers et de recoins, de chambres en clochetons, nichée au milieu d’une platière située dans l’occident de la forêt ; un des rares endroits où l’on n’entend ni autoroutes, ni avions, ni trains. Juste des gens qui festoient, qui chantent et débouchent des bouteilles. Ici, la nuit est pleine et bonne, bien sombre, sans éclairage public.

Au bord de la falaise, la Lune au-dessus des pins dévoile une lande fantomatique semée de roches blafardes au milieu desquelles on aurait bien du mal à déceler l’astronome amateur venu avec sa lunette, accroupi entre deux grès auprès de sa valise ouverte. Les haleines font de petits nuages. Bruyères, calunes, bouleaux et trembles ; la nuit, le monde est argenté.

À l’horizon nord rougeoie la métropole sous son bouclier de fumées, posé comme une gigantesque soucoupe volante. Les avions qui descendent sur Orly dessinent des guirlandes d’étincelles, une toutes les deux minutes de vol sur chaque rail. À l’ouest et au sud s’étale la campagne avec ses premiers vallons boisés, balayés par le vent d’automne. À l’est, dans le dos des promeneurs venus méditer entre les pins, gît la platière endormie ; un chemin blanc serpente sur la lande, contourne une mare et s’enfonce dans les premiers bastions de la vraie forêt, celle, chenue, où fouillent les sangliers.

Mais ce soir, il n’y a pas de Lune, pas de lumière pour éclairer vos pas. Pas d’astronomes à lunettes non plus, car il n’y a rien à voir, toutes les planètes sont sous l’horizon. C’est le noir total. Vous marchez à l’estime, toute votre attention concentrée sur ce que vous disent vos pieds. Gravillons ? Tant mieux, c’est le chemin. Terre dure et silencieuse, pas feutrés ? C’est encore le chemin, mais plus enfoncé dans les bois. Le ciel disparaît, occulté par les feuillages. Et maintenant, que sentez-vous sous les pieds ? Des glands, des brindilles, des touffes d’herbes ? Vite, revenez en arrière, sinon vous pourriez bien plonger dans une mare, ou sombrer dans les broussailles, et vous passeriez alors la nuit dehors à vous époumoner en vain… Ça y est, vous avez retrouvé la voie ? Tant mieux. Mais attention, encore une fois, car c’est ici qu’elle tourne, et va tourner encore. C’est le moment de lever les yeux, car le salut vient d’en haut. Regardez ces quelques lucioles qui scintillent entre les branches ; la piste, en écartant les arbres, laisse passer des étoiles qui vous indiqueront si vous êtes ou non sur une laie bien dégagée, ou dans un étroit sentier qui se perd au diable.

Alors, au milieu d’un virage, dans le grand silence des bois, filtre à travers les troncs une petite lumière, comme un fanal. C’est la maison forestière. Quittez le chemin et suivez ce cap qui vous invite. Les mains sur des mousses, vous enjambez d’anciennes murettes, franchissez des broussailles, et pénétrez dans la clairière. Vous voici couvert de feuilles et de lichens. Un chien vient vous renifler. Vous sentez bon. Des gens conversent doucement au pied de la terrasse ; bonsoir, bonsoir…

Une odeur de feu de bois parfume la nuit fraîche, comme une promesse. Sur le seuil, vous frappez vos chaussures pour en faire tomber le sable gris mêlé d’humus et d’herbes, et vous rentrez. À droite, les cuisines collectives ; elles sont vides à cette heure. Devant vous, les escaliers qui mènent aux chambres ; mais vous n’allez pas monter là-haut tout de suite, la nuit vient juste de commencer.

Tenez, sur la gauche, une porte ouvre sur le réfectoire, qui sert aussi de salon et encore de salle de jeux. Nous sommes assis là, autour d’une table près de la cheminée. Nous avons éteint les lampes. Nous chuchotons, car les planchers sont minces, et des randonneurs dorment au-dessus de nos têtes… Refermez la porte, s’il vous plaît ; venez, prenez un verre, vous qui êtes maintenant dans le secret ; venez écouter. Nous allons parler des stèles… Le vin est sur les pierres à gauche de l’âtre. Quelqu’un tisonne le feu.

 

o0o

 

C’était un samedi, tard dans la nuit. Il faisait un froid de loup. Hector était présent, adossé à la cheminée, pensif derrière sa pipe ; deux autres personnes écoutaient, le regard dansant à la lueur des flammes, l’histoire invraisemblable de la machine ludienne trouvée dans les marnes de Livry-Gargan. Il était bientôt minuit, et personne n’avait sommeil.

Je venais d’exposer nos découvertes.

« Et nous avons, pour finir, obtenu cet objet en forme de souris, qui nous sert de télécommande. Avant de faire un démonstration, avez-vous des questions ?

— Moi, dit une fille qui s’appelait Karine. Tu dis que d’autres stèles ont été activées…

— Quatre avec la nôtre, sur les huit dressées. Ce qui en laisse trois qui sont encore muettes, et bien sûr la pierre noire aux encoches.

— Donc, il y a trois machines qui ont été découvertes avant la tienne… C’est curieux qu’on n’en ait jamais entendu parler. Je ne vois aucune légende qui puisse s’y rapporter…

— Les utilisateurs de ces portes seront restés diablement discrets : ils n’ont pas diffusé la découverte, personne ne la connaît… Ils doivent former un clan, une confrérie. Peut-être qu’on va me contacter…

— Il doit y avoir une raison à cette timidité. Les gens qui possèdent ces commandes s’en réservent l’exclusivité, et le monde n’en profite pas. Pourquoi ?

— Attention, intervint Hector… Quand des gens se mêlent de faire des choses étranges, ils finissent mal. On les brûle, on les lapide, sauf dans le cas où ils s’appliquent à passer pour des dieux. Mais, même avec ce danger qui menace tous ceux qui sont dans la confidence, nous savons bien qu’il y aura toujours un imbécile pour essayer de faire le malin en vendant la mèche.

— Et, repris-je, nous n’avons connaissance d’aucune déclaration de ce type, ni dans l’histoire, ni dans les mythes. N’est-ce pas ?

— Exact, confirma la fille.

— C’est, entre autres raisons, pour tes compétences en mythologie que tu es là ce soir… Alors, pourquoi ce mutisme, selon toi ?

— Il n’est pas naturel. Pour clore la bouche des gens à ce point-là, il faut leur filer une sacrée trouille. Qu’il y ait une menace énorme, une punition absolue. Immédiate ? Automatique, peut-être…

— Oui. Hector et moi, nous envisageons la possibilité qu’il y ait, derrière une de ces portes, une chose très dangereuse ou considérée comme telle.

— Et vous ne savez pas pourquoi ces machines ont été semées sur la planète, à une époque où aucune intelligence n’était encore capable de les exploiter… »

Hector se redressa : « On patauge… Il y a trop de questions qui restent sans réponses. Nous sommes tous d’accord pour explorer les portes, et n’en rien dire à personne ? Bien… Parce que, si nous voulons trouver quelques indices sur ceux qui ont construit la plate-forme dans la lagune, il faudra qu’on y aille… Nous avons concocté un petit programme, avec Lucas, qui comporte entre autres le gonflage d’un aérostat…

— Un instant… Lucas ? Tu dis que tu as installé des instruments de mesure dans cet endroit. Qu’est-ce que ça donne, tu as obtenu des résultats ?

— Pas grand-chose, mais le peu que nous avons n’est pas trop mauvais. Tout d’abord, la luminosité baisse, et la température avec. La dernière moyenne de vingt mesures donne 46°C, contre 55°C lorsque j’ai installé l’appareillage. Ensuite, et là tenez-vous bien, nous ne sommes plus seuls sur le coup… J’ai sur moi trois photographies qui ont été prises lorsque les détecteurs de présence ont réagi à une intrusion. Les voici… » Je lançai les clichés imprimés sur la table.

Tout le monde se pencha ; le silence dura exactement trois secondes, puis les exclamations fusèrent. Quelqu’un ricana : « C’est une blague ou quoi ?

— Non. L’auteur n’a pas voulu être photographié, c’est tout.

— Il y avait quelque chose d’écrit là-dessus ?

— Je ne l’ai pas retrouvé. Il a dû finir dans l’eau un peu plus tard. Un courant d’air, peut-être… Bref, comme le prévoyait Karine, on cherche à nous contacter. C’est plutôt une bonne nouvelle ! Quelqu’un parle espagnol ici ? »

Sur les images, on voyait la stèle de Pâques, porte ouverte. Dans l’ombre du sas se tenait une silhouette, bras tendu, la main dans la lumière ; et dans l’air juste au-dessus de la plate-forme, à vingt centimètres de hauteur, là où les faisceaux de détection s’entrecroisaient, en vol plané, un avion en papier plié. La main était une main d’homme ; celui-ci venait juste de lancer l’avion, et avait suspendu son geste, en attendant de savoir où le petit papier allait atterrir.

« Les images datent du premier septembre… J’ai fait un relevé tout à l’heure avant de venir ici, mais aucune vue n’a été reprise depuis ; personne n’est passé. Ou alors le gars refuse de mettre un pied sur la plate-forme, et attend qu’on aille le voir, je ne sais pas trop. Donc je propose qu’on écrive un mot, et qu’on le mette sous une pierre dans le sas de la porte de Pâques…

— Oui, mais d’abord, on va vous montrer l’endroit » dit Hector.

Tout le monde se mit debout. Je remballai les clichés dans la sacoche, et passai dans le hall chercher des lampes que j’avais mises à charger.

« Remettez deux ou trois bûches, ça tiendra bien jusqu’à notre retour…

— Où comptes-tu nous emmener ?

— À l’aqueduc. C’est à vingt minutes. »

Les arbres du parking frissonnaient dans le vent nocturne, lâchant faînes et glands sur les voitures. Redoutant des chutes de marrons ou de châtaignes, car il nous semblait en avoir vu par terre pendant l’après-midi, nous rentrâmes la tête dans les épaules, pressant le pas pour échapper à la zone dangereuse. Bientôt, nous fûmes à l’abri dans un étroit sentier qui traçait sa rayure dans la forêt, droit au nord-est, et qui menait aux Arcades.

Le couvert était serré ; nous avions l’impression d’être dans un tunnel. Au loin, une lumière venait vers nous. C’étaient des promeneurs qui rentraient d’une virée romantique dans la forêt de minuit. Comme ils approchaient, ils levèrent une troupe de sangliers qui fouillaient quelque part à notre droite. Les animaux s’éparpillèrent dans les lointains en hurlant des imprécations qui résonnèrent longtemps sous les arbres, comme dans une caverne.

Karine, notre experte en mythes, n’était jamais venue en forêt la nuit, et n’imaginait certainement pas qu’elle y rencontrerait des grosses bêtes. Elle en frissonnait d’aise. Elle travaillait dans l’équipe d’un professeur célèbre, où l’on essayait d’exhumer les ancêtres des mythes, d’en trouver les origines communes, fossilisées et démembrées çà et là dans les histoires, l’iconographie et la statuaire. Pour apprendre le métier, Karine se faisait les dents sur les banyans funéraires de l’arc Indo-Mélanésien.

Hector, lui, en avait fini avec les accidentés de Zarya, et se préparait à repartir au Tchad. Toujours une fesse en l’air, les valises jamais complètement rangées au fond des placards, il commençait à rêver d’un poste sédentaire, histoire d’avoir enfin droit à une vie familiale décente.

Trébuchant derrière Karine car il n’avait pas de lumière, suivait le maigre Primo, programmeur et bidouilleur de robots, qui travaillait le moins possible, ou alors pour très cher. Il était un compagnon compétent et sûr, bien que totalement dépourvu de tact : quand il avait découvert les photos de mon installation sur la lagune, il avait henni de joie à l’idée d’avoir rencontré un béotien de mon envergure, puis m’avait posé la main sur l’épaule en me disant que malgré tout, j’étais un frère, et qu’un dieu veillait sur mon innocence.

Voici, alignés sur le sentier filant à travers les bois obscurs, Hector et les deux nouveaux venus, moi fermant la marche. Nous nous fréquentions tous déjà plus ou moins, mais ne formions pas encore une équipe véritablement soudée. Étant le seul que tout le monde connaissait bien, j’étais ce soir le pivot de cette tribu.

 

o0o

 

Nous arrivâmes au rebord du plateau. On prit à droite en longeant le ravin, jusqu’aux Cent-Marches qui nous menèrent à l’aqueduc. Celui-ci était un canal recouvert qui amenait l’eau de deux rivières, le Loing et la Vanne, à travers la forêt, la campagne puis la banlieue sud, jusqu’aux réservoirs de Montsouris, qui sont une grosse taupinière accroupie dans le quatorzième arrondissement. Sous nos pieds, le canal sortait de terre et franchissait un vallon sur quelques arches au tablier semé d’aiguilles de pins. Un endroit parfumé et frais, silencieux, à l’abri du vent. Les Arcades. Sans attendre, je sortis la commande. On fit cercle autour de moi. Je m’adossai à un regard d’inspection, et cliquai le bouton d’appel.

 

III

Nous transpirions sur la membrane translucide que les deux nouveaux piétinaient, maladroits dans la chaleur. Passer de la nuit fraîche à ce sauna sans ombre avait été un choc. Ils avaient pris l’air farouche et obstiné d’un boxeur sur sa chaise entre deux rounds, et dégoulinaient tout autant. Hector prit un tube à essai et le plongea dans l’eau pour le remplir. Je connaissais, du côté du Panthéon, un ami chimiste – aux loisirs eux aussi fort clandestins – auquel confier cet échantillon. Avec des horaires et un poste qui lui accordaient une grande autonomie, il saurait demeurer discret.

« Il y a quelque chose qui bouge, là-bas, chuchota Hector. Parlez moins fort, s’il vous plaît.

— Je vous invite sur l’île de Pâques, dis-je. C’est par ici, on se dépêche… »

Je me mis de côté pour laisser passer la troupe, puis refermai l’opercule derrière nous. Dans le noir, Primo alluma une lampe, et s’éclaira le menton par en-dessous pour faire le vampire. Il nous regarda en tournant sur lui-même, comme la statue du Commandeur. « Donc… » proféra-t-il bien lugubre, « nous sommes actuellement dans une capsule qui file à une vitesse indéterminable au cœur du non-monde… De l’autre côté de ces parois, parler de durée ou de longueur n’a plus aucun sens. Les choses n’y ont pas de dimensions, et n’existent même pas. Peut-être sommes-nous dans le rêve de Dieu. Je me demande ce qu’en penserait mon arrière grand-père qui était un kabbaliste passionné. Les arcanes de l’univers ? Cet endroit le rendrait frénétique.

— On dirait assez un ascenseur, tes arcanes.

— Comment fait-on si elles tombent en panne ?

— Je n’ai pas vu de scaphandre…

— Est-ce que vous pourriez être sérieux un instant ? râla Hector… J’ouvre la sortie… Mais on ne met pas les pieds dehors comme ça, attention ! C’est l’après-midi, ici, et c’est bientôt l’été, donc les jours sont longs et agréables. Il y aura peut-être du monde, alors silence ! On observe, et on se tait… »

Le voile gris de la porte disparut. Un flash nous aveugla, puis une petite lumière clignota sur un boîtier rouge framboise. Devant nous, dressé dans une prairie spongieuse, un trépied nous lorgnait. Quelqu’un nous avait pris en photo, et pire : il avait remis la porte à son emplacement d’origine, au beau milieu du fond mouillé du cratère du – je m’étais renseigné entre-temps – Rano Raraku.

Un vent fou ridait l’eau et couchait les herbes, faisant trembler le trépied disposé sous notre nez ; pour lui éviter de basculer, le photographe avait lesté celui-ci d’un bout de lave. Un sac à dos était pendu à une poignée, avec un tas de fils qui en sortaient et rejoignaient d’un côté l’appareil photo, qu’entourait un plastique vert de gris destiné sans doute à le protéger de la pluie, et de l’autre un boîtier radio, tout aussi emmitouflé. A priori, un téléphone sonnait en ce moment quelque part dans une maison de l’île. Devions-nous attendre, ou au contraire nous tirer d’ici tant qu’aucun flic n’était en vue ?

Les avis furent partagés. Primo suggéra de refermer la porte, puis, en la rouvrant, d’en jaillir dans des postures diverses pour faire une belle photo de groupe. Hector, sur qui l’humeur badine de mes invités commençait à déteindre, rajouta qu’il avait dans son sac un tissu tricolore, qu’il pourrait brandir comme un supporter. Ces deux idées n’étaient pas si farfelues, qui nous poussaient, finalement, à nous présenter sur un jour un peu meilleur ; car jusqu’à présent, nous ne pouvions pas nous vanter de maîtriser notre image de marque : on nous avait lancé un avion en papier, et nous venions tout juste d’être piégés par ce flash, immortalisés sous la forme traditionnelle du groupe des crétins éberlués.

 

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Ainsi fut-il fait. Puis, après la seconde prise de vue, alors que nous nous étions renfermés dans le sas en ricanant comme des potaches, j’eus l’idée de laisser un petit mot à notre plaisant photographe, en l’invitant, en anglais, à nous rejoindre derrière la pierre nouvellement activée, la première à droite en sortant, dans douze heures ; le petit matin sur Pâques, le déjeuner en France.

J’écrivis ceci au dos d’une des images de l’avion en papier. À la troisième ouverture de la porte, je la brandis au-dessus de ma tête, dans l’espoir que le coup de flash ne blanchirait pas trop la feuille. Puis nous repartîmes pour la lagune, car tout le monde voulait aller voir la grande pierre noire aux encoches.

J’avais amené un parapluie pour m’en servir d’ombrelle, tandis que les nouveaux venus se nouaient des linges autour de la tête en prévision du coup de chaleur. Deux canettes de soda furent descendues, puis l’on sortit à nouveau dans l’étuve. J’avais laissé le message d’invitation à l’intérieur du sas, accompagné d’une représentation du motif à dessiner pour l’ouverture. Nous nous étions tartinés de crème solaire, nous étions trempés, et nous sentions fort. Tout ça à minuit !

 

IV

Plantés au pied de la mystérieuse pierre noire, nous tentions de deviner quel pouvait être la clef à trouver pour parvenir à rentrer dedans. Au bout d’un moment, l’un de nous suggéra qu’il fallait utiliser quatre objets identiques ; cette pensée, toute simple et pourtant si longue à être apparue, montre assez combien nous peinions à faire fonctionner nos cerveaux dans cette étuve. Approfondissant l’idée, Karine déclara que, puisque nous n’avions rien reçu d’autre que cette télécommande, il fallait bien qu’elle fût l’une de ces clefs. L’ouverture de la pierre, dit-elle, devait exiger la présence de quatre télécommandes, c’est-à-dire qu’il fallait quatre porteurs agissant de concert. Primo tendit la main vers moi : « Passe-moi le bidule ». Je le lui donnai, affirmant que je n’y avais jamais rien vu qu’on pût coller contre une de ces encoches, mais que peut-être le secret était caché à l’intérieur. Il hocha la tête, pas convaincu. « Je parie que tu n’as pas bien observé le dessous.

— Il n’y a rien dessous !

— Je vois bien, mais je crois, moi, que tu n’as pas bien observé !

— Ah bon ? À part la retourner, m’écorcher les yeux dessus et même gratter dans l’idée de sentir un petit relief qui m’aurait échappé, je ne vois pas quoi faire que je n’aurais déjà tenté. Tu penses à quoi ?

— Allons dans le sas, je veux essayer quelque chose… »

On se mit à l’abri dans notre couloir. Primo me pria de refermer la porte. Il demanda ensuite d’éteindre les lampes. « Tenez, regardez ! J’avais dans l’esprit ton histoire d’anneau dans la carrière. On ne change pas une équipe qui gagne, n’est-ce pas ? C’est con comme la Lune ! » Il retourna la commande et nous montra sa face inférieure. Y était apparu un rectangle blanchâtre, parfaitement luminescent, tout comme l’anneau de Livry-Gargan, et dont les dimensions semblaient pouvoir s’accorder avec les encoches de la pierre noire.

« Allez, on y retourne ! » Ce fut une cavalcade de gredins enthousiastes qui déboula sur la peau de tambour, la faisant ronfler comme un bidon qu’on roule. « Du calme ! » hurla Hector. « Si on se fait bouffer par une sale bête, on sera bien avancé ? Vous ne pouvez pas réfléchir une seule petite seconde au danger, non ? C’est trop exiger de vos trois misérables neurones, peut-être ? » Il était furieux, nous fourrait quatre doigts sous le nez, et rougeoyait de manière inquiétante. « Ceux qui n’ont pas la commande en main, ils retournent dans le sas, ce qui veut dire tous sauf un ! Et l’autre malin, il va faire son expérience tout seul, et en silence ! » C’était un peu le grand frère de notre bande. Militaire et médecin, il était obligé d’essayer de rester vivant un peu plus souvent que nous autres, les benêts civils. Le troupeau rentra dans la niche.

Primo resta seul, plus très fier. Il s’avança vers la stèle, et colla le ventre de la commande, pointe en haut, contre une encoche. Il la retira ; aucun résultat. Il la remit, pointe en bas, et pressa. Puis il la retira de nouveau. « Ah… Il y a du neuf. Ça a brillé ! On tient le bon bout… Je vais essayer de la coller sur chaque encoche l’une après l’autre, pour voir ce que ça fait… »

Mais la porte ne s’ouvrit pas ; c’eut été trop facile. Quand Primo collait la commande sur une des empreintes, celle-ci s’allumait en blanc comme un néon, c’était parfait. Mais quand il retirait la commande, l’empreinte s’éteignait doucement. Il essaya d’allumer toutes les empreintes en les activant le plus vite possible, mais allumer l’une éteignait l’autre. On n’en sortait pas, il fallait être quatre, avec chacun sa petite machine.

À ce moment-là, Karine, sur le ton de la conversation : « Primo, tu arrêtes tes essais, et tu reviens, lentement, mais sûrement, jusqu’à nous… NON, tu ne regardes pas vers l’eau. Tu me regardes moi… »

Effectivement, ça valait mieux. S’il avait découvert ce qui était en train de le reluquer… « Oh putain oh putain oh putain, il y a quoi dans l’eau est-ce que tu crois que je peux marcher plus vite ? » Il était devenu tout pâle et bredouillait. Je mis la main sur le bouton de fermeture. Encore trois mètres. Un œil était sorti de l’eau, comme un périscope, à dix mètres. « Il y en a encore un là… » chuchota Hector… C’était blafard, comme la lagune dans laquelle cette chose vivait. Deux gros yeux pédonculés, écartés de trois mètres l’un de l’autre. Une petite bête…

Il y eut trois vagues, et la peau de tambour se mit à gronder. C’en fut trop : Primo bondit en couinant et nous propulsa jusqu’au fond du sas. Je refermai la porte d’un coup de poing. Sous la plate-forme, des tentacules avaient émergé, et la cognaient en essayant d’attraper leur proie. L’un d’eux se tortillait ; les quarante derniers centimètres de la face interne étaient recouverts d’un tapis de petits crochets osseux qui semblaient bouger. Dernière vision avant la fermeture : un fouet, qui siffla entre les stèles et s’abattit sur le plateau, dans un triple éclair de flash.

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« Qui a remis les appareils en route ? J’ai vu des flashes, j’ai pas rêvé ?

— Moi, dit Hector. J’ai pensé qu’on voudrait savoir à quoi ça ressemblait…

— Beau réflexe ! Je ne t’ai pas vu faire, répondis-je.

— Au fait, pourquoi utilises-tu du flash, tu crois qu’on manque de lumière ?

— Je travaille avec un temps de pose ultra-court, pour photographier d’éventuels insectes, si ça existe. »

Nous sortîmes dans la nuit. Un tout autre monde, vraiment. Sans ours, sans loup, un vrai petit paradis. Personne ne tenait tout à fait debout, et ce n’était pas par fatigue. Je me laissai tomber dans les aiguilles de pin. Le ciel était tout diamanté d’étoiles… Primo referma la porte, et s’écroula à côté de moi. Le temps d’évacuer l’adrénaline et de retrouver nos esprits, personne ne dit mot.

Mais il y en avait un qui n’avait pas l’air trop secoué ; Hector, qui amorçait sa pipe, l’air peinard, debout sur le canal. « Faudra trouver des armes, très chers amis. Et pas des petites. Si on veut continuer, bien sûr… »

 

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« Si le type de l’île de Pâques se pointe sur la plate-forme tout à l’heure, il risque de tomber sur le calmar… Quelle bourde ! On a bien déconné… »

Là, Primo soulevait un point intéressant. Mais qu’y faire ? Un volontaire pour aller glisser un mot sous la porte ? Ne vous bousculez pas, hein…

« Le truc sera peut-être parti quand l’autre se pointera… S’il se pointe !

— Bien sûr qu’il va se pointer. Qu’est-ce que tu crois ? On l’invite, il viendra !

— Pas certain, pas certain… Le gars est prudent. Il est resté dans l’ombre, l’autre fois ; il ne s’est pas laissé photographier. C’est peut-être qu’il connaît un peu la faune locale, va savoir.

— De toute manière, on n’y peut plus rien. On rentre ? Il fait froid, là…

— Moi, je dis qu’il faudra des armes, reprit Hector.

— Oui, mais on n’en a pas. On est des gentils, nous !

— Eh bien il faudra en trouver. Alors bougez-vous, ou abandonnez. »

Nous repartîmes dans la forêt. Vu l’état de nervosité dans lequel nous étions, il n’est pas sûr que nous aurions bien réagi si nous avions dû rencontrer encore une fois une horde de cochons sauvages. De fait, je crois bien que chacun d’entre nous épiait les fourrés, à l’affût du moindre craquement. Et quand une branche sèche claqua dans le sous-bois, tout le monde fit un bond.

Nous écoutâmes l’animal qui avançait là-bas. Il semblait progresser avec circonspection, un peu comme nous. Les sangliers ne font pas tant de manières. Nous traversâmes la forêt, imaginant un alien bataillant dans les broussailles, sur notre piste.

 

V

Le lendemain, vers midi, dans l’intention d’accueillir notre éventuel invité de la façon la plus discrète possible, j’amenai ma troupe au sud de la ferme du Chêne Gaspard, dans un endroit réputé pour être aussi dénué d’intérêt qu’un vieux bidon. En effet, dans la journée, les Arcades sont un lieu beaucoup trop fréquenté, surtout un dimanche. Le vallon qu’elles franchissent est agréable et parfumé, et l’aqueduc juché sur ses piles offre au randonneur l’opportunité plutôt rare d’évoluer au niveau des feuillages, à cinq ou six mètres de hauteur.

Aussi avais-je décidé d’ouvrir notre porte dans l’un des endroits les moins praticables du massif, une vilaine butte encombrée d’épines, pénible à gravir, sans rien pour attirer le marcheur qui se fie aux cartes habituelles pour faire le tour des curiosités locales. Cette petite platière donnait au midi sur un ensemble de ressauts gréseux, que les gens de la région appelaient la Roche Menestrin. C’est, peut-être, un ancien campement, car les flancs de la colline sont sillonnés de vieux murets mangés par la végétation, et les cavités qui s’ouvrent au pied des falaises ont visiblement été habitées. Tout est à l’abandon depuis des siècles, et seuls d’indécrottables romantiques y trouveraient matière à s’émouvoir. Ou alors, des gens très au fait de l’histoire ancienne, ce qui est fort rare. Et ceux-ci auraient alors tout fait pour nous éviter, afin de ne pas risquer de nous dévoiler les emplacements de leurs discrètes investigations.

Nous étions accroupis à l’entrée d’une des grottes du flanc nord, face à la pente d’où monterait tout visiteur venant soit du chemin, soit de la ferme. Ainsi ne serions-nous pas pris au dépourvu. De plus, la traversée des broussailles était si bruyante qu’elle nous offrirait un préavis de presque dix minutes, nous laissant largement le temps de nous transformer en de paisibles saucissonneurs.

Karine et Primo étudiaient des signes gravés sous l’auvent. Hector somnolait, mal réveillé après notre petite nuit. Pour ma part, j’en avais passé une grande partie à me dépêtrer d’un rêve abominable, vertigineux, dans lequel la profondeur recélait un ennemi ancien et vaste.

J’ouvris la porte ludienne face aux roches, à l’abri entre deux blocs. Le carrefour des stèles était désert. Quelques-uns de mes appareils avaient disparu, mais je ne m’attardais pas à faire l’inventaire. Je revins, refermai le passage et attendis.

 

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Midi vingt-cinq, midi quarante, toujours rien. Hector était parti se promener sur la platière ; tout le monde baillait d’ennui et de lassitude. Peu à peu, les copains filèrent se chauffer au soleil, et je restai seul, à observer quelques fourmis à moitié endormies qui dérapaient dans le sable.

À treize heures quinze, on vint me chercher pour le déjeuner ; les sacs avaient été déballés dans un endroit à peu près dégagé sur le plateau, à trente mètres de l’auvent. Je fis une série de petites flèches en brindilles qui partaient de la porte invisible et conduisaient à notre pique-nique.

Nous en étions au taboulé quand notre invité se présenta. Il n’était pas venu seul. Nous avions devant nous deux hommes qui formaient une paire aussi mal assortie qu’il est possible de l’être. Je les avais déjà vus en action dans un roman, et c’était presque irrésistible de drôlerie, et en même temps, inquiétant, bizarre, de voir apparaître en chair et en os, debout, à portée de la main, un véritable Don Quijote, squelettique, taciturne et moustachu, accompagné d’un rondouillard Sancho Panza tout en amabilités, mais en keffieh. Il était impossible de ne pas songer à ces deux personnages, il était impossible de ne pas sourire, mais il était d’abord temps de réagir, de se lever, et de les accueillir.

Alors, ce furent les présentations ; ou plutôt des tentatives, car, petit écueil, comme nous parlions tous l’anglais avec des accents différents, les premiers instants furent assez coriaces. Babel par grand vent.

C’était, finalement, mon premier symposium international, et je n’étais pas très à l’aise. Or, comme j’étais le responsable de cette réunion, tout le monde, inévitablement, finit par se tourner vers moi. Et l’on attendit poliment que de ma bouche sortissent miel et lumière.

Je commençai par présenter mon équipe, en décrivant les compétences de chacun. Puis, succinctement, je parlai de notre projet : en savoir le plus possible sur les portes, ainsi que sur cette lagune chauffée par trois soleils.

Tandis que Primo servait de l’eau et des fruits secs à la ronde, Don Quijote prit la parole. Il se nommait Arturo, et c’était l’homme de Pâques. Il avait tout à fait l’allure de l’hidalgo imaginé par Cervantès : maigre et digne, broussaille noire, rides à foison, avec là-dessus un maintien de sénateur tourmenté d’une lombalgie sévère. Cependant, il lui manquait d’être aussi timbré que le modèle.

Arturo était le dépositaire d’une commande que l’on se transmettait depuis des siècles, et qui n’avait jamais quitté l’île. Pour trouver un successeur, c’était, pour le gardien, toute une histoire qui visait, à travers une longue période d’observation et des approches discrètes, à isoler deux ou trois personnes susceptibles de savoir conserver le secret. Peu à peu, l’une d’entre elles devenait la confidente, tandis que les autres faisaient de bonnes amitiés, utiles, à l’occasion, pour servir à leur insu de fausses pistes. Celles-ci ne savaient jamais rien, et seule la personne choisie était une dernière fois sondée avant d’être mise au parfum : alors on lui montrait la lagune, les stèles, la roche noire.

À ce propos, une question trépignait sur le bout de ma langue, mais Arturo ne voulait pas se taire : « Et tant que j’y pense… » disait-il, « je vous ramène les quelques affaires que j’ai pu sauver de votre chantier… » la boîte noire et les appareils photos. Je vérifiai immédiatement que rien n’avait souffert et que les cartes mémoires étaient en place, avec peut-être, à l’intérieur, de belles images du gros machin tentaculeux. « Quand j’ai ouvert le passage après avoir déchiffré votre papier, la bête était toujours là ; j’ai dû patienter… »

Il se tourna vers son compagnon, et le présenta sous le nom de Hassan Gharaybeh, ou Gharabyeh je n’ai jamais bien compris, de Jordanie. Cet homme était, comme le Sancho de l’histoire, tout petit, rond, jovial, souriant, le type même du parfait convive. Son regard pétillait de malice, et aussi d’indulgence. Voici ce que cet homme agréable nous raconta :

« Je vis dans la région de Petra, sur l’ancienne route des épices, un endroit célèbre pour ses tombeaux. Je suis, comme Arturo, le dépositaire d’une clé. Avant moi, c’est une centaine de gardiens qui ont laissé leurs noms dans notre registre. D’autres les ont précédés, mais leurs traces ont disparu, ce qui fait que personne ne sait plus à quand remonte la découverte de la machine, ni où elle a été trouvée… Elle a longtemps été cachée dans les souterrains de notre vallée, et n’a été déménagée que deux fois, vers l’an 400 de votre ère : tout d’abord lorsque les habitants résistèrent aux évêques qui voulaient détruire les temples, et ensuite, quelques années plus tard, lorsque fut promulgué l’édit de Théodose II. Il fut, d’ailleurs, très mal appliqué dans notre secteur, malgré les manigances d’un moine qui avait eu vent de l’existence d’un trésor extraordinaire caché au fond d’une grotte, et qui, sous couvert de nettoyage religieux, cherchait à s’en emparer. Ce trésor pouvant être notre clé, on resta prudent…

— Qu’ordonnait l’édit ? demanda Primo.

— De détruire les cultes polythéistes, d’abattre les temples. Rien que de très ordinaire, me direz-vous, mais c’était, à l’époque, le premier coup sérieux porté à la liberté de croyance, qui ne s’en est jamais tout à fait remise. L’édit prétendait officialiser un mouvement présenté comme populaire, mais qui, bien entendu, était attisé d’abord par les Églises. Toujours est-il que l’Empire ne récupéra pas l’objet.

— D’accord. Et vous, Arturo, quelles ont été les aventures de vos gardiens ?

— Nous n’en savons plus rien, puisque notre culture a été un petit peu piétinée par vous autres, les hommes de l’est, n’est-ce pas. Comme notre langage a disparu, nos tablettes sont devenues presque illisibles ; et puis de toute manière nous ne les possédons plus, puisqu’elles sont dans vos musées. Mes prédécesseurs ont dû tout réapprendre par eux-mêmes, et réinventer, ou supposer, ce qu’ils ne pouvaient plus savoir. Mais le résultat, c’est que les gardiens, sur Pâques, comprennent aujourd’hui une bonne partie des anciens signes. Ceci dit, notre connaissance des portes reste sommaire. Mais ce que nous comprenons a considérablement augmenté ces deux derniers siècles, lorsque les différents gardiens en service sur notre planète ont commencé à se rendre visite… Il faut que vous sachiez, à ce propos, qu’il est inconvenant de déplacer les portes. Le lieu est choisi avec soin.

— On a fini par le comprendre, répondis-je. Bien entendu, cela ne se reproduira plus… et vous, monsieur de… Jordanie, comment fut découverte votre porte ?

— Mystère mystère… Bien entendu, il est permis de supposer que, personne ne sachant à l’époque ce qu’était un produit industriel, tout le monde pensait à un objet laissé par les dieux… Mais voilà ce qui est raconté : le découvreur de l’objet ne put converser avec la machine ; il échoua. C’est un autre qui reçut la clé après avoir écrit, en coopération avec l’engin, un poème… »

Arturo déclara que, pour leur part, les Pascuans avaient récupéré leur clé après avoir positionné des étoiles sur une carte. Je me sentis misérable.

« Et vous, que vous fut-il proposé ? me demanda-t-on

— Eh bien… la machine m’a fait passer un test d’intelligence… » Rigolade générale… Les gens sont méchants, parfois. « Question de savoir si j’étais capable de penser, sans doute. »

J’étais vert… Les autres avaient conçu des œuvres compliquées, et moi, j’avais juste répondu à quelques petits problèmes de logique, en cochant des cases dans un questionnaire à choix multiples.

Ceci dit, si la machine se pliait à ce point à notre manière d’utiliser un cerveau, eh bien, chapeau bas à ses concepteurs, encore une fois, et tant pis pour mon orgueil. Arturo voulut me consoler : « Ce n’est pas grave ! Le grand point, c’est d’avoir réussi, je vous assure. D’aucuns ont échoué à l’examen.

— C’est vrai, dit Hassan. Soyez heureux d’avoir trouvé les bonnes réponses. Ceux qui n’ont pas eu votre habileté en sont morts, dit-on…

— Comment ça ?

— Foudroyés… On a un exemple, dans les archives… »

Il y eut un petit silence. Arturo se sentit obligé de préciser :

« Parce qu’il semble qu’il y ait une protection, voyez-vous. Si l’on n’a pas le cerveau bien délié, on disparaît dans un éclair, zap ! Aucun imbécile n’ira témoigner de l’existence de cette chose, puisque, s’il s’en approche et qu’il s’y frotte, il meurt… Ne restent que les êtres trouvés dignes. Mais ne nous demandez pas pourquoi !

— Les rouleaux de Petra disent ceci, reprit Hassan. Le découvreur a trouvé comment déployer l’écran liquide, mais il n’a pas su aller plus loin. Il a échoué, et a été foudroyé. Un suivant a relevé le défi, et lui a réussi.

— Mais les imbéciles, rétorquai-je, posent tout de même un petit problème… Qu’un type intelligent dialogue avec la machine n’interdit pas à vingt crétins de regarder le prodige, et de faire des commentaires, avec toutes les conséquences bien fâcheuses que l’on est en droit de redouter lorsque ce genre d’individus se met à causer. Il y a là, je trouve, au moins une difficulté…

— C’est exact, répondit Hassan. Mais toutes les découvertes ont été placées sous le signe du secret, de l’intime, du cercle restreint. Nous pensons que ceci vient du fait que jusqu’à présent, les humains étaient, dans leur immense majorité, des esclaves, des gens sans poids, sans existence, sans dignité reconnue. Du bétail, des têtes. Et ce sont eux, les humains de base, les sans-valeur, ce sont eux qui ont découvert les machines, puisqu’ils sont l’immense majorité, et qu’on n’a jamais vu un seigneur piocher dans une mine ou creuser au fond d’une tranchée.

— Eh oui, reprit Arturo. Automatiquement, ce sont des pauvres qui font la découverte. Ils ne vont pas le crier sur les toits, vous pensez bien ; d’abord pour ne pas être dépossédés, ensuite pour ne pas être taxés de sorcellerie ou de magie illégale, d’apostasie, de complot…

— Attirer le regard d’un puissant, c’est toujours dangereux ; et souvent mortel, surtout quand les jaloux s’en mêlent. »

Hector leva son gobelet d’eau à ma santé. « Tu t’es coltiné les devinettes du Sphinx et tu n’as pas été mangé, réjouis-toi au lieu de faire cette vilaine tête…

— Heureusement que je n’étais pas au courant… On est certain de ça ?

— C’est ce qui est dit. Quelqu’un a manipulé l’engin, et a été tué. Au moins un…

— Bon. Et qu’en est-il des autres portes ? Sait-on où elles mènent ? »

Les deux gardiens se regardèrent un court instant. « Oui, on sait où elles mènent, répondit Arturo. Celles qui ont des figures, du moins…

— Celles qui n’ont pas encore été trouvées sont muettes, et restent closes, évidemment, rajouta Hassan.

— Voilà…

— Et peut-on savoir où elles débouchent ? … Non, je vois bien que non…

— Il faut nous comprendre. Nous ne savons pas qui vous êtes.

— Attendez ! La machine a bien décidé de m’accepter ! » Mais Arturo : « La machine a décidé, oui, mais elle a décidé pour un seul : vous ! Et voilà que vous êtes quatre… Alors excusez-nous, mais rien ne prouve que vous êtes tous bien gentils, bien honnêtes, et surtout : seriez-vous aptes, les uns comme les autres, à garder un secret qu’il est dangereux de dévoiler ?

— Oui, dangereux ! ajouta Hassan. Et nous ne parlons pas des calamars ni des autres petites bêtes qui peuplent la lagune… Car il y a bien plus fort.

— Bien plus fort, oui… De l’autre côté de la pierre noire, on pense que c’est l’enfer antique. Hadès. Juste derrière. En plus sauvage, toutefois.

— Voilà. Donc et d’une : n’entre pas qui veut. Et même de deux : peut-être bien qu’y entre qui ne veut pas ! Car tout se passe comme s’il y avait, derrière, une espèce d’attracteur…

— Pensez à l’entonnoir du fourmilion : la fréquentation un peu trop soutenue de ces lieux déclenche… comment pourrais-je le dire ? Une dépression, qui aspire les esprits… Vous devenez obnubilés, empoisonnés. Je n’irais pas volontiers tourner autour. »

Des terres mortes, et mortelles. Arturo : « Certaines histoires font état de trois peuples qui ont été effacés dans des sortes d’engouffrements qui auraient suivi l’exploration… avortée, ou mal préparée, de cet au-delà de la stèle noire. Comme si tenter de la franchir entraînait des catastrophes. Il est question, dans un écrit, d’une pyramide, de l’autre côté, qui attirerait les foules, un peu comme un vortex. Nous ne savons pas si c’est vrai, mais c’est ce qui semble être écrit.

— Mais vous croyez ça ? voulut savoir Primo

— Et pourquoi non ? J’ai vécu, malheureusement, une expérience qui semble corroborer ce qui est raconté dans ces textes, et suis tenté d’y croire, oui. Du reste, depuis toujours, les gardiens s’avertissent de rester discrets. Je pense que c’est une sage idée.

— En conséquence, poursuivit Hassan, nous croyons que vous êtes un peu trop nombreux… Car ce que nous gardons, outre les clés, les pierres, les portes et nous-mêmes, ce sont, peut-être bien, nos peuples aussi, et tout ce monde… »

Ça c’est du gardien… Le gardien universel, qui garde tout ! La Terre, les autres, moi, vous, les monstres de la lagune, plus Hadès tout entier.

Cependant, un truc clochait. « Si je comprends bien, vous êtes en train de nous dire que des gens ont franchi la porte ? Puisqu’ils ont raconté, ou tenté de faire comprendre ce qu’il y avait après…

— Ah mais oui tiens c’est vrai ça ! dit Hector en se redressant… Et comment ?

— Et comment quoi ? demanda Hassan, l’air innocent.

— Comment ont-ils fait ?

— Oui, nota Primo. Il nous semblait que la porte noire ne s’ouvrait que si… que si… tagada tagada Lucas aide-moi, combien c’est déjà ?

— Quatre…

— Merci… Que si quatre clés étaient réunies…

— Oui, quatre clés, tout à fait ! Hassan confirma vigoureusement.

— Ils sont d’accord… » Primo réfléchit un peu… « Or…

— Trois » articulai-je, pris de pitié. Car il y n’avait que trois stèles de marquées, en plus de la mienne.

« Merci. Or, vous n’avez en tout que trois clés. C’est-à-dire que, jusqu’à notre arrivée, vous n’aviez tout simplement pas la possibilité d’ouvrir cette porte. Alors ma question est : comment a-t-elle pu être ouverte auparavant ? Ou plutôt, pourquoi croyez-vous à des histoires qui racontent ce qui se passe après l’ouverture de la pierre ? Alors que cette pierre, messieurs, est infranchissable sans quatre clés que vous n’avez jamais eues ?

— Puisque vous n’en aviez que trois ? ajoutai-je

— Vous saisissez le paradoxe ? »

Les deux gardiens, qui avaient jusqu’alors arboré de très aimables visages, perdirent l’envie de sourire. Monta sur leurs figures un même masque de panique douce teintée d’embarras, comme s’ils avaient été surpris en train de commettre quelque honteuse chose que la morale réprouve.

« C’est un peu compliqué » hasarda Hassan. Il se tourna vers son compère. L’autre se racla la gorge, bien embêté… Nous n’en perdions pas une miette, vous pensez bien. C’était fort réjouissant ; ces types essayaient visiblement de nous entortiller, et ils étaient sur le point de rater leur coup, en direct et sans filet ; un tel spectacle ne se boude jamais.

« Bon. D’abord on ne croit pas qu’il faille vous montrer à vous tous…

— Voilà : il y a toujours eu un seul gardien, et vous arrivez, toute une équipe.

— Principe de précaution. Ensuite, eh bien, il y a les rêves… »

Ce fut une chorale de mécréants : « Hôôô ?

— Des rêves ?

— Rien que ça !

— Une sorte de révélation ?

— Du coup, soit on vous croit, soit on ne vous croit pas.

— C’est imparable. Voici les rêves, on est cuits.

— Mais laissez-le parler, zut ! râla Karine. Quels rêves, Arturo ?

— Oui, racontez-nous ! » Mais Arturo, qui venait de se prendre notre avalanche, commençait à s’assombrir. Aussi Hassan continua-t-il, pendant que Don Quijote refroidissait : « Vous est-il arrivé de rêver, récemment, que vous êtes au-dessus d’un gouffre ? Et que seule une mince, une fragile membrane vous en sépare ?

Continuer : partie 2 sur 2