Cosmicomedia 3

Allan E. Berger · Chapitre 14 sur 20

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Cosmicomedia 3

Îles

 

I

Que croyez-vous que je fis ? Retournai-je prudemment dans mon couloir, vers ma porte à moi ? Bien sûr que non ! Poussé par la nécessité de me soustraire à la grosse bête qui patrouillait au large, mais en même temps taraudé par l’envie d’en savoir plus, je restai près de cette nouvelle pierre, avec la ferme intention de me réfugier dedans. Vite, je dessinai sur sa porte les trois cercles harponnés, et, stupidement, poussai comme s’il allait y avoir un battant. Bien entendu, la roche s’effaça poliment. Je tombai en avant, courus pour rester debout, et allai me cogner le crâne tout au fond.

Je repris mes esprits dans un couloir identique au précédent, aux pictogrammes près. La vision brouillée par la douleur, je revins près de l’entrée. La main sur le bouton argenté, j’attendis quelques minutes pour voir si la bête qui faisait les vagues allait surgir de la brume ; rien ne se présenta. Je m’avançai alors vers l’ouverture du fond et tentai de l’activer, mais elle ne voulut pas obéir. Allons bon…

Soudain je vis une mouche, qui me frôla l’épaule et se posa devant mon nez. La mouche ! La fameuse mouche de la plage de Cherrueix, que j’avais oubliée dans le tunnel précédent. Elle était là maintenant, pas farouche, occupée à se brosser les pattes. À quoi avait-elle passé tout ce temps ? À dormir ?

Hier, tandis que je circulais à côté d’elle, entassant vivres et couvertures, mademoiselle avait pioncé ? Je n’eus pas envie de la perdre dans ce monde étouffant où elle serait peut-être seule de son espèce, et refermai la porte de la lagune derrière moi. Nous étions maintenant isolés, à l’abri et bien au frais.

Je rallumai ma frontale et remis mon masque, puis actionnai l’ouverture mystérieuse, qui, cette fois-ci, voulut bien fonctionner… Car bien sûr, gros idiot que j’étais, ces tunnels étant des sas, on ne pouvait les franchir qu’une fois fermée la liaison avec le monde que l’on quittait !

Finalement, c’était assez logique. Si deux endroits distants se mettaient à communiquer librement entre eux, on pourrait craindre bien des catastrophes. La mouche en était un exemple : que dire, en effet, d’un trou qui amènerait en Europe des moustiques chargés de je ne sais quel virus tropical ? Sans compter que des différences climatiques prononcées entre les deux endroits pourraient, pourquoi pas, générer un appel d’air assez peu contrôlable. C’était aussi bien ainsi ; on isolait un lieu avant de pénétrer dans l’autre.

 

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La porte s’était ouverte. Je sortis du couloir. Il faisait nuit. La mouche, totalement inconsciente du danger, disparut dans ce nouveau monde… Qu’y faire ? Ah destinée cruelle, tu aveugles les petites bêtes et les mènes au brasier… Ô toi qui te joues des sentiments des grandes personnes, et les laisses impuissantes à prévenir les malheurs que tu entasses sur les têtes innocentes, sois maudite ! Autrement dit : tant pis.

J’éteignis ma lampe. Un bruit de succion, une froideur soudaine à mes pieds me firent sursauter. C’est que j’avais peur des fauves, moi, et je me sentais très mouche, dans cette nuit-là. Mais ce n’étaient que les glouglous d’un sol spongieux dans lequel je pataugeais.

Le ciel était superbe. Des constellations inconnues y scintillaient, parfois occultées par un léger nuage. L’air n’était pas dangereux, aux dires de mon casque, mais il faisait froid, diablement froid. J’activai le réchauffeur de ma combinaison et fis quelques pas mouillés dans l’herbe épaisse. Le pays était vide, sans arbres, juste une cuvette trempée entourée de collines chauves, et moi planté dedans jusqu’aux chevilles. Une lune montait. La boussole m’indiqua qu’elle était au nord de ma position ; j’étais donc dans un hémisphère sud…

Je me retournai pour observer la pierre qui m’avait accouché. Il n’y en avait pas. Se tenait là juste le carré d’ouverture du sas, aussi plat que l’autre, sur la plage à Cherrueix. J’eus un instant de flottement, puis je compris : il n’y avait de stèles que dans la lagune ; ailleurs, c’étaient ces trappes sans épaisseur, qu’on refermait avec la télécommande… Je remballai donc le passage pour l’emporter avec moi, et partis au sud, la lune m’éclairant le chemin.

J’avançai longtemps dans la nuit, sans but, comme bétail en vadrouille. Je me rappelais tout à fait mes propres promesses de ne rien faire de dangereux sans être accompagné ; mais où partent-elles donc, toutes nos bonnes résolutions ? Dans le trou sans fond, apparemment… Étais-je si léger avec ma propre sécurité ?

Demi-tour. J’activai la porte et retournai chercher quelques vivres dans le passage menant en Bretagne. L’opération fut simple et rapide. Je traversai la lourde et poisseuse atmosphère du lac embrumé, pris une gourde et quelques barres de céréales, refermai les portes en vitesse et repartis dans la nuit venteuse, après avoir frémi sous une ombre immense et silencieuse qui m’avait survolé, l’espace d’une seconde, tandis que je glissais sur la membrane.

À onze heures du matin, heure de Bretagne, je parvins au sommet d’une crête. Le ciel s’était bouché, occultant le paysage sous un crachin teigneux. Nulle lumière dans la nuit. Je m’assis à l’abri d’un rocher, face au sud. Devant moi, un maigre maquis dévalait la pente et se jetait dans une mer que j’entendais bruire. Je n’avais pas envie d’allumer quoi que ce soit. Je dépliai une couverture de survie et me mis à l’abri des gouttes. Quelle heure pouvait-il bien être dans ce monde-ci ?

 

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La porte par laquelle j’étais arrivé au carrefour des stèles dormait depuis une éternité dans les marnes de la région parisienne. Or, j’étais parvenu sans difficulté dans cet endroit venteux : la plaque correspondant à cet accès, avec ses trois boutons luminescents, devait donc avoir été découverte et activée par quelqu’un puisque j’avais émergé non dans de la terre ou au fond d’une mer, mais à la surface du sol.

Rétrospectivement, je sentis que j’avais été bien étourdi en ouvrant ce dernier sas ; j’aurais pu me prendre une marée en pleine poire, ou un paquet de boue, ou me cogner le nez à un mur de calcaire, pourquoi pas ? Ce réseau avait été installé il y a si longtemps que je n’arrivais tout simplement pas à prendre la pleine conscience de son existence. J’agissais comme s’il était parfaitement viable ! J’avais eu de la chance cette fois-ci, mais ça ne se reproduirait peut-être pas. Quelle procédure inventer pour tester les mondes avant d’y pénétrer ?

Face à l’énormité de cette découverte, j’agissais finalement avec une belle inconscience. Je n’étais pas plus prudent que cette mouche sur la plage. Qui sait si, dans la nuit, quelque fauve n’était pas en train de remonter ma trace ? « Je ferais mieux de rentrer. Je reviendrai vers 15h, on y verra plus clair ». Et interdiction d’ouvrir d’autres passages pour le moment ! Juré ? Juré !

Je repliai le tout et repartis vers le jardin de mon frère, m’arrêtant longuement dans le sas de Bretagne pour y attendre la fin de cette matinée placée sous la menace de Zarya.

 

II

Les catastrophes annoncées. On en parle longtemps à l’avance, on se monte le bourrichon, on fait des statistiques : estimation des dégâts envisagés, nombre de morts, profondeur du trou dans la caisse. L’irrémédiable va survenir, on s’y prépare au mieux ; et que faire de plus quand, toutes les dispositions ayant été prises, l’heure arrive ? Pour le passage au second millénaire, un bête oubli dans le mode de datation des ordinateurs avait fait craindre le pire ; pendant des mois, on avait corrigé, corrigé, corrigé les programmes.

L’instant venu, rien ne s’était passé, sans qu’on ait pu savoir si ça avait été grâce aux précautions entassées les unes sur les autres, ou malgré elles. Mes grand-parents s’étaient munis d’argent liquide, pour vivre en toute tranquillité pendant une à deux semaines, le temps que les automates fussent réparés s’ils étaient venus à faillir.

 

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Plus dramatiques, les incendies qui ravagent des régions entières. Lors de la grande tempête de 36 au Québec, qui avait allumé tant de feux dans les forêts desséchées, tout un pays avait reflué au sud du Saint-Laurent. Jours de deuil, durant lesquels les nations avaient pris la mesure de leur impuissance face à des événements d’aussi grande ampleur. Aucune flotte aérienne n’aurait pu sauver le pays indien.

À chaque fois, la grande question avait été : « Comment a-t-on pu laisser ceci se produire ? Comment n’a-t-on rien vu venir ? » Question vaine : l’humanité surpuissante déclenche des accidents qui la dépassent toujours plus, et mettent en jeu son existence. Voici des enfants qui ont découvert le livre de Prométhée, et qui s’exaltent à en essayer les recettes. Le coupable n’est pas seulement le manque d’attention, ou l’optimisme à tout crin, ou encore l’aveuglement volontaire de gens qui ne voient que leur intérêt : il y a toujours eu des égoïstes, des inattentifs, des béats hypnotisés par leurs instruments ou leur portefeuille. Le coupable, je pense, c’est aussi l’absence totale d’humilité chez le plus grand nombre, qui fait qu’on abuse de tout. Quand un humain joue avec un nouvel outil, le pire est presque toujours certain. Ceci a valeur de théorème.

 

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Mais ça n’explique rien ! La cause de nos ennuis est à chercher, c’est évident, beaucoup plus en amont.

Une piste : quelques semaines avant la découverte de Livry-Gargan, nous avions appris que l’Océan Indien venait de crever, empoisonné par les effluves des mondes industriels qui le bordaient. Les eaux vides et sales avaient englouti les Seychelles, comme, ailleurs, d’autres îles sur toutes les mers avaient été noyées par le réchauffement.

Dans le nuage jaunâtre qui baignait cette partie du globe, aucune usine n’avait un seul instant cessé de fumer, aucun État n’avait réussi à imposer de quotas à l’aviation, aux déchets, au soufre ; et aucun prédicateur, bien entendu, n’avait dénoncé quoi que ce fût en chaire. Il n’y avait plus de poisson, plus de corail, plus de plancton, les gens s’enfuyaient dans les hautes vallées pour échapper à la ruine et à la destruction, mais le seul résultat de cette grave affaire avait été une guerre, encore une, entre le Bangladesh et la Birmanie, pour le contrôle et l’occupation des massifs montagneux – et déboisables – de l’Arakan. Les guerres interconfessionnelles continuaient de plus belle, tandis que les protocoles climatiques étaient toujours aussi piétinés et conchiés par les plus puissants et les plus arrogants, signature ou pas.

L’Océan Indien était mort dans l’indifférence absolue des neuf dixièmes de l’humanité aux commandes. Car il y avait plus urgent, n’est-ce pas ? Il y a toujours plus urgent… Et pourquoi fait-on semblant de le croire ?

 

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Le pouvoir et la peur de manquer. L’obstination à vouloir être plus fort que ses voisins, cette incapacité absolue à savoir rester calme… C’est-à-dire : la rage de vaincre. Moi d’abord, moi d’abord, moi d’abord et moi d’abord ! Le reste n’existe pas ! Mais pourquoi, bon sang ? Pourquoi ? Il y a toujours un pourquoi.

J’y réfléchissais dans mon couloir, le dos cuit par la chaleur de la lagune dont j’avais laissé la porte ouverte pour ne pas manquer d’air. J’y réfléchissais non point à cause de la chute de Zarya, qui n’était après tout que le résultat d’un malheureux concours de circonstances, mais à cause d’une nouvelle entendue à l’automne dernier : les premiers glaçons de fonte avaient fait leur apparition au large des îles Anglo-Normandes. Ce qui signifiait que tout ce qui était situé au nord du cercle polaire était en train de se liquéfier à une vitesse de démon.

La rage ne pouvait être la cause première et évidente ; la rage de ne pas être à la hauteur de la réputation attendue, la rage de faire ses preuves encore et toujours, sans jamais débander, cette rage bizarre devait avoir un moteur, et je crus, dans mon sas, l’avoir découvert.

Car si l’on remplace le mot « rage » par « peur », on comprend mieux, soudain, pourquoi l’on tourbillonne. La voici, l’armée des démons qui poussent l’espèce humaine vers son enfer, comme un pauvre troupeau conduit par les chiens au corral où attendent le boucher et ses aides : les camions des abattoirs ont abaissé leurs hayons, les piquiers sont en place, on va ouvrir les barrières ; voici le flot des bêtes, qui se précipitent dans le cul-de-sac et s’y battent encore, pour un peu de place, une préséance, une marque de respect, tandis que les chiens tournent ; les lassos s’envolent ; on va trier les pièces. La peur…

Cette chose qui me manquait, et pouvait donner la raison de mon incapacité à me passionner pour le jeu macabre de qui écrasera l’autre. Autant dire que je ne roulais pas sur l’or, à l’époque…

 

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J’ai toujours été quelqu’un de calme. Mes parents m’ont élevé proprement, du mieux qu’ils pouvaient ; c’est-à-dire, non sans erreurs ni petits drames, mais avec honnêteté et respect. Que demander de plus ? Je n’ai pas tété la peur.

Laquelle ? Celle de ne pas être. On est quand on tient son rang, paraît-il ; on est quand on est remarquable. On est quand on est remarqué, distingué des autres par un trait qui nous élève.

Un homme, un vrai, doit faire la preuve, à chaque instant de son existence, qu’il a des couilles et qu’il s’en sert ; il doit marcher avec arrogance, parler haut, s’asseoir les jambes écartées, péter fort et pisser debout le plus loin qu’il pourra.

S’il n’agit pas ainsi, c’est une sous-merde qui trahit sa race. S’il n’exhibe pas ses testicules, le mâle est un raté qui ne mérite que d’être marqué d’un sceau d’infamie, et possédé par de plus mâles que lui. Cette législation est celle des quatre cinquièmes de l’humanité. Elle s’épanouit, bien sûr, dans les prisons, où l’on peut l’admirer franche et sincère, enfin débarrassée de son manteau de tartufferie.

La peur, mes valeureux guerriers, voilà ce qui vous pousse ! La peur de perdre la face… Oui, mais, encore une fois, pourquoi ?

 

III

Vers les deux heures de l’après-midi, je sortis le nez dans le jardin de mon frère et allumai la radio. La frénésie des journalistes, les chiffres des morts qui tourbillonnaient dans leurs paroles me firent comprendre que Zarya était tombée, et je n’avais pas envie de savoir où. L’excitation des commentateurs était trop dégoûtante pour être supportable. J’éteignis ce foutoir, et partis chercher dans la réserve une motocyclette à essence dont mon frère aimait à se servir pour se balader dans les bois, au grand dam des amateurs de silence et d’écologie ; c’était une vieille chose antédiluvienne qu’il chérissait comme d’autres retapent des tacots. Je fis le plein des réservoirs, l’essayai deux minutes puis la poussai, moteur éteint, dans le sas. Je revins jeter un coup d’œil aux poules puis fermai la porte sur ce monde en ébullition.

Au carrefour des stèles, les animaux se battaient à nouveau dans la brume, et je profitai du tumulte pour franchir l’obstacle, les grondement de la plaque-tambour se noyant dans les vagues du combat. La chaleur était stupéfiante.

Un moment, je levai les yeux à la recherche du soleil, et le découvris presque au zénith ; nous étions ici auprès de l’équateur. Cependant, j’étais aussi aveuglé par une lumière provenant d’une autre direction, proche de l’horizon. Je réglai la puissance de mes verres filtrants, et découvris, en balayant le ciel, deux autres sources lumineuses en plus de celle qui flamboyait au-dessus de moi : vers le sud-ouest rôdait une grosse étoile jaune-orangée accompagnée d’une autre plus petite, très blanche. Je compris mieux la chaleur de four qui régnait ici, et aussi cette buée… Alors, d’un seul coup, toute l’étrangeté de ce qui m’arrivait depuis quelque temps me retomba dessus et m’aplatit l’âme.

Un enfant d’une tribu noyée dans la forêt amazonienne découvre une lisière. Étonné, il avance et pénètre dans une scierie déserte et fraîche, hantée par des êtres étincelants aux mâchoires effrayantes. Rien ne bouge. Les dieux ont abandonné leur ouvrage.

Néanmoins, ce n’était pas de terreur religieuse qu’il s’agissait à présent. Simplement, j’étais aussi déconnecté qu’un Papou entrant pour la première fois dans une aérogare. Avais-je le droit d’être ici ? Où étaient les vigiles ?

J’émergeai sur la crête, poussant la moto dans l’herbe. Le jour s’était levé. Je mis la béquille et fis un tour sur moi-même pour saisir la disposition des lieux. Je vis la pente que j’avais montée la nuit dernière. C’était une cuvette au milieu de laquelle s’étalait, rond comme une pastille, le marais spongieux où j’avais pataugé. Un vieux cratère…

Tournant au sud, je vis la mer grise et moutonneuse. J’étais au sommet d’une petite falaise ; à sa base, une lande ondulait jusqu’à la côte proche. Un chemin la traversait d’est en ouest, passant auprès d’un alignement de pierres noires posées en travers d’un petit cap arrondi. Du chemin, un sentier montait au volcan. Sur la pente, d’autres pierres, bossues, émergeaient des herbes, comme de ronds champignons.

J’enfourchai la moto et partis en roulant doucement le long de la lèvre. Bientôt, j’eus rejoint le sentier, et je pris la direction de la mer.

Il y avait, au sol, des traces de sabot et un peu de crottin ; des troupeaux passaient par ici. Le vent m’apportait de temps à autre une odeur de bête, mais rien ne bougeait dans le paysage.

Soudain, il y eut un éclat lumineux dans le ciel plombé ; un point rapide filant vers l’est. Je réglai l’agrandissement des jumelles au maximum, quitte à ne plus voir qu’une trame de pixels, et rajoutai du contraste. Il y avait deux feux volant de conserve, l’un à éclat, l’autre fixe. Je les perdis, redescendis la focale pour les retrouver… Allons bon, je ne les voyais plus… Mais une tache, comme un oiseau, apparut là où ils auraient dû être. Je zoomai. C’était un avion.

Un avion de ligne, blanc avec une vague bleu-nuit sur les flancs et, sur sa dérive, un dessin gris. Bientôt, le bruit de ses réacteurs se répandit sur la contrée. Ainsi, contrairement à la lagune, ce paysage était terrien.

L’engin disparut dans les nuages. Je me tournai vers le groupe de pierres alignées sur la côte. On aurait dit des statues au garde-à-vous. Je repris ma progression. La moto pétaradait, fumait beaucoup, et poussait des rugissements qui me faisaient honte. Avec cet engin diabolique, j’étais devenu un gros barbare anachronique. Moi, si délicat !

Bientôt je parvins au chemin. Il y avait des traces de pneus. À l’est, il montait vers ces pierres qui m’intriguaient, et allait se perdre aux flancs d’un cap battu par les vagues. À l’ouest, il disparaissait derrière un épaulement.

Je partis voir les pierres, qui avaient été dressées sur une plate-forme. Un panonceau indiqua « Ahu Tongariki », à côté d’un sac en plastique qui battait de l’aile dans un buisson. C’étaient quinze statues érodées qui tournaient le dos à la mer, l’air digne et peinard ; la plus proche portait un chapeau roux tout mâchonné de vieillesse… Alors, comme ça, c’est ici que je suis…

 

IV

Atea, qui porte le nom d’une étoile, est venu de Tonga s’installer aux Marquises, la Terre des hommes. Ses enfants se répandent dans l’archipel.

Les générations passent. Du roi Taane naît au temple un prince qu’on appellera plus tard Hotu Matu’a. Bientôt, celui-ci règne à son tour ; et la vie, douce et tranquille, s’écoule sans soucis : mer généreuse, cieux féconds. Mais un jour, un énorme raz de marée emporte presque tout le peuple.

Un prince du voisinage rend visite au pauvre Hotu Matu’a. Une nuit, voici ce que ce prince rêve : en esprit, il vole au sud et découvre une île. Il en nomme les criques, les îlots, les cratères, et la belle plage aux oiseaux, Hana Kena, propice au débarquement. Revenu à lui, il clame sa découverte. Que Hotu Matu’a parte avec ses gens, une île merveilleuse n’attend que lui !

Alors ils prennent la mer ; ils cherchent, dans leurs grandes pirogues ; ils trouvent la terre lointaine désignée par le songe : l’île Rapa Nui, que le capitaine Jacob Roggeven redécouvrit bien plus tard, un dimanche de Pâques 1772.

Lorsque ce Hollandais la visita, l’île était piquetée de petites choses qui ressemblaient à des menhirs… Des gens y vivaient, isolés de tout, sans bateau pour les sortir de là car tout avait été déboisé.

« Te Pito o te Henua », le nombril de la Terre, pour ses habitants. « Plutôt le fin bout du monde viable » pensait le capitaine estomaqué. Après quoi, ses marins commencèrent à tirer, car ils avaient eu peur.

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Et moi je me demandais : comment une porte a-t-elle bien pu atterrir ici ? Et celui qui a vu l’île en premier, comment l’a-t-il rêvée ?

Craignant l’arrivée des touristes, et surtout celle de leurs guides, je quittai Rapa Nui, enchanté de cette promenade, et me promis d’explorer les lieux de fond en comble puisque j’en avais reçu le pouvoir. À cinq heures, affamé, après avoir tout rangé, je m’affalai sur le canapé du salon en compagnie d’un paquet de chips et jetai un œil ennuyé en direction du téléphone (cette invention du diable) : le voyant du répondeur clignotait comme un fou. J’avais dix-huit messages.

 

V

On m’avait obligé à prendre avec moi cet appareil ; en conséquence, j’essuyais des tas de coups de fil de gens qui voulaient savoir si je me m’ennuyais pas, pourquoi j’étais allé m’enterrer dans ce trou perdu, si tout se passait bien, et pourquoi je ne donnais jamais signe de vie. Ceci, s’ajoutant aux habituels emmerdeurs – canapés, cuisines, assurances, dégroupages et foie gras – bâtissait un paysage bruyant et vain dans lequel manquaient justement les seuls êtres que j’aurais aimé entendre ; mais ceux-là n’appelaient jamais, trop jaloux de leur liberté pour aller piétiner celle des autres.

Je fis défiler les appels. Tous tournaient autour d’une abominable catastrophe survenue à Paris, et voulaient savoir je ne sais trop quoi ; si j’étais au courant, peut-être, ou si j’avais bien tout regardé… Qu’est-ce que je pouvais leur dire ? Je n’étais au fait de rien, et puis j’avais eu ma dose de problèmes quelques années plus tôt avec un truc de ce genre, une bombe qui avait noyé le polder où habitait ma famille. Du coup, je n’avais pas une folle impatience de savoir où était tombé le module, et, depuis le matin, je reculais, bronchais, dégoûté à l’avance d’avoir à subir le matraquage, faussement catastrophé, de la télévision et de ses petits vampires maquillés.

Malheureusement, il fallait maintenant s’y mettre. Le monde attendait de moi que je regardasse, afin d’être en mesure de commenter. Alors j’allumai l’engin pénible ; et je vis. Comme à chaque fois, j’eus le sentiment gluant d’être sali.

 

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Zarya. Le mot est né avec la merveilleuse mission de Yuri Gagarin, qui a dit n’avoir pas vu Dieu là-haut. Ce fut aussi le nom d’une suite de programmes gérés depuis Baikonur et Kaliningrad. On retrouva ce mot peint sur le flanc de Salyut ; on le retrouva encore sur le premier élément de l’ISS lancé en 1988.

Chacune de ces aventures avait bien mérité de recevoir ce nom porteur d’espérance : Zarya, l’aurore. Et quel scientifique n’aurait pas rêvé d’œuvrer sur une mission ainsi baptisée ? Mais Zarya s’était écrasée sur l’île de la Cité.

La première chose que le projectile avait démolie en arrivant au sol, avait été la statue de notre bon roi Henri IV, le roi porteur d’espoir, qui paradait à la pointe occidentale de l’île. Ainsi, la plus gigantesque baffe que se fût jamais prise une œuvre d’art démolissait le mémorial du seul héros, avec le chancelier de l’Hospital, à avoir tenté de ramener la paix dans une France en proie à une de ces saloperies de guerres de religion.

La gloire de son couronnement fut et reste éclipsée par celle, beaucoup plus durable, de la signature de l’édit de Nantes, un document parfaitement anachronique puisqu’il accordait à chacun la liberté de croire à sa convenance, ce qui, au troisième millénaire, n’est toujours pas une évidence.

« Henry par la grâce de Dieu Roy de France et de Navarre. À tous présents et à venir, Salut… » Cette pile de feuillets avait annoncé pour bien des gens, catholiques romains comme huguenots, une ère nouvelle, une ère d’espérance, au cours de laquelle une paix pourrait enfin s’établir. Cela avait été, là aussi, une Zarya, cet espoir qui était monté à l’horizon du royaume.

Et la Zarya qui fondit du ciel, qu’était-elle ? Vingt tonnes en orbite ; vingt-quatre mètres d’envergure, ailes déployées. Une durée de vie estimée à quinze ans, mais elle avait eu huit ans de rab. Les Russes construisent du solide. Et quand ça ne marche plus, ça sert encore !

Par exemple : lorsqu’il avait fallu remplacer le module par une autre Zarya plus fraîche, on avait déménagé l’ancienne à quelques kilomètres, où elle avait servi dès lors de réserve à pièces de rechange, de fourre-tout, de bocal à bricoles ; la seule chose que jamais personne n’aurait jamais pensé à mettre en orbite, n’est-ce pas ? Mais qu’on était bien content d’avoir sous la main.

Comme à chaque fois qu’on avait remplacé un bout de la station, il avait fallu désassembler des éléments, retirer la vieille bête avec délicatesse, insérer la nouvelle venue, et tout recoller ni vu ni connu. Le manche avait changé, la lame aussi, mais c’était toujours ce même bon vieux couteau.

Un jour, Zarya l’ancienne n’avait plus servi à rien ; les allées et venues entre l’ISS et son grenier à ferraille étaient devenues rares, et coûtaient toujours plus cher. On l’avait un peu vidée, ensuite on l’avait désorbitée, et juste à ce moment-là le Soleil avait éternué. On connaît la suite. Henri IV dessoudé.

Que s’était-il passé ? Pourquoi justement ici ?

« Et pourquoi pas, après tout ? Mais enfin, monsieur Lucas, c’est bientôt fini tous ces chichis ? Nous en direz-vous un peu plus sur cette tragique affaire ? Que diable, cessez de faire votre vierge prude, et lancez-vous, zut alors, quoi ! Le public bave, on veut savoir ! Sinon on éteint ce livre !

— Oouh alors là… Du sang et des tripes, hein ? »

 

VI

Le carillonneur Victor Renan avait commencé son concert hebdomadaire, qui rassemblait toujours une petite foule au pied de l’église Saint-Germain l’Auxerrois. Organisé presque tous les mercredis, le spectacle avait été, cette fois-ci exceptionnellement, avancé d’une journée pour ne pas interférer avec le défilé du lendemain. De plus, pour des raisons de planning personnel, le musicien avait programmé ce concert à 13h00, au lieu des traditionnelles 14h30.

Aussi, bien des habitués n’ayant pas été avertis de tous ces changements épouvantables, il y avait moins de monde qu’à l’ordinaire pour l’écouter jouer. De plus, la menace du bolide russe avait incité pas mal de gens à rester chez eux.

C’étaient deux morceaux de Bach, adaptés pour la machine par un enfant de la gens Chapuis, un nom qui, comme un phare à éclipses, accouche toutes les trois ou quatre générations d’un organiste de haute volée. C’étaient encore les vieux airs de ce rouleau de bois hérissé de picots qui dirigeait, à l’époque de sa restauration, les chants du carillon : Les cloches de Corneville qui jouaient jadis à huit heures, Si j’étais roi…, la chanson pour midi, le Carnaval de Venise à vingt heures, et un Noël pour minuit. Il fut un temps où c’était Noël tous les minuits.

Il était 13h43. Si j’étais roi… d’Adam venait de démarrer, quand toutes les oreilles se bouchèrent sous une brusque montée de la pression d’air. Puis un abominable tintamarre déboula des abat-sons du beffroi. La terre ondula. Les gens devinrent ivres. Complètement assommés par l’infâme cacophonie du carillon en déroute, ils levèrent les yeux vers le sommet de la tour. Quatre gargouilles plongeaient lentement vers le sol, au milieu d’autres pierrailles.

Dans le dos du public, on entendait des crissements de pneus, et les chocs gras de la tôle et du plastique. Un concert d’alarmes monta des bouches d’aération du parking souterrain. Tous n’eurent qu’une seule pensée terrible : « Zarya !… »

Puis un rugissement, comme un volcan qui s’éveille, monta de la Seine. Tous s’y précipitèrent, trébuchant dans les gravats, bousculant les chaises renversées des cafés au milieu des vitrines pilées ; ils virent le nuage noir qui grondait derrière le Pont-Neuf éventré. La rivière se précipitait en rugissant dans un gouffre, là où s’était trouvé le square du Vert-galant, et où il n’y avait plus rien d’autre que de l’écume, et des bouffées d’une monstrueuse vapeur dans laquelle basculaient les bateaux-mouches qui avaient été amarrés là. Certains, pleins de touristes, étaient sur le point d’appareiller. Les gens se jetaient à l’eau, les sirènes des bateaux cornaient comme des oies désolées. Le port de la Cité tourbillonnait, s’entrechoquait, et disparaissait dans la chaudière.

Les dix tonnes du carillon s’effondrèrent en désordre dans la tour qui vibrait sous l’avalanche. Vingt mètres de dégringolade, et le musicien là-dessous. Du reste, personne n’en avait cure. La pagaille était partout, et la panique. Les premiers appels sonnaient dans les salles de rédaction, dans les casernes, les ministères, à l’Élysée. La foule se précipitait, mélange de rires nerveux et de pleurs. Bien des gens étaient en larmes sans le savoir, hypnotisés par la disparition pure et simple des deux pavillons jumeaux qui gardaient l’entrée de la place Dauphine. À travers les fumées qui roulaient, on voyait les ossements du Palais de Justice se recroqueviller dans d’immenses flammes.

La première image que je vis à la télé fut, derrière le présentateur en studio, ce qui allait devenir l’indicatif visuel de l’événement : au dernier étage de la Tour Eiffel, un touriste Danois avait eu le réflexe de clicher la trace du météore. Au-dessus de la tour Montparnasse, un trait flou rayait le ciel en diagonale. Là où Zarya avait harponné la couche de nuages, une espèce de cône d’aspiration rappelant une tornade s’effilochait jusqu’à la verticale du dôme des Invalides. Ensuite, un simple trait, mal discernable : une traînée de condensation, sans doute. Enfin, sur la gauche de l’image, une corolle noire et grise s’épanouissait au point d’impact.

On discutait du nombre des victimes, qu’il était impossible d’évaluer pour le moment ; alors à quoi bon en parler ? Les cameramen dépêchés sur place avaient été bloqués à la limite d’un périmètre d’exclusion suffisamment étendu pour les rendre totalement frénétiques. Les plus chanceux s’étaient rabattus sur le Pont des Arts, d’où ils filmaient un plan fixe des incendies, qui servait de décor en temps réel aux élucubrations des présentateurs en studio. J’avais le cœur noué ; mon quartier, mon Paris préféré, celui que j’aimais par-dessus tout, avait été mutilé sans remède.

La ligne 4 du métropolitain, Porte de Clignancourt – Porte d’Orléans, avait été stoppée. Les passages sous la Seine s’étaient mis à fuir. Une vue montrait les jets d’eau sous pression qui fusaient dans un tunnel, comme dans ces vieux films de sous-marins où les acteurs se démènent au milieu des tuyaux en furie.

Puis un hélicoptère nous mena dans le ciel au-dessus de l’île ravagée, tout assiégée de gyrophares. Un vent d’ouest poussait la purée noire vers Notre-Dame, et lui faisait comme une écharpe. On parla des bateaux-mouches, qui gisaient quelque part sous la place Dauphine. Des geysers continuaient à exploser à cet endroit, à mesure que la Seine venait s’y vaporiser. Cette image était particulièrement sinistre, quand on pensait à ce qui tournoyait maintenant au fond de ce chaudron. Je décidai que j’en savais assez, baissai le son et entamai la longue corvée des rappels téléphoniques.

Par bonheur, la plupart des numéros que je fis sonnèrent occupé. J’avais là une bonne excuse pour ne pas trop insister.

 

o0o

 

Entre deux coups de fil, je reçus un appel d’Hector. Il n’avait pas les clés de chez lui, étant parti en mission au Tchad tandis que sa famille était en vacances au frais, quelque part en Hollande. Il avait pris un vol pour Istres et Villacoublay, et cherchait désespérément quelqu’un pour le caser à son arrivée, en attendant qu’une chambre se libérât pour lui au Val de Grâce, où il était rappelé d’urgence. Je lui dis que j’étais en Bretagne, où je gardais la maison de mon frère, ainsi que ses poules, qui ne pouvaient être abandonnées.

« Mais dis-moi, demandai-je, le Val de Grâce, c’est un hosto pour militaires, ça. Ils vont prendre des civils ?

— Tu oublies les flics, mon gars. Toute la PJ est par terre, avec la Préfecture. On traite les plus gradés au Val. Sans compter les gens du Palais, car on va sans doute en retrouver… Seigneur, je vais être débordé un sacré bout de temps !

— Sans oublier les pauvres ratasses qui étaient au Dépôt. Vous les prenez ?

— Je n’en sais rien… Ça n’est pas la première fois qu’on ferait les infirmières pour des voyous : on a l’habitude, avec les huiles qui débarquent tout le temps pour se faire soigner au Val. Il paraît que tous les sous-sols de la Cité sont inondés. La Seine fuit dans les caves. Le gaz a été coupé, mais un peu tard pour le Quai : il a sauté, paraît-il encore. Tout ça est assez confus… Les gens nous envoient leurs infos trop vite, pas vérifiées…

— Et le chauffage urbain ? Il en reste des bouts dans le coin, je crois…

— Tu as raison. Il va y avoir aussi des ébouillantés… »

Il y eut un petit silence, encombré de la rumeur des turbines qui ramenaient Hector en France. Je sentais que j’allais devoir monter sur Paris. Oui mais alors, et les poules ? Hector : « Et pour mon campement, t’as pas une idée ?

— Non. Je connais peu de gens, et ils se sont tous barrés à l’ombre.

— C’est pas pour longtemps, une semaine, deux tout au plus. Un canapé suffit… Tu es loin de Paris ?

— Écoute… Ah merde bon d’accord, je vais essayer de trouver quelqu’un pour garder les poules. Quand tu arrives à Istres, tu me rappelles, OK ? Je vais rentrer place de Clichy. On fait comme ça ?

— Tu sais, si je t’appelle, c’est vraiment parce que je n’ai trouvé personne pour me dépanner. Sinon je ne t’aurais pas dérangé. On ne se connaît pas encore assez pour que je puisse me permettre de t’emmerder comme ça sans une bonne raison.

— Y’a pas de problème… Je dégotte un gîte pour les bêtes. Je devrais pouvoir trouver facilement. C’est OK ?

— T’es un pote. Je te revaudrai ça. Trois antiques Bordeaux cuvée DCRI, ça te dis ? J’ai ça dans mes relations !

— Des bouteilles secret-défense, hein ? Le vigneron est habilité ?

— Qu’est-ce que tu racontes ? Tu verras, elles cognent dur.

— C’est ce qu’il faut. À plus ! »

J’avais déjà goûté une cuvée spéciale RAID qui datait de Mathusalem, reçue en grande pompe dans une carrière des Yvelines où de braves policiers avaient fait un rallye souterrain. Maintenant c’était au tour des espions de m’abreuver ; la vie est pleine d’agréments. Ces douces pensées m’éloignèrent pendant dix secondes de Paris éventré. Quant à la TV, elle devenait obscène. Les premiers morceaux de viande rouge commençaient à tressauter sur les brancards. La caméra s’y attardait, cependant que le picto « cœurs fragiles » se coulait hypocritement au bas de l’écran. Puis il y eut de la pub pour un gel douche, alors que l’on manquait cruellement d’eau. J’éteignis ce tas de vomi et rappelai la personne suivante. J’avais l’oreille toute cuite à force d’y coller le combiné. Enfin, c’était bientôt la fin. Ensuite, je m’occuperais des poules. Alors, au tour de qui ? Tiens, c’est mon frérot.

 

VII

« J’ai deux choses à te dire » m’avait-il dit. « Premièrement, ne va pas me bassiner avec cette histoire à Paris. Ce qui est inéluctable ne mérite pas qu’on s’y complaise, et je n’ai pas envie d’entendre quelqu’un gémir. Deuxio, je pars à Madagascar, où ça recommence à dégénérer. Les gosses descendent dans la rue et les milices cognent. L’Organisation n’a personne sur place pour diriger l’équipe qu’ils sont en train de constituer. Donc ma famille rentre à la maison. »

Ce mec travaillait comme salarié d’une ONG nommée Canopea, qui s’occupait de sauver un peu de tout, des forêts, des terres, de ventres de filles enceintes, et aussi des écoles, des paysans ; même des enseignants.

« Ils ont pris l’avion, ils vont arriver à Rennes vers 16h30.

— Et… il est 18h05…

— Ah ? Eh bien ils vont pas tarder à être là.

— Et toi ?

— Je vole vers Orly. »

Décidément tout le monde volait aujourd’hui. Je lui parlais de mon obligation d’aller place Clichy pour y accueillir un copain dans la panade, et de ses poules que je m’apprêtais à caser chez un voisin. Il ne fut pas trop heureux de la nouvelle.

« Et tout ça dans mon dos, hein ? J’aurais pu être prévenu, tout de même ! T’allais te barrer sans rien dire ? C’est mes poules, merde ! Est-ce qu’un jour on pourra te faire confiance ?

— Mais écoute, j’allais te prévenir, c’est même pour ça que je t’appelle !

— Mais pourquoi tu veux déménager les poules ?

— Euh… En fait, il y a eu un incendie… Plus de poulailler. L’a tout brûlé…

— Brû… Mais qu’est-ce que t’as foutu, bordel ?

— Mais j’ai rien fait, moi, c’est la forêt ! »

On s’engueula un peu, puis il raccrocha. Une voiture s’arrêta dans l’allée. La belle-famille était de retour, et le silence des enfants sortant du véhicule et découvrant les ravages de l’incendie me renfonça dans le canapé. Puis je me dis que deux ouragans étaient en train de secouer le golfe du Mexique, qu’un train de typhons retroussait la Chine du sud, qu’on se battait un peu partout entre Jordanie et Malaisie ; alors, un peu de bois brûlé n’était pas la fin du monde. Je sortis en souriant, faux-cul comme pas un. Il y avait pire que mille arbres cuits.

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