Cosmicomedia 3
Niko
I
Il s’appelait Nicolas Landren, né à Lorient vers la fin du siècle précédent, quand le port était encore au-dessus du niveau des hautes mers. Ancien plongeur-scaphandrier sur plate-forme pétrolière, il avait fait ses premières armes sur le complexe Elgin-Franklin au large de l’Écosse, chargé des rares opérations de maintenance nécessitant encore une intervention humaine. Plus tard, il avait opéré dans le golfe du Mexique, lors du démontage des rigs connectées au Cañon-Express, un réseau de pipe-lines noyées sous deux kilomètres d’eau, qui reliaient les forages à une centrale de traitement. Il avait bien aimé l’ambiance à la fois chahuteuse et hyper-professionnelle des équipes formées de Français et d’Américains de Louisiane. Il avait découvert le monde cajun, les piments et la pêche au gros.
La retraite vient vite dans ces métiers. À quarante-six ans, il était devenu photographe pour des revues et des sites dédiés à la nature, et son portfolio comptait quelques beaux trophées, allant de l’infiniment petit – par exemple des collemboles sur une stalagmite dans une grotte du Gard – à l’infiniment étrange, comme l’énorme Rafflesia arnoldii qui parasite une liane à Sumatra.
La recherche de cette puante rareté lui avait donné le goût des jungles, dans lesquelles il prit l’habitude d’aller se perdre, n’emmenant avec lui que des personnes averties, des gens qui en savaient plus que lui car on s’y égare facilement. En Malaisie, on lui montra le bord du chemin où avait disparu James Fraser : « Faites dix pas hors du sentier, et vous changez de planète. Dix pas seulement, et pour vous, le retour est clos. Personne ne vous reverra plus. » La végétation dense ne permettait pas de voir au-delà de ces dix pas, et l’on prétendait que le son mourait à cinquante. Niko ne s’était risqué que peu à peu dans ces combes, et toujours accompagné par des habitants du cru.
Bornéo devint son pays. Il y vivait dans le confort, gagnant son argent dans les pays riches, Inde, Chine, Corée, où ses clients travaillaient, et le dépensant sur la grande île, où l’on vit de rien tant qu’on a besoin de peu.
À la soixantaine, la fatigue et une dentition épouvantable l’avaient ramené sur les bords de la Seine, où les économies de toute une vie lui permirent l’achat d’un petit deux-pièces, près du Pont-Neuf, sous les toits. Il y installa sa collection de masques, un canapé-lit, un bout de cuisine, et un chat.
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Il vivotait, et commençait à s’ennuyer lorsqu’il avait rencontré Karine à un cours d’anthropologie au Collège de France. Alors que la salle se vidait, il était allé poser une question à l’orateur, et avait découvert cette fille devant le professeur qui levait les mains en signe d’ignorance, l’air désolé :
« … Malheureusement, je ne sais pas. Il y a tant d’espèces de figuiers, et j’avoue que je n’ai pas pensé à demander l’essence des arbres choisis. Ce champ d’études était marginal dans ma recherche, voyez-vous… Ah, je suis désolé de ne pouvoir vous être utile, mademoiselle. Oui, les peuples de l’est indonésien doivent avoir choisi certaines essences, c’est vraisemblable, mais je ne sais pas lesquelles…
— Tant pis ! De toute façon, c’était formidable. Un grand merci monsieur !
— Je vous en prie… »
Niko s’avança : « Peut-être pourrais-je vous répondre. J’ai vécu longtemps entre le Kaltim et Sulawesi, où ces arbres ne manquent pas. Puis-je savoir quelle était votre question, mademoiselle ?
— Je cherche à savoir quelle espèce de figuier sert de cimetière aux peuples de Mélanésie. On dit généralement que ce sont des banyans, mais j’aurais aimé savoir si les indigènes choisissaient toujours une seule espèce, et laquelle, ou s’ils déposaient les crânes dans n’importe quel figuier… »
Niko regarda le professeur, l’air interdit. « Sans doute pas n’importe lequel, non, mais… » Il se retourna vers la fille : « Oh, j’ai passé plus de vingt ans à l’ombre de ces arbres merveilleux, j’ai vu les crânes dans les lacis de racines, au Vanuatu… Et je n’ai jamais demandé… Ça c’est vraiment idiot !… Mais tout le monde disait que c’était des banyans, alors ça me suffisait. En tout cas, c’étaient toujours des géants, ce qui limite le choix à peu d’espèces, sans doute, ou peut-être même à une seule ?
— Trois, malheureusement, répondit-elle. L’elastica d’Indonésie, qui atteint cinquante mètres ; benjamina, qui monte à quarante, et vit entre l’Inde et la Malaisie ; et bengalensis, indien, le plus petit, puisqu’il ne monte qu’à trente mètres…
— Parfait ! Il n’y a donc, dans les grands figuiers, qu’elastica qu’on puisse raisonnablement trouver en Mélanésie.
— Mais n’avez-vous jamais rencontré de cimetières dans de petits figuiers ?
— Non… Non. D’abord, je n’en ai pas vu beaucoup. Les morts reposent discrètement, surtout depuis que les habitants se sont rendu compte de l’intérêt porté aux crânes par les Blancs et les Asiatiques. Il y a des gens qui pilleraient volontiers les arbres s’ils savaient où chercher. Aussi, les villages n’amènent pas n’importe qui auprès des banyans funéraires. C’est-à-dire que ce n’est pas un but de promenade, d’accord ? Aujourd’hui, il faut vivre longtemps avec eux avant de connaître l’endroit… Mais chaque fois que j’ai vu un crâne, c’était dans un grand figuier, un de ceux dont les racines sont comme des lames qui serpentent, vous voyez ? Les autres arbres ne sont rien en comparaison de ces monstres. Je n’aurais pas l’idée d’y déposer un mort, alors que dans les labyrinthes des grands banyans, on trouve puissance et majesté à profusion…
— Donc, les gens déposent leurs morts dans les grands figuiers, peut-être des elastica. Mais cela n’est pas garanti… J’en suis à mon point de départ.
— C’est important ?
— Mon métier est assez riche en nuages, et…
— Et toute certitude est soulageante…
— Voilà ! Ce qui m’intéresse, c’est la relation qu’il peut y avoir entre la symbolique attachée aux figuiers et les pratiques d’ensevelissement.
— En tout cas, en Mélanésie, si je puis me permettre… C’est le prolixa, le Ficus des Mariannes. C’est là qu’on met les grands hommes en tombe.
— Ah mais alors, eh bien mais vous savez !
— Vous croyez ? Ah ben oui finalement, je savais. Mais c’est pour la Mélanésie…
— Tandis que sur Bornéo, et plus à l’ouest…
— Là je ne sais pas.
— Si je connaissais précisément l’essence, je pourrais, par recoupement avec ce que font d’autres peuples dans des régions voisines avec les mêmes arbres, trouver une analogie peut-être, un tronc commun. C’est ça que je cherche. L’origine de ces rites. Peut-être que l’essence importe beaucoup. Peut-être que dans des régions où deux espèces cohabitent, par exemple elastica et prolixa, les deux sont utilisées indifféremment, ou pas ; et dans ce cas, pourquoi ?
— Vous faites de l’archéologie des rituels, en quelque sorte ?
— Oui. Ça ne porte pas de nom, c’est tout nouveau ! »
Ça n’était absolument pas nouveau, non. Mais Karine était si jeunette que Niko remballa sa pensée. La jeune fille sourit ; se dévoilèrent des quenottes merveilleuses, toutes blanches et de la taille d’un grain de maïs. Niko, qui n’avait plus grand chose de naturel au fond de la bouche, se pencha pour mieux voir, s’exclama, prit le Ciel à témoin, montra son dentier à titre de comparaison, et voulut admirer encore, en vieux jaloux décati. Alors Karine, qui ne comprenait rien, éclata de rire, et Niko fondit.
Et si elle avait été sa fille ? Elle aurait pu. Il chercha un moyen d’attirer son amitié, relança la conversation sur l’art papou du bassin de la Sepik, qu’il connaissait bien ; il s’offrit de lui présenter sa collection, et se proposa en outre de lui parler des histoires et des contes qui naissaient le long de cette rivière magnifique. Elle accepta ; un jour elle vint chez lui. Ils devinrent amis, et Nicolas ne s’ennuya plus.
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Quand Hector vint lui demander une entrevue, il y répondit favorablement. « Après-demain à partir de 16 heures… » Hector glissa un mot sous mon paillasson, et je transmis l’info. Arturo tâcherait d’amener Hassan et les Haïtiennes à participer à la réunion, qui se déroulerait en deux parties : d’abord chez Niko, pour le sonder, et ensuite, si le groupe trouvait qu’on pouvait intégrer cet homme sans danger, à Rapa Nui. Karine était toute flamboyante et surexcitée, elle s’activait à gauche, à droite, voulant à toute force convaincre les gardiens, qui voyaient avec effarement la troupe s’agrandir encore. Il fallait, pensait-elle, mettre Nicolas dans le bain le plus rapidement possible. C’était un peu son père, cet homme-là. Avec lui à bord, elle se sentirait plus forte, prête enfin à tenter la traversée.
II
Il avait passé la matinée à ranger son fouillis, à trier des dessins, à faire un peu de place dans les encombrements qui envahissaient le séjour : boîtes d’insectes qu’aucun tiroir ne pouvait plus avaler, cristaux d’Inde et du Brésil entassés dans des cartons, et dont il n’arrivait pas à se séparer malgré leur totale inutilité et la place incompressible qu’ils s’adjugeaient dans le petit appartement. Au milieu de tout ça rôdait le chat, heureux, sage et malicieux, qui semait ses poils dans les recoins. Manipuler le balai était toujours délicat ; utiliser l’aspirateur était une bataille longuement préparée, un travail épuisant qui exigeait de déménager des sacs et des cartons sur des fauteuils qu’on manœuvrait ensuite avec prudence comme de gros frigos. Niko n’aimait pas les aspirateurs. À Bornéo, la poussière entrait puis ressortait ; il y en avait toujours, mais ce n’était jamais la même. Ici, ce qui rentrait ne sortait plus.
Il fit des courses aux Lavandières, où un commerce vendait encore des laitages, et poussa jusqu’au village de tentes du Châtelet. Manger. Faire un tour aux bouquinistes sur les quais bruyants, puis aller respirer de l’air à la pointe de la Cité… Eh non, la pointe de la Cité n’existe plus.
Qu’est-ce qui me retient à Paris, dorénavant, sinon Karine, qui va sur sa trajectoire ? Mes souvenirs, bientôt, ne lui seront plus d’aucune utilité. Le jour où elle partira, que deviendrai-je ? Elle disparaîtra, au loin, comme ça, avec un petit geste de la main, car elle croira revenir, et ne reviendra plus ; et moi je la verrai rapetisser, ma petite fille que je n’ai pas eue, mon petit bébé que je n’ai pas vu grandir, je la regarderai s’enfoncer dans le brouillard qui peu à peu, m’isole des gens qui vivent en ce temps-ci et m’empêche de les voir, de les comprendre. Elle ira vers sa vie tandis que je m’éteindrai lentement, stérile et dénué de sens. Je crois que j’ai eu, finalement, une vie stupide, malgré les apparences.
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À 16 heures il était chez lui, morose, à préparer du thé, et repensait à un récent cauchemar dans lequel il était enfermé dans une toute petite cave voûtée aux parois granuleuses, encroûtées de salpêtre. À la recherche d’un peu de lumière, il s’était jeté dans un angle au-dessus duquel, traversant la pierre, une fente tortueuse rejoignait le ciel. Le visage collé contre la muraille, il avait regardé longtemps le jour qui filtrait de la fissure. Il avait senti la claustrophobie l’envahir et s’était retourné dans sa prison étroite. Il avait vu le sol de gravats, recouvert d’une fine couche de poussière blanchie, poudre d’anciens reclus, dans laquelle ses pas s’étaient imprimés en sombre. Dans les murs, aucune porte, nul passage.
Seul un buffet occupait toute la largeur d’un des petits côtés. Ses battants entrebâillés l’avaient attiré ; il les avait ouverts ; l’intérieur était vide. Mais deux persiennes striées de lumière formaient le fond du meuble. Il les avait poussées, et s’était rejeté en arrière de toute la force de son âme. La dernière image qu’il avait emportée dans son réveil affolé fut celle d’une paroi démente qui plongeait à l’infini, une paroi gigantesque décorée de milliers de volets clos. Ses pieds se tenaient au bord du vide, au-dessus d’un paysage en furie : une mer à perte de vue, des soleils partout, et dans ses semelles les vibrations de l’édifice entier qui tremblait, griffé par le grésil, secoué par les tempêtes d’altitude. Il avait saigné du nez. Les gouttes, en petites planètes rouges, s’étaient envolées dans le ciel. Depuis ce rêve, il n’arrivait même plus à grimper sur un escabeau.
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Les alertes de ce genre étaient de plus en plus fréquentes. Peu importait les matériaux qu’elles extrayaient de la réalité éveillée pour construire leurs histoires, Niko sentait que, derrière leurs différents propos, ces rêves hurlaient un même message pressant. Un jour, un tonneau avait explosé sur le tablier d’un reste de pont ruiné isolé au milieu d’un fleuve. Niko avait pensé que c’était là le négatif exact de ce qu’était devenu le Pont-Neuf : un ouvrage dont le milieu avait été dévoré par une étoile. Et voici qu’était arrivée, la nuit dernière, cette prison dont les parois, il s’en souvenait maintenant, avaient attaqué sa chair, la joue en particulier, et la plante de ses pieds ; car il s’y était trouvé nu.
Sarcophaga, ce qui ronge les corps. L’Antiquité utilisait ce mot d’abord pour désigner une certaine pierre dans laquelle un cadavre disparaît en quelques semaines ; on n’en retrouve que les dents. Sarcophaga. Je dévore le corps. Niko se souvenait de sa prison poussiéreuse comme d’un estomac lent.
Puis il y avait eu cette épouvantable paroi tartinée de persiennes, reflet tourmenté d’un mur inquiétant et complètement réel, tendu à quatre numéros vers l’ouest… Dans les deux rêves, l’ambiance avait été la même : crépusculaire et pourtant inondée de feu ; avec, à la clé, des pertes irrémédiables.
En se remémorant la paroi gigantesque, il se sentit à nouveau attiré par le gouffre. Les pieds au bord du vide, il avait regardé cette grande étendue d’eau sereine qui reflétait les nuages et les trois soleils, avec, juste sous la surface, un trait qui filait, zoum, comme la trace d’une particule, se perdre au loin dans les scintillements de la mer calme. Un chemin, avait-il pensé.
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Lorsque Karine toqua à la porte, il était encore tout songeur. Il le fut encore plus quand nous eûmes terminé de parler, car il ressentit, en particulier lors de la description des stèles plantées dans la brume du lac, gronder l’écho lointain d’un fait inaccessible et pourtant très proche. Il me le dit plus tard, à sa manière : « Comme si deux mondes superposés s’étaient touchés là. Tu colles ton oreille contre l’air, et tu entends des soupirs, juste de l’autre côté ! J’ai vu cette paroi, ce vide immense, et maintenant vous m’en parlez à votre tour. »
Dans les paroles de Karine, il avait, en outre, senti vibrer autre chose, par-dessous. « Un dieu parle : les phrases de l’officiante en allument d’autres, incompréhensibles, et, du reste, parfaitement inaudibles, mais actives. C’est ce principe qui, jadis, fut exploité dans les oracles d’Apollon Pythien ». Je repensais à Arturo, fléchi sous le fouet des paroles du fou Julian.
« De ces deux rêves, je retiens d’abord le désespoir, pire que tout autre malheur. Ici primait véritablement l’absence ; désespoir de celui qui se retrouve confronté au néant, à la solitude, à l’inutilité. Ces rêves m’introduisaient d’abord à mon impuissance, et me montraient, en passant, le caractère illusoire du vivant, tout comme la vacuité de mon existence passée. Une incitation, en somme, à éteindre sa bougie par lassitude, par dégoût du vain… Le pire est que j’y vois une prédiction. Aussi, vos paroles ne m’ont pas surpris. »
Car il ne mit jamais en doute ce qui lui fut raconté. Pour tout commentaire, il nous lança ces mots qui me soulagèrent et en étonnèrent plus d’un : « J’ai mes raisons de penser que je dois vous accompagner, et qu’il nous faut franchir, oui absolument, le seuil dont vous parlez »… « De toute façon, avait-il ajouté, ce monde se désagrège… » Piètre excuse, qui était en fait l’expression du trait tiré en bas de colonne, en-dessous duquel s’inscrit le résultat : ici vécut Niko. Au-dessus s’additionnaient sans doute quelques années d’ennui, de désillusions, mais aussi de passions, et puis cette attraction curieuse vers une chambre, une cellule corrosive dans un monde à trois soleils ; appel à la désespérance, au crépuscule noyé de lumière. Mourir en gloire ! Le cerveau, peu à peu, s’éteint dans une apothéose à la Watteau. Niko n’en pouvait vraiment plus.
Pour finir, le vieil homme suivit la bande dans une porte subitement ouverte au milieu du salon. Le chat resta sur le dossier d’un fauteuil. Le thé refroidit dans la nuit qui venait. De ce soir-là, j’emporte une image étonnante : Nicolas Landren, assis sous des masques papous, me regarde tandis que nous lui parlons de quelque chose qui n’a aucune racine dans l’Histoire, mais qui a toujours existé, et qui croît dans son cœur ici même, alors que nous pensons lui apprendre du neuf ; Nicolas Landren, et ses masques, me regardent et me disent « Oui nous viendrons, car ceci nous concerne ». De fait, ou par conséquent, lorsque je poussai Niko dans le sas, je sentis dans mon dos la présence de ses masques rêveurs qui nous suivaient, fantômes déjà presque familiers, en file sur notre sentier.
Car eux aussi voulaient franchir les seuils avec les vivants de chair, nous leurs presque enfants. Cette sensation m’a rendu déterminé, très fort, d’une force qui ne m’a plus jamais quitté. Je l’ai encore aujourd’hui, parmi d’autres plus récentes. Ma troupe est nombreuse.
Karine m’avait dit : « Je me porte garante de cet homme, garante de lui autant qu’il est possible. C’est le meilleur de nous tous, je le jure ! » Et c’est aussi à cause de ces paroles brûlantes que Niko devint notre partenaire, ce que je ne cesse de me reprocher depuis, car il a été emporté, comme il le sentait, dans un lieu bien triste, où il a vécu seul plus longtemps qu’aucun être humain.
III
On lui expliqua tout. On lui montra les archives, les photos. On lui fit visiter le carrefour des stèles. Il passa une nuit à Gonâve. Il alla voir Hassan. Il revint à Paris chercher des armes et du barda.
Nous avons fait ensemble quelques petits voyages furtifs en banlieue, en passant par les souterrains. Niko avait six-mille euros en liquide, avec lesquels on put s’acheter au marché noir quelques vivres, ainsi qu’un bon paquet de munitions, et d’innombrables piles qui, stupidement, ne nous servirent pour ainsi dire jamais.
Mais qui voulait venir, et qui resterait ? Peu à peu se décanta l’équipe. Elle se composa de vivants, et donc aussi de morts comme il est indiqué plus haut.
Pour bien comprendre comment j’en viens à énoncer froidement qu’un tel mélange fut possible, en plein Occident et en ce siècle où les vieux contes n’ont plus cours que dans les ouvrages d’anthropologie, il faut imaginer que dans tout Paris comme dans le reste du monde industrialisé, un crépuscule étonnant était en train de se répandre, qui incitait aux bilans, et aussi aux bijoux cousus dans les doublures. Abner, le vilain virus, avait précipité notre modernité dans une impuissance indolente, empoisonnée par deux sales bêtes qui nous pourrirent la vie. En effet, issue d’un fatalisme morbide engendré par la Panne, vint la déliquescence de la morale, aux discours nihilistes ; elle se répandit très vite chez les êtres faibles, qui sont les plus nombreux. Ceux pour lesquels avaient jadis été inventés les garde-fous, les ralentisseurs, furent ainsi les premiers à sauter par-dessus les clôtures. En réaction surgit un coup d’État, une prise en main du commandement par les hommes du fer et des rouages ; seconde sale bête car la Constitution fut rejetée comme un gant troué, et Paris vécut dès lors sous un régime strict.
J’en veux pour preuve, non pas ces nettoyages lancés par les milices dans telle ou telle rue, rafles où l’on cherchait du contestataire, du pinailleur mécontent de son bon de rationnement ; non, ce qui fut le signe véritable de la destruction de nos croyances politiques, et qui apparut à une vitesse stupéfiante, ce fut la tranquillité avec laquelle on abandonna les quartiers les plus pauvres de Paris au chaos, pour concentrer les efforts de sauvegarde sur le centre, qui prit dès lors une majuscule. Le Centre ; c’est-à-dire, en gros, le Paris haussmannien, avec, toutefois, les beaux quartiers de l’ouest.
Juste derrière apparut la censure, qui tomba d’abord sur les ouvrages satiriques : feuilles de chou placardées sur les arbres, distribuées en tracts ou dans les boîtes aux lettres, ou lancées depuis quelque balcon anonyme. Je veux rappeler ici ce qu’est, par définition, la satire, telle qu’elle est pratiquée depuis la Renaissance : c’est un texte, généralement rimé, ou un dessin, destinés à dénoncer quelque chose et à permettre de dominer les vices et les folies courantes. Dénonciation des abus, affirmation du bien fondé d’avoir une éthique ; il n’y a pas plus conservateur qu’un satiriste, à part un moraliste. Voici quelle fut la première cible, qui était, c’est bien naturel, la plus urgente à démolir.
Alors, oui, Primo avait cinquante raisons nouvelles chaque jour d’être un petit peu secoué par la bave qui montait aux lèvres de nos concitoyens : bave de chien enragé, ou de cornichon terrifié que le cuir et l’acier rassurent.
C’est ainsi que j’eus le sentiment puissant, en quittant Paris pour Rapa Nui et la stèle noire, d’emporter avec moi les souhaits et les espoirs des ancêtres ; des miens mais aussi de tous ceux qui, de par le monde, ont bataillé pour vivre debout, dignement, chacun à sa manière et selon ses petits moyens dérisoires ; gros cœur et petits outils. De tous ceux dont la mémoire était aujourd’hui souillée, de ces multitudes dont les travaux et les rêves étaient en cet instant reniés et jetés au rebut par des petits salopards proclamés sauveurs.
Du pur crépuscule verdâtre. Et tout ceci en seulement cinq semaines ! Je n’avais jamais vu un phénomène pareil, bien entendu, et je ne croyais pas le voir un jour, mais que voulez-vous, l’Histoire nous bondit soudain à la figure et s’agrippe à nos sourcils, à nos joues ; elle plante ses griffes dans nos narines et nous regarde avec l’air raciste du pitbull élevé en cave. Sauve qui peut !
Mais pourquoi avais-je l’impression d’emporter avec moi les souhaits des ancêtres, c’est ce que je ne m’explique toujours pas aujourd’hui. Comment, à l’époque, aurais-je pu savoir qu’il était juste que ce fût ainsi ? Appeler ceci de la prescience n’arrange rien puisqu’on ne saurait le prouver ; je ne peux que supposer que le temps n’est pas si linéaire qu’on le croit. Les chuchotements derrière l’air, dont nous avait parlé Niko, les paroles non prononcées mais qu’on surprend cependant derrière les discours de Julian le timbré, ou ces rêves que font tous les gardiens montraient qu’il y avait, provenant des épaisseurs inconnues du monde, des coups de boutoir portés contre sa peau, qui faisaient comme de légères bosses dans la succession ordinaire des phénomènes.
Une qui ricana, mais pas bien méchamment car ce n’est pas le genre, ce fut Évika : « Constitution c’est papier, baïonnette, c’est fer. » Un grand classique de là-bas, que j’étais le seul à ne pas connaître. Mais pensez donc : son pays était tellement attardé que le virus n’y avait causé pour ainsi dire aucun dégât. Dans sa maison, il y avait comme ça une ampoule, avec de la vraie électricité qui jaunissait dedans. Du grand luxe, en somme, à mettre en regard des pauvres lampes de poche avec lesquelles s’éclairaient, le soir, les pâlichons déconfits de Paris, Tokyo, Shanghai et autres lieux, soumis en outre à des lois d’exception. Là-dessus, un soleil de fin du monde, filtré par les cendres des volcans lointains.
J’avais donc, au fond de mon cœur, emporté les masques ; ou plutôt, ils me suivaient, en ligne onduleuse derrière mon épaule gauche, petite escadrille de fantômes que j’étais honoré de conduire. Ceci me permettait de tenir, car les discours, à l’époque, étaient carrés, et les pensées très simplifiées.
Primo, refoulé par l’haleine pénible de ce Paris en décomposition, traînait lui aussi à sa suite quelques esprits, mais de l’espèce des malcommodes : ceux d’entre ses ancêtres dont la tombe était dans les nuages, comme l’avait écrit un jour Jorge Semprun. Souvenirs cent fois entendus de gens morts pour absolument rien, et qui tournaient aujourd’hui en rond dans sa tête, montant et descendant toutes sortes d’escaliers en tirant de lourdes valises qu’ils n’arrêtaient jamais de faire et de défaire, cousant des poches au fin fond des habits, dans lesquelles ils planquaient diamants et amulettes. Mon ami en tremblait comme un qui a la fièvre. Arturo était aux petits soins, et Cécile aussi, voyez-vous ça.
Il n’avait donc plus l’intention de faire de vieux os à Paris, ni même à Pâques, où l’on n’avait seulement pas le droit de sortir prendre le soleil dans le jardinet d’Arturo, pour cause de vieille médiseuse aux aguets dans le voisinage (Arturo avait déménagé la Porte dans une penderie ; chaque fois qu’elle arrivait chez lui, Karine éternuait). Quant à la maisonnette des hauts d’Anse à Galets, en Haïti, c’était tout bonnement invivable pour un occidental : l’eau n’y était pas potable, les sodas se faisaient hors de prix, et il y avait des mouches partout. Donc, l’un comme l’autre, nous étions mûrs pour le grand plongeon. Mais Hector, mais Karine ?
« L’Europe m’emmerde prodigieusement, m’avait dit Hector, un soir où il nous avait rendu visite sur l’île. Et puis ce pays part à vau-l’eau. Tous ces beaux discours sur la liberté, de Gaulle, Mendès-France : bon, d’accord. Et là-dessus, quarante ans de terrorisme contre lequel on perd son âme. Pour maintenant obtenir ceci : une geôle fasciste, une tyrannie. C’était donc si fragile ? Note bien que j’avais senti venir la baffe. Du reste, après Zarya, c’était devenu clair. Alors, ça fait trois ans que je postule pour une affectation dans le sud, et je viens juste de recevoir l’invitation : je vais finir ma carrière en Centrafrique, à l’hôpital militaire de Bangui. J’emmène la famille. Cinq ans là-bas, le temps de voir venir. Je passe colonel, et je remplace l’ancien qui part à la retraite. Ce n’est pas vraiment la planque, vu les conflits dans la région, mais la zone est bien sécurisée, pas d’attentats à craindre. Ceci pour dire que je ne viens pas, évidemment. »
Karine : « Mon patron se fait placardiser. Du coup, mon post-doc tombe à l’eau. La mythologie comparée, c’est inutile, donc je n’aurai plus de crédits. J’ai payé la peau des fesses pour des études qui n’aboutiront pas, je suis verte ! Parce que, à part ceci, je n’ai aucune formation ! Et avec quoi vais-je rembourser mes emprunts ? En plus, les équivalences intra-européennes viennent d’être sucrées, je ne peux même plus m’inscrire à Milan ! C’est-à-dire qu’on me traite de parasite, carrément ! Moralité : je viens ! » Une croix en face de Karine…
Eh bien, mais, les têtes tombent ! Combien sommes-nous, finalement ? Hassan, Arturo, Évika, et moi bien obligé, Primo, Karine… Ah, et Cécile ? « Tu ne crois pas que je vais rester en Haïti quand ma tante s’en départ, non ? Et qu’est-ce que j’y ferais, là-bas, puisque je n’ai même pas l’argent pour repartir à Boston ? Et puis, je te signale, au cas où tu l’aurais oublié : la gardienne, à cette heure, c’est moi ! Alors ? » Alors elle vient, pardi, et ça fait sept ! Non, huit, car il y a aussi…
Niko : « Ce grand édifice qui fait penser à une plume, là-bas à l’horizon, est-il dans le quadrant de la stèle noire ? Vous avez pu le déterminer, ou pas ?
— Il est fort possible qu’il soit pile dans l’axe, répondis-je.
— On l’a précisé assez récemment, ajouta Primo. Un jour de grand vent. Le ciel était complètement dégagé, sauf, en altitude, une sorte de banc flou. Et derrière la pierre noire, à l’horizon, nous avons vu une traînée de nuages qui devait être dans le sillage de cette espèce de gratte-ciel, puisqu’il n’y a que lui pour perturber l’atmosphère aussi haut.
— Tout juste comme ici, compléta Hassan. Regardez par la fenêtre, monsieur Landren. Vous voyez, en aval du volcan ? Tous les nuages qui se tortillent ?
— On dirait la fumée d’une locomotive, nota Niko.
— Les vortex de Karman : la montagne crée une perturbation dans le fleuve de nuages, qui s’écartent à gauche et à droite en libérant le ciel en aval, comme le sillage d’une roche plantée dans un torrent. Mais les quelques vapeurs qui se sont retrouvées proches de l’axe du sommet, sont aspirées par la dépression d’arrière, et se condensent en tourbillons qui font un petit panache.
— C’était le même phénomène là-bas, repris-je. Les vents d’altitude, chargés en humidité, déchirés par la plume, avaient créé une sorte de traînée de condensation, et, vous voyez ? Regardez comme ça tricote, là.
— C’est joli…
— Ce jour-là nous avons vu le panache blanc, éclatant, tricoté tout juste comme ici avec ces petites boucles qui se tortillent. Une de ses extrémités était plus ou moins dans l’axe de la stèle. Mais pourquoi cette question, monsieur Landren ?
— Eh bien, je me demandais si, par hasard, ce ne serait pas malin… ou prudent, disons… d’aller faire un tour à cette plume avant d’ouvrir la pierre aux encoches.
— Vous pensiez à un bateau, je présume ?
— Un pneumatique, avec moteur… Ah oui, les grosses bêtes, c’est ça ?
— Voilà. Vous savez, elles peuvent être vraiment massives, et… ma foi, il y en a certainement des tas qu’on ne connaît pas, donc, restons prudents.
— Bien sûr. Bien sûr…
— Des bien rapides, teigneuses, tenaces ! Allez savoir ce qu’on peut trouver…
— D’accord, je comprends.
— Sincèrement, je ne me vois pas galoper là-dessus. Désolé…
— Oui eh bien j’ai pigé ! Oubliez, hein ? C’était juste une bêtise. »
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Les armes que nous avions étaient bien gentillettes. Je ne m’imaginais pas tirer avec un succès foudroyant sur un calamar, il aurait fallu trop de balles. En fait, je me demandais si tous ces pistolets mitrailleurs nous seraient d’une quelconque utilité. Un seul avait une visée laser, les autres étaient d’antiques Uzi trafiqués, typiques de la banlieue sud, qui dispersaient un petit peu trop les projectiles pour être vraiment efficaces à plus de quinze mètres. Et qui aurait accepté de se tenir si près d’un de ces bestiaux qui rôdaient là-dessous ? Être à portée de tir c’est bien beau, mais si c’est être aussi à portée de tentacule, où est l’intérêt ?
Hector, qui ne venait pas, s’était tout de même inquiété de savoir si l’on suivrait son conseil, et avait tenu à examiner nos achats. Il s’était énervé parce que l’on n’avait pas trouvé de gros calibres, ni de grenades… Je ne sais pas ce qu’il imaginait à notre propos, mais il est clair que jamais je n’aurais acheté des trucs pareils. Nous n’étions pas des soldats, après tout. Au bout du compte, il décréta que, puisque nous n’avions aucun moyen de vaporiser les poulpes, notre armement ne valait pas tripette. Fric jeté en l’air. Et il avait brandi à titre d’exemple une vieille Kalache qu’on nous avait refilée en bonus.
« Ben quoi ? avait dit Primo. C’est pour la frime, c’est tout !
— C’est ça, mon connaud. Fais bien de pas venir, moi…
— Parce que ton Centrafrique c’est plus sûr ?
— J’ai des tas de commandos pour protéger les expat’s. Des blindés, des mitrailleuses, des mortiers, des sacs de sable, trois chasseurs-bombardiers et douze hélicoptères, avec en outre un président qui nous doit son trône, alors que demander de plus ? Je ne vois pas ce que je risque… Et la Mission Française où on logera est dans la zone tenue par les Norvégiens. Qu’est-ce que tu veux qu’il nous arrive, franchement ? Entre Paris, la lagune et Bangui, le calcul est vite fait, et je sais exactement où ma fille sera le mieux… Mais pour vous, là, j’ai comme un doute… Hohoo, et c’est quoi cette pétoire ? Ha les bousins !
— Un pistolet d’ordonnance, répliqua Niko soudain très sec. Il a appartenu à mon grand’père, et je l’ai utilisé avec succès trois fois dans ma vie. »
À ce moment-là, Primo, chlaki-chlaka, arma la vieille Kalachnikov, et, ceint d’une chaussette verte distendue, hurla « Allah akhbar !!! taratatatatatata… » après quoi l’ambiance devint absolument pourrie et encore plus de mauvais goût.
Karine alla se coucher, Hector sortit dans le jardin – la voisine dormait, il faisait sombre – Primo s’excusa auprès d’Hassan d’avoir été si bas du front et partit se cacher dans les toilettes. Je me retrouvai seul avec Nicolas, tandis qu’Arturo squattait la salle de bains. Nous rangeâmes l’artillerie. Le sas de Pâques était complet, à peine si l’on pouvait y marcher.
« Je vais m’excuser auprès de votre ami Hector, j’ai été…
— Entre nous, vous l’avez bien mouché.
— Oui… Parce que, vous le savez, j’ai été chasseur, par la force des choses, et je dois admettre que j’ai aimé ça ; quand votre vie dépend des racines, des proies, et de l’eau que vous trouvez, chaque repas est une victoire. Vous ne vous posez plus de questions, vous tuez et vous bouffez… En ce qui concerne ce revolver, la première fois qu’il m’a sauvé la mise, c’était à Bornéo, une nuit où un éléphant ne voulut absolument pas me laisser dormir. Il me pourchassait d’un arbre à l’autre en bougonnant, je n’arrivais pas à m’installer, à chaque fois il venait m’attaquer. Malheureusement, à force de me charger dans l’ombre, il a fini par envoyer valser mon sac et mon fusil ; je me suis retrouvé démuni, et, comble de malchance, j’ai reculé dans un lacis de roches. Savez-vous ce que c’est qu’un lapiaz ?
— Je ne connais que ça ! Des lames de calcaire, entre lesquelles il y a des fissures bien traîtresses. À ne pas visiter la nuit.
— Surtout si vous êtes pourchassé par un vieux con. Donc j’étais acculé. Alors j’ai allumé ma lampe, j’ai éclairé la bête, et j’ai poussé de grands cris. Il a gueulé, bien entendu, et puis qu’est-ce que vous croyez que j’ai fait ? Il a bien fallu que je gueule encore plus fort ! Alors j’ai sorti mon revolver, et j’ai tiré en courant vers lui. Quel boucan ! Et quelles flammes, bon sang !
— Vous lui avez tiré dessus ?
— Évidemment pas ! Mais je l’ai bien assourdi, et il a tourné casaque… Ceci dit, je suis resté dans mes pierres jusqu’au matin. Chacun chez soi… »
Quelle vie aventureuse. « Et la seconde fois ?
— Quelqu’un prend du café ? demanda Arturo, qui s’était fait présentable.
— Oh ! Quelle superbe robe de chambre ! Nous sommes vraiment désolés…
— Oui bon ben c’est comme ça, quoi… »
Il était encore mal réveillé. Nous l’avions tiré du lit à minuit, heure de Paris, ce qui correspond, sur l’île de Pâques, à la fin de sieste d’un célibataire fainéant. Dans le ciel, les vortex de Karman passaient tout juste du jaune à l’abricot.
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Les jours suivants passèrent vite. Le robot chenillard, enfin terminé, fonctionnait à merveille. Il pouvait même flotter, dans certaines conditions. Nous lui avions trouvé plusieurs fonctions fort indispensables : d’abord, il servirait d’éclaireur, télécommandé par l’ami Primo ou par Karine, qui, pour ne pas perdre de temps dans ses études, s’était dotée jadis d’un iris nanotronique et d’une coûteuse extension cérébrale pour lire plus vite dans les bibliothèques non-papier ; très utile pour conduire un chariot sur une planète étrangère, ou pour vérifier sa liste de courses tout en poussant son caddie à deux mains entre les rayons d’un supermarché.
Ensuite, le robot traînerait derrière lui une bonne partie du bagage, sur une espèce de luge en plastique qui pouvait flotter sur l’eau terrestre avec cent kilos de matériel à bord. Ce qu’il y avait d’un peu crétin dans cette histoire, c’était que, pour tirer pareille charge, le robot avait besoin d’une bonne dose d’énergie ; aussi, dans le fret, trente kilos étaient accaparés par deux batteries blindées et un antique jeu de capteurs solaires. Le reste de la luge avait été affecté aux militaria, comme disait Primo, à quelques fringues, à de la nourriture en poudre et à une copieuse réserve d’eau minérale.
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Le chat de Niko fut déménagé. On transporta sur Pâques une quantité de croquettes proprement stupéfiante, avec un distributeur automatique connecté, d’une part, à un vaste container dans lequel on versa toute cette boustifaille, et d’autre part à une alimentation solaire – encore une – qu’il fallut installer sur le toit d’Arturo sans ameuter la foldingue d’à côté. La petite bête devait boire, aussi ; on lui aménagea un accès jusqu’à l’impluvium situé dans le fond du jardin, et aussi une chatière pour aller vadrouiller dans l’île, puisque cet animal avait un pedigree suffisamment flou pour ne pas détonner au milieu des greffiers locaux. Le temps passait ainsi au milieu des travaux et du bricolage… Et puis un jour, sans crier gare, tout fut prêt.
Nous avions la forte intention de revenir vivants de notre expédition aux enfers, et nous avions tablé sur une absence de quatre à cinq semaines, sans savoir comment nous pourrions nous en tenir à cette durée. « Une semaine pour visiter, prendre des photos ; puis quatre semaines pour trouver le moyen de rentrer ; cela devrait aller, non ? » Personne n’y croyait. Mais personne ne croyait non plus à une catastrophe ; la mort, le retour interdit semblaient faire partie de l’improbable, au même titre que, pour ceux qui explorent les gouffres ou les falaises, l’accident : ça arrive, certes, mais ça n’arrivera pas.
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Le soir du grand départ, nous étions chez Niko, tous très occupés à vider ses bouteilles, lorsque l’électricité fut rétablie. D’un seul coup, la douce lumière des bougies fut soufflée par un plafonnier puissant et sûr de lui. Une radio se mit à postillonner dans la salle de bains, des horloges clignotèrent, le téléphone ronfla en s’initialisant, un ordinateur poussa un cri de détresse.
L’on courut de ci de là pour calmer toutes ces petites choses. Puis des gens crièrent dans la cour, mais nous faisions tellement de raffut ce soir-là que l’on ne comprit rien à ce qui se passait jusqu’à ce que l’odeur nous parvînt : ça sentait le brûlé. Quelque part dans les étages inférieurs, un radiateur électrique, réveillé d’un long sommeil, avait dû mettre le feu à des fripes entassées dessus ; ou était-ce un four finissant de cuire un panier de linge sale ? Les gens posent n’importe quoi n’importe où, rien ne les arrête, c’est bien connu.
Bientôt, la cour fut un volcan d’étincelles. Nous nous empressâmes de sauver tout ce qui pouvait l’être : souvenirs, papiers importants, frusques, alcools bien entendu, une vraie brocante qui s’entassa dans le sas et sur la plate-forme de la lagune. Pendant ce temps, le feu grimpait ; nous voyions ses flammes bondir devant les fenêtres, et le sol tremblait. Ce vieil immeuble à l’ossature en bois était fichu. Trop sec, et puis, de toute façon, imaginez un peu les pompiers ce soir-là : combien de milliers d’alertes à traiter en même temps ? On entendait crépiter l’escalier, et les fracas de l’incendie qui cassait des vitres.
La dernière vision qu’eut Niko de son appartement fut celle des trois masques suspendus au-dessus du canapé ; ils grimaçaient au milieu des rideaux de fumée qui montaient du plancher. Il eut une hésitation comme pour aller les prendre, puis se ravisa et referma lui-même le passage.
C’était un samedi. Le robot chenillé attendait dans le sas de Gonâve. En l’honneur de cette île, Karine avait peint un gros lézard vert, Guanabo, sur la carrosserie. À neuf heures pascuanes, nous nous rassemblâmes devant la porte noire. Nous étions chargés. Les Français s’étaient habitués au décalage horaire, mais Hassan baillait comme un malheureux, et soufflait déjà sous son sac à dos. Car non seulement l’oxygène était moins concentré que sur Terre, mais la gravité, plus forte de quelques 15% sur cette planète, nous alourdissait encore.
Sous la combinaison que je venais de revêtir, mes vêtements sentaient le brûlé. À quelques mètres derrière une porte, un immeuble entier montait au ciel, tandis que je transpirais comme un damné à la rôtissoire.
Les gardiens sortirent leurs clés. Cécile était avec sa tante. La vieille dame était venue seconder sa protégée, qu’elle avait pourtant intronisée. Et c’est elle qui plaqua l’objet sur l’encoche du haut, pour bien signifier qu’elle assumait la responsabilité de ce qui pourrait arriver. Aussi avait-elle exigé de se porter en avant, pour être la première personne à suivre le robot. Arturo s’avança et plaqua sa clé sous celle de Gonâve, ensuite ce fut Hassan, et moi pour finir.
Les lueurs des encoches enveloppèrent les clés ; la pierre s’ouvrit sur un tunnel tout noir. On se regarda en silence, et, dans cet ordre : Évika, Hassan, Cécile, Arturo, Karine, Niko, moi, Primo, nous franchîmes le seuil.
Puis Karine reparut sur la plate-forme en s’excusant ; elle enfila en larmoyant une lentille de pilotage sur son iris de luxe, et démarra Guanabo. Agitant la télécommande, elle dirigea celui-ci dans la stèle noire ; le robot s’y enfonça, suivi de son traîneau, et de Karine qui referma derrière elle.
À SUIVRE…
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