Cosmicomedia 3

Allan E. Berger · Chapitre 13 sur 20

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Cosmicomedia 3

Paris

 

Un mur haut, large, maigre et chapeauté de zinc, séparait les cours de deux numéros voisins du quai du Louvre. Au milieu du siècle dernier, les copropriétaires de la cour de l’ouest avaient décidé d’égayer leur côté de la muraille en y installant plusieurs niveaux de persiennes, comme s’il y avait eu là un immeuble avec de vraies pièces, et non pas une simple paroi de pierres sur dix ou douze mètres de haut. Cette façade sans porte ni épaisseur perturbait les visiteurs.

Les bâtiments qui l’encadraient avaient diverses origines : ceux du quai avaient été remodelés sous Napoléon III à partir de souches vieilles d’un siècle au plus, tandis que les immeubles de l’arrière, malgré les retouches stylistiques apportées pour l’occasion, gardaient dans leur structure la trace archaïque des ossatures boisées du Moyen-Âge.

Dans la cour de l’ouest il y avait un puits comblé, et une dalle de granite, noyée dans le pavage, qui servait autrefois à recevoir les bûches à fendre. Dans la cour de l’est il y avait une fontaine. Dans chacune de ces deux cours, il y avait une porte basse menant à deux niveaux de caves extraordinaires.

Il existe dans Paris des endroits plus vieux, mais il en est peu qui soient aussi saturés d’histoire, et d’une histoire à laquelle certains des habitants tiennent comme à une précieuse et triste relique ; le reliquaire étant ici un quartier tenant dans le rectangle qui va de la colonnade du Louvre jusqu’à la rue du Pont-Neuf, et de la rue de Rivoli jusqu’aux quais.

Une figure plus ramassée concentrera le souvenir entre, au nord la rue Perrault, qui porte le nom d’un des concepteurs de la façade principale du Louvre, la rue de l’Arbre Sec à l’est (un arbre sec est souvent un gibet, mais en l’occurrence c’était aussi l’enseigne d’un établissement au Moyen-Âge), le quai du Louvre au sud, anciennement quai de l’Écale en l’honneur d’escaliers disparus qui descendaient au fleuve, et, pour finir le carré, longeant la colonnade Perrault, la rue de l’Amiral de Coligny, au couchant. L’Amiral protestant se fore ici un passage au pied de son adversaire le Roi en son palais, tout en rasant sans s’y compromettre les nombreux bâtiments du très catholique et romain chapitre de Saint-Germain l’Auxerrois, dont le célèbre carillon sonna, le 24 août 1572, jour de la Saint-Barthélémy, l’ouverture de la chasse.

À cette époque, le Louvre n’était pas encore un palais à l’architecture classique et lumineuse, mais un camp retranché encerclant une forteresse carrée, avec, en son cœur, un énorme donjon hérissé d’appendices. On y parlait d’une guerre possible avec l’Espagne, qui tenait les Flandres, ou d’un coup d’État contre les Huguenots pour prévenir celui qu’ils pourraient bien faire.

Ce 24 août 1572, à la troisième heure, le clocher de Saint-Germain l’Auxerrois avait sonné, comme à l’accoutumée.

Alors avait commencé le carnaval sanglant.

 

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13 juillet 2052. Un vieux monsieur qui habitait dans la parcelle de l’ouest avait pris l’habitude de descendre arroser les plantes qui ornaient la margelle du puits. Comme le 13 juillet se trouve être, ordinairement, la veille du 14, qui, en France, est jour de fête nationale, le ciel était sillonné de robots militaires.

Ils grondaient au-dessus de la ville, surveillant les préparatifs du défilé organisé pour le lendemain sur les Champs et la Concorde, en dépit de la menace que laissait planer Zarya. Le vieux monsieur les regardait passer, insectes flous sur un carré de ciel bleu roi.

Le carillon de Saint-Germain égrena ses petites notes argentines, qui se dispersèrent en flocons délicats à travers les rues et les cours. Soudain, il y eut un grondement volcanique suivi d’une secousse ; tous les immeubles frémirent et lâchèrent des vitres, des pots de fleurs, des cheminées et des antennes sur la tête du pauvre vieux qui avait laissé choir son arrosoir.

Venant des quais, un nuage anthracite gonfla au-dessus des toits et, sur le mur haut, large, maigre et chapeauté de zinc qui surplombait le vieillard inanimé, tous les volets claquèrent du bec.

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