Détective D. D. Warren T12 : Au premier regard
Prologue
Ma mère aime chantonner. Debout devant la cuisinière, elle mélange ceci, goûte cela, et elle chantonne, chantonne et chantonne encore.
Je suis assise à la table. J’ai une mission : râper le fromage. C’est facile. Le queso blanco s’effrite sous les doigts. Mais je suis fière de participer.
Ma mère dit qu’il n’y a pas besoin d’être riche pour manger comme un roi. C’est parce qu’elle aime beaucoup cuisiner. Tout le monde vient dans sa cuisine pour goûter sa salsa maison ou son mole, vous savez, la sauce mexicaine au cacao, ou encore mon dessert préféré : des petits churros à la cannelle trempés dans du chocolat.
J’ai cinq ans, je suis assez grande pour tourner le chocolat mis à fondre sur le feu. Lentamente, dit ma mère. Mais pas trop non plus, sinon ça attache.
Le chocolat fondu est très chaud. La première fois, j’ai plongé mon petit doigt directement dans la casserole parce que je voulais goûter. D’abord je me suis brûlé le doigt, ensuite je me suis brûlé la langue en léchant le chocolat épais. Ma mère a secoué la tête quand j’ai fondu en larmes. Elle m’a séché les joues avec son tablier, m’a traitée de petite coquine et a dit qu’il fallait que je grandisse, que j’apprenne à ne pas mettre la main dans les casseroles brûlantes. Elle m’a apporté un glaçon à sucer et m’a fait asseoir à table pour que je la regarde s’activer en chantonnant au-dessus des poêles fumantes.
Je suis la chiquita de ma mère. Elle est ma mamita. Ce sont les petits noms que nous nous donnons l’une à l’autre. J’adore l’observer dans sa cuisine. Quand elle y est, elle est heureuse. Rien ne vient assombrir son visage. Elle se tient plus droite. Elle ressemble de nouveau à ma mamita, et non à la femme triste qui part le matin dans sa tenue de femme de chambre gris terne. Ou pire encore, à la femme apeurée qui rentre parfois en pleine journée et me pousse dans un placard en me disant de ne pas faire de bruit.
J’écoute toujours ce que dit ma mamita. Enfin, un jour, j’ai désobéi : j’ai couru après un chiot marron pour lui caresser les oreilles, et la voiture est passée si vite à côté de moi que j’ai senti le vent dans mes cheveux. Alors ma mère m’a attrapée par le bras et a crié : Non, non, non, vilaine, vilaine, vilaine ! Elle m’a donné une fessée et ça m’a fait mal. Ensuite elle s’est assise dans la terre rouge, elle a pleuré, elle m’a bercée contre elle et ça m’a fait encore plus mal, comme si j’avais en même temps mal au ventre et mal à la poitrine.
« Il faut m’écouter, mon trésor. Tu n’as que moi, et je n’ai que toi. Alors nous devons tout particulièrement veiller l’une sur l’autre. Tu es à moi et je suis à toi, pour toujours. »
Ce jour-là, c’est moi qui ai séché les joues de ma mère. J’ai posé la tête sur son épaule tremblante et je lui ai promis de toujours être sage.
Maintenant que j’ai cinq ans, je vais à l’école toute seule et je rentre aussi toute seule. Je reste seule tout l’après-midi, mais c’est notre secret, dit mamita. Il y a des gens à qui ça pourrait ne pas plaire. Ils risqueraient de m’emmener loin d’elle.
Je ne veux pas qu’on m’emmène, alors je suis courageuse : je rentre à la maison, j’allume la petite télé et je regarde des dessins animés en attendant. Parfois je dessine. J’adore colorier et peindre. Je fais toujours bien attention de ranger quand j’ai fini. Ma mamita travaille dur, elle fait le ménage et range derrière les autres. Tous les matins elle part dans une tenue soigneusement repassée, avec un tablier blanc impeccable. Et tous les soirs elle revient épuisée, vidée. Et ça, ce sont les bons jours. Parfois, elle rentre triste, effrayée, et il faut qu’elle retire sa blouse terne, qu’elle enfile une jupe colorée et qu’elle aille droit dans sa cuisine pour retrouver le sourire.
C’est le soir. Nous allons manger des burritos avec des haricots noirs cuits à petit feu et de l’effiloché de poulet. Ça doit être un soir de fête parce qu’on n’a pas toujours droit à du poulet. La viande coûte cher et nous devons faire attention.
Mais ma mère est heureuse, elle remue les haricots pendant que les tortillas chauffent dans le four. Notre cuisine est petite, mais pleine de couleurs vives. Du carrelage rouge, de la peinture verte et bleue. Des plats en céramique qui appartenaient à la mère de ma mère, qu’elle a dû quitter il y a longtemps et qu’elle ne reverra plus jamais. Mais ma mère a de la chance d’avoir cette vaisselle ; comme ça, sa mamita sera toujours avec elle et, un jour, avec moi aussi.
« Il n’est pas nécessaire de posséder beaucoup de choses, dit souvent ma mère. Seulement les bonnes. »
J’entends des hurlements au loin. Les coyotes, qui chantent les uns pour les autres dans le désert. Ça fait frissonner ma mère, mais moi j’aime bien ces chants. Je voudrais pouvoir renverser la tête en arrière et lancer la même plainte mélancolique.
Au lieu de cela, je m’exerce à chantonner comme ma mère. Et ensuite, je joue à mon petit jeu préféré.
Je dis : « Mamita. »
Elle répond : « Chiquita. »
J’enchaîne : « Bonita mamita. »
Souriante, elle répond : « Linda chiquita.
– Muy bonita mamita.
– Muy linda chiquita 1. »
Je glousse parce que nous sommes une meute, une petite meute de deux, et que ce sont nos hurlements à nous.
« Tu n’es qu’une petite coquine », dit-elle, et je glousse encore, chipe un morceau de queso blanco et balance mes pieds sous la chaise avec allégresse.
« Le dîner est prêt », annonce-t-elle en sortant les tortillas.
Les coyotes hurlent de nouveau. Ma mère se signe. Je me dis que je suis contente d’être à elle et qu’elle soit à moi, pour toujours.
*
Le méchant arrive après le dîner. Ma mère est en train de faire la vaisselle. Perchée sur un tabouret à côté d’elle, j’essuie.
Il frappe à la porte de la cuisine, des coups puissants et autoritaires. Devant l’évier, ma mamita se fige. Les ombres reviennent sur son visage, sans que je comprenne pourquoi.
Je sais seulement qu’elle a peur. Et si elle a peur, alors moi aussi.
« Le placard », me chuchote-t-elle.
Mais il est trop tard. La porte s’ouvre à la volée. L’homme est là, et il prend toute la place. Notre cuisine, qui a toujours été parfaite pour une meute de deux, paraît maintenant minuscule.
Il n’y a nulle part où se cacher.
Je vois son ombre noire quand il entre pesamment dans la pièce, une silhouette gigantesque, colossale, une silhouette de bête fauve plus que d’être humain.
« Qu’est-ce que tu as fait ? » demande-t-il directement à ma mère. Sans hausser le ton. D’une voix froide, maîtrisée. Qui me donne la chair de poule et envie de faire le signe de croix.
« M-m-mais rien », tente ma mère.
Elle tremble trop violemment. Je sais qu’elle ment et le méchant le sait aussi.
« Tu croyais vraiment que je n’allais pas m’en apercevoir ? Que tu pouvais jouer au plus malin avec moi ? »
Ma mère ne répond pas. Je la regarde longuement. Elle a pris un visage impassible, mais son absence même d’expression m’indique que ce dont il l’accuse, elle l’a fait. Il l’a découvert. Et maintenant, ça va très mal se passer.
Nous sommes une meute de deux. Je voudrais lui prendre la main. Être une petite fille courageuse pour elle. Mais mes jambes tremblent de manière incontrôlable. Debout sur mon petit tabouret, je suis paralysée.
Ma mère pose brusquement une casserole dans l’évier, et le fracas rompt la tension. « Vous voulez dîner ? Il y a des burritos. Je vous en prie, je vais vous préparer une assiette. »
Parce qu’elle parle de nourriture, sa voix se tranquillise. Elle se décale légèrement pour s’interposer entre l’homme et moi.
« Pourquoi pas », dit celui-ci, mais quelque chose dans le ton de sa voix me fait de nouveau frémir.
Je voudrais de toutes mes forces être dans le placard, mais je ne peux pas y aller maintenant. Je ne peux aller nulle part sans qu’il le voie. Et une partie de moi, la petite fille têtue, idiote au point de plonger son doigt dans le chocolat brûlant, ne veut pas partir en laissant ce fauve seul avec ma mère.
Elle prend l’assiette que j’ai essuyée et se déplace d’un mouvement fluide vers la cuisinière, où se trouvent les restes de tortillas et de haricots froids. Elle prend son temps. La tortilla. Une cuillerée de haricots. Saupoudrer de queso. Replier le burrito. Le remettre au four. Trouver la salsa, la poser sur la table.
« Bière », dit l’homme.
Ma mère va chercher une des bières rangées au fond du petit réfrigérateur.
Elle semble très maîtresse d’elle-même, sauf de ses mains, qui n’arrêtent pas de chiffonner sa jupe rouge vif.
« Assieds-toi avec moi, dit l’homme quand elle sort le burrito du four.
– Je dois finir la vaisselle…
– Assieds-toi avec moi. »
Ma mère s’assied. Elle me lance un bref regard. Il y a quelque chose dans ses yeux, un message qu’elle essaie de me faire passer. Perchée sur mon tabouret, je ne comprends pas. Je ne sais pas où aller, ni quoi faire. Nous devons veiller l’une sur l’autre, dit-elle, mais à cet instant précis je ne sais pas comment veiller sur elle.
Je veux juste que le méchant s’en aille et que ma mère soit de nouveau seule avec moi dans la cuisine.
L’homme mange son burrito. Bouchée après bouchée. Il boit sa bière. Il ne parle pas et ce silence me tord le ventre.
Une fois qu’il a englouti sa dernière fourchetée, ma mère pousse un petit soupir. Ses épaules se détendent. Elle a pris une décision, mais je ne sais pas laquelle.
L’homme lance un regard dans ma direction.
« Elle est bien jolie.
– Ce n’est qu’une gosse, répond froidement ma mère en se levant. Sortons. »
L’homme hausse un sourcil. « D’humeur bagarreuse ?
– Vous voulez discuter ? On va dehors.
– J’hésite. J’aime bien ta cuisine. On s’y sent bien. On devrait peut-être débarrasser la table. Histoire de montrer à ta fille l’étendue de tes talents. »
Ma mère le fixe du regard. Soudain, elle contourne la table d’un pas décidé et se dirige droit sur lui. Il tressaille, surpris, et je suis fière de ma mamita, qui a fait reculer le méchant. Elle heurte son épaule au passage, violemment, délibérément, puis elle prend la porte et l’ouvre d’un seul coup. Avant que l’autre ait eu le temps de réagir, elle est dehors.
Il finit par se lever. Mais il s’arrête et me dévisage un long moment. Je n’aime pas ce qu’il y a dans son regard.
« Comment tu t’appelles, gamine ? »
J’ouvre la bouche, mais rien ne sort. Je tremble encore trop.
Ma mère appelle depuis la cour.
Il me jette un dernier regard et se dirige vers la porte. « Idiote », marmonne-t-il.
J’ai le torchon entre les mains. Seule dans la cuisine, je le contemple en regrettant de n’avoir rien à essuyer. J’aimerais pouvoir remonter le cours de la soirée et me retrouver assise à table, à râper du fromage en écoutant ma mère chantonner.
Encore du bruit. Cet homme, sa voix qui gronde, en colère.
Ma mère. Non, répète-t-elle, encore et encore. Farouche, puis butée, puis suppliante. Un bruit sec, un claquement. Je sursaute. Je reconnais ces bruits : il l’a frappée. Elle reprend la parole, mais d’une voix si faible que je l’entends à peine. Je reconnais seulement ce ton. Brisé. Le méchant lui a fait du mal et ma mamita est brisée.
Les voix en colère se taisent. Tout s’arrête. Le silence est encore plus effrayant.
Nous sommes une meute. Nous sommes tout l’une pour l’autre. Nous devons veiller l’une sur l’autre.
Je descends prudemment du tabouret. M’approche de la porte ouverte. M’aventure dehors.
Ma mère est à genoux, l’homme en face d’elle. Il tient quelque chose à la main. Un pistolet. Il pointe un pistolet sur la tête de ma mère.
Sans réfléchir, je me mets à courir. Je me précipite vers elle, moulinant de mes petits bras et de mes petites jambes. Je file comme le vent, du moins j’ai envie de le croire. Je me jette dans ses bras.
Mais elle se met à crier : « Non ! Va-t’en ! Cours, chiquita, cours ! »
Elle me rejette alors que j’essaie de m’accrocher à elle. Elle me pousse derrière elle. « Cours, répète-t-elle encore. Cours ! »
Je vois les larmes ruisseler sur ses joues. La terreur dans son regard.
Je ne cours pas. Je ne peux pas.
Je tends les bras vers ma mère. Nous sommes deux. Nous devons veiller…
Le méchant tire.
Plus tard, je reverrai cette scène dans mes rêves, chaque nuit. Plus tard, cette soirée sera tout ce qu’il me restera. La dernière fois où j’ai parlé. La dernière fois où j’ai écouté ma mère fredonner. La dernière fois où j’ai tendu les bras vers la personne qui m’aimait.
La balle traverse la gorge de ma mère de part en part. Un jet rouge. Sa main se lève avec un temps de retard.
Puis la balle continue sa course et vient s’enfoncer violemment dans ma tempe. Je suis projetée en arrière. Je tombe sur la terre rouge. Hébétée, meurtrie, désorientée.
Le méchant s’approche de moi. D’une main, il tâte mon cou.
Il pousse un grognement.
Et, juste avant que je ne perde connaissance, il m’emporte. Je ne résiste pas. J’ai un voile de sang devant les yeux, à travers lequel je regarde le corps étendu de ma mère. Et je sens la brûlure de la balle qui est passée d’elle à moi. Qui m’a apporté le dernier souffle de ma mamita.
Notre meute de deux n’est plus.
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