Détective D. D. Warren T12 : Au premier regard
Chapitre 6
6
Flora
C’est D.D. qui conduit. La voiture de location est à son nom et il n’était pas question que j’aille où que ce soit sans elle – ça, déjà, c’était clair. Keith est à l’arrière. J’ai bien vu qu’il hésitait à nous accompagner, partagé entre le souci qu’il se fait pour moi et son envie de coller au train de cette experte du FBI pour remettre la main sur l’ordinateur de Jacob. Mais en fin de compte, c’est moi qu’il a choisie. Est-ce que je devrais me sentir flattée ?
Personne ne dit rien. Nous regardons par les fenêtres, contemplant le ciel lumineux et les étendues de béton dont semble être faite la ville d’Atlanta.
Ce n’est pas la première fois que j’y viens. J’y ai été hospitalisée après l’assaut de la chambre d’hôtel. Ensuite j’ai eu droit à une séance de débriefing dans les locaux du FBI – pas ceux où nous venons de tenir notre réunion, mais une monstrueuse tour de verre noire qui ressemblait au siège d’une multinationale. Au moins, leur nouveau campus en briques a des allures de bâtiment administratif. Mais rien dans cette ville ne me paraît familier. Rien ne fait remonter le moindre souvenir.
Je suis encore une fille des montagnes. Ce qui rendra la suite de la journée (un trajet vers les Appalaches pour chercher des restes humains le long de sentiers de randonnée) d’autant plus pénible. La forêt devrait être un refuge.
Mais je n’arrive pas à chasser de mon esprit l’idée de cette malheureuse que Jacob aurait traînée sur un chemin pour lui donner la mort.
L’anthropologue médicolégale, Regina Jackson, se révèle être une femme noire aux manières vives. Elle n’est pas surprise de notre visite, donc Quincy a dû la prévenir par téléphone. Elle porte des Crocs bleu marine et une blouse blanche sur une tenue chirurgicale turquoise. Elle nous serre la main en nous jaugeant tout autant que nous la jaugeons. Je ne sais pas grand-chose de sa discipline, seulement ce que j’en ai vu à la télévision. Étonnée de la trouver en tenue de bloc, je me demande si nous n’aurions pas interrompu une autopsie.
Du coup, je ne peux m’empêcher de scruter ses épais cheveux noirs noués en un chignon serré pour voir s’il ne s’y trouverait pas des lambeaux de chair, des fragments de peau. Keith ouvre lui aussi de grands yeux, mais il faut dire que toutes nos entrevues avec de vrais experts de la police lui inspirent un émerveillement semblable à celui que le commun des mortels éprouve devant des champions olympiques. Avant qu’il me rencontre, ses enquêtes se résumaient pratiquement à arpenter Internet à la recherche d’articles sur de vieilles affaires. Désormais, il fréquente régulièrement le QG de la police de Boston, est convié à des réunions du FBI et serre la main d’une anthropologue médicolégale. Dois-je craindre que ce soient mes fréquentations qui lui plaisent chez moi ?
Nous franchissons les contrôles de sécurité, puis le docteur Jackson nous conduit dans un de ces longs couloirs aseptisés que j’associe aux hôpitaux, à la morgue et aux services administratifs. Le sol est en béton poli, les murs en parpaings habillés de peinture, les suspensions équipées de néons. À la fin de la journée, tout le monde doit avoir une migraine carabinée.
Elle pousse une lourde porte à deux battants qui donne accès à une grande pièce plus froide. Je remarque, dans un coin, la porte de ce qui semble être un petit bureau. La plaque est à son nom, mais elle ne prend pas cette direction. Au lieu de cela, elle longe plusieurs grandes tables en inox – destinées à l’examen de cadavres, d’ossements ? À notre droite se trouvent des rangées d’étagères métalliques remplies de sortes de boîtes à chaussures d’une longueur inhabituelle. Toutes sont exactement de la même couleur : crème. Et toutes portent un numéro inscrit au feutre noir.
Un numéro de dossier. Pour les ossements qu’elles contiennent. Il y a là des dizaines et des dizaines de restes.
Nous avançons toujours en silence, seul résonne le claquement des bottines à talons de D.D. Le long du mur du fond filent des placards en bois clair surmontés d’un plan de travail. Encore un endroit où réaliser des examens, me dis-je en découvrant la panoplie d’instruments et de documents qui l’encombre. Puis, installée dans un petit espace dégagé : Lilah Abenito.
Son visage nous regarde comme celui d’un buste sculpté. Des yeux sombres et aveugles qui me transpercent. De longs cheveux bruns, une arcade sourcilière marquée, une mâchoire gracieuse. Comme un seul homme, nous ralentissons.
Elle est jeune, me dis-je. Belle. Innocente.
Tout ce que Jacob aimait détruire.
Le docteur Jackson nous explique la technique de la reconstruction faciale : « Nous avons la chance de travailler avec une artiste, Deenah, que je considère comme une des meilleures dans son domaine. Dans la vie, elle est sculptrice et même si, comme tout expert qui se respecte, j’adore la science, je la crois quand elle me dit que tous les crânes aspirent à retrouver leur peau. »
Elle nous lance un regard et je me rends compte qu’elle ne plaisante pas. Je me tâte les joues. Est-ce que mon crâne aime ma peau ? Je m’aperçois que Keith est en train d’en faire autant à côté de moi. Nous frissonnons tous les deux en même temps.
« La première chose à faire, continue le docteur, c’est de placer des marqueurs sur le crâne, qui représentent l’épaisseur des tissus sur le front, les joues, la mâchoire, etc. Une fois ce travail accompli (mais cela prend des semaines de mesures minutieuses), Deenah comble l’espace entre les marqueurs avec de l’argile. »
Elle se tourne vers nous et précise sans s’émouvoir : « Nous utilisons toujours de l’argile couleur de terre et des yeux bruns. En théorie, les ossements ne nous donnent aucune indication chromatique, donc on considère le brun comme neutre. Mais dans le cas de Lilah, avec ses origines latino-américaines, c’est sans doute fidèle à la réalité de son teint.
« La dernière étape consiste à photographier le résultat. Deenah prend les photos elle-même. Il est important que le crâne soit bien éclairé et il faut le prendre sous différents angles. Toujours en noir et blanc – là encore, à cause de l’incertitude sur les couleurs. Les images sont ensuite versées dans le Fichier national des personnes disparues. Dans le cas qui nous occupe, il n’a fallu que quelques jours pour obtenir une réponse : c’est Lilah Abenito. » Sa voix s’adoucit pour prononcer son nom et je me rends compte qu’elle en fait une affaire personnelle. Cette artiste et elle ont collaboré pour ramener ce crâne à la vie. Ce faisant, elles espèrent obtenir justice pour cette jeune fille et permettre à sa famille d’avoir des réponses à ses questions.
« Quand nous avons eu un nom, j’ai demandé le dossier complet de Lilah, antécédents médicaux compris. J’y ai trouvé mention d’une fracture de l’humérus gauche, qui correspondait à une fracture consolidée au même endroit sur le squelette.
– Autrement dit, vous êtes certaine que c’est elle, conclut D.D.
– Autant qu’on peut l’être dans ce métier.
– Mais vous ne connaissez pas la cause du décès ?
– Au moment de leur découverte, les restes étaient entièrement squelettisés. Malheureusement, de nombreuses causes de décès ne laissent aucune trace sur les os. Asphyxie, overdose, empoisonnement ou même hémorragie… Si la lame n’a pas touché d’os en pénétrant les tissus, il n’y aura aucune indication sur la plaie ou le geste violent qui a entraîné la mort.
– Est-ce qu’il vous serait possible de savoir si elle a été… torturée ? » Je ne sais pas comment formuler ma question. « Est-ce qu’il pourrait y avoir des traces de coupures, d’entailles pratiquées au couteau ? Qui n’auraient peut-être pas fait de gros dégâts, quelque chose de plus subtil ?
– Si la lame avait touché un os, oui, ça se verrait. Encore faudrait-il que nous ayons l’os en question. Or, malheureusement, il nous manque encore des éléments importants de ce squelette. Par exemple, la plupart des côtes n’ont pas encore été retrouvées. À l’heure qu’il est, j’ai plus de questions que de réponses sur ces restes.
– Des traces d’agression sexuelle ? relança D.D.
– Il me faudrait des parties molles pour me prononcer.
– Mais est-il possible qu’elle ait été kidnappée et violée ?
– Les liens laissent parfois des marques sur un squelette, surtout utilisés pendant une période prolongée. » Le docteur Jackson lance un regard fugace dans ma direction et je comprends qu’elle sait exactement qui je suis. Comment pourrait-il en être autrement ? Je me masse la main droite avec gêne. J’ai encore des cicatrices pâles autour des poignets. Il y a eu des moments, surtout au début, où je me suis tellement débattue que j’ai bel et bien eu l’impression que mes entraves me rentraient dans les os.
C’est une idée dérangeante. J’ai toujours su que Jacob vivait dans ma tête. Mais penser qu’il est encore dans mes os, que même si je vis cinquante nouvelles années, quand je mourrai et que mes chairs se détacheront de mon squelette, je serai encore la fille qui a été retenue captive pendant quatre cent soixante-douze jours…
Keith effleure mon coude du bout des doigts. Comme d’habitude, il a deviné le tour pris par mes pensées.
« Et le bout des doigts ? continué-je. Des signes de traumatisme ? » Par exemple parce qu’elle aurait passé d’interminables mois à gratter le couvercle cadenassé d’une caisse en forme de cercueil ?
« Je n’ai pas de phalanges à examiner. Les petits os sont les premiers à être emportés par les prédateurs. Il est possible que certains soient cachés dans des gîtes d’animaux alentour.
– On va bien s’amuser à faire des recherches pareilles », grommelle D.D.
Le docteur Jackson n’y est pour rien. « Si vous voulez plus d’informations, apportez-moi plus d’os. En l’état actuel des choses, j’ai déjà pu mesurer la dégradation des lipides dans la moelle du tibia droit, ce qui m’a donné un intervalle post mortem estimé d’une quinzaine d’années.
– Donc, elle serait morte il y a quinze ans ? » demandé-je d’un air hésitant.
Keith rebondit avec curiosité : « La dégradation des lipides ?
– Il s’agit d’une méthode relativement récente qui permet de dater le décès en présence de restes totalement squelettisés. Nous savons que les lipides subsistent dans la moelle pendant des décennies. Donc, après avoir pratiqué une biopsie (c’est-à-dire après avoir prélevé un fragment de tibia), je l’analyse à l’aide d’un spectromètre de masse à haute résolution pour déterminer dans quelle mesure ils se sont dégradés. De cela, je peux déduire avec un certain degré de certitude que cette jeune fille est morte il y a quinze ans. Est-ce que je peux affirmer que c’est également à cette époque qu’elle a été inhumée ? Non. Mais, vu l’état des ossements, c’est une hypothèse plausible. »
Hochant lentement la tête, je recommence à scruter le visage reconstruit de Lilah Abenito.
Si ce que dit le docteur Jackson est exact, Lilah était morte bien avant que je parte pour l’université, que je danse naïvement sur une plage de Floride et que je me réveille en hurlant dans une caisse en pin. Mais je me sens liée à elle. Nous n’avons peut-être pas encore toutes les réponses, mais je l’imagine déjà découvrant le visage concupiscent de Jacob, se rétractant au contact de ses doigts gras, reculant de dégoût devant son odeur nauséabonde.
La pièce me paraît soudain étouffante. Je crispe les doigts, serre les poings, m’oblige à me concentrer. On m’observe. Le docteur Jackson, D.D., Keith. Ils s’attendent à ce que je pleure, que je m’effondre, que je me mette à crier comme une folle ou que sais-je.
Mais je ne veux pas de leur pitié.
Et je ne veux pas faire ce plaisir à Jacob.
« Quel conseil nous donneriez-vous pour retrouver d’autres éléments du squelette ? demandé-je au docteur.
– Brigade cynophile, répond-elle aussitôt. Mon laboratoire est rempli d’instruments qui valent des millions de dollars, mais je peux vous dire qu’aucun ne marche aussi bien que l’odorat d’un chien. J’en ai vu découvrir des restes vieux de cent ans. Personne n’est même capable de dire ce qu’ils sentent. À ce stade, il ne reste plus de matière organique ; l’os n’est pratiquement plus qu’une éponge desséchée. Mais un chien saura toujours.
– Zone approximative de recherche ? » demande Keith.
Elle secoue la tête. « Impossible à déterminer. On a généralement tendance à chercher en aval du site d’inhumation, parce que c’est plus facile. Quand on cherche un crâne, susceptible de rouler, ça peut être utile, mais nous avons déjà le crâne. Il nous faut des vertèbres, des côtes, des phalanges, or de nombreux animaux iront enfouir leur butin plus haut que la tombe, et non en contrebas.
– Autrement dit, il faudra monter, soupire D.D.
– Il m’est arrivé de retrouver des os dans des arbres creux, ajoute le docteur. Les troncs en décomposition offrent de formidables abris à toutes sortes de petits mammifères. C’est ça qu’il faut chercher. »
D.D. s’étonne. « Mais vous faites comment, vous toquez aux arbres, ce genre de chose ?
– Exactement. »
D.D. ouvre des yeux ronds.
« Vous êtes déjà allée en forêt ? ne puis-je m’empêcher de lui demander.
– J’ai fait de la marche », se défend-elle. Et là je prends conscience que non seulement notre commandant est une policière des villes, mais que c’est une citadine pur sucre. Je me tourne vers Keith.
« Et toi ?
– Euh, je crois que j’ai une photo d’arbre quelque part. Un écran de veille, peut-être.
– Je n’en reviens pas, je suis la seule ici à connaître quoi que ce soit à la nature.
– Tout le monde n’a pas eu la chance de grandir dans le Maine, marmonne D.D. C’est ce qui fait tout son charme. »
J’éprouve un sens accru de mes responsabilités. « Autre chose ? » demandé-je au docteur Jackson.
Elle me dévisage un instant. « Étudiez la topographie. Cherchez des signes de ruissellement. Il faut que les chiens suivent tous les cours d’eau : les petits os sont facilement emportés. Faites particulièrement attention aux barrages destinés à retenir les débris, ils pourraient en avoir piégé certains. À l’heure qu’il est, ils ressembleront à des petits bouts de bois blanchis, alors attendez-vous à devoir mettre les pieds dans l’eau pour les examiner de près. Dernière chose : cherchez des signes de la présence de prédateurs, leurs gîtes. Au début du processus de décomposition, les ratons laveurs sont les pires. Ils sont même capables d’entrer dans la cage thoracique pour ronger les côtes, sans parler du carnage qu’ils font sur les mains. »
J’ai beau avoir un brûlé vif à mon tableau de chasse, cette conversation me soulève le cœur.
« Les petits rongeurs – rats, souris, écureuils – chapardent les os une fois qu’ils sont secs. Le plus probable est qu’un grand nombre des phalanges et des côtes qui nous manquent se trouvent dans des nids. Donc, je le répète, vous ne pouvez pas vous contenter de regarder par terre. Il faut que vous observiez tout autour de vous ; faites appel à un spécialiste de la faune locale, si vous le pouvez. Quelqu’un qui saura suivre la piste du petit gibier. Une fois, j’ai participé à des opérations qui ont permis de retrouver un bras et une moitié de cage thoracique dans la tanière d’un coyote. C’est le genre de trouvaille qui peut complètement changer la donne pour nous. J’imagine que vous avez une équipe de recherche ? »
Elle regarde D.D., qui confirme.
« La procédure habituelle s’applique. Quadrillez la zone, passez-la au peigne fin. Et ensuite… tendez l’oreille. Dans ce métier, dit-elle en se tournant vers le visage gracieux de Lilah, les ossements parlent. Et tous les enfants ne demandent qu’une seule chose : rentrer chez eux. »
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