Détective D. D. Warren T12 : Au premier regard
Chapitre 3
3
D.D.
Le commandant D.D. Warren avait deux hommes dans sa vie.
Elle n’avait jamais voulu qu’une chose pareille se produise. En fait, à une époque, son existence était soigneusement organisée en trois temps : boulot, boulot, boulot. Elle s’offrait parfois un restaurant avec buffet à volonté, parce qu’il faut bien avoir un passe-temps – à moins que sa passion pour les chaussures n’ait rempli cet office. Quoi qu’il en soit, elle avait consacré le plus clair de sa vie à pourchasser avec entrain les criminels. Certains de ses collègues enquêteurs la trouvaient monomaniaque, voire irritable. Elle s’en fichait. Blessée dans l’exercice de ses fonctions, elle avait été nommée superviseuse de la brigade criminelle : en théorie c’était une promotion, mais en réalité elle s’épanouissait davantage sur le terrain que derrière un bureau, et ses anciens coéquipiers, Phil et Neil (désormais rejoints par la petite, pétillante et ô combien énervante Carol), avaient fini par s’habituer à ses méthodes interventionnistes.
L’appel qu’elle avait reçu aujourd’hui de la part de l’agent spécial Kimberly Quincy (l’invitant à intégrer une cellule d’investigation de grande ampleur qui allait rouvrir plusieurs enquêtes concernant un prédateur de sinistre mémoire) était de ceux qui font les grandes heures de la police. D.D. aurait dû être aux anges, ivre de joie, danser dans ses bottines en cuir noir toutes neuves et douces comme de la soie. Sauf qu’elle avait maintenant deux hommes dans sa vie.
Il avait fallu qu’elle rentre chez elle. Alex, son mari, comprenait parfaitement les exigences de son métier. Criminologue et enseignant à l’école de police, il avait été comme elle à une époque. Mais il était maintenant à une période de sa vie où il pouvait se permettre de lever le pied et, tout en admirant le zèle de son épouse, de lui adresser un sourire qui signifiait Je t’avais prévenue sans qu’il eût besoin de le dire à voix haute.
Alors comment était-elle tombée aussi bas ? Qu’est-ce qui avait pris son cœur en otage et le lui avait arraché, si bien qu’elle devait chaque jour le laisser derrière elle ? Ils avaient un fils. Jack, six ans, une adorable tornade qui courait d’un bout à l’autre de la maison en pyjama Avengers flanqué de sa complice préférée, Kiko. Quand Jack sautait, la petite chienne tachetée adoptée dans un refuge sautait plus haut. Quand Jack piquait un sprint dans leur jardin clos, Kiko galopait encore plus vite. Et si Jack n’éprouvait pas une passion particulière pour les chaussures, Kiko adorait se faire les dents sur des bottines hors de prix, que le petit garçon s’empressait alors de cacher sous un lit ou derrière un canapé, prêt à tout pour couvrir son acolyte.
Jack était un petit chenapan intenable et beaucoup trop mignon pour la santé mentale de D.D. et Alex.
Alors c’était dur de lui annoncer : « Maman doit partir quelques jours. Sans doute une semaine. »
Jack joua finement le coup et ne se transforma pas aussitôt en fontaine. Au contraire, il prit des airs de jeune homme courageux. Tête haute, dos droit.
« D’accord, maman. Si c’est ce que tu dois faire pour arrêter les méchants… »
Mais il avait la lèvre tremblante. Puis il se jeta brusquement sur le côté pour enlacer de ses bras maigres Kiko assise à ses pieds.
« Heureusement que je t’ai, ma Kiko. Toi, je sais que tu ne me quitteras jamais. »
Après quoi il lança un coup d’œil par-dessus son épaule pour vérifier que D.D. avait bien vu la scène.
Appuyé contre le mur de leur salon, Alex applaudit mollement et félicita Jack pour son petit numéro. Ce qui lui valut de la part de D.D. et de Jack des regards de reproche étrangement similaires.
« Ta maman doit s’en aller, le gronda Alex. Alors fais-lui un câlin et arrête ton audition pour Broadway. »
Pour finir, avec un soupir surjoué, le garçonnet se releva et gratifia sa mère d’une tape dans le dos.
« Tu me manqueras, déclara-t-il d’un air stoïque. Envoie-nous des textos.
– Il regarde beaucoup la télé ? » demanda D.D. à son mari.
Alex eut un haussement d’épaules philosophe. « Tous ces super-héros et si peu de temps pour les voir…
– Je rentre dès que possible, promit D.D. à son fils.
– D’accord », répondit-il en reniflant.
D.D., en quête de soutien moral, en fut réduite à se tourner vers la chienne (celle-là même qui dévorait ses bottines, c’était un comble). Mais Kiko lui opposa un dos réprobateur.
« Nous voilà bien, dit D.D. à son mari. Est-ce que toi tu prendras mes appels ?
– Toujours, la rassura Alex. Même sur FaceTime.
– Il reste au moins une personne qui m’aime. »
Alex lui passa un bras autour des épaules. « Ils nous brisent le cœur, ces petits garçons, lui murmura-t-il au creux de l’oreille.
– Être parent, c’est pas pour les mauviettes », répondit-elle, blottie contre lui.
Il l’embrassa avec douceur. « Tu sais bien qu’il aura oublié dans une minute. Va leur mettre la pâtée, championne. On est fiers de toi.
– Trois ou quatre jours, promit-elle. Sept maximum.
– Une cellule d’investigation fédérale, hein ?
– C’est ça.
– Vous allez coincer un sale type ? Peut-être même permettre à une malheureuse de rentrer chez elle ?
– Je l’espère.
– Alors ne t’en fais pas pour nous. Tes hommes vont très bien s’en sortir. En revanche, je ne promets rien en ce qui concerne la dose de télévision ou de Frosties au petit déjeuner. »
D.D. haussa les épaules. « Moi aussi, j’aime les Frosties.
– Parfait, on mettra ça sur ton compte. »
Et ce fut ainsi que D.D. se retrouva dans sa voiture, son sac de voyage à côté d’elle, en route pour le QG où l’attendait une autre conversation délicate. L’amour, une émotion si complexe et si puissante. Capable de faire basculer les plus solides d’entre nous, de harponner ceux qui ne se méfient pas et de se frayer un chemin jusqu’au cœur d’une femme jusqu’alors exclusivement focalisée sur sa carrière.
Tout cela lui paraissait fort sensé, jusqu’au moment où Flora Dane entra dans le QG accompagnée de Keith Edgar. Il suffit d’un seul regard sur les épaules crispées de la jeune femme, sur la démarche pleine d’allant de Keith, sur cette façon qu’ils avaient tous les deux de s’observer du coin de l’œil tout en s’efforçant de ne pas le faire, pour rappeler à D.D. le revers de l’amour. Celui qui ne brille pas et qui ne s’améliore pas avec le temps.
Cette vérité cruelle et douloureuse qui veut qu’on puisse tout perdre par amour.
Et que ça arrive, souvent.
D.D. emmena Flora et Keith à l’étage de la brigade criminelle. Tous deux étaient déjà venus, et si D.D. aurait aimé pouvoir dire que sa montée en grade lui permettait désormais d’accueillir les réunions dans son spacieux bureau, en réalité elle pouvait à peine se tenir avec un collègue dans cette pièce grande comme un placard à balais. Elle les conduisit donc dans la salle de réunion aux portes vitrées qui rappelait davantage les locaux d’une compagnie d’assurances que le siège des forces de l’ordre. De fait, la moquette bleue et les postes individuels fleuraient bon l’entreprise privée. Histoire de ne pas perdre le nord, certains enquêteurs avaient tapissé leurs cloisons grises capitonnées de ruban de scène de crime et de photos d’éclaboussures de sang. Dans ce métier, il fallait avoir de l’humour.
« Voilà ce qu’on sait, commença D.D. sans préambule. Des restes squelettiques ont été découverts il y a deux mois et demi dans les montagnes de Géorgie.
– La Géorgie… », l’interrompit Keith en lançant à Flora un coup d’œil entendu. D.D. et elle le fusillèrent du regard.
« Dans les environs de Niche, enchaîna D.D., pittoresque bourgade dont la raison d’être est de loger et nourrir les randonneurs qui font le sentier des Appalaches. Trop petite pour être le camp de base de Jacob, ajouta-t-elle en s’adressant à Flora.
– Il aurait fait tache, confirma Flora. Un routier longue distance plus porté sur la drogue que sur l’hygiène… Pas le citoyen idéal dans une petite localité.
– Précisément. Mais le corps a été identifié comme étant celui de Lilah Abenito… »
Keith sortit brusquement son ordinateur de sa sacoche et l’alluma. Pour prendre des notes, bien sûr. D.D. se souvenait à présent que Keith passait toutes leurs réunions à pianoter sur son clavier comme une poule enragée. Ce type était pour ainsi dire branché en permanence. Elle s’était souvent demandé comment Flora, qui avait l’habitude d’aborder les problèmes sous un angle exclusivement pratique, vivait le fait d’avoir un petit copain passionné de nouvelles technologies.
L’ordinateur de Keith était lancé et D.D. continua : « Lilah Abenito a été portée disparue il y a quinze ans. Elle fait partie des premières victimes pour lesquelles un lien a pu être établi avec Jacob Ness. Cette découverte a conduit le FBI et Kimberly Quincy à monter une cellule d’investigation fédérale pour enquêter sur le meurtre de cette jeune fille et chercher d’autres traces des agissements de Jacob Ness.
– Qu’est-ce qu’on sait, pour l’instant ? » demanda Flora, qui n’avait pas pris de siège. Debout dans la salle de réunion, elle se cramponnait au dossier d’un fauteuil.
« Pas grand-chose. Mais maintenant que cette affaire est devenue prioritaire en raison de son lien avec Jacob Ness, tous les éléments vont être repassés au crible, y compris les premières conclusions de l’anthropologue médicolégal. Et pendant ce temps, nous autres, membres de la cellule d’investigation (dit-elle en regardant Flora et Keith), nous nous rendrons dans le comté de Mosley, où notre mission consistera à procéder à un nouvel examen du site d’inhumation, ainsi qu’à explorer tous les sentiers, villages et activités alentour.
– J’imagine que le patelin en question ne se trouve pas à proximité d’une autoroute, dit Flora.
– Non, plutôt en altitude et dans une zone reculée. Certainement pas sur le type d’itinéraire qu’un routier comme Jacob Ness aurait suivi pour son travail.
– L’ancienneté de la tombe va rendre plus difficile la recherche d’indices, médita Keith à voix haute. D’un autre côté, il y a quinze ans la carrière criminelle de Ness n’en était encore qu’à ses débuts. Ce qui veut dire qu’il était sans doute moins doué pour effacer ses traces. Il n’avait pas encore perfectionné sa technique.
– C’est une occasion unique, reconnut D.D. Et Kimberly Quincy nous invite tous les trois à intégrer la cellule d’investigation. Inutile de vous dire que c’est un grand honneur pour de simples citoyens.
– Elle a besoin de moi, répondit Flora sans s’émouvoir. Personne ne connaît Jacob aussi bien que moi. Aucune autre survivante ne peut en parler.
– Et moi, je ne me suis pas trop mal débrouillé quand il a fallu fouiller son ordinateur en décembre dernier, renchérit Keith. Clairement, j’en ai découvert davantage en quarante-huit heures que le FBI en six ans. »
Ils avaient tous les deux raison et D.D. le savait.
« On s’envole dès ce soir pour Atlanta, les informa-t-elle. La première réunion est programmée à la première heure demain matin et on se mettra au travail dans la foulée. »
Sans rien dire, Keith se contenta de refermer son ordinateur et se leva, sa décision prise.
Quant à Flora, D.D. savait qu’il n’y avait jamais eu le moindre doute : où qu’il aille, aujourd’hui comme hier, Flora Dane suivrait Jacob Ness. C’était à la fois une impressionnante démonstration de force de sa part et une triste illustration du destin d’une survivante.
« Vous avez les billets ? demanda Flora.
– Notre vol Delta décolle de Logan à 23 h 02.
– On se retrouve à l’aéroport. »
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