Détective D. D. Warren T12 : Au premier regard

Gardner Lisa · Chapitre 22 sur 50

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Détective D. D. Warren T12 : Au premier regard

Chapitre 21

21

 

 

D.D.

D.D. s’était retirée dans sa chambre d’hôtel pour consacrer le restant de la soirée à se renseigner sur les lésions cérébrales et les troubles du langage. Elle eut l’impression qu’elle venait tout juste de s’endormir lorsque son téléphone sonna.

« Debout là-dedans ! lança Kimberly.

– Hein ?

– Le shérif vient de m’appeler. On a un autre cadavre.

– Pardon ?

– La femme du maire. Vous l’avez bien interrogée hier matin, je me trompe ?

– Quelle heure est-il ?

– Un peu plus de quatre heures.

– Du matin ?

– On se retrouve à la réception dans quinze minutes. La mort de Martha Counsel a forcément un lien avec notre enquête. Avalez un café. Secouez-vous. On a une longue journée devant nous. »

Le shérif attendait déjà au pied de la maison d’hôtes lorsque Kimberly et D.D. se garèrent. Son uniforme était froissé et D.D. aurait parié qu’il venait de passer une nouvelle nuit dans son bureau. Il les salua d’un air sombre, puis gravit le perron devant elles.

« D’après le maire, il s’est réveillé en sursaut vers trois heures du matin dans un lit vide. Il est parti à la recherche de sa femme. Il a appelé les secours dès qu’il l’a découverte. Le central m’a contacté directement. Je suis arrivé le premier pour sécuriser les lieux. Personne n’a rien touché. »

Lorsqu’ils entrèrent, c’étaient les grandes illuminations dans le hall. Il restait au moins une heure avant le lever du soleil, songea D.D., et il régnait encore dans la maison l’atmosphère feutrée du cœur de la nuit. Elle chercha par réflexe la prétendue nièce du regard, mais ne vit aucune trace de la jeune fille.

Le maire, installé dans le salon d’hiver jaune et vert, contemplait la table d’un air absent. Il portait un peignoir blanc monogrammé et semblait avoir vieilli de cent ans. Les yeux rouges, hagard. S’il jouait la comédie, pensa D.D., c’était un des meilleurs acteurs qu’elle ait jamais vus.

Tandis qu’elle le regardait, il voulut prendre une gorgée de café. La tasse en porcelaine délicate tremblait si violemment qu’il en répandit la moitié à côté avant de la reposer.

« Dans le couloir, troisième chambre à droite, dit le shérif à Kimberly et D.D. Je reste avec lui. »

Elles échangèrent un regard et suivirent ses indications. D.D. ne savait pas ce qu’elles allaient découvrir, mais ça ne sentait pas bon.

La troisième chambre à droite se trouvait en fait tout au bout du couloir. D’après le plan que D.D. était en train de reconstituer dans sa tête, cette pièce occupait un coin à l’arrière de la demeure historique. Peut-être l’ancienne chambre de maître, pensa-t-elle au moment d’entrer dans la pièce spacieuse.

Le centre en était occupé par un gigantesque lit à baldaquin. Et là, suspendue à la barre transversale du cadre en bois, se trouvait Martha Counsel, vêtue d’une longue chemise de nuit blanche et d’un peignoir en soie rouge, ouvert. Son corps se balançait légèrement, comme au gré d’une brise imperceptible.

Ni Kimberly ni D.D. ne dirent un mot. Elles avancèrent dans la pièce. Firent le tour du lit.

Martha Counsel s’était semble-t-il pendue avec une ceinture en soie rouge, sans doute celle de son peignoir. Selon toute apparence, elle l’avait nouée autour de son cou, elle était montée sur le lit pour attacher l’autre extrémité au baldaquin et puis… quoi ? Elle avait fait un pas dans le vide ?

S’était-elle agrippée au lien lorsqu’il s’était tendu ? Avait-elle lutté pour reprendre pied du bout de l’orteil sur le lit afin de diminuer la pression ?

D.D. s’approcha pour regarder ses mains sans la toucher. Elle ne vit aucune marque. Même chose pour le lit fait avec soin. Le dessus-de-lit vert orné de broderies était parfaitement lisse.

Comme si Martha n’avait éprouvé ni doutes ni regrets. Elle s’était simplement levée en pleine nuit et avait quitté son mari pour venir faire ici ce qui lui semblait devoir être fait. Mais pourquoi ?

« Il y a un message », remarqua Kimberly. Elle montrait la table de chevet d’un signe de tête. D.D. la rejoignit.

« Pardonnez-moi le mal que j’ai fait, lut-elle à haute voix. Vivre aux dépens d’une autre était égoïste de ma part. Dieu ait pitié de mon âme. »

Elle lança un regard à Kimberly. « Qui tape son message sur ordinateur avant de se suicider ?

– Quelqu’un qui écrit mal ? suggéra Kimberly. Ou qui est trop bouleversé pour tenir un stylo ?

– Je n’aime pas ça.

– Je ne suis pas non plus ravie. C’est pour ça qu’on va demander au légiste de procéder à une autopsie complète. »

D.D. observa la chambre. « Pas de trace de lutte. Et aucune marque sur le corps. À part celle du lien, je veux dire.

– Et les clients dorment encore dans leurs chambres. Ce qui tendrait à prouver qu’il n’y a eu ni cris de dispute, ni vacarme.

– Et regardez le cou, reprit D.D. en montrant le corps. On distingue des ecchymoses le long de la ceinture, ce qui est cohérent avec une pendaison. »

Kimberly hocha la tête ; elle semblait aussi partagée que D.D.

La thèse du suicide paraissait trop simple. Et cependant un examen superficiel de la chambre et du corps ne révélait aucune discordance manifeste. L’explication la plus simple est parfois la meilleure, mais celle-là ne plaisait pas aux enquêtrices.

« Vous avez déjà vu une pendaison où aucun proche n’a essayé de décrocher le corps ? reprit Kimberly.

– Non. Le premier réflexe est toujours de descendre la victime. En même temps, ajouta D.D. en montrant le visage enflé et violacé de Martha Counsel, il n’y avait clairement plus rien à faire pour elle. »

Kimberly hocha la tête, pinça les lèvres, fit une nouvelle fois le tour de la chambre. « Ça ne me plaît pas. Mais je n’ai aucun argument valable.

– On est d’accord.

– Je me demande de quoi elle parlait quand elle disait que c’était mal de sa part de vivre aux dépens d’une autre.

– Une seule façon de le savoir : allons nous occuper du cas du mari », dit Kimberly en sortant de la chambre pour retourner dans le salon.

D.D. crut apercevoir du mouvement, quelqu’un qui disparaissait au bout du couloir, mais la vision avait été trop fugitive pour qu’elle en soit certaine. Elle s’interrogea une nouvelle fois sur la nièce de Martha.

Le maire était-il vraiment du genre à se faire lui-même son café ? Bizarrement, elle avait comme un doute.

Howard était encore assis à la table, le shérif en face de lui. Ni l’un ni l’autre ne disait mot.

« Est-ce qu’il y a quelqu’un que nous pourrions appeler pour vous ? » demanda Kimberly, d’une voix étonnamment douce étant donné le scepticisme qu’elle avait exprimé quelques minutes plus tôt.

Le maire leva des yeux troubles. « Elle était toute ma vie », dit-il.

D.D. passa derrière lui en lui frôlant l’épaule. Elle crut détecter une odeur de whisky, mais sans certitude. « Un autre café ? » proposa-t-elle.

Il dut se tourner vers elle pour lui répondre, ce qui donna à Kimberly l’occasion de se pencher à son tour pour se faire son idée. Diviser pour mieux régner. Le b.a.-ba du travail d’enquête.

« Ça va, merci », répondit le maire. Il parlait d’une voix sans timbre et n’était plus que la pâle ombre du personnage sûr de lui qu’il était encore la veille.

« D’autres gens vont venir, expliqua posément D.D. Des agents en tenue, des techniciens de l’identité judiciaire, le médecin légiste. Et ce n’est qu’une question de temps avant que vos clients se réveillent et commencent aussi à poser des questions.

– L’identité judiciaire ? répéta Howard.

– Je pourrais aller chercher votre nièce pour qu’elle nous aide. Dans quelle chambre… »

Le maire se secoua enfin. « Pas la peine. Il suffit… il y a une sonnette. Appuyez sur la sonnette. » Il se leva brusquement et se dirigea vers le mur du fond, où D.D. remarqua une porte battante qui donnait sans doute dans la cuisine. Un panneau mural permettait d’appeler le personnel. Le maire appuya sur un bouton noir. Puis, sans ajouter un mot ni attendre de réponse, il revint à la table.

« Croyez-vous que votre femme se soit donné la mort ? demanda Kimberly avec délicatesse.

– Elle… elle n’était plus elle-même. Pas depuis… » Le maire déglutit avec peine. Il reprit sa tasse à café. Une fois de plus, sa main tremblait si violemment qu’il dut la reposer. « Pas depuis la découverte de cet été, dit-il tout bas.

– La découverte de la première tombe ? précisa Kimberly.

– Oui.

– Dans quel sens n’était-elle plus elle-même ? l’encouragea doucement le shérif.

– Elle avait l’air perdue. Bouleversée. Et le soir… elle avait l’habitude de prendre un petit verre de sherry. Mais ces derniers temps… je savais que quelque chose la tourmentait. J’ai essayé de l’interroger. Vraiment ! » Le maire leva brusquement les yeux, le regard fou. « Mais elle refusait de me parler. Elle refusait ! »

La porte du fond s’ouvrit d’un seul coup. La jeune fille apparut, vêtue de sa blouse de femme de chambre. Elle apportait une cafetière en argent. Son regard se posa aussitôt sur D.D. Elle s’arrêta un quart de millième de seconde, puis se reprit et continua comme si de rien n’était. Elle traînait légèrement la jambe et son visage semblait aussi pâle et marqué que celui du maire. Avait-elle vu le cadavre ? Savait-elle ce que sa « tante » était censée avoir fait ?

Ou n’était-elle une fois de plus que la domestique ? Celle qu’on appelait pour servir et qui savait qu’il valait mieux ne pas faire de vagues ?

Elle remplit silencieusement la tasse à café du maire, tout en s’appliquant à éviter le regard de D.D. Puis, ayant posé la cafetière au milieu de la table, elle repartit vers la cuisine.

« Pauvre petite, dit le maire en regardant D.D. dans les yeux. D’abord sa mère, et maintenant ça.

– Nous allons avoir besoin d’interroger toutes les personnes présentes cette nuit, commença à expliquer D.D., avant d’être interrompue par le rire sarcastique du maire.

– L’interroger ? Mais elle ne peut pas répondre. Votre cruauté n’a donc pas de limites ? D’ailleurs, elle ne sait rien. Quand j’ai découvert le corps… j’ai poussé un cri. Elle est venue. Chef aussi. Elles ont beau être des employées, nous formons aussi une famille. Nous avons tous besoin de temps pour la pleurer. »

L’attention du maire étant focalisée sur elle, D.D. n’eut d’autre choix que de hocher la tête. Elle aurait adoré imposer sa volonté, suivre la gamine dans la cuisine et jouer au jeu des doigts avec elle. Mais en vérité cette jeune fille était mineure et son oncle, selon toute apparence, son tuteur. D.D. n’avait aucun droit d’aller plus loin sans son autorisation explicite.

La jeune fille disparut derrière la porte battante. Sa main gauche ballait sur le côté, mais D.D. ne vit pas si elle montrait des doigts ou non. Au centre de tous les regards, elle s’obligea à se reconcentrer sur le maire.

« Pourquoi votre femme n’était-elle pas dans son état normal, d’après vous ? »

Le maire ne répondit pas tout de suite, perdu dans la contemplation de la buée qui montait de sa tasse de café. « Martha était née avec un seul rein, expliqua-t-il d’une voix rauque. Il y a vingt ans, elle a commencé à présenter des symptômes d’insuffisance rénale. On l’a mise sur la liste des candidats à une greffe, mais vous savez ce que c’est : beaucoup de demandes, très peu d’organes disponibles. »

En face du maire, le shérif eut un signe de tête encourageant.

« Nous avons cherché… » Le maire se racla la gorge, leva les yeux. « … s’il y aurait des solutions à l’étranger. Si nous pouvions nous rendre dans d’autres pays où l’on pratique ce type d’intervention moyennant finance. Mais Martha a rapidement été trop malade même pour cela. »

Le shérif hocha encore la tête.

« Martha connaissait un médecin de la région. Un ami d’enfance. Le docteur Gregory Hatch. Il avait un cabinet à Atlanta. Il nous a dit qu’il pouvait l’aider.

– De quelle manière ? » le relança Kimberly.

Le maire tripotait sa tasse, fuyant désormais leur regard. « Martha m’a demandé de ne pas poser trop de questions. D’après elle, il valait mieux que je ne sache rien, dit-il à mi-voix. Mais Gregory jouissait d’une situation privilégiée dans une clinique au nord d’ici. Et Martha est allée le voir pour une série de consultations. Des examens. Beaucoup d’examens. » Le maire eut un sourire amer. « Difficile de cacher ça. Et ensuite elle s’est absentée pendant un mois. Pour une cure de remise en forme, d’après elle. Naturellement, nous savions tous les deux qu’elle mentait.

« Mais c’était ma femme et je l’aimais. Je voulais qu’elle vive. Alors quand elle m’a donné une liasse de documents à remplir pour un “don du vivant”, je n’ai pas discuté.

– Vous avez donné un rein à votre femme ? l’interrompit Kimberly.

– J’ai rempli un dossier qui disait que j’allais donner un rein à ma femme, expliqua lentement le maire. Mais je ne pouvais pas. Nous n’étions pas compatibles. Je le savais et elle aussi. Ce dossier…

– Votre femme a reçu un rein, conclut D.D. Le docteur Hatch a pratiqué l’opération. »

Le maire leva enfin vers eux des yeux rougis et épuisés.

« Elle est rentrée à la maison avec des médicaments, des tombereaux de médicaments. Vous les trouverez dans la salle de bain. Des traitements antirejet. Elle les prend encore consciencieusement. Et elle se porte bien depuis l’intervention. »

Personne ne réagit tout de suite. Pour finir, Kimberly se lança : « Monsieur le maire, où votre femme avait-elle trouvé ce rein ?

– Je ne sais pas.

– Mais ce n’était pas le vôtre.

– Ce n’était pas le mien.

– Elle a néanmoins bénéficié d’une transplantation, réalisée par ce docteur Hatch.

– Il lui a sauvé la vie.

– Je me souviens d’un Gregory Hatch, intervint le shérif. Est-ce qu’il ne serait pas mort…

– Il y a huit ans, confirma le maire.

– Et quand a-t-il réalisé l’opération ? insista Kimberly.

– Il y a une quinzaine d’années. »

D.D. lança un regard à Kimberly. D’après le docteur Jackson, c’était aussi à cette époque que Lilah Abenito avait été assassinée. Et puis il y avait leur tombe collective, dans laquelle au moins un squelette semblait avoir fait l’objet de soins médicaux. La veille, D.D. et le shérif avaient affirmé au maire et à sa femme que la menace était ancienne. Ils avaient même mentionné le fait que les restes étaient squelettiques, mais n’avaient pas été précis au point d’indiquer que la première tombe remontait à quinze ans – c’était le genre de détails qu’une cellule d’investigation garde pour elle.

Donc si Martha avait fait le rapprochement entre sa transplantation et les tombes dans les bois, c’était bien qu’elle devait avoir une idée de la provenance de son rein. Ou du moins de ce qu’était devenue sa donneuse.

Vivre aux dépens d’une autre était égoïste de ma part. Était-ce donc cela qu’ils avaient mis au jour ? Un trafic d’organes ? Ce genre de chose existait. Comme l’avait dit le maire, la demande de greffons était forte, l’offre limitée. On avait vu des marchés noirs se développer pour moins que ça.

« Mon épouse était une femme bien, affirma le maire. Elle avait le souci des autres. Quoi qu’il ait pu se passer, quoi qu’elle ait pu faire… Quand ils ont peur, les gens sont parfois prêts à tout. Elle a fait de son mieux pour expier ce péché. Vous pouvez demander à qui vous voulez. Toutes les bonnes actions qu’elle a accomplies, toutes les familles auxquelles elle a tendu la main dans les périodes difficiles, elle donnait, donnait, donnait… »

La voix du maire se brisa. Sur la table, ses mains tremblaient violemment.

Le shérif lui donna une tape maladroite sur l’épaule. D.D. ne voyait pas quoi ajouter. Elle s’écarta de la table et tourna de nouveau son regard vers la porte de la cuisine. Ce fut alors qu’elle remarqua ce qui ressemblait à un petit morceau de papier. Lâché par la jeune fille lorsqu’elle avait servi le café ?

D.D. se rapprocha discrètement de la porte. Elle sentit l’attention du maire se déplacer, il l’observait. Il ne voulait pas qu’elle s’approche de trop près de sa nièce, c’était déjà une chose certaine. Et louche ? D.D. s’adossa au mur et fit mine de se mettre à l’aise. Juste une enquêtrice surmenée qui en avait déjà plein les bottes alors qu’il n’était même pas six heures du matin.

Le shérif prit la parole. Et à la seconde où l’attention du maire se reporta sur lui…

D.D. se pencha, attrapa prestement le bout de papier et déguisa son geste en faisant mine de renouer minutieusement son lacet. Quand elle se redressa, le maire la regardait d’un air interloqué, mais ne semblait pas avoir compris son manège.

Il y eut du bruit dans la rue. Le légiste arrivait avec son fourgon. D.D. quitta son mur pour aller l’accueillir.

Elle attendit d’être dans le hall, loin des yeux de Howard Counsel, pour examiner sa trouvaille : le petit morceau de papier, fragment d’une feuille plus grande, avait été plié plusieurs fois. D.D. le lissa au creux de sa main et découvrit un dessin.

Juste un personnage. Noir. Difforme. Menaçant. Avec des yeux d’un rouge flamboyant et une carrure de malabar.

Un monstre.

La jeune fille avait dessiné un démon et avait laissé tomber le papier à l’intention de D.D.

Que fallait-il comprendre ?

Le légiste et son assistant frappèrent à la porte. Encore perplexe, D.D. les conduisit dans la chambre qui donnait sur l’arrière et au corps de la femme qui leur avait livré un ultime aveu.

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