Détective D. D. Warren T12 : Au premier regard

Gardner Lisa · Chapitre 28 sur 50

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Détective D. D. Warren T12 : Au premier regard

Chapitre 27

27

 

Bonita. C’est le nom que m’a donné la policière blonde. Je l’essaie dans ma tête. J’attends d’entendre ma mère me le dire tout bas. Je ne me sens pas belle avec ma cicatrice, mon visage affaissé, mon pied à la traîne. Est-ce qu’une idiote peut réellement s’appeler Bonita ?

Je suis reconnaissante à la femme blonde de m’avoir fait un tel cadeau. Mais aussi effrayée.

Je suis une idiote. Je ne sais me servir ni de mes lèvres ni de ma langue pour dire à l’enquêtrice ce qu’elle a besoin de savoir. Je suis trop faible pour m’opposer à Chef, qui va nous le faire payer, à Hélène et à moi, d’avoir parlé à la police.

Je ne suis rien. Bonita, la fille : ce n’est qu’une seule et même personne. Brisée. Même si c’est vrai que, dans ma différence, je sais des choses que les autres ignorent. Que cette maison a des souvenirs, qu’elle souffre. Que les couleurs ne sont pas seulement des crayons, mais des humeurs et de puissants moyens d’expression.

Que ma mère se tient près de moi en ce moment même. Je sens sa présence aussi intensément que l’odeur des biscuits qui s’échappe du four. Ma mère est là, éclat argenté qui va et vient, léger comme une plume, dans la lumière. Elle apparaît quand j’ai le plus besoin d’elle. Lorsque le pire est sur le point de se produire.

Retenant mon souffle, j’étale encore de la pâte à biscuit et je la découpe en disques pour les disposer sur la feuille de cuisson que j’ai préparée. Comme Chef, je fais semblant de ne pas entendre la querelle qui fait rage dans la pièce d’à côté.

« Est-ce que vous avez les papiers de l’une ou l’autre de vos bonnes ? demande l’enquêtrice blonde.

– Comment ça ? » répond le maire. Sa voix est caverneuse, il se sent coupable. Si je le dessinais, ce serait dans des tons rouge et or, avec au milieu la nuit la plus noire. Il aimait sa femme, mais ça ne les a pas sauvés de l’ambition dépravée sur laquelle reposait leur couple.

Le méchant est d’un noir sans mélange. Monsieur le maire… il a plus de couleurs, mais le résultat final n’est pas très différent.

« L’acte de naissance de Bonita ?

– Qui est Bonita ?

– Désolée : votre nièce.

– Elle s’appelle Bonita ? » Le maire est réellement perdu.

« Je n’en sais rien, répond sèchement l’enquêtrice. En revanche, je suis relativement certaine qu’elle ne s’appelle pas “la fille” sur son acte de naissance. »

Silence. Le minuteur du four sonne. Chef touille la sauce béchamel sur la gazinière tout en écoutant éhontément aux portes. Elle a visiblement la tête ailleurs. J’enfile les maniques, vérifie la cuisson des biscuits.

Ils sont aérés et dorés sur le dessus. Je sors la plaque et la pose sur le four pour qu’ils refroidissent. Je ne peux pas parler. Je ne sais pas lire. Le monde entier en dehors de cette maison me terrifie. Mais si jamais un jour je partais, je pourrais peut-être ressembler à ma mère et préparer de bonnes assiettes devant lesquelles les gens soupireraient de contentement. Chef m’en a appris suffisamment et j’ai peut-être un peu de ma mère en moi, en fin de compte.

Je la sens de nouveau qui me frôle l’épaule. Est-ce que le nom de Bonita lui plaît ? Je pourrais peut-être l’adopter.

J’ai les yeux qui piquent, même si je suis beaucoup trop vieille pour pleurer.

De l’autre côté de la porte : « Bien sûr que nous avons ces documents. Ma femme… » Le maire s’étrangle de colère. « Ma femme vient de mourir ! Au nom du ciel, je n’ai pas le temps pour ça maintenant. Vous n’avez donc aucune compassion ? »

Une autre voix d’homme. Le shérif. Lui, je le dessinerais dans les tons violet, bleu et rouge foncé. Grand, comme le méchant, mais avec des contours plus arrondis. Plus profond. Au service du bien ou du mal, je ne sais pas encore. Mais j’aime bien sa voix. Elle me fait l’effet d’une couverture chaude, et nos chambres au sous-sol sont beaucoup plus froides qu’on ne le pense.

« Ça peut peut-être attendre, plaide-t-il. Nous avons retrouvé la trace du message suicidaire sur l’ordinateur de bureau. Voilà…

– Non. » La blonde de nouveau. Elle, c’est un feu d’artifice orange, jaune et rouge. Il n’y a rien d’obscur chez elle. Seulement une lumière éclatante qui peut soit aveugler, soit sauver. Je redoute sa présence, tout en me penchant vers sa flamme.

Ma mère frôle de nouveau mon épaule. Elle est agitée aujourd’hui.

Quelque chose de pire se prépare. La femme du maire est morte, la police est encore là et d’autres gens vont le payer. Parce que je ne peux pas dire la vérité au sujet du méchant, de ce qui est réellement arrivé à la femme du maire, de ce qui nous arrive à tous.

Je ne suis pas Bonita.

Je suis redevenue l’idiote.

L’autre voix de femme se fait entendre. Je ne comprends pas la relation entre les deux policières. La blonde que j’ai rencontrée en premier a un accent dur, un accent du Nord. Celle-là a une voix plus douce, des voyelles plus rondes. Elle est d’ici, mais pas tout à fait. Je lui donnerais les couleurs de la forêt, avec des lueurs de lucioles. C’est une terrienne. Plus calme, mais étincelante à sa façon.

« Monsieur le maire, dit-elle, nous comprenons que vous traversez un moment difficile. Mais dès lors qu’il est question de transplantation illégale d’organe, et peu importe si ça remonte à des années, la sécurité de votre personnel devient notre priorité. »

Silence complet. Je découpe encore des biscuits à la hâte. Devant la cuisinière, Chef est tellement occupée à écouter qu’elle en oublie de tourner la sauce. Je sens l’odeur de brûlé avant elle. Ou alors peut-être qu’elle s’en fiche.

Hélène a disparu. Elle doit être montée faire des lits, commencer ses corvées de ménage quotidiennes. À moins qu’elle ait commis l’erreur de retourner dans sa chambre – dans ce cas, le méchant l’a sans doute déjà attrapée et il est en train de s’amuser avec son couteau, ou de lui tordre le cou.

En peinture, le noir n’est pas une absence de couleur. C’est le mélange de nombreuses couleurs. Ce qui rend le mal absolu difficile à prédire.

« Est-ce que votre femme a un bureau personnel en plus de celui de la maison d’hôtes ? » La blonde de nouveau, qui semble vouloir laisser le maire respirer un peu.

« Non. Il n’y a que ce bureau. Pour les tâches administratives.

– Parfait. Je vais chercher moi-même. Dès que nous aurons trouvé des dossiers en règle pour vos employées, tout ira bien.

– Il faut que vous partiez. La nuit a été assez longue et pénible comme ça. Les clients vont descendre. J’ai besoin de remettre l’établissement en ordre de marche.

– Avec tout le respect que je vous dois, monsieur, dit l’autre policière, ce ne sera pas possible.

– Ma femme s’est suicidée…

– La mort de votre femme est considérée comme un décès suspect.

– Pardon ? » Le maire paraît abasourdi.

« C’est son statut actuel. » La policière du Sud, de nouveau. « Il appartient au médecin légiste de décider s’il s’agit ou non d’un suicide, or il ne l’a pas encore fait. Ce qui signifie qu’à l’heure qu’il est, ce décès est considéré comme suspect et tout votre établissement comme une scène de crime. Estimez-vous heureux que le commandant Warren ne demande à voir que des dossiers. »

Nouveau silence. Puis un bruit que je ne comprends pas tout à fait. Des sanglots étouffés. Le maire est en train de pleurer. Pendant toutes les années que j’ai passées ici, malgré tout ce qui est arrivé…

La mort de sa femme le fait souffrir. Est-ce que ça me fait plaisir, est-ce que ça apaise ma propre douleur ?

La sauce béchamel fume, maintenant.

Ça m’est égal que le maire pleure. J’ai entendu tellement de filles pleurer, et à quoi ça leur a servi ? Je suis contente qu’il souffre. Tellement que je plante violemment l’emporte-pièce dans la pâte à biscuit, à en faire trembler la table.

Chef me toise sévèrement après cette manifestation d’émotion inattendue, puis s’aperçoit qu’elle a elle-même manqué à ses devoirs de cuisinière. Elle retire le poêlon en fer forgé du feu, trop tard, et lâche une ribambelle de jurons.

Je souris avec malice dans son dos.

Ma mère, ma belle mamita, m’effleure de nouveau l’épaule. « Chiquita », je l’entends presque murmurer, comme pour me tranquilliser.

Si je me dessinais, quelles couleurs est-ce que j’utiliserais ? Des couleurs de feu, comme pour l’enquêtrice blonde ? Des couleurs de terre, comme pour l’autre ? Ou bien est-ce que je suis devenue comme ce qui m’a faite : lumineuse et brillante à l’extérieur, noire et inhumaine à l’intérieur ?

Je n’ai pas la réponse.

Je m’inquiète de nouveau pour Hélène. Où est-elle ? Pourquoi n’est-elle pas revenue ? Elle devrait être aussi impatiente que Chef et moi de savoir ce qui va se passer. Retendre quelques draps ne prend pas autant de temps et elle n’a pas le droit de commencer à passer l’aspirateur avant que tous les clients soient levés. Donc elle devrait être déjà revenue dans la cuisine, en train de s’inventer des choses à faire pour écouter aux portes les policiers qui questionnent le maire.

À moins qu’elle soit effectivement descendue au sous-sol.

Et que le méchant ait saisi l’occasion de faire taire un autre maillon faible.

Un drame : c’est toujours ce qu’annonce la présence de ma mamita. Un danger qui guette.

Je n’y tiens plus. Je pose l’emporte-pièce. Et, les mains et le tablier encore pleins de farine, je claudique avec détermination vers la porte battante.

Derrière moi, Chef s’étrangle. Je sens un mouvement d’air. Peut-être qu’elle a essayé de m’attraper et que l’esprit argenté de ma mère l’en a empêchée. Je ne me retourne pas. Pas le temps.

Je déboule dans la salle du petit déjeuner.

Je n’accorde aucune attention au maire, à ce grand gaillard de shérif ou à la dame du FBI. Je prends l’enquêtrice blonde par la main.

Je joue avec le feu.

Et je l’entraîne sans un mot vers le quartier des domestiques au sous-sol.

Branle-bas de combat derrière nous. Le maire repousse précipitamment sa chaise, il veut nous suivre. « Un instant. Arrêtez ! »

La policière du Sud : « Cette maison est une scène de crime. »

Le shérif violet : « Monsieur le maire, je vous demanderai de vous rasseoir. Tout de suite ! »

Je ne marque aucune pause. Je suis lente, ma jambe droite se traîne, mais je rayonne d’énergie. La policière blonde ne pose aucune question. Elle tient ma main aussi fermement que je tiens la sienne. Je l’entraîne vers une petite porte qui donne dans le couloir à l’arrière. Les quelques pièces de cette partie de la maison sont dévolues à l’administration : le bureau de Mme Counsel, les archives, le local des produits ménagers. Mais cette porte, qui ne porte pas de plaque…

Je l’ouvre violemment et, comme toujours, la première chose qui me frappe, c’est l’odeur de décomposition. La maison soupire d’anxiété. Les bâtiments ont des sentiments, eux aussi, et ce qui s’est produit dans son sous-sol la fait souffrir. Je comprends ces choses-là, même si, à ce que je vois, les autres non.

Je risque un regard vers l’enquêtrice. Son visage est impassible. Si elle a remarqué l’odeur, si elle a senti la maison s’agiter nerveusement, elle n’en montre rien. Peut-être qu’elle est comme les autres, sourde à ce genre de choses.

Peut-être que personne n’est comme moi.

La lumière de l’escalier est allumée. Je n’attends pas. La pression monte inexorablement dans ma poitrine. Hélène. Il y a un problème. Au pied de l’escalier, je trébuche et manque de tomber.

L’enquêtrice me rattrape. « Du calme », dit-elle tout bas.

Je suis tellement chavirée que j’ai l’impression que je pourrais vomir.

On y est, me dis-je : je livre mon baroud d’honneur. Loin de la rage meurtrière et de l’héroïsme flamboyant que j’avais toujours imaginés. J’étais censée sentir mon vrai nom déferler en moi. Rassembler l’esprit de ma mère à mes côtés. Et ensuite exploser comme une bombe atomique dans la pourriture noire de cette maison et carboniser le maire, sa femme, le méchant. Les réduire en cendres.

Et voilà que ça se réduit à une course folle. Pour retrouver Hélène. Pour trouver quelque chose, n’importe quoi, qui puisse communiquer tout ce que je ne peux pas dire. Si j’arrive à faire en sorte que cette enquêtrice s’interroge, qu’elle ait des doutes sur cet endroit… Elle est tout feu tout flamme, il n’est pas facile de l’éteindre. Même si elle s’en va aujourd’hui, elle posera des questions, elle se renseignera. Elle aura la sagesse de ne pas se laisser amadouer par le maire et sa poudre aux yeux.

Elle va repartir, tout à l’heure. Et ensuite j’attendrai. Parce que après ce petit numéro, mon sort est scellé. Ce soir, le méchant va revenir. Il entrera dans ma chambre, lèvera son couteau et prouvera que je suis bien une idiote, que je l’ai toujours été.

Peut-être que ma mort donnera enfin à l’enquêtrice blonde ce dont elle a besoin pour le punir.

Elle est tout feu tout flamme.

Et cette maison tout entière doit partir en fumée.

Je commence à ouvrir des portes. Je ne sais même pas ce qui se trouve derrière certaines d’entre elles. Le méchant ? Des pièces remplies de fouets, de chaînes et d’instruments de torture ? Avec les bruits que j’ai entendus au fil des années, je me suis toujours posé la question.

L’enquêtrice me tient toujours par la main, mais je remarque qu’elle a ouvert l’étui de son pistolet. J’approuve d’un hochement de tête. Elle me serre les doigts.

Les premières pièces sont vides. Des lits de camp sans draps, des murs dénudés. Ces chambres sont plus grandes que la mienne et contiennent deux à quatre couchages. Celle d’Hélène se trouve plus loin dans le couloir. Elle est petite, comme la mienne. À une époque, elle dormait dans un grand dortoir avec d’autres, mais quand elles sont parties, elle a été séquestrée. Elle n’en parle pas. Aucune des filles n’en parle jamais. Ces dernières semaines, il n’y avait que moi, elle et Stacey. Mais ensuite Stacey a trouvé ce couteau, j’ai nettoyé le carnage et maintenant il n’y a plus qu’Hélène et moi.

Ce qui n’est pas bon non plus.

Parce que le sous-sol ne reste jamais vide longtemps.

J’arrive à ma petite chambre sur la gauche. J’ouvre et je me rue à l’intérieur avant que l’enquêtrice puisse me retenir. Est-ce qu’il est là ? Est-ce qu’il attend ?

Un instant, je crois voir sa silhouette massive devant moi. Mes yeux s’agrandissent de peur. Le méchant est là pour me tuer. Mais mon enquêtrice et son feu l’auront en premier.

Sauf que quand je me colle au mur dans un sursaut, je découvre que le démon tant redouté n’était qu’une ombre.

L’enquêtrice, à côté de moi, respire difficilement, gagnée par ma peur.

J’essaie de me ressaisir. Communiquer, communiquer… mais comment lui expliquer ?

Les dessins sous mon tapis de sol. Je le prends, je le retourne. Je devrais avoir un ou deux dessins. Mais il n’y a rien par terre, les images ont disparu. Le méchant est passé avant moi.

Je gémis de frustration. Il faut que je parle, que je raconte. Hélène, Hélène, Hélène.

Une fois de plus, j’ai l’impression que je vais vomir.

« C’est votre chambre ? »

J’acquiesce, je me masse le front. J’ai atrocement mal. La cicatrice irrégulière me fait l’effet d’un tisonnier brûlant qui me transperce le crâne.

« Où sont vos vêtements ? »

Je secoue la tête, toujours en me massant les tempes.

« Vous n’avez pas de vêtements ? »

Je montre un petit tas bleu au bout de mon couchage : ma vieille blouse élimée, que je porte la nuit.

« Des effets personnels ? »

Je lève deux doigts. Non.

« Il fait froid à cet étage. »

Je hoche la tête.

« Bonita, ce n’est pas normal. La façon dont on vous traite… ce n’est pas comme ça qu’on prend soin de sa famille. »

Je la regarde au fond des yeux. J’essaie de lui dire que ces gens ne sont pas ma famille. C’était mamita, ma famille. Mais le méchant l’a tuée, la balle m’a touchée… et quand je me suis réveillée, j’étais là. Avec un crâne fracassé, un visage affaissé et plus de voix.

Mme Counsel, au-dessus de moi : « Elle est terriblement jeune. Vous êtes sûr qu’elle ne guérira pas ? »

Le méchant derrière elle, la dominant de la tête et des épaules : « Le médecin a parlé d’aphasie ; la balle a endommagé la région du cerveau responsable du langage. Elle ne pourra jamais ni parler, ni lire, ni écrire.

– Je vois. Une femme de chambre muette. J’hésite.

– Allons, Martha. C’est l’idéal et vous le savez. »

Je mets tout ça dans mon regard à l’enquêtrice. J’essaie, de toutes mes forces, par transmission de pensée, de faire passer l’histoire de ma vie de ma tête à la sienne.

Elle me reprend la main. « Ça va aller, dit-elle. Ça va aller. » Et je me rends compte qu’un son sort enfin du fond de ma poitrine. Une plainte funèbre. Je gémis, je me balance et je pleure la petite fille qui a disparu avant même d’avoir eu une chance. La perte d’une vie vers laquelle j’essaie de retourner depuis lors.

J’ai besoin que cette enquêtrice comprenne. Que quelqu’un me voie. Qu’il m’entende et qu’il entende tous les mots qui ont été volés à ma gorge.

« Je vous remmène en haut », dit-elle.

Je m’écarte d’un bond. Secoue furieusement la tête. Hélène. Il faut retrouver Hélène.

Elle ne comprend pas. Personne ne comprend. Je suis seule.

Je repars en claudiquant dans le couloir. J’entends du bruit dans l’escalier derrière nous. Les autres, qui descendent nous aider – ou alors c’est le maire qui a eu gain de cause et qui vient nous interrompre. Je ne peux pas me soucier de lui ni de ce qu’il va faire. Hélène aurait dû réapparaître à l’heure qu’il est. Il y a un problème et je suis son seul espoir.

Stacey. Nous ne nous sommes jamais réellement connues. Mais je l’ai vue mourir sous mes yeux et à cet instant-là, nous avons été sœurs. Il me reste si peu de famille. Alors je dois faire ça pour elle, pour Hélène. Mes sœurs dans la mort.

Encore des portes, que j’ouvre à toute volée. Je ne sais pas où est le méchant. Si on tombe sur lui, j’espère que l’enquêtrice lui tirera dessus. Sinon, j’empoignerai son pistolet et je le ferai à sa place. Mais peut-être qu’Hélène se trouve dans une de ces pièces. Terrée, apeurée. Morte.

Tout se bouscule en moi. Mon baroud d’honneur. Ma dernière chance. Si je n’arrive pas à faire comprendre à l’enquêtrice ce qui se passe…

S’il vous plaît, s’il vous plaît, s’il vous plaît…

Les deux lourdes portes en bois au fond du couloir, celles qui gardent la grande salle, la salle de l’horreur. La salle qui sent le soufre et le sang.

Je frissonne. Puis j’attrape la lourde poignée pour tirer de toutes mes forces, mais elle refuse de bouger. Fermée à clé. Évidemment. La pièce où est morte Mme Counsel. La pièce que personne n’a jamais le droit de voir.

J’en gémis de frustration.

« Ne nous énervons pas, dit l’enquêtrice, de nouveau à côté de moi. Tout va bien. Je peux vous aider. Elle est importante, cette pièce ? Vous avez besoin d’entrer ? »

Je hoche frénétiquement la tête.

« Je vais chercher la clé. Cette maison est une scène de crime. En tant qu’enquêtrice, j’ai le droit de la fouiller. »

Je sens de nouvelles larmes sur mes joues.

« Vous avez peur ? »

Je confirme.

« Vous voulez remonter à l’étage ? »

Non de la tête.

Elle me caresse la joue. Ses yeux bleus sont limpides, son visage dur. Je sais qu’elle le pense, quand elle dit : « Personne ne vous fera de mal, Bonita. »

Je ne peux pas m’empêcher de sourire. De cet horrible sourire de guingois qui est tout ce que ma bouche tombante a jamais réussi à produire. Elle ne comprend pas. Et je ne suis toujours qu’une idiote. Je prends sa main. Je la presse contre ma joue. Qu’elle sente mes larmes. Je m’autorise à profiter de ce moment de bonté humaine. Probablement tout ce qu’il me reste.

Je vais mourir ce soir. J’ai peur pour Hélène. Mais je pleure sur moi-même et sur celle que j’aurais pu être.

Puis je respire un grand coup. Je me redresse. Je m’écarte. Je lève deux doigts.

Non. Elle n’arrivera pas à me sauver. Personne ne peut vaincre le méchant.

Je reprends le couloir et, cahin-caha sur ma jambe à la traîne, je continue à chercher Hélène.

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