Détective D. D. Warren T12 : Au premier regard
Chapitre 7
7
D.D.
D.D. était de la Nouvelle-Angleterre jusqu’au bout des ongles. La seule fois où elle avait mis les pieds en Géorgie, c’était à l’occasion d’un vol avec correspondance à Atlanta. Et voilà qu’elle suivait le GPS de leur voiture de location pour quitter la métropole, direction les montagnes.
« La première ville importante sur notre trajet sera Dahlonega, expliquait Keith depuis la banquette arrière, les yeux rivés sur son téléphone. Porte d’entrée du sentier des Appalaches, la ville fut aussi, figurez-vous, le théâtre de la première grande ruée vers l’or en 1828. Vous connaissez l’expression “Y a de l’or dans c’te montagne” ? C’est de là que ça vient.
– Intéressant », dit D.D., parce qu’il avait manifestement besoin que quelqu’un lui renvoie la balle et que Flora était frappée de mutisme depuis qu’ils avaient quitté le laboratoire de l’anthropologue.
« Dahlonega est connue pour sa grand-place historique, ses vignobles et ses établissements thermaux de standing. » Keith leva les yeux de son téléphone. « Notre hôtel ne serait pas à Dahlonega, par hasard ? »
La question fit rire D.D. « Bienvenue dans la vraie vie d’un fonctionnaire de police. On dort dans des hôtels premier prix, on se nourrit de pizzas et on en est fiers.
– Mais je ne suis pas vraiment policier…
– Vous pourrez loger où bon vous semblera, le rassura D.D. Seulement ne comptez pas sur nous pour vous tenir au courant de tous les captivants rebondissements que vous manquerez. »
Keith poussa un profond soupir.
« D’après Quincy, reprit D.D., le shérif du comté…
– Smithers, intervint Keith. Entré en fonction il y a vingt ans. Participe activement aux programmes de lutte contre la toxicomanie, anime des ateliers en milieu scolaire. Est aussi très fier de son dispositif de formation des chasseurs aux règles de sécurité, de même que des campagnes de sensibilisation aux dangers des armes à feu qu’il mène auprès de la population. »
Un petit génie de l’informatique doublé d’un Monsieur Je-sais-tout.
« Le shérif Smithers, donc, poursuivit D.D., a proposé que la cellule d’investigation s’installe dans ses locaux. Ils se trouvent au centre du comté, près de Dahlonega, et il y a des hôtels à proximité. Il est en train de nous réserver des chambres dans un motel. J’imagine qu’on en saura davantage à notre arrivée.
– Mais le lieu de la découverte se situe à bien vingt-cinq ou trente kilomètres de là, fit remarquer Keith, qui avait certainement repéré l’itinéraire sur son téléphone.
– C’est un fait, mais si vous cherchez le bled en question, c’est à peine un point sur la carte. Apparemment, on y trouve une épicerie, de coquettes chambres d’hôtes, quelques restaurants et c’est tout.
– “Niche, Géorgie, lut aussitôt Keith. Située à près de deux heures au nord d’Atlanta et à mille mètres d’altitude, cette petite ville de trois mille habitants offre le bon air frais des montagnes, des boutiques pleines de cachet et un accès au sentier des Appalaches. Sa principale activité est le tourisme, bien qu’elle attire de plus en plus de retraités grâce à la qualité de vie qu’elle propose, à son cadre enchanteur et à ses relations de bon voisinage.”
– Les accès routiers ? » intervint enfin Flora. Tournée vers la fenêtre, elle semblait observer le paysage, mais selon toute probabilité elle avait encore le visage de Lilah Abenito devant les yeux. D.D., en tout cas, ne parvenait pas à chasser cette image.
Elle ne savait que penser du souhait exprimé par Flora de « rencontrer » la victime. À ses yeux, Flora s’en voulait beaucoup trop de la terreur qu’avait fait régner Jacob Ness. Elle se demandait si sa propension à jouer les justicières solitaires ne s’expliquait pas davantage par un besoin d’expiation que par un désir de sécurité.
« Dahlonega se trouve au terminus d’un grand axe autoroutier, la Georgia 400, sur laquelle nous roulons actuellement. Ensuite on prendra des routes de campagne. Dont certaines seront relativement escarpées et venteuses. Notamment la 60, que nous suivrons jusqu’à Niche.
– Est-ce que la région vous rappelle quelque chose ? » demanda D.D. en lançant un regard à Flora.
Celle-ci haussa les épaules. « Toutes les routes se ressemblent pour moi. Nous sommes passés devant plusieurs entreprises de transport routier, donc il se peut que Jacob ait emprunté cet itinéraire. Mais en règle générale il roulait est-ouest plutôt que nord-sud.
– D’après les relevés de son poids lourd…, commença Keith.
– Vous avez eu accès à ces documents ? s’étonna D.D.
– Pas vous ?
– Laissez tomber.
– Les autoroutes 20 et 85 étaient celles qu’il fréquentait le plus. Et pour un transport nord-sud, la 75 serait un choix plus logique que la Georgia 400.
– Est-ce que vous vous rappelleriez être allée un jour dans un véhicule plus petit, une voiture ou un pick-up, par exemple ? demanda D.D. à Flora.
– Tout de suite après l’enlèvement, je ne me souviens de rien. Un instant je dansais sur une plage et le suivant… je me réveillais à l’intérieur d’un cercueil dans un sous-sol froid et humide. Quand il m’a annoncé que nous devions partir, son camion était garé devant. Sans remorque. Juste la cabine.
– Quel souvenir tu gardes de l’extérieur de la maison ? » s’enquit Keith en se penchant vers les sièges avant.
Flora secoua la tête. « Il m’avait bandé les yeux, je n’ai pas vu grand-chose, juste des fentes étroites au-dessus et en dessous du bandeau. J’ai eu une impression d’arbres immenses. Et d’air frais sur mes joues. La montagne. J’étais certaine d’être à la montagne. Ça me rappelait chez moi.
– Niche est connu pour ses sentiers de randonnée bordés de laurier des montagnes. Il arrive aussi qu’il neige en hiver. L’un dans l’autre, ce n’est pas tellement différent des forêts du Maine. »
Flora ne commenta pas.
« Au moment de votre départ, est-ce que tu aurais remarqué des noms de villes, des panneaux de signalisation ou autre ? » insista Keith.
Flora finit par se retourner vers lui. « J’étais enfermée dans une caisse. Même dans son camion, il m’avait construit une caisse en pin rien que pour moi.
– Il avait son camion, intervint D.D. pour recadrer la conversation. C’est bon à savoir. Sept ans se sont écoulés depuis votre libération, mais l’affaire Jacob Ness a fait du bruit, surtout dans la région. Je suis certaine que beaucoup de gens s’en souviennent encore et pourraient hésiter à parler si on leur montrait sa photo. Apparemment, c’est humain de ne pas avoir envie de se mouiller. Mais si on faisait circuler la photo d’un camion… comme c’est beaucoup plus neutre, ça pourrait donner quelque chose. »
Toujours penché vers l’avant, les épaules presque entre les deux sièges, Keith approuva.
D.D. ralentit lorsque la civilisation fut en vue. Elle découvrit alors une vaste esplanade bordée de jolis arbres, de bancs publics et de longs bâtiments de brique rouge aux boiseries d’une blancheur impeccable. Très pittoresque, mignon comme tout.
« Dahlonega », annonça Keith.
Sans blague. D.D. tourna à droite, freina pour laisser passer un piéton qui traversait dans les clous, puis elle examina le quartier de plus près.
« On prend la route à gauche, qui part vers Niche, encore plus au nord », indiqua Keith, tandis que Flora était toujours abîmée dans sa contemplation du paysage.
« Faux. On s’arrête. On déjeune. Là : un resto ! » D.D. se garait sur une place de stationnement avec un enthousiasme renouvelé, lorsque Flora donna enfin signe de vie.
« Mais non ! Il faut qu’on aille à Niche, qu’on voie le shérif, qu’on commence les recherches ! se récria-t-elle, à moitié affolée.
– Quelle heure est-il ? demanda D.D.
– Un peu plus de deux heures, répondit Keith.
– Combien de temps avant le coucher du soleil ? »
Keith consulta son téléphone. « Cinq heures et quarante-sept minutes, à peu près.
– La zone est quadrillée ? La liste des volontaires dressée ? La brigade cynophile mobilisée ? »
Keith et Flora la regardaient avec perplexité.
« Aujourd’hui on se prépare, leur expliqua-t-elle, une main sur la poignée de la portière. Ce matin on a débriefé à Atlanta, maintenant on va monter un QG mobile et s’organiser à Niche. Autrement dit, c’est demain qu’on agit. En attendant, on a passé la moitié de la nuit dans un avion, on n’a dormi qu’une poignée d’heures et, en ce qui me concerne, je n’ai pris qu’une banane et quatre beignets au petit déjeuner. Alors donnez-moi à manger ou il y aura des morts. »
Flora et Keith descendirent docilement de voiture.
« En plus, ajouta D.D. en poussant la porte du restaurant, il faut aussi qu’on établisse notre propre plan de bataille. »
Elle les laissa s’installer. Tournée générale d’eau et de café. Keith posa des questions sur une omelette bizarre, blanc d’œuf, épinards et feta ; c’était bien la peine de manger au restaurant pour ça, pensa D.D. Flora déclara qu’elle n’avait pas faim. D.D. lui remit le menu sous le nez.
« Vous allez commander. Et vous allez manger. Désormais vous faites partie d’une cellule d’investigation, alors vous nous devez à tous de vous secouer pour rester opérationnelle. Compris ? »
Encore des yeux écarquillés. « Je vais prendre des flocons d’avoine, dit Flora à la serveuse au garde-à-vous.
– Z’êtes en Géorgie, ma belle. Qu’est-ce que vous diriez d’une assiette de gruau de maïs ?
– Allons-y.
– Mettez-lui aussi un fruit frais et un yaourt, ajouta D.D. Quant à moi, je prendrai le menu Spécial Grandes Faims, deux œufs sur le plat retournés, une tranche de jambon, des biscuits beurrés et tout ce que vous pourrez faire tenir dans l’assiette. »
La serveuse la gratifia d’un large sourire d’approbation. D.D. savait ce que c’était que de profiter des joies d’un repas au restaurant.
« Pourquoi disiez-vous qu’on avait besoin d’un plan de bataille ? demanda Keith à la seconde où la serveuse se fut éloignée.
– Parce qu’une cellule d’investigation est un drôle d’animal. Beaucoup d’individus aux opinions très arrêtées, beaucoup de champs d’expertise et beaucoup de sous-équipes à coordonner. » D.D. posa les coudes sur la table, sérieuse comme jamais. Flora sembla sortir de sa déprime.
« Demain, les opérations de recherche pour retrouver des restes : on y participe ?
– Évidemment ! répondit aussitôt Flora.
– Dites-moi une chose : vous vous y connaissez en recherche d’ossements ?
– Au moins, je connais la forêt, répliqua Flora.
– C’est vrai. Et si vous voulez y aller, je ne vous en empêcherai pas. Mais je peux vous dire tout de suite que dans l’équipe, ce seront les chiens les plus efficaces. Vous avez entendu le docteur Jackson. Alors vous, qu’est-ce que vous avez à offrir ?
– Des yeux. Des pieds. Et, grâce aux recommandations du docteur Jackson, je sais maintenant où chercher.
– Des conseils dont il faudra absolument faire profiter l’équipe, reconnut D.D.
– Je ne comprends pas, intervint Keith. Qu’est-ce que vous voudriez qu’on fasse ? »
D.D. le considéra. « Qu’est-ce que vous aviez le plus envie de faire, ce matin ?
– Analyser l’ordinateur de Ness, répondit-il aussitôt.
– Voilà. Parce que vous savez y faire et qu’en deux jours vous en avez découvert plus sur les activités de Jacob sur Internet que le FBI en sept ans. Vous devriez travailler sur l’ordinateur. Mais demain, vous irez vous balader en forêt ? »
Keith lança un bref coup d’œil vers Flora. Avec son blouson en cuir et son pull en cachemire vert foncé, il détonnait dans ce restaurant sans prétention. Trop BCBG pour la région. Quant à la tenue qu’il avait emportée pour aller en forêt, D.D. devina qu’elle serait encore plus décalée. Mais elle lui reconnaissait une qualité : vu sa façon de regarder Flora, où elle irait, il suivrait.
« Si vous voulez chercher, on peut tous chercher, leur concéda D.D. Mais on ne peut pas se contenter d’être des pékins comme les autres au sein de la cellule d’investigation. Il faut qu’on apporte une valeur ajoutée. Que pouvons-nous faire, que savons-nous que nous sommes les seuls à savoir ? »
Elle regardait Flora d’un air interrogateur.
« Vous voudriez que je me balade autour de Niche, répondit lentement celle-ci. Pour voir si je reconnaîtrais quoi que ce soit. Mais je n’ai jamais vu ce village. » Sa voix grimpa dans les aigus. « Je suis juste passée de cet affreux sous-sol à cet affreux camion… »
La serveuse était de retour avec le gruau de maïs. Elle lança un regard inquiet à Flora. Celle-ci se redressa sur son siège et la laissa poser l’assiette de bouillie devant elle. Puis le fruit. Puis le yaourt. Flora scruta son repas d’un œil torve et sembla craindre le pire.
« Vous allez manger, lui rappela D.D. tandis que la serveuse s’en allait. Sinon je vous remets dans l’avion pour Boston. »
La menace lui valut un regard noir. Ce qui était une bonne nouvelle : une Flora en colère était plus facile à gérer qu’une Flora déprimée.
D.D. la laissa prendre sa première bouchée de maïs. Flora fit la grimace.
« Ajoute du sirop d’érable, lui suggéra Keith. Ou du miel.
– Comment tu sais ça ?
– Je me suis renseigné.
– Sur le gruau de maïs ?
– Tant qu’à descendre en Géorgie… »
Flora, l’air sceptique, ajouta tout de même du sirop d’érable. La deuxième bouchée passa mieux.
« Vous ne vous souvenez peut-être pas de cette petite ville, reprit D.D., mais il se peut malgré tout que vous ayez un lien avec elle. Je crois que c’est cette question que Keith et vous devriez creuser.
– Hé, je croyais que j’étais le grand manitou de l’informatique !
– Malheureusement, vous avez perdu l’ordinateur au profit de cette experte du FBI beaucoup plus jolie. D’ailleurs, rappelez-vous ce qu’elle a dit : vous avez certes découvert le mot de passe et l’identifiant de Jacob, mais vous êtes arrivé avec une demi-douzaine d’années de retard. Il nous en faut davantage – du moins, quelque chose de plus actuel.
– Je t’en ficherai des jolies expertes du FBI », grommela Keith, ce qui lui valut un nouveau regard de la part de Flora.
La serveuse revint avec son omelette au blanc d’œuf et le menu Spécial Grandes Faims de D.D.
Celle-ci prit son assiette débordante et poussa un ronronnement de satisfaction. Il y avait plusieurs jours qu’elle n’avait pas été aussi heureuse.
« Donc, continua-t-elle en s’armant d’une fourchette pour attaquer, vous êtes toujours l’informaticien de service. Mais oubliez l’ordinateur de Jacob, du moins pour l’instant. Je vous rappelle que nous sommes à la recherche de deux choses.
– Des ossements, dit Flora en passant à son yaourt.
– Et du chalet où Jacob vous a séquestrée. Bon, est-ce que l’un de nous est particulièrement qualifié dans la recherche de restes squelettiques ? »
Tous deux secouèrent la tête.
« Je crois que Keith et vous devriez vous promener avec la photo du poids lourd de Jacob pour interroger les gens du cru. Vous, dit-elle en désignant Flora du bout de sa fourchette, vous surveillerez s’ils reconnaissent l’engin. Et Keith guettera des signes indiquant que quelqu’un vous reconnaît, vous.
– Vous pensez que quelqu’un pourrait me connaître à Niche ? » Flora avait complètement renoncé à finir son repas.
« Il doit bien y avoir une raison, si Jacob est venu dans ces montagnes. La région ne se trouve sur aucun itinéraire poids lourd et nous n’avons repéré aucune propriété à son nom. Donc on en revient à notre idée…
– Il avait un allié, comprit Keith. Un complice, ou du moins un ami. »
D.D. hocha la tête. « C’est une théorie qui mérite d’être approfondie, surtout maintenant que la police a découvert un autre corps compatible avec son mode opératoire.
– Il n’est pas d’ici, dit lentement Flora. Toutes ses attaches familiales se trouvent en Floride. Et pourtant, il m’a emmenée dans ces montagnes, et sans doute Lilah Abenito aussi. Alors pourquoi le nord de la Géorgie ? Pourquoi cette petite ville, cette région ?
– Il n’y a plus qu’à trouver la personne qui pourrait répondre à ces questions, conclut Keith.
– Stratégie, annonça D.D., la bouche pleine de biscuit. L’astuce, pour ressortir vivant d’une cellule d’investigation, c’est de se donner ses propres objectifs, de s’appuyer sur ses points forts et d’avancer, quels que soient les bâtons que le commandement peut nous mettre dans les roues. On n’est pas venus là pour faire ami-ami avec les fédéraux, on est venus là pour apprendre absolument tout ce qu’il y a à savoir sur Jacob Ness. On est d’accord ? »
Flora et Keith approuvèrent d’un signe de tête.
« Je veux quand même aller en forêt demain, rappela tranquillement Flora.
– Pourquoi ?
– C’est juste que… j’ai besoin de voir. De savoir.
– Vous torturer ne nous aide en rien à accomplir notre mission, Flora.
– Je sais. Mais je n’arrête pas de penser à ce qu’a dit le docteur Jackson. Sur le fait que tous les enfants veulent rentrer chez eux. Si je pouvais trouver quoi que ce soit, ne serait-ce qu’une côte, rapporter ce fragment chez elle… » Flora fixait la table des yeux. « J’en ai besoin.
– Entendu. Demain on coopère avec la cellule. Et ensuite…
– On joue les francs-tireurs ! » s’exclama Keith.
D.D. le toisa de haut. « Cette idée vous enthousiasme beaucoup trop. »
Il sourit. « Ça doit être mes mauvaises fréquentations », dit-il en décochant un nouveau regard à Flora, et D.D. secoua la tête.
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