Du Niger au golfe de Guinée par le pays de Kong et le Mossi, tome 1 (de 2)

Louis Gustave Binger · Chapitre 4 sur 12 · partie 2/3

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Du Niger au golfe de Guinée par le pays de Kong et le Mossi, tome 1 (de 2)

Chapitre IV · Séjour à Bénokhobougoula. — Cadeau à Samory…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Cette plante a été reconnue par M. Cornu, professeur au Muséum, pour être un Strophantus. Son action sur le cœur se rapproche de la digitaline.

En dehors du poison pour flèches (kouna), on fait encore usage, dans le Soudan, de divers autres poisons.

Le plus commun se nomme doung-kono ; il est préparé de la façon suivante : une tige de petit mil (sanio) est introduite dans l’anus d’un cadavre et laissée pendant une vingtaine de jours, puis la tige est séchée et pilée. La poudre, délayée dans une sauce que l’on mange avec le to, n’incommode pas et il est impossible de s’apercevoir que l’on est malade ; ce n’est qu’au bout de quelques jours que le ventre de la victime enfle légèrement ; au bout d’un mois, l’embonpoint est devenu manifeste, on voit que c’est une obésité factice, et huit ou dix jours après l’on meurt.

Ce poison est très connu ; il est d’autant plus redouté, qu’il frappe bien souvent, à côté de gens dont on veut se débarrasser, des malheureux qui par hasard viennent à passer devant la case de la victime et qui, tout à fait accidentellement, sont invités à manger, comme il est de coutume ici.

J’avais dans mon convoi un jeune Ouassoulounké nommé Diam-Diallo, qui un jour à Ténetoubougoula a accepté de partager un repas avec un marchand venant de son pays ; Diam-Diallo était convive accidentellement, puisqu’on était en train de manger quand il est arrivé.

Huit jours après, les premiers symptômes se faisaient sentir. Diawé me confia ses craintes. « A l’autre lune, il faut que mort », disait-il. Je le renvoyai à Bammako, où le docteur Tautain l’employa comme jardinier ; un mois après il mourait du doung-kono.

Une pincée de poudre de doung-kono jetée dans du lait le fait immédiatement lever ; c’est, paraît-il, le seul moyen de voir si le namougou, ou poudre à sauce, est oui ou non empoisonné.

Un autre poison bien redoutable, qui fait mourir dans les vingt-quatre heures, c’est le korty-mougou (ou poudre de korty). Peu de personnes savent à l’aide de quelle plante ce poison est fabriqué ; il est cependant très répandu, et souvent j’ai entendu parler d’empoisonnements par la poudre de korty. Ce poison est mis sous l’ongle du pouce, que l’on a soin de faire négligemment tremper dans la calebasse d’eau offerte à la personne que l’on veut empoisonner.

Le korty-mougou est connu partout, du Bakhounou à Grand-Bassam ; il est surtout employé chez les peuples de race agni, où l’empoisonnement est très fréquent.

On m’a également entretenu d’une autre variété de poison dont l’effet est tellement foudroyant et l’emploi si original qu’il est permis de mettre son existence en doute. Les noirs cependant en parlent avec tant de terreur que j’ai pensé bien faire en transcrivant ce que j’ai appris à ce sujet.

Ce poison se nomme également korty et serait fabriqué avec une plante très rare que l’on ne trouve que dans le nord du Bélédougou. Il est porté dans un ergot de coq enroulé dans un chiffon. Pour s’en servir, il suffirait tout simplement à la victime de voir l’ergot à travers un linge pour qu’immédiatement elle tombe foudroyée.

★ ★ ★

Tout en appréciant beaucoup la conversation intéressante de mon Mossi, j’attendais avec impatience le retour du courrier de Tengréla.

Je commençais à être très inquiet. Diawé venait de m’apprendre que Basoma et l’autre guide s’étaient sauvés en nous abandonnant à notre triste sort. Enfin, vers six heures et demie, le chef parut ; il était accompagné de deux autres cavaliers armés, mais misérablement vêtus ; ils entrèrent d’abord dans le village et bientôt après revinrent accompagnés du chef du village pour me donner la réponse de Massa.

Voici à peu près textuellement cette réponse : « J’ai dit à Massa et aux gens de Tengréla tout ce que tu m’as dit. Voici sa réponse : « Tu diras à ce blanc qu’il ne marche pas plus loin, et qu’il s’en retourne immédiatement d’où il vient, car s’il n’est pas parti ce soir, je lui fais couper le cou. Jamais, tant que Tengréla nous appartiendra, un blanc n’y passera ; nous ne voulons plus entendre parler d’eux. Ils ont fait la paix avec Samory et emmené son fils Karamokho en France.

« Qu’ils aient fini la guerre, nous le comprenons, car on ne peut pas se battre toujours, et puis Samory a donné aux blancs le pays qu’ils demandaient, mais ils n’avaient pas besoin de conduire son fils en France. Nous étions beaucoup qui luttions contre Samory et il ne pouvait pas nous vaincre, mais quand on a appris que vous aviez emmené son fils en France, beaucoup de petits pays qui étaient hostiles à Samory se sont mis avec lui, en nous disant : « Vous voyez, les blancs ont porté Karamokho en France, leurs soldats lui aideront, nous sommes perdus si nous ne disons pas que nous sommes contents de lui. » C’est ainsi que nous restons seuls avec Tiéba, le Kantli, le Niéné, le Follona et Dioma. Si Samory arrive à prendre Sikasso, nous sommes perdus, mais nous lutterons, et avant qu’il prenne nos femmes et nos enfants, il faut que nous lui tuions quelques centaines de soldats. Si nous faisons la paix, c’est pire : nos femmes et nos enfants seront vendus pour des chevaux et nous ne serons pas vengés. Quand les blancs de Bammako verront nos femmes et nos enfants passer le fleuve en prisonniers, ils pourront dire : « C’est nous Français qui avons fait cela. »

« Ah ! si les Français étaient venus il y a trois ou quatre ans, nous aurions été contents de leur donner notre pays, et Tiéba aussi. Niakhalemba (chef de Mbeng-é, Follona) et Sakhadigui (chef du Gankouna et du Toukoro) ont aussi envoyé des hommes à Bammako pour vous parler et vous demander des secours. Il est vrai que vous n’avez pas aidé Samory avec des soldats, mais vous avez fait plus de mal en emmenant son fils en France.

« Dis à ce blanc que nous le connaissons ; il y a déjà quelque temps qu’il voyage dans le pays ; des Dioula l’ont vu ; nous savons très bien qu’il ne vient pas pour autre chose que pour nous faire voir ses marchandises ; il aurait pu tout vendre ici, car nous n’avons ni étoffes, ni pierres à fusil, ni perles, ni rien ; ce n’est pas pour lui que nous refusons de le laisser entrer, car ce blanc n’est pas un mauvais homme, il connaît notre parler et on l’appelle Diara[32] ; mais c’est pour faire voir aux blancs de Bammako que nous ne voulons plus entendre parler d’eux. Partout où il voudra passer, ce sera la même chose : nous avons tous dit que maintenant c’était fini pour les blancs. »

La façon calme et réfléchie dont cet homme m’a débité tout ce que ces pauvres gens ont sur le cœur m’a vivement impressionné ; j’ai essayé de lui faire comprendre que les blancs n’attachaient pas grande importance au voyage d’un fils de chef en France, que c’étaient eux qui exagéraient la portée de cet acte, que nous étions disposés à faire quelque chose pour eux, et que leur chef avait grand tort de ne pas vouloir me donner une audience.

Le chef de Tintchinémé était inébranlable ; il avait une consigne qu’il observait avec la plus grande discipline. Je voyais même qu’il en ressentait un réel chagrin, car ce n’était pas un mauvais homme. Il fallait me décider à m’en retourner.

Il faisait nuit noire, il pleuvait légèrement, nous n’avions rien mangé ; notre riz n’étant pas cuit, j’essayai de retarder mon départ. Toute mon éloquence fut impuissante à fléchir ces gens, qui restèrent en selle, surveillant nos préparatifs de départ.

Vers huit heures, sans guides, par une pluie battante, nous nous mettions péniblement en route pour revenir sur nos pas. Cette marche de nuit fut particulièrement fatigante ; l’étape du matin avait été longue et pénible à cause des hautes herbes, qui atteignaient de trois à cinq mètres de hauteur.

Comme mon armement ne consistait qu’en deux fusils Beaumont et un fusil de chasse, pour la circonstance je crus prudent de prendre dans mes bagages quatre pistolets doubles à pierre et d’en armer mes hommes, afin de pouvoir nous défendre en cas d’alerte ; je fis prendre toutes les précautions en vue d’une attaque probable.

A distance nous étions suivis par les cavaliers.

A plusieurs reprises nous avons failli nous égarer ; le sentier se perdait dans les herbes, et nos hommes étaient forcés de s’appeler pour ne pas se perdre. Vers deux heures du matin, les cavaliers s’en étant retournés, je fis arrêter le convoi dans une petite clairière et nous nous installâmes en halte gardée : ânes entravés et bagages disposés en croix, pour pouvoir au besoin nous en servir comme retranchement.

Les hommes en sentinelle ont signalé dans la nuit des individus venant rôder autour du bivouac, mais, en nous voyant faire bonne garde, ils n’ont pas osé nous attaquer[33].

2 novembre. — En atteignant Gongoro, je trouvai Basoma et l’autre homme de Tiong-i ; je ne leur fis aucun reproche de s’être sauvés, car s’ils avaient mis le pied dans le village, ils étaient sûrs de leur affaire et tués comme « hommes de Samory ».

Cet échec sera bien difficile à réparer.

Que de renseignements j’aurais pu obtenir pendant un séjour d’un mois à Tengréla. Les directions et les itinéraires sur toute la région Folou, Kabadougou, Bodougou, Noolou, Fadougou, sur le Ouorodougou, le Follona, le Kouroudougou, etc., tout cela est perdu et jamais je ne pourrai retrouver cette occasion.

Tiong-i, qui n’est pas éloigné de Tengréla, en est séparé par un monde, car tous les chemins de cette région partent naturellement du centre le plus important, de Tengréla. Il n’existe, comme je l’ai dit, aucune relation entre Tiong-i et Tengréla ; je voudrais insister pour y entrer, mais qui envoyer ? Un de mes hommes ou un homme de Tiong-i ? L’un et l’autre seraient infailliblement assassinés ou au moins faits captifs.

[Illustration : Bivouac de nuit.]

De retour à Tiong-i j’attendrai une occasion pour communiquer avec les gens de Tengréla, peut-être se laisseront-ils convaincre : il faut toujours espérer. Ma situation est loin d’être brillante, le plus sage parti à prendre est de faire retour à Tiong-i.

Jeudi 3 novembre et jours suivants. — Zan, le chef de Tiong-i, que je vais voir souvent, m’abreuve de mensonges. D’après lui, il paraît que l’almamy vient de lui défendre de me laisser traverser le Bagoé, si je voulais me rendre à Fourou. Ce dernier village aurait, du reste, reçu l’ordre de me refuser l’hospitalité si je m’y présentais. Il m’est également interdit d’envoyer mes hommes au marché de ce dernier village.

L’almamy n’envoie personne pour me saluer, ne répond à aucune de mes lettres : son seul désir serait, je crois, de me voir m’en retourner volontairement vers Bammako, car il n’ose pas m’en donner l’ordre. Il est absolument convaincu que jamais il ne pourra m’être utile pour mon voyage, quoiqu’il parle avec emphase de ses bonnes relations dans l’est.

7 novembre. — Dans la journée j’ai reçu la visite de Toumané, chef des sofa de Fourou ; il me dit revenir de la colonne où l’almamy l’avait appelé. Samory lui a dit que j’étais en route pour me rendre à Fourou. Il lui a donné l’ordre de m’installer provisoirement dans le village et d’envoyer demander au chef de Ngiélé l’autorisation de passer. Ngiélé est un grand village dans l’est, sur la route de Kong ; il m’a déjà été signalé par El-Hadj Mohammed Lamine de Ténetou. Si Toumané obtient cette autorisation, il devra me faire escorter jusque-là.

Un jour il m’est interdit de quitter Tiong-i, un autre jour on me propose officiellement de continuer ma route ! Tout cela n’est-il pas étrange !

Un instant après, trois Sonninké de Touba sont venus me saluer. Le chef de ces marchands est un Diabi ; ils ont traversé le Niger à Fogny et sont venus ici par le chemin Ouola, Tiékoungo, etc. Ils m’apprennent que la canonnière est de retour à Bammako, ayant effectué son voyage à Tombouctou.

Ce Diabi, qui est allé six fois déjà dans le Ouorodougou, me propose de parler aux gens de Tengréla ; il me dit de patienter, peut-être réussira-t-il mieux que moi ; je prêche ma cause avec chaleur naturellement, et il me quitte en me promettant de m’informer du résultat de ses démarches ; c’est demain matin 8 qu’il se met en route. Je lui fais cadeau d’une chechia violette, d’une pièce de ganse blanche pour orner son boubou et d’un porte-monnaie.

Tengréla, d’après ce Diabi et mes hommes, est un peu plus grand que Tiong-i, et bâtie dans le même genre, mais sa population est plus dense, quoiqu’il y ait autant de terrains vagues qu’ici. En estimant à 1500 le nombre de ses habitants, on ne doit pas être bien éloigné de la vérité.

Tengréla est habité par des Bambara forgerons, des Siène-ré et surtout des Mandé Dioula. Massa, fils de Ianokho, n’a, paraît-il, pas grande influence ; le vrai chef serait Bakémory, qui est à la tête du parti mandé dioula.

8 novembre. — En attendant le résultat des démarches du Diabi à Tengréla et le départ de Toumané pour Fourou, je me suis installé chez Basoma, qui a mis à ma disposition une case assez confortable, mais un peu obscure. Dans le toit on a ménagé une ouverture pour la fumée, qui s’évacue par un tuyau en terre, que l’on recouvre d’une vieille poterie quand il pleut. A Gongoro j’ai vu une vraie cheminée qui fait saillie à l’extérieur de la case, elle a environ 70 à 80 centimètres de largeur, sa hauteur est celle de la case. Le feu se met devant, la fumée s’introduit dans la cheminée par une ouverture de 60 centimètres de hauteur en forme de T renversé. A un mètre vingt à peu près au-dessus du sol, on a ménagé une ouverture demi-circulaire qui permet de placer la viande à boucaner sur un gril en rondins. Pour que la pluie ne pénètre pas dans la cheminée, le haut est fermé par des rondins de bois recouverts de terre glaise comme le toit de la case ; la fumée s’échappe par une ouverture ménagée sur un des flancs ou bien encore sur le grand côté extérieur, cela dépend de l’orientation ; elle est disposée pour ne pas être gênée par les vents. On appelle ces cheminées dibi.

[Illustration : Dibi, type de cheminée des environs de Tengréla.]

La population de Tiong-i se compose de Bambara Kouloubari et Traouré ; il y a aussi quelques familles siène-ré ou sénoufo ; ces derniers sont les plus anciens habitants du village. Les Bambara ne sont venus du Ségou qu’avec Ali Diara, dernier roi bambara du Ségou, qui vint faire des incursions dans le Niéné vers 1845.

La domination des Bambara du Ségou à Komina et dans le Gantiédougou n’a cessé que vers 1860. Au moment où Barth faisait son voyage et à propos d’un itinéraire par renseignements de Nyamina à Tengréla, il dit ceci (édition allemande, t. IV, p. 577) :

« Sur le chemin de Tengréla à Nyamina (29 courtes marches), on atteint, le quatrième jour, un grand fleuve (probablement le Bagoé de Caillié) sur l’autre rive duquel commence le domaine de Nyamina. »

L’occupation du Gantiédougou par les Bambara au Ségou vers 1852 est donc entièrement confirmée.

Les habitants de Tiong-i, sans être riches, ne vivent pas dans la gêne, et la plupart de Siène-ré et Bambara sont forts et robustes. J’ai vu cependant deux femmes atteintes d’éléphantiasis très prononcé ; il y a aussi dans le village une dizaine d’enfants et d’hommes qui, sans être albinos, sont d’un rouge terne, et ont les cheveux roux sale. On désigne ces gens-là sous le nom de diabiyang-é en sarakollé et de bala ou gouambélé, ou gouangouélé en bambara, par comparaison avec la couleur gris roux d’une variété d’ânes, très remarquable par sa vigueur et sa sobriété. Ces bala ne constituent pas une race, on ne constate pas leur naissance plus ou moins fréquente parmi telle ou telle tribu non plus, il en vient au monde indifféremment dans telle ou telle famille, et, contrairement aux founé (albinos), on n’attache aucune croyance ni superstition à la naissance d’un de ces êtres.

On peut voir, à partir de Bénokhobougoula jusqu’à Tengréla, toutes les coiffures imaginables chez les deux sexes. Celle de nos clowns est une des plus répandues. Beaucoup de femmes ont la tête entièrement rasée.

Les femmes sont laides sans exception ; elles ont toutes la lèvre inférieure percée par une pointe en argent ou en fer qui y est introduite à l’âge de neuf ou dix ans ; elle peut se retirer à volonté. Caillié a déjà signalé cet ornement de la femme bambara, près de Tengréla. Tiong-i est la limite nord où ce né-gué-koulou soit en usage ; je n’en ai vu nulle part ailleurs. A peu d’exceptions près, tout le monde est nu ici ; les jeunes filles, les femmes mariées, même les vieilles femmes, ne portent que le bila, ceinture en coton de trois doigts de largeur qui passe entre les jambes ; ce bila est commun aux deux sexes. Les hommes ainsi vêtus se nomment bilakoro, les femmes wakoro.

Le bien-être relatif qui règne ici ramène le soir un peu de gaieté parmi cette population déshéritée ; les petits enfants dansent jusque vers neuf heures. Basoma, mon hôte, en a bien une vingtaine à lui et à ses woulousou (captifs de cases). Il leur fait un peu de musique avec une sorte de petite harpe montée sur calebasse, qu’on appelle nkoni et qui est pourvue de cinq cordes en boyau, tendues sur un arc en bois.

Les gamins de dix à douze ans parcourent le village avec des torches allumées, pour chercher des ntori (crapauds), à l’aide desquels ils attrapent au bord du petit ruisseau des gueules-tapées (sorte d’iguane). A cet effet, ils introduisent dans le corps du crapaud une alêne droite de sellier très affûtée aux deux extrémités ; au milieu de cette alêne, ils fixent une forte ficelle dont ils amarrent l’extrémité à un petit piquet sur la rive. La gueule-tapée avale le crapaud, mais quand elle se meut pour retourner dans l’eau, elle se sent retenue par l’alêne qui s’est mise en travers, elle se débat, et les deux pointes de la tige lui entrent profondément dans les chairs ; les gamins l’assomment alors à coups de bâton.

[Illustration : Basoma fait danser les petits enfants.]

La préparation de la viande de cet animal est bien simple : on fait roussir la bête sur le feu, pour en enlever la première petite peau mince ; elle est ensuite vidée et cuite entière sur de la braise ; le lendemain, elle est mangée froide, sans sel presque toujours, car ici le prix du kilo de cet assaisonnement varie entre 5 francs et 5 fr. 50.

Les jeunes gens partent surveiller les cultures, vers six heures et demie du soir ; ceux qui restent dans le village jouent de la flûte ou du fabrésoro.

9 novembre. — Hier, dans la soirée, Toumané et le fils du chef de Fourou sont venus m’annoncer leur départ pour ce matin et prendre congé de moi. Le fils du chef de Fourou est un Sénoufou, il s’appelle Nason ; dès son arrivée à Fourou, il va avec son père faire les démarches nécessaires pour obtenir mon passage à travers le Pomporo et Dioumanténé ; de là il me fera gagner Niélé, capitale de la région Follona où règne Pégué. Un de ses frères serait auprès de ce chef et il compte bien me faire passer.

Toumané me dit aujourd’hui qu’il vaut mieux que je reste à Tiong-i, en attendant le résultat de leurs démarches. Je ne sais plus que penser, je vis dans un milieu des plus effrontés menteurs, mais que faire ? Je patiente. Si dans quinze jours il n’y a rien de décidé, j’aviserai. Quelle triste situation !

En attendant, j’ai prié Nason de m’acheter un bœuf pour du calicot et lui ai donné deux de mes hommes pour le ramener. Ce garçon m’inspire confiance, mais j’ai été trop souvent trompé pour ne pas conserver des doutes sur les prétendues démarches qu’il va faire.

Il y a ici deux Haoussa, nommés Ahmadou et Abd er-Rahman : le premier est de Yendi, le second d’Abéokouta ; j’ai souvent des entretiens avec eux sur les pays que je me propose de traverser.

Les Mandé désignent les Haoussa sous le nom de Marraba, et toute la région comprenant le Dagomba, Salaga, le Noufé, le Yorouba et le Haoussa sous le nom de Marrabadougou.

Je n’ai pu apprendre l’étymologie de cette appellation bizarre ; les Haoussa eux-mêmes ne la connaissent pas.

Ils parlent le haoussa entre eux, mais comprennent également le poul, le mandé et le mossi. Ahmadou parle aussi le nago. Ce sont des gens de ressource pour moi, malheureusement ils ne veulent pas m’accompagner. C’est auprès d’eux que j’obtiens les premiers renseignements sur Kong.

La date de la migration de ces Haoussa vers le Dagomba et le Yorouba ne leur est pas inconnue, ils m’ont dit qu’elle datait de quatre-vingts ans ; je pense qu’il faut la reculer vers 1802, époque des guerres du Cheikh Othman.

Ce sont ces Haoussa émigrés de leur pays qui fournissent des soldats aux troupes britanniques en garnison à Lagos et sur la côte.

Leurs diamou (noms de tribu) sont : Traouré, Touré, Sissi. Quoiqu’ils nient énergiquement tout lien de parenté avec les Mandé, il est évident qu’ils ont jadis appartenu à cette grande famille ; les noms de Traouré, Touré, sont des noms de famille mandé-dioula. Quant aux Sissi (Sissibé en poul, Sissellebaoua en haoussa), Barth en parle longuement à plusieurs reprises ; il affirme qu’ils sont également une subdivision de la grande famille Wangaraoua (mandé) à laquelle appartiennent les Soso et les Malinkés, et qu’ils ont oublié leur propre langue pour adopter soit le poul soit le haoussa. Quelques Sissi, habitant les districts orientaux de la province de Saberma, seuls, ont conservé leur idiome propre (le mandé) (Voy. Barth, édition allemande.)

Dans le Ouassoulou et dans la région Gangaran et Nouroukrou (Soudan français), nous retrouvons les Sissi sous le nom de Sissokho ; ces derniers se disent Malinkés, et ceux du Ouassoulou revendiquent le titre de Foula.

Dans la case de ces Marraba j’ai vu une petite fille captive du Yorobadougou, qui portait en guise de doroké (surtout) une sorte de fichu en coton à petites mailles de filet, dont le bas était garni de pampilles en coton de couleur. Cet ouvrage, que j’ai examiné de très près, est fort bien fait ; il est cependant facile de reconnaître sa fabrication indigène.

Ces Marraba ont dans leur cour quelques pieds d’une plante qu’on nomme saouaran. La racine de cette plante, pilée et arrosée de jus de citron, donne une teinture jaune d’or, très riche, qui ne passe pas au lavage quand elle est préparée de la sorte. Cette plante est, dit-on, fort répandue dans le Ouorodougou et a été rapportée de ce pays. La feuille, qui est du vert des feuilles de bananier, est lisse au toucher et a 25 à 30 centimètres de longueur ; chacune d’elles est supportée par une tige d’égale grandeur. La racine ressemble au gingembre et se casse facilement. L’intérieur est d’un jaune orange[34].

Mercredi 16 novembre. — Je profite de mon séjour ici pour apprendre un peu de sénoufo ; malheureusement je me trouve très mal servi comme auxiliaire et je ne suis encore que dans une période de tâtonnements quant au mécanisme de la langue ; les mots aussi me donnent beaucoup de mal : il y a dans cette langue cinq idiomes, différant assez sensiblement l’un de l’autre pour ne pas être reconnus de suite par un profane comme moi.

Celui qui me parait le plus répandu est parlé dans le Follona ; les autres sont ceux du Kompolondougou (Kénédougou), du Mienka, du Pomporo (environs de Papara) et des Tousia, qu’on dit anthropophages et qui habitent à l’est des États de Tiéba ; je n’ai pas encore pu savoir non plus quel est l’idiome qui doit être le plus pur.

Fondou, que j’ai envoyé de Bénokhobougoula à Bammako, vient d’arriver. Il apporte une longue lettre du docteur Tautain, me donnant quelques nouvelles et m’annonçant l’envoi d’un courrier antérieur qui, malheureusement, ne m’est pas encore parvenu ; les lettres de France, de ma famille et de mes amis, font défaut. Il ne peut en être autrement : tous doivent me croire dans le cœur de la boucle du Niger. Hélas ! il n’en est rien.

Les camarades de Bammako m’envoient par la même occasion tous leurs journaux jusqu’au 31 août, et une bouteille de vin.

Dans la soirée, la mort de ma mule vient tristement troubler le bonheur que je goûte à lire les journaux. Ma pauvre bête était en pleine santé, et depuis mon séjour ici je pouvais lui donner sa ration de mil. Vers cinq heures et demie, elle broutait le long du tata lorsqu’elle a été foudroyée par un accès pernicieux. En moins de dix-sept minutes elle expirait, malgré tous les soins que j’ai pu lui donner. C’est une perte cruelle pour moi, car il m’est impossible de me procurer une autre monture, il n’y a pas un cheval dans toute la région.

Il est extrêmement dangereux de circuler autour de ces villages en pisé pendant les heures chaudes, à cause de la réverbération qui est excessive sur ces murs gris cendre ; les plus grandes précautions sont nécessaires pour ne pas être terrassé en un clin d’œil.

Deux de mes hommes, dans la même journée, ont eu de violents accès de fièvre.

Vendredi 18 novembre. — J’envoie Diawé ce matin à Fourou pour informer le chef de mon arrivée prochaine, car de jour en jour la vente de mes marchandises devient plus difficile : il n’y a pour ainsi dire pas d’étrangers qui passent ici, et une fois que le village même est pourvu de ce qu’il lui faut, il est difficile de réaliser plus d’un millier de cauries par jour ; si je n’avais pas un assortiment très complet de tout ce qui peut se vendre dans ces régions, il y a longtemps que j’aurais été forcé de céder à prix coûtant pour réaliser les cauries nécessaires à l’achat des subsistances quotidiennes.

J’ai dû interrompre pendant quelques jours mes leçons de sénoufo : le Follona qui me servait de professeur vient de quitter pour un mois Tiong-i. Alléchés par les cadeaux que je faisais à cet homme, des Sénoufo du village sont venus me proposer de m’apprendre le sénoufo parlé dans le Kompolondougou. J’ai naturellement accepté : cela me permettra peut-être plus tard de comparer ces deux idiomes entre eux. J’ai déjà une centaine de phrases usuelles et tout à fait élémentaires, mais je ne les tiendrai pour bonnes qu’après les avoir contrôlées au moins encore une fois.

Dimanche 20. — Diawé revient de Fourou ; il a été bien reçu par Yaouakha, le chef du village. Toumané, le chef des sofa, me prie d’attendre encore quelques jours à Tiong-i ; il m’enverra chercher quand il aura une réponse de Pégué, chef de Niélé (Nouélé ou Ngiélé).

D’autre part le Sonninké Diabi, parti le 8 pour Tengréla, ne m’a rien fait dire au sujet des démarches qu’il a dû tenter pour obtenir mon passage ; décidément on ne peut avoir confiance en personne dans ce maudit pays.

Je n’ai aucune nouvelle de la guerre. Samory se fait envoyer des renforts de partout ; hier une cinquantaine d’hommes, dont la moitié est armée de fusils, passait ici, venant des environs de Maninian. Des sofa qui viennent chercher des vivres pour Kélifa, chef de Tiong-i, me disent que Sikasso est entièrement cerné par les diassa de l’almamy. Le même soir un Bilakoro que j’ai vu à la colonne me dit qu’on a reconstruit le diassa de Baffa, mais qu’à part cela la situation est toujours la même.

Deux hommes de Fourou qui sont venus vendre des nattes ici m’ont raconté la façon dont procédait Tiéba pour ne pas trop épuiser son pays. Des colonnes de renfort fortes d’un millier d’hommes environ sont tirées à peu près périodiquement de chaque province et envoyées à Sikasso. Le lendemain de leur arrivée dans le village assiégé a lieu une sortie, dans laquelle, sans chercher à débloquer totalement, on fait le plus de mal possible aux troupes de Samory ; à la nuit, les hommes de Tiéba rentrent dans le village ; Tiéba les remercie et les renvoie chez eux en leur donnant l’ordre de dire à tel autre district d’envoyer ses hommes dans une quinzaine de jours. A l’aide de ces envois de troupes de renfort, il n’épuise pas sa garnison de défense et a l’avantage de lancer des troupes fraîches et vigoureuses contre les troupes de l’assaillant, fatiguées et épuisées, d’abord par les combats continuels qu’elles sont forcées de livrer, ensuite par le manque de nourriture et de confort. C’est ce qui explique les succès que remporte souvent l’assiégé.

Lundi 21. — On a apporté aujourd’hui à Basoma, qui est forgeron, quelques boucles d’oreilles en or, en le priant de les faire sécher légèrement au feu[35] et d’en apprécier la valeur. Le vendeur en demandait 70 ba, c’est-à-dire 70 fois 800 cauries, ce qui représente ici 140 francs en argent. Basoma a conseillé au chef de village de n’en donner que 120 francs en disant qu’à ce prix il ferait une bonne affaire. Curieux d’en connaître le poids exact, j’ai pesé ces trois anneaux : leur poids total atteignait 29 grammes, ce qui représente en France une valeur de 87 francs. Le prix de revient ici est donc de 4 francs le gramme, comme je l’avais déjà constaté une fois à Ouolosébougou et l’autre fois à Ténetou, où j’avais demandé également à acheter deux boucles d’oreilles.

Basoma, mon hôte, est forgeron : je suis donc bien placé pour examiner sa forge, sa façon de travailler et ses outils.

Outre le soufflet portatif, qui est composé de deux peaux de bouc communiquant avec un vieux canon de fusil, Basoma possède un vrai soufflet fixé à demeure dans la forge.

Ce soufflet consiste en un grand compartiment charpenté en bois recouvert de terre glaise. L’extrémité qui communique avec le brasier est en argile fortement recuite ; sur ce compartiment sont ménagés deux trous ronds dans lesquels on a maçonné le rebord de deux vieux pots à cuisine ; sur ces vieux pots sont noués deux morceaux de peau de mouton qui, alternativement soulevés et abaissés par un gamin accroupi sur le soufflet, donnent le vent.

Les enclumes sont des morceaux de fer pesant 3 à 4 kilos, enfoncés dans un bloc de bois ; la surface sur laquelle on forge n’excède pas 30 centimètres carrés. Les marteaux ne sont autre chose qu’une barre de fer de 30 centimètres de long, du poids de 1 à 2 kilos. Des limes grossièrement fabriquées, de petits ciseaux à froid non emmanchés, des pinces, un ou deux chasse-pointes et de la braise constituent tout ce qui est nécessaire à ces ouvriers d’art pour faire des grenadières de fusil, des vis, des hachettes, herminettes, houes, faucilles, etc., et pour retremper les ressorts de fusil. Les noumou sont aussi bijoutiers ; ils font des anneaux en fer, en cuivre et en argent, soit directement, soit par la fonte ; dans ce dernier cas ils font le moule en cire. Tout cela est grossièrement fabriqué, et ne peut en aucune façon être comparé au travail des forgerons du Sénégal.

Dans la même case, il y avait toujours un ou deux saggué (ouvriers en bois) occupés à creuser des calebasses et à confectionner des manches d’outils.

Pour creuser, ils emploient une série d’herminettes d’un tracé plus ou moins courbe. La plus petite n’a qu’une poignée en bois au lieu d’un manche. Pour la confection des écuelles, les saggué emploient le bois du cé et du diala. Pour les manches, c’est le lengué et le sounsoun.

Vendredi 25. — J’envoie trois de mes hommes au marché de Fourou avec des marchandises, car décidément ici je n’arrive plus à vendre assez pour me procurer des vivres. Diawé, mon domestique, doit également demander à Toumané si oui ou non je puis me rendre à Fourou. Je ne peux pas indéfiniment rester ici, il me faut à tout prix sortir du pays de l’almamy : voilà près de six mois que je me traîne dans cette ruine perpétuelle, il y a longtemps que je devrais être à Kong si ce n’était le mauvais vouloir de Samory, qui, au lieu de me faciliter mon voyage, n’y a mis jusqu’à présent que des entraves.

Mardi 29. — Mes hommes sont revenus avec 7000 cauries et l’autorisation d’aller à Fourou. Toumané leur a dit qu’il serait enchanté de me voir ici. C’est à n’y rien comprendre. Je m’empresse de profiter de cette autorisation et prépare tout pour mon départ, fixé à demain soir.

Mercredi 30. — A neuf heures du soir, par un magnifique clair de lune, je me mets en route à pied. Une bonne partie du village de Tiong-i a voulu me faire ses adieux ; femmes, enfants et vieillards sont devant la porte du village pour me serrer la main et me souhaiter bon voyage.

« Que Dieu te donne bientôt un cheval ! disentils.

— Que Dieu te ramène en bonne santé à ta mère !

— Que Dieu fasse que ton chemin soit bon ! »

Je réponds à toutes ces marques de sympathie par le mot consacré : amina, qui veut dire amen.

Quelques vieilles femmes disent à voix basse. « Pauvre blanc, jamais il ne reverra son pays, son village est déjà trop loin, et il va encore dans des pays que nous ne connaissons même pas. »

J’ai été frappé de trouver tant de sympathie parmi une population aussi arriérée et sans religion, car il y en a fort peu de musulmans. Tous les hommes portent cependant un chapelet en grossière verroterie comprenant un nombre variable de grains. A ce chapelet sont fixés le petit pinceau à tabac à priser, la spatule à tabac et un petit crochet en fer ou en cuivre qui sert à se nettoyer le nez. Ces trois objets font essentiellement partie du costume du Bambara de ces régions, même quand il n’a pas de pantalon. Des prières, ils n’en connaissent point, et personne ne fait le salam.

Comme partout ailleurs, il est défendu par l’almamy de faire du dolo (bière de mil) : les habitants ne s’en consolent pas facilement, et souvent les vieux se plaignaient à moi de l’ennui que la privation du dolo leur causait. Un jour que Basoma gémissait plus que de coutume, je lui proposai de me faire du dolo pour moi ; il saisit cette occasion qui s’offrait à lui et dit aux autres hommes, qui l’approuvaient : « En effet, l’almamy nous a défendu, à nous, de boire du dolo, mais la défense ne peut pas s’étendre à ce blanc, puisque dans son pays on boit beaucoup de dolo ».

S’appuyant sur cette bonne raison, maître Basoma me faisait de temps à autre une calebasse de dolo. Ce jour-là, je recevais la visite de tous les vieux, qui, dans un coin de ma case, en buvaient un verre avec bonheur.

Tous les voyageurs ont décrit le dolo, je ne reviendrai pas là-dessus : c’est une bière faite avec du mil, du sorgho, du maïs ou du fonio. Dans les postes de notre Soudan où la ration de vin est insuffisante, beaucoup d’officiers en font leur boisson de table et ne s’en trouvent pas mal. Le dolo est connu dans l’Afrique entière. Les voyageurs le signalent dans l’Afrique orientale aussi bien qu’en Cafrerie, où il porte le nom d’_n’chimmian_. Tous les peuples s’en attribuent l’invention ; les Bambara disent que c’est une boisson mandé ; son invention remonterait fort loin et serait attribuée à une femme nommée Niabélé.

Aussi, quand les vieux bambara sont assis autour d’une grande calebasse de dolo, jamais ils ne portent aux lèvres le konsoro (petite calebasse à manche servant de verre) sans le promener circulairement au-dessus du vase en prononçant les paroles suivantes : « Niabélé n’soma ! Bamanao mousso, kabacoro ouossi », ce qui veut dire : « Niabélé encore ! Femmes Bambara, vos aisselles vont suer (car il vous faudra récolter beaucoup de mil) » ; cette dernière partie de la phrase est sous-entendue.

Les gens de Tiong-i, à défaut de dolo, préparent une boisson avec du tamarin et du piment. Avant chaque repas ils boivent une petite calebasse de cette boisson, qui est rafraîchissante et ne fait pas de mal aux Européens ; mais il faut cependant se garder d’absorber le fond de la calebasse, qui est trop chargé de piment et produit une légère inflammation des voies urinaires. On appelle cette boisson tombidji (eau de tamarin).

Basoma, mon hôte, est on ne peut plus superstitieux. Tous les jours je découvrais chez lui une nouvelle pratique plus bizarre encore que celle de la veille. C’est ainsi qu’il ne mettait jamais son pantalon sans cracher dedans, ne s’asseyait ni sur un tabouret, ni sur un banc, sans également y cracher. En se levant il ne manquait jamais de retourner son siège.

Beaucoup de ces pratiques sont des sentences mal appliquées dont les gens font usage sans savoir à quoi elles servent. C’est ainsi que le soir, dans les villages, on renverse les mortiers à piler le mil ; si vous en demandez la raison, on vous répondra invariablement : « Cela porte bonheur », ou bien encore : « C’est la coutume du pays ». La raison est tout à fait logique : on les retourne pour ne pas les laisser mouiller en dedans par la pluie ou la rosée et les empêcher de pourrir.

D’autres maximes ou sentences, qu’on pourrait réellement attribuer à des sages, sont appliquées aussi d’une façon bien originale.

En voici quelques exemples :

1o « Conserve toujours une grappe de sorgho dans ton grenier. » C’est-à-dire : « Sois prévoyant, conserve toujours quelques provisions ». Les Bambara observent ce sage précepte en suspendant dans leur case une grappe de sorgho, laquelle grappe donne au plus un kilo de mil et n’est renouvelée que tous les deux ou trois ans, quand on refait la case ou le toit.

2o « Ne passe jamais avec une marmite devant des gens sans t’arrêter près d’eux. »

Celui-ci peut se traduire par : « Ne passe pas avec des mets préparés devant les visiteurs sans les convier à partager ton repas ».

Ce charitable conseil est suivi en s’arrêtant devant tout le monde quand on transporte un chaudron vide, par la bonne raison que le noir ne circule jamais avec un chaudron plein. Celui-ci serait trop lourd, trop chaud, et puis il est dépourvu d’anses, ce qui en rend le maniement difficile.

3o « Celui qui boit dans la même calebasse que son cheval aura beaucoup de chevaux. »

Ce dernier précepte, emprunté aux Maures et aux Diawara, est destiné aux éleveurs de chevaux pour les engager à veiller sur la nourriture et la boisson de leurs bêtes, le cheval étant un animal très délicat et auquel il faut beaucoup de soins. Cette prescription est si rigoureusement observée par les Bambara de Ségou, qu’ils boivent l’eau restant dans la calebasse quand le cheval a fini de boire. Ils sont persuadés que cela suffit pour augmenter le nombre de leurs montures.

[Illustration : Vieux buvant du dolo.]

4o « De temps en temps donne un peu de ton superflu aux autres. » Cette prescription est observée par les musulmans et les idolâtres de la façon suivante :

De temps à autre le noir achète une calebasse de niomies ou de pistaches et envoie dans le village un de ses hommes distribuer des friandises à tous les gamins qu’il rencontre. Il n’emploierait jamais la même somme pour faire l’aumône à un malheureux.

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Basoma et quelques hommes armés m’ont accompagné jusqu’à 3 kilomètres du village ; là attendaient une quinzaine de personnes, hommes, femmes et enfants, qui m’ont demandé à marcher avec moi, le chemin étant pillé par les gens de Nangalasou et des environs, qui attaquent tous ceux qui s’y aventurent peu ou point armés.

On traverse deux ruines et le petit ruisseau qui passe près de Zambougou ; après on entre dans la grande plaine herbeuse dans laquelle coule le Bagoé, que nous atteignons à deux heures et demie du matin.

Quoique les noirs aient allumé de grands feux, aucun d’eux n’a pu dormir : les nuits sont déjà trop froides pour eux. Le thermomètre a marqué 11 degrés au-dessus de zéro. Ce qui fait une différence de près de 40 degrés avec la température du jour.

Jeudi 1er décembre. — Ce matin de très bonne heure, deux coups de fusil attiraient l’attention du passeur, qui commençait bientôt le transbordement avec son unique pirogue. Le Bagoé, ici, est un peu moins large que l’autre bras, connu sous le nom de Banifing, qui passe à Ouarakana : il n’a que 65 mètres de largeur, quoique très profond, et son cours est beaucoup plus long que celui de son principal affluent[36]. Elle traverse tout le Ouorodougou et vient des environs de Touté ; le passeur m’a dit qu’il n’avait pas entendu parler de chutes, ni en amont ni en aval ; mais il ne se fait aucune communication par eau dans toute cette région.

En sortant du Ouorodougou, le Bagoé sépare les États de Tengréla du Follona, le domaine de Tiéba de celui de Samory, et se dirige sur le Ségou. Un peu en amont du gué du Kouralé, le Bagoé reçoit le Baoulé. A eux deux ils forment le bras secondaire du Niger, qui atteint le cours principal à Mopti.

Je quittai de bonne heure les rives du Bagoé afin d’arriver à Fourou avant la grande chaleur. Il n’y a des arbres que sur les berges mêmes de la rivière ; la rive droite, plus élevée, n’est jamais inondée, et le pays n’a pas l’aspect désolé de la rive gauche.

A 1 kilomètre du Bagoé se trouve le petit village de Lolé ; les environs sont bien cultivés ; il y a des plantations de tabac et partout de grands champs d’ignames, qui sont bien soignés. Entre deux alignements est creusé un large sillon au-dessus duquel sont placés quatre échalas qui se croisent en faisceau au sommet et qui sont destinés à supporter les liserons de quatre pieds d’ignames.

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