Du Niger au golfe de Guinée par le pays de Kong et le Mossi, tome 1 (de 2)

Louis Gustave Binger · Chapitre 4 sur 12 · partie 3/3

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Du Niger au golfe de Guinée par le pays de Kong et le Mossi, tome 1 (de 2)

Chapitre IV · Séjour à Bénokhobougoula. — Cadeau à Samory…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Du Bagoé jusqu’à Fourou, les cultures se succèdent presque sans interruption ; elles sont cependant coupées d’espaces dévastés par une espèce de termite qui habite dans des terrains d’argile grisâtre et qui construit des termitières en forme de champignon.

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Les indigènes utilisent les termites et termitières de la façon suivante : les champignons sont coupés à la base et portés dans le village ; là ils sont concassés et les termites donnés en nourriture aux poules ; la terre est conservée et sert à la construction des cases ou des magasins à mil. Quand la terre est d’un beau gris cendre, elle est lavée, bien triturée et calcinée, et mangée par les femmes enceintes. On en trouve à acheter des petits lots sur les marchés.

Dans beaucoup de villages, pour ne pas avoir la peine d’aller chercher cet insecte bien loin, les habitants procèdent de la façon suivante : après avoir enlevé les herbes dans un endroit quelconque près du village, on y jette de la bouse de vache séchée et des épis de maïs dont le grain a été enlevé ; au bout de quelques jours, le termite fait son apparition ; on dispose alors, en cet endroit, de vieux chaudrons en terre, renversés : l’insecte y construit immédiatement des galeries, et cinq ou six jours après, quand le chaudron est plein, on l’emporte dans le village avec les termites qu’il contient.

Quand ce termite envahit un terrain, il est impossible de songer à en tirer parti ; il est plus nuisible que celui qui construit les termitières gigantesques de 2 à 3 mètres de hauteur. Ce dernier se plaît dans les argiles jaunes, que les indigènes recherchent pour confectionner leur poterie.

Quand ces termitières sont évacuées par l’insecte, l’intérieur, complètement creux, se couvre de salpêtre qu’on récolte pour la fabrication de la poudre.

Au commencement de l’hivernage, les termites, qui construisent les gros tumulus, se transforment en fourmis ailées ; ils sortent de terre de tous côtés ; les cases, les villages en sont infestés.

Cette invasion donne lieu à des réjouissances et, en quelque sorte, à des fêtes, car on leur fait une vraie chasse, suivie d’orgies ; partout on allume des feux, auxquels ils viennent se brûler les ailes ; gamins et femmes les retirent du feu et les ramassent soigneusement pour les faire frire au beurre de vache ou au beurre de cé ; ce mets, réputé délicieux, est donné aux enfants, comme très délicat et très recherché.

Les souris et les lézards, sommairement grillés, forment aussi un des plats les plus appréciés de cette région.

Voici les noms sous lesquels on désigne les termites ailés :

Dans le Ouassoulou Mouri.

— Bélédougou Milli.

— Kaarta Mama (ancêtre).

Chez les Kagoro du Kaarta Mantombo.

— les Mossi You.

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En arrivant à Fourou, Toumané, le chef des sofa, me fit installer dans le village de Iawakha, chef de Fourou. L’accueil que me fit la population, sans être enthousiaste, était cependant bienveillant ; on m’envoya quelques cadeaux.

La ville de Fourou, distante du Bagoé de deux petites heures de marche, est composée de trois villages, dont un très gros et deux plus petits.

La densité de la population de ces trois villages est considérable ; les cases sont bondées d’habitants. Comme à Kourala, les rues sont très étroites. A tous les carrefours il y a des abris couverts où se rassemblent les oisifs pendant les heures chaudes de la journée et jusque dans la soirée. La population totale de ces trois villages s’élève à 3000 habitants au moins.

Les deux petits villages sont simplement entourés d’un tata ordinaire ; quant au village principal, son système de défense est plus compliqué : tous les groupes de cases sont fortifiés. En différents endroits il y a deux ou trois murs d’enceinte ; vers le sud on a ménagé deux secteurs fermés par une large coupure qui permet aux assiégés de se mettre rapidement à l’abri en s’écoulant sur chaque flanc de la coupure après une sortie malheureuse. Le petit bois est traversé par un ruisseau, met le village absolument à l’abri d’une attaque par l’ouest ; jamais l’assaillant n’oserait s’aventurer dans cette petite forêt vierge, d’abord parce qu’il est extrêmement difficile d’y circuler, ensuite parce que les gens de Fourou ne négligeraient pas d’y tenir constamment des hommes armés.

Entre les enceintes sont disposés cinq parcs à bœufs ; ils contiennent ensemble 800 têtes de bétail (taureaux, vaches, veaux). Mon hôte possède, à lui seul, 63 têtes et 38 veaux ; il y a aussi, dans chaque enceinte, quelques puits et des fours à chauffer les bois d’arc, afin de les bander plus facilement.

[Illustration : Croquis des trois villages de Fourou.]

C’est aussi là que se trouvent les forges et les cages à tisserands, qui sont très nombreuses ici.

Comme presque tous les villages, Fourou est remarquable par la malpropreté de ses voies de communication ; il y a des amas d’eau croupie et des tas d’ordures de tous côtés ; les habitants sont cependant assez propres.

A l’entrée de quelques groupes de cases se trouve une construction en terre qui comporte généralement deux petites cases de 1 m. 50 de hauteur, ornées sur toutes les faces de grossières têtes de bœufs en relief.

La première de ces cases n’est, en quelque sorte, que le vestibule de la seconde ; l’entrée n’est pas fermée, et à droite et à gauche sont placées quelques calebasses et poteries. Elle communique avec la case ronde par une petite porte en bois fermée à clef ; dans cette seconde case est suspendu un gros sac en cotonnade du pays qui renferme les os et les plumes des poulets égorgés à l’occasion des repas funéraires ; les calebasses servent à apporter les mets préparés à l’intention des morts.

[Illustration : Un carrefour de Fourou.]

Ce culte des morts paraît exister chez toute la famille mandé.

Les Malinké et les Bambara de la rive gauche du Niger font aussi des offrandes, mais avec moins de cérémonies. Quand il survient à l’un d’eux un événement important, bonheur ou malheur, tels que mariages, naissances, maladies graves, etc., il délaye une petite quantité de farine de mil ou de maïs dans de l’eau et en asperge le sol de sa case en disant : « Voilà pour mon père, ou ma mère, ou mon frère », etc. Si c’est en voyage que se fait cette offrande, la nourriture est projetée par petites pincées sur le mur extérieur qui entoure l’habitation et, mieux encore, sur le tata du village face à la campagne.

Dans quelques endroits retirés, près des tata, à l’intérieur des villages et dans les champs, on voit également de petites cases dans chacune desquelles est suspendu un sac contenant divers objets ; ces sacs sont destinés, m’a-t-on dit, à préserver le village et les habitants des esprits malfaisants qui errent autour du village pendant les nuits noires ; on nomme ces esprits soubakha (en mandé) et ouarra (en siène-ré).

Par soubakha ou ouarra, les Mandé en général désignent tout ce qui peut inspirer la terreur pendant la nuit ; les chats-huants et tous les oiseaux nocturnes sont des soubakha. Si, dans la nuit, un de ces animaux se perche sur un arbre du village et fait entendre son cri, c’est signe de mort d’homme prochaine. Cette superstition existe encore dans beaucoup de nos campagnes ; on s’en inquiète cependant moins qu’ici, où tel homme qui ose tirer un coup de fusil sur l’arbre où l’oiseau est perché est considéré comme un héros. Circuler la nuit sans clair de lune est regardé par ces gens-là comme un acte d’une témérité extraordinaire ; aussi jamais les indigènes n’attaquent de nuit.

Cette terreur est soigneusement entretenue par certains individus, sorte de sorciers qui se livrent nuitamment à des actes extravagants, et circulent avec des feux en poussant des cris rauques. Ces gens-là sont-ils simplement atteints d’insomnie ou d’aliénation mentale ? Je ne le crois pas ; c’est plutôt une vieille coutume qui a pour but d’empêcher de circuler la nuit dans le village et dont profitent quelques loustics pour semer la crainte et se faire passer pour sorciers, comme les kéniélala.

Les mœurs sont très légères à Fourou : nous y étions à peine depuis trois jours, que tous mes hommes étaient en possession d’une amie au vu et au su de tout le monde. Contrairement à ce qui se passe dans nos pays civilisés, une jeune fille qui a un enfant n’est pas déconsidérée chez les Siène-ré : au contraire, elle trouve plus facilement à se marier, puisqu’on est sûr qu’elle n’est pas stérile.

Les cases servant d’habitation sont, ou rondes à toit de chaume, ou carrées avec toit plat, mais moins bien soignées que celles des Bambara que j’ai vues à Sanancoro. L’extérieur n’est pas ornementé du tout ; à l’intérieur seulement il y a quelques dessins en relief, parmi lesquels la tête de bœuf domine.

Ceux qui ornent la case représentée à la page suivante figurent un homme à cheval, un oiseau à quatre pattes, un homme, une gueule-tapée, un siège.

J’ai peu vu de meubles chez le chef du village ; il y a cependant six lits en diala, d’une seule pièce, dont je donne un croquis.

Ils sont grossièrement équarris, mais le dessus est d’un poli rendu brillant par l’usage.

Les tisserands, assez nombreux ici, font, outre des bandes de coton blanc très fin, une autre étoffe rayée de bleu et de blanc dont ils semblent avoir la spécialité et qui est recherchée par les marchands ; on la nomme kani-fini. Les teintures à l’indigo obtenues ici sont d’un bleu terne, inférieur à celles des noirs du Sénégal.

Les Sénoufo emploient pour teindre leurs étoffes, outre l’indigo, la couleur brune tirée d’un arbrisseau appelé bassi chez les Malinkés et raat par les Toucouleur, mais ils l’emploient plus légère, plus claire. Une fois l’étoffe teinte, on l’étend sur une calebasse ou sur une planche bien unie et l’on y dessine en noir, à l’aide d’une tige de mil taillée grossièrement en plume, des losanges, des carrés, des triangles, etc., qui forment généralement des damiers irréguliers. Le noir employé à cet effet est obtenu par de la terre ferrugineuse ramassée dans le lit des marigots et déposée pendant quelque temps dans de vieux chaudrons en terre. On obtient ainsi une sorte de couperose (sulfate de fer).

Les forgerons, appelés en sénoufo toumono, ne s’occupent exclusivement que de l’extraction et de la préparation du fer. Le cubilot, de petite dimension, est mis quelquefois directement en contact avec le soufflet de forge pour qu’on puisse à volonté ralentir ou activer le feu. Ces cubilots ne peuvent donner qu’une très petite quantité de fer, aussi les toumono ont-ils des hauts fourneaux en terre glaise de grande dimension dans les endroits où le minerai est abondant. Le tirage obtenu avec des tuyères n’est pas assez puissant pour leur permettre d’obtenir de la fonte, qui est absolument inconnue chez eux. Contrairement aux hauts fourneaux qu’on voit généralement, ils ne sont pas ronds, mais carrés et surmontés d’un tuyau rond de 60 centimètres de hauteur. Aux deux angles diamétralement opposés sont élevés deux grands contreforts en terre munis de marches permettant aux individus qui chargent le fourneau de monter facilement le minerai.

Les toumono fabriquent les outils, la batterie de cuisine, réparent les fusils, mais ils ne font aucun bijou en or, argent, cuivre ou fer : c’est ici une spécialité dont ne s’occupent que les fono (sorte de bijoutiers) ; ceux-ci font aussi de grossières sonnettes en cuivre.

[Illustration : Figures dans l’intérieur des cases et lit.]

La poterie est polie intérieurement avec des gourmettes en fer fabriquées par les fono.

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Iawakha, le chef de Fourou, auquel j’ai déjà fait visite plusieurs fois, m’a envoyé une belle génisse ; le jour de mon arrivée, mon hôte m’a donné à plusieurs reprises du mil et du maïs.

Quand je me promène, tous les habitants me saluent par le mot Diarabasou (c’est le Diara du Sénoufo). Décidément ce surnom me suivra pendant tout mon voyage.

Je n’inspire pas la défiance à ces braves gens, mais quelques amis parlant le mandé sont venus me confier qu’il me fallait éviter de regarder dans les puits, quelques femmes craignant que je ne sois capable de jeter un sort au pays. On m’a également prévenu de ne laisser traîner aucun papier aux abords du village et de n’en faire usage sous aucun prétexte : c’est ainsi qu’une pièce d’étoffe offerte au chef et qui était munie d’une belle étiquette m’a été retournée. On ne l’a reprise que dépourvue de l’étiquette. L’explication de ce refus était pour eux bien simple : ils craignaient que l’étiquette et l’écriture ne leur portassent malheur.

Lundi 5 décembre. — C’était aujourd’hui grand marché : il régnait ici beaucoup d’animation. Pendant toute la matinée, des vendeurs et des acheteurs arrivaient en foule. A midi le marché battait son plein ; il y avait à ce moment un millier de personnes (acheteurs et vendeurs).

Voici, en tout, ce qu’il y avait en vente en chiffres ronds avec le prix de vente :

Fr. c.

1000 kilogrammes de sorgho (principalement du bimbirri), valeur en cauries des 100 kilogrammes. 5 60

500 kilogrammes d’arachides, le kilogramme 0 75

500 kilogrammes d’ignames, le kilogramme 0 15

150 kilogrammes de sel (6 barres) (la barre 50 ba), prix du kilogramme, de 3 fr. 50 à 4 »

20 rouleaux de cotonnades du pays. Prix variables.

20 kilogrammes de graines de da (chanvre indigène,) le kilogramme 1 25

60 kilogrammes de coton brut (je n’ai pu apprécier exactement le prix, mais il est cher).

100 pièces de poterie (fabrication indigène). Prix divers.

30 nattes dites débé, la natte. 1 »

200 kilogrammes de maïs, le kilogramme 0 10

20 kilogrammes indigo, et environ 10 kilogrammes de tabac.

Quelques couteaux, outils, stylets en corne pour les chevaux, aiguilles de fabrication indigène, pas d’étoffe du tout, pas d’articles européens. Tous les condiments connus y figuraient par petits lots, ainsi que de la viande en brochette.

Pas de bétail : il se vend tous les jours ; on s’adresse directement au propriétaire. La pièce de 5 francs en argent vaut (_ba foula kémé dourou_) 2000 cauries. Il y avait peu de beurre de cé ; il ne se vend pas ici en pain, c’est en boulettes de la grosseur d’une noix ; chaque boulette coûte deux cauries. A quatre heures, le marché est terminé, à peu près tout est vendu.

 

Une grande activité régnait autour des marchandes de maumi ou niomi, qui étaient au nombre d’une trentaine. On fait des niomi avec de la farine de fonio, de maïs, de sorgho, de toutes les variétés de mil et de riz. La farine est délayée la veille dans de l’eau, ce qui lui donne un goût un peu sûr ; on ajoute généralement un peu de farine de graine de coton. Une cuillerée de cette pâte liquide placée dans une petite soucoupe en terre avec un peu de beurre de cé est mise sur un feu vif ; la galette ainsi obtenue se nomme niomi. Les femmes en confectionnent de grosseurs variables, dont le prix est de 2, 3, 4 ou 5 cauries. Avec la farine de soso (haricots) on fait ici des beignets frits dans de grosses marmites en terre pleines de beurre de cé ; on les nomme, en sénoufo, tenteng-o.

Quand on réussit à s’accoutumer aux niomi, c’est une grande ressource pour l’Européen voyageant dans ces régions, car le matin, avant le départ des villages, on trouve presque toujours à en acheter, et l’on évite ainsi de partir à jeun ou simplement avec un verre de thé sans sucre.

Il se tient aussi un marché quotidien, où l’on trouve surtout des condiments, du sel ou du bois. Le bois est coupé en bûches régulières de 80 centimètres de longueur environ et d’un équarrissage de 5 à 6 centimètres ; il se vend à très bon marché.

J’ai vu deux comestibles que je ne connaissais pas : le premier est un tubercule ressemblant par la grosseur et la pelure à la pomme de terre ; il se nomme donna en sénoufo. On le mange cuit à l’eau. L’intérieur, d’un blanc verdâtre, ressemble comme goût à la pomme de terre venue en terrain humide. La chair est plutôt aqueuse que farineuse. J’ai trouvé ce légume inférieur à l’igname. Il ne m’a pas été possible de voir des plants, ni même des feuilles. Sa culture semble s’être localisée à Fourou et aux environs.

Le deuxième est une sorte d’arachide qui vient sans coque. L’intérieur est un peu laiteux et sucré. Ce fruit ne ressemble en rien au haricot arachide. On le nomme en sénoufo mouné et en mandé ntokho. Je n’ai encore rencontré aucune culture de ce nouveau comestible ; il n’y en a pas à Fourou même, mais dans les villages des environs.

En résumé, ce village offre de grandes ressources, et l’on peut y vivre à des prix raisonnables. Un beau bœuf coûte 40 francs, un mouton 10 francs, un poulet 1 franc, les œufs 5 centimes, le miel brut 2 fr. 50 le kilo. Mon convoi se compose encore de 10 personnes, 13 ânes et 2 bœufs porteurs. J’arrive ici à le nourrir convenablement, avec viande, sel et mil pour animaux, à raison de 5 fr. 50 par jour.

Quelle différence avec les pays ruinés que je viens de traverser ! Quand je songe qu’à Ouolosébougou, le riz ou le mil seul pour moi et mes hommes me coûtait 12 francs par jour, sans viande, sans sel, et pas de mil pour les animaux. Qu’aurait pensé Barth, qui, à Dôre, se récrie sur la cherté des vivres et dit qu’il dépense tous les jours 400 cauries (40 centimes)[37] pour la nourriture de ses trois chevaux !

Mais une des grosses ressources de Fourou pour l’Européen est sa production d’ignames. Il en existe une quinzaine de variétés plus ou moins farineuses ou filandreuses. Certaines ne sont bonnes que cuites à l’eau et au sel, d’autres grillées, etc. C’est une racine très nutritive. Elle peut se manger en ragoût, en purée ou encore sautée au beurre. On en fait aussi d’excellents gâteaux.

Les indigènes mangent surtout l’igname bouillie et pilée avec une sauce de to (lakh lalo des Wolof) au piment, à l’oseille, à la feuille de baobab ou de haricot, etc.

Quand l’Européen arrive à s’assimiler cette préparation, il est sauvé, car l’igname et la patate sont quelquefois difficiles à digérer pour les estomacs un peu débilités.

Fourou et ses deux villages alliés (Lolé et Garamoukourou) avaient été pendant bien longtemps indépendants, grâce à leur situation géographique, qui leur donne pour limites : à l’ouest et au sud, le Bagoé ; au nord et à l’est, une grosse rivière, le Banifing. Ce dernier cours d’eau traverse une large bande de terrain dont les villages, situés à l’extrême limite des États de Tiéba, ont été rarement mêlés aux luttes qui se soutenaient entre Tiéba et Pégué, le chef de Niélé.

Iawakha doit se faire craindre aux environs, et les gens de Fourou ont gardé la réputation de n’être pas commodes.

Depuis le commencement de la guerre avec Tiéba, Samory a fini par gagner l’amitié du fils du chef de Fourou, grâce à quelques cadeaux de captifs et surtout en lui donnant le titre pompeux de fils de roi, ce qui flatta son amour-propre. Nason est un jeune homme de vingt-quatre ans ; il a influencé son père, qui est très âgé, et bientôt est survenue une sorte d’accord entre lui et l’almamy, qui, en échange d’une neutralité, promit de laisser vivre en paix les gens de Fourou et de ne pas toucher à leurs biens.

Quelque temps après, Samory, sous prétexte de protéger Fourou des entreprises des gens de Tengréla, alliés de Tiéba, envoya Toumané avec une dizaine de sofa y tenir garnison. Ce Toumané est un Ouassoullounké Sankaré et le frère de Kélifa, dougoukounasigui de Tiong-i.

Les sofa et Nason emmenèrent, il y a plusieurs mois, une cinquantaine de guerriers à la colonne ; ils n’y restèrent que quelques jours et désertèrent dès que l’occasion s’en présenta. Enfin, dernièrement, sur les instances de Samory, un frère de Nason est allé faire des ouvertures à Pégué, pour l’engager à seconder l’almamy contre Tiéba, ou au moins obtenir sa neutralité.

Pégué, qui a été battu par Tiéba il y a un an environ, et qui a dû payer à ce dernier, comme contribution de guerre, 120 chevaux et 1000 captifs, dit-on, est sur le point d’accéder aux désirs de l’almamy. Hier sont arrivés six hommes de Niélé ; ils se rendent à Sikasso pour ramener à l’almamy deux femmes de chefs prises par Tiéba et vendues à Niélé.

Le chef de ces envoyés, un Ouattara qui porte une barbe comme un sapeur, est venu me voir ; il ne m’a pas surpris en me disant que Toumané n’avait rien fait pour moi et que c’était tout à fait par hasard, à Dioumanténé, qu’il avait appris mon séjour à Fourou. De sorte qu’à l’heure qu’il est, ma situation est la même qu’il y a trois mois : l’almamy n’a rien fait et ne fera rien pour moi. Il m’est impossible de quitter Fourou dans ces conditions ; ces gens-là n’ont pu venir ici que grâce à leur qualité d’envoyés de Pégué. Personne d’autre n’est venu à Fourou depuis longtemps, et moi moins que tout autre, grâce à ma qualité de blanc, je ne pourrais atteindre Niélé sans l’appui de Pégué, car nous sommes tellement redoutés dans ce pays que notre bravoure frise la légende : pour ces gens-là, un blanc, serait-il tout seul, vaut une armée !

Ce Ouattara part le 9 ; il mettra cinq jours pour aller à Sikasso, y restera probablement une huitaine de jours en pourparlers, ce qui mettra son retour ici vers la fin du mois. « Alors, dit-il, je partirai demander à mon maître la permission pour toi de passer, et je crois que tu l’obtiendras, car nous sommes déjà amis avec toi. » Tout cela est très joli, et si je suis sorti du pays de l’almamy pour le 1er février, j’en serai encore fort aise. Pourvu que Samory, afin de se venger de ne pas recevoir de renforts de Bammako, n’aille pas influencer ces braves gens, qui, jusqu’à présent, paraissent animés des meilleures intentions à mon égard !

En attendant, je n’ai qu’à me livrer avec ardeur à l’étude du sénoufo, car, après quelques journées de marche dans l’est, il faudra que je me familiarise avec l’idiome des Samokho. Si Dieu me conserve la santé, je suis décidé à patienter tant qu’il le faudra.

Mercredi 7 décembre. — J’ai parlé plus haut de la façon dont l’almamy s’est ingéré habilement dans les affaires de Fourou. Saura-t-il se maintenir ici, et, s’il s’y maintient, le pays restera-t-il ce qu’il est ? J’en doute. Les sofa se livrent à toutes sortes de vexations et veulent, comme dans les pays bambara de l’autre rive, puiser partout ; ils sont déjà en horreur ici et tellement craints pour leur sans-gêne qu’il est impossible de vendre sur leur marché quelque chose dont la valeur dépasse 500 cauries. Les habitants, craignant de faire voir qu’ils possèdent, et pour éviter de se voir pillés par les sofa, viennent, à la tombée de la nuit, vers huit ou neuf heures, me demander à acheter quelques coudées d’étoffe[38], un couteau ou un rasoir, etc. ; sur le marché, je ne vends, pour ainsi dire, que de menus objets.

J’ai demandé, il y a quatre jours, à acheter du miel : tout le monde m’a affirmé qu’il n’y en avait pas dans le village. A huit heures du soir, un Sénoufo m’a conduit dans sa case et m’en a fait voir plein un très grand vase ; il y en avait plus de 50 kilos, et il n’est pas le seul qui en possède autant. Tout se fait ici en cachette.

Trois ou quatre fois par an, il y a ici une sorte de concours de beauté. Un tam-tam orné de sculptures est spécialement destiné à ces fêtes. Ce jour-là, tout le village s’habille, car en temps ordinaire tout le monde est à peu près nu ; les jeunes filles se parent de leur mieux et mettent des bijoux en cuivre et en or. Les spectateurs sont rangés derrière le tam-tam sur la place du grand marché, du côté opposé aux jeunes filles ; l’une après l’autre, elles doivent traverser la place en dansant. Celles qui sont séduisantes par leur beauté et par leurs parures sont longuement acclamées, les autres au contraire sont huées sans pitié par toute la foule.

Ce doit être un curieux spectacle ; on pourrait y juger de la richesse générale des habitants par leurs bijoux, qui doivent être mieux conditionnés qu’ailleurs, puisqu’ils sont fabriqués par des gens spéciaux.

Depuis que les sofa sont là, cette fête n’a pas eu lieu, et si ce n’était leur présence, j’aurais été gratifié d’une de ces séances.

La population de Fourou est composée d’un tiers de Foulbé et de deux tiers de Sénoufo ; il y a aussi quelques familles Mandé-Dioula et une famille de Samokho, venue de Pananzo, rive gauche de la rivière de Loufiné.

Les Foula ou Foulbé sont si intimement mélangés aux Sénoufo ou Siène-ré qu’à un voyageur ne séjournant ici que quelques jours, ils pourraient très bien passer inaperçus. Tatoués comme les Sénoufo, habillés comme eux, parlant leur langue, ayant totalement oublié la leur, et se livrant aux mêmes occupations que leurs concitoyens, ils ne sont réellement reconnaissables que dans quelques rares types, ayant conservé le nez droit et mince, et les membres grêles, signes distinctifs de leur race. Quand on vit un peu autour d’eux, on s’aperçoit cependant bien vite qu’on est en présence de Foulbé, car tous portent le nom de Sankaré, qui est un des quatre noms de tribus foulbé du Ouassoulou, qui sont : Sankaré, Sidibé, Diallo, Diakhité.

J’en ai interrogé beaucoup : aucun ne connaît leur pays d’origine, mais tous sont d’accord pour affirmer qu’il y a très longtemps, ils habitaient le nord du Ganadougou, à peine à quatre journées de marche d’ici.

Ils ne s’occupent pas spécialement des troupeaux ; ils sont du reste fort ignorants sur les questions d’élevage : quelques-uns que j’ai interrogés m’ont dit que la vache portait quatre, cinq ou six mois, d’autres m’ont dit qu’ils n’en savaient rien.

Les bœufs de Fourou offrent beaucoup d’analogie avec ceux du Bambouk ; leur taille est petite ; leurs membres grêles, mais bien musclés ; les jambes sont très courtes ; la robe est presque uniformément noire, mouchetée de blanc. Les bœufs ont les cornes très minces, même à la base, et recourbées en avant comme les chamois. Le veau est très petit quand il naît, jamais on ne croirait qu’il puisse atteindre la taille de la mère, mais il se développe rapidement.

Cette race me paraît se plaire parfaitement ici ; elle se contente des pâturages des environs et s’assimile bien la nourriture. Tout le bétail que j’ai vu est plein de santé. La chair est très bonne et grasse. Un bœuf donne environ 75 à 80 kilos de viande.

Ici on peut dire que Siène-ré et Foulbé se soucient fort peu de leurs troupeaux : vaches et taureaux vont paître ensemble, les saillies se font au hasard, les veaux errent autour du village et l’on ne semble pas rechercher pour eux les endroits où il y a le meilleur fourrage ; les troupeaux sont cependant beaux, ce qui prouve que si ce bœuf n’est pas de race indigène, il est totalement acclimaté.

La race ovine n’est représentée ici que par une centaine de moutons de petite taille, caractéristiques par la tête et l’encolure noires. Ce mouton est celui du Bambouk ; il donne 8 kilos de viande environ ; son poil, tout en étant ras, est légèrement laineux, mais on ne peut pas l’utiliser. Comme chez les Bambara du Bélédougou, il y a beaucoup de chiens d’une race analogue à celle qui se trouve dans notre Soudan. Il y en a cependant d’autres à poil long, de vrais chiens de berger, mais roux ; les Bambara les appellent safo. Les indigènes classent ces pauvres bêtes dans la catégorie des animaux de boucherie et s’en font un régal.

Chez plusieurs Sénoufo j’ai vu, comme animal de basse-cour, des pintades domestiques blanches et de diverses nuances. Je n’en connaissais que deux variétés :

1o La belle pintade grise, avec son plumage demi-deuil, qui est très commune sur toute la côte occidentale d’Afrique et dans le Soudan et qui a été importée en Europe par des moines portugais : c’est celle de nos basses-cours de France.

2o La pintade rouge, très commune sur la côte orientale.

Celle qui est élevée ici a le plumage d’un blanc un peu terne, émaillé de petits pois d’un blanc beaucoup plus éclatant ; elle a les pattes et le bec d’un beau jaune orange ; et ses deux joues charnues, qui pendent de chaque côté de la tête, sont d’un rouge sang ; elle a la taille de la pintade sauvage ; comme celle-ci, elle a le crâne recouvert d’une sorte de carapace et le cou légèrement déplumé. Les habitants m’ont dit qu’elle provenait de l’est et que j’en verrais dans tous les grands villages que je traverserais à l’avenir.

23 décembre. — La fin du mois approche, et les hommes de Niélé partis pour Sikasso ne sont pas de retour ; je passe mon temps à me familiariser avec le langage des Siène-ré et à prendre des renseignements sur la région. Tous les matins, avant la forte chaleur, je vais chasser aux environs. Le petit bois est le lieu favori de mes excursions. Bien qu’il soit à côté du village, il renferme beaucoup de gibier, les indigènes ne mangeant rien de ce qui en vient, parce qu’ils y enterrent leurs morts et y font leurs sacrifices.

C’est sous des arbres de diverses essences que l’animal à sacrifier est égorgé. Les abords de cet arbre fétiche sont soigneusement nettoyés et les herbes enlevées ; il en est de même des avenues qui y conduisent. Une fois l’animal tué, on l’emporte dans le village pour le manger. La tête est ensuite rapportée sous l’arbre et placée dans une fourche ou suspendue à des branches. Autour de ces arbres fétiches, il y a quantité de chaudrons en terre de formes diverses, de vieux manches d’instruments de culture, et autres objets hors de service, tels que vieux linges, calebasses de diverses dimensions, queues de vache, etc. ; sous l’un des arbres est disposé sur des fourches un morceau de bois creux de 80 centimètres de diamètre dans lequel il y a des herbes et des plantes diverses.

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Les Siène-ré se reconnaissent à trois incisions de 4 centimètres de long qu’ils se font de chaque côté de la bouche ; elles ne sont pas absolument parallèles et s’écartent légèrement en éventail vers leur extrémité qui atteint le milieu de la joue. Certains d’entre eux ajoutent à ces entailles une marque de chaque côté du nez et quelquefois deux ou trois entailles de 2 centimètres seulement de chaque côté de l’œil.

Ces trois marques de chaque côté de la bouche se retrouvent dans tous leurs dessins ou moulures en relief chaque fois qu’ils représentent une tête de bœuf ou de fauve : elles doivent représenter la moustache d’un lion ou d’une panthère.

Quelques Siène-ré hommes ont des incisions sur le ventre ; mais les femmes ont toutes le ventre et la poitrine plus ou moins agrémentés de carrés, de losanges et de figures géométriques bizarres.

[Illustration : Un arbre fétiche.]

Elles ont, pour la plupart, un petit anneau dans le nez ; celles qui ne sont pas assez riches y introduisent, en attendant, un petit fil de laine ou de coton. Leur lèvre inférieure est percée comme je l’ai expliqué à Tiong-i.

On rencontre souvent chez elles des types qui ne seraient pas laids si ce n’était cette vilaine coutume de se défigurer.

Les hommes sont bien bâtis et ont le physique agréable ; quand ils sont jeunes, ils ont la figure ronde et de grosses joues : ils respirent la santé. Dans un âge plus avancé, leur physique se modifie d’une manière étonnante : la face devient anguleuse ; ils laissent souvent pousser la moustache, la barbe et même la barbiche, ce qui leur donne un air de vétéran.

La circoncision existe chez les Siène-ré et l’excision, se pratique chez les femmes, mais seulement après avoir eu leur premier enfant. Les mœurs y sont excessivement légères : les jeunes filles ont presque toutes eu un enfant avant de se marier. Quand une jeune fille ou une jeune femme meurt sans enfant, il s’attache réellement une grosse superstition à sa mort et l’on a toutes les difficultés à trouver des gens de bonne volonté pour procéder à la pompe funèbre habituelle.

Le salut s’exécute face en arrière ; les femmes se prosternent devant vous en vous tournant le dos. Pour vous honorer, on vous saisit le bras droit et on le lève en l’air.

En dehors des particularités qui se rattachent à leur culte et dont j’ai déjà parlé plus haut, le culte des bosquets sacrés offre beaucoup d’analogie avec celui des Mandé-Bambara et des Mandé-Malinké, qui, eux aussi, ont des bosquets et des lieux sacrés.

Ils ont, comme ces derniers, des namabong (cases à idole) et des namatigui (ministres des idoles).

On retrouve ces pratiques un peu chez tous les peuples du Soudan occidental, même chez les Wolof, qui, eux, ont le khérem (l’idole ou l’habitation de l’idole), qui est regardé comme la demeure d’un génie ; le ministre du culte se nomme borom khérem en wolof.

Sans être de même race que les Mandé, les Siène-ré ont, depuis longtemps (probablement au moment de l’apogée de l’empire mandé), pris les diammou (noms de tribu) des Mandé. J’ai trouvé chez eux : des Konné, des Sanokho, des Diarabasou ou Diarasouba, des Bamma, des Traouré, des Konaté, des Ouattara, des Daniokho, des Diabakhaté, des Kouroubari, des Kamara, et des Dambélé.

Mais ce qui semblerait prouver que ces noms de famille sont empruntés aux Mandé, c’est qu’aucun de leurs prénoms n’est identique à ceux des Mandé.

J’en cite quelques-uns :

Garçons Filles

–- –-

Sirigui, Gniré,

Lougouna, Zellé,

Ji, Nion,

Tiébourico (commun aux deux sexes), Niama,

Nabakha, Béré,

Nason, Bouddou, etc.

To,

Iawakha,

Pégué.

Les Siène-ré semblent avoir de tout temps habité à peu près le pays qu’ils occupent en ce moment ; ce qui me fait penser cela, c’est qu’ils désignent le nord par le mot Soummou-Klou (pays du sel) et le sud Ourou-Klou (pays des kolas). Ils ont donc dû, de tout temps, habiter un pays intermédiaire entre celui du sel et du kola, puisqu’ils ne possèdent pas d’autre terme pour désigner le nord et le sud.

Leur véritable nom est Siène-ré, mais les Mandé les appellent Siénou-fo ou Sénoufo, ce qui veut dire : ceux qui disent siène, quand ils désignent un homme. C’est pour la même raison que les Mandé appellent le peuple qui habite aux abords de Bobo-Dioulasou : Tiéfo (c’est-à-dire qui disent tié, pour désigner l’homme).

Leur langue, dont je rapporte les éléments nécessaires pour la construction d’un petit essai de grammaire, est encore presque monosyllabique. Elle commence à peine à s’agglutiner. On y trouve quelques mots empruntés au mandé, mais ce ne sont pas des mots de première nécessité : ils ne s’y sont introduits que par les relations commerciales qu’entretiennent les deux peuples, et peut-être même au moment où ils étaient tributaires de ce dernier peuple pendant les règnes de Konkour Moussa et de Souleyman. (Voir appendice V).

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24 décembre. — Le prix des denrées a considérablement augmenté : les diverses variétés de mil valent le double d’il y a quinze jours ; cela tient à ce que le peu de récolte des pays de l’almamy est déjà consommé. On vient acheter ici depuis Saniéna, Bénokhobougou et le Sibirila. Si Sikasso tient encore deux ou trois mois, l’almamy va se trouver dans une terrible situation : la récolte des derniers mils (du sanio) vient seulement de se terminer et le manque de vivres se fait déjà sentir dans son pays.

26 décembre. — J’ai fait aujourd’hui une longue excursion. Je voulais, tout en chassant, visiter un petit massif montagneux situé à 6 kilomètres dans l’est. Le point culminant de ce groupe de hauteurs a 510 mètres d’altitude (120 mètres au-dessus du Fourou). On est bien dédommagé de sa fatigue par le beau panorama qui se déroule tout autour de soi.

A l’ouest on suit facilement le cours du Bagoé, avec toutes ses sinuosités. Au sud et à l’est on aperçoit une série de collines boisées, entrecoupées de petites vallées où serpentent des ruisseaux qui n’ont presque plus d’eau, mais dont les abords sont pleins de verdure. Au nord on entrevoit vaguement la vallée du Banifing, qui arrose le pays des Samokho. Ces collines sont constituées d’un grès rouge brun très dur, veiné de blanc. Un amas de blocs de même nature, à moitié désagrégés par les intempéries, couronne leurs sommets presque coniques.

Les ruisseaux qui prennent leur source dans ce petit massif ont érodé fortement les ravines. Sous une couche peu épaisse de grès provenant des éboulis qui se sont désagrégés du sommet, apparaît du beau calcaire, dont je rapporte quelques échantillons. Entre quelques strates se trouvent des veines d’une ocre jaune très fine.

La présence du calcaire dans les environs de Fourou me paraît être une des causes de prospérité pour la région, en ce sens qu’il favorise l’élevage du bétail, qui peut ainsi se passer de sel.

Je comptais apercevoir et recouper les sommets du massif montagneux Kourala-Natinian, mais, à cette époque de l’année, le temps est un peu brumeux et l’horizon n’est pas net. Le soleil se lève vers le sud depuis le commencement de décembre ; ce matin il s’est levé presque au sud-est (est 32° sud).

1er janvier 1888. — J’ai commencé la nouvelle année en priant Dieu de continuer à me conserver la santé, et de me faire sortir du pays de Samory, afin de mener à bonne fin la mission qui m’a été confiée. Dès six heures ce matin, mes hommes, prévenus par Diawé, sont venus me souhaiter la bonne année ; tous avaient mis leurs vêtements propres, et mon intérieur présentait un air de fête ; ces pauvres noirs n’ont pas fait de phrases et m’ont dit simplement qu’ils seraient tous contents de me voir gagner un chemin et de conserver une bonne santé.

J’ai profité de cette petite entrevue pour leur remonter le moral. Ils n’ont pas confiance en l’avenir, mieux que moi ils s’aperçoivent qu’on nous leurre et que les secours ne viendront pas du côté de l’almamy. Quelques-uns ont le mal du pays et disent tristement qu’il ne nous reste plus qu’à retourner à Bammako.

Quelques paroles bien senties, un beau costume neuf à chacun et quelques milliers de cauries les comblent de joie ; le soir ils ont tout oublié, leur courage est revenu ; comme moi, ils espèrent.

3 et 4 janvier. — Le bruit court que des cavaliers de Tiéba ont été vus en nombre à Gouéné et qu’ils veulent tenter une razzia sur Fourou ; pendant ces deux jours, personne ne va dans les champs, ni chercher du bois. Je commençais déjà à être inquiet pour ma future route à suivre, lorsque, le 4 au soir, j’eus l’explication de cette rumeur par l’arrivée de vingt nouveaux sofa. Comme une bonne partie de la population ne voit ce protectorat de Samory qu’avec défiance, on use de tous les moyens pour lui faire accepter la nouvelle charge que Samory lui impose, car il va falloir non seulement loger ses soldats, les nourrir eux et leurs captifs, mais encore envoyer des convois de vivres à la colonne !

[Illustration : Toumané.]

En même temps que ce renfort, arrivaient les envoyés de Pégué de retour de Sikasso ; ils sont restés onze jours à la colonne et reviennent avec quelques cadeaux pour leur maître, parmi lesquels je vois figurer divers objets et étoffes offerts par moi à Samory.

Ce n’est que le lendemain 5 que je reçois leur visite. Le vieux Ouattara me dit que l’almamy ne lui a pas parlé de moi. « Mais, ajoute-t-il, ceci ne fait rien, je te donne ma parole de te mener à Niélé dans deux ou trois jours ; nous partirons ensemble. »

Malheureusement les choses n’allèrent pas si rondement qu’on pourrait le supposer. Toumané, le chef des sofas, ne m’avait fait venir ici que dans l’espoir de s’approprier de mes armes, des étoffes et autres articles, espérant me les échanger contre des captifs. Il n’était pas un jour où ce triste personnage ne vint me proposer de lui acheter un ou deux captifs. Je le renvoyais sans le froisser, lui conseillant de convertir sa marchandise humaine en cauries en promettant de lui vendre tout ce qu’il désirerait contre cette monnaie.

Comme Toumané n’arrivait pas à se défaire avantageusement de ses captifs, sous un prétexte quelconque il retardait tous les jours le départ des gens de Pégué, afin de retarder le mien aussi.

Sur les instances des gens de Pégué, qui, comme moi, étaient désireux de quitter Fourou, je dus céder à Toumané, pour un prix dérisoire (quelques milliers de cauries), les marchandises qu’il convoitait. Il m’imposa en outre un compagnon de route qui devait me servir de guide et me faciliter mon passage à travers le pays Pomporo. Il me fallut donner aux femmes du guide des cauries et des marchandises pour se nourrir pendant l’absence de leur mari. Comme on le voit, ma sortie des États de Samory fut loin d’être gratuite.

Le départ, qui avait été fixé au 8, fut de jour en jour retardé jusqu’au 12. Le 11 au soir, je me rendis chez Toumané pour lui dire que je ne retarderais plus mon départ et que j’étais décidé à partir le lendemain avec ou sans son assentiment ; le vieux Ouattara en fit autant de son côté, et Toumané nous affirma que nous nous mettrions en route le lendemain.