Enquête sur la disparition d'Emilie Brunet
Mercredi 14 juin
Cher Achille,
Je me suis livré tantôt à quelques recherches sur Le mystère d’Edwin Drood. Le moment me paraît venu de vous faire part de mes conclusions.
Vous invoquez dans votre journal deux arguments de nature à disculper John Jasper de l’assassinat de son neveu. Jasper n’aurait pas agi directement et Dickens aurait chargé sa barque pour mieux l’innocenter dans la deuxième partie du récit.
Vous omettez, peut-être à dessein, une troisième explication qui a ma préférence : Dickens, se sachant condamné à brève échéance (il avait déjà subi une attaque un an plus tôt), aurait cherché à écrire un livre à l’issue indécidable. Sans aller jusqu’à prétendre qu’il a planifié sa mort (je ne peux toutefois m’empêcher de noter que sa disparition coïncida presque au jour près avec celle de son héros), de nombreux exégètes soutiennent en effet que l’auteur d’Oliver Twist a mis un soin malicieux à créer un problème insoluble. Ils citent en renfort de leur hypothèse le titre même du roman (le terme de mystère ne désigne-t-il pas dans la religion chrétienne ce qui échappe à l’entendement ?) ainsi que le fait qu’à plusieurs reprises, dans les six premiers épisodes, Dickens fait référence à des projets inachevés (le portrait de Rosa, la maison de Durdles, etc.). Pour qui prend cette théorie au sérieux, il devient impossible de statuer sur le sort d’Edwin et a fortiori sur la culpabilité de son oncle. John Jasper peut être innocent comme il peut avoir commis le premier crime parfait de l’histoire de la littérature policière.
Je vois d’ici votre poil se hérisser. Connaissant votre répugnance à envisager l’innocence de Sheppard, j’imagine à peine les tourments que doit vous inspirer la pensée qu’à l’heure où j’écris ces lignes, l’assassin de Drood jouit paisiblement des fruits de son forfait. Ne serait-il pas plus sage d’admettre une bonne fois pour toutes que certains mystères sont destinés à nous rester impénétrables ? Dickens, contrairement à ce que vous insinuez, n’abandonne pas son public : il le libère au contraire de la tyrannie d’une vérité univoque en lui ouvrant les portes de la création littéraire. Le dernier signe de ponctuation de son texte n’est pas un point final mais un point de départ, un appel à continuer son œuvre.
La vie d’un texte commence véritablement à sa parution. Il se nourrit des commentaires qu’il engendre, prospère des controverses qu’il suscite. Une recension dédaigneuse, d’excessives louanges le renforcent également. Il devient peu à peu la somme de ses lecteurs, l’éventail de ses lectures. Voilà pourquoi rouvrir l’instruction du meurtre de Roger Ackroyd ou s’interroger sur la culpabilité de Norton est à mon sens le plus bel hommage qu’on puisse rendre à Agatha. Voilà pourquoi, mon cher Achille, votre aventure ne pouvait se dénouer dans un centre de tri postal.
Prenez soin de vous.
Votre ami, Claude
P-S : Je suis mortifié à l’idée que vous consultiez ce charlatan de Maillard. Je suis bien placé pour savoir qu’il est nul. Un conseil : débranchez votre perfusion et reprenez votre stylo.
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