Enquête sur la disparition d'Emilie Brunet
Vendredi 5 mai
J’ai beaucoup mieux retranscrit l’interrogatoire de la gouvernante que celui de Brunet. Je ne me souviens évidemment pas de Mlle Landor, mais je me la représente avec une certaine netteté au point que si je la croisais dans la rue, il me semble que je la reconnaîtrais. C’est une bonne idée d’avoir noté sa ressemblance avec Miss Williams. Désormais, chaque mention de son nom déclenchera en moi un flot de réminiscences – une silhouette sèche et rabougrie, des photographies fanées, des tournures de phrases, des intonations – qui rendront ma lecture plus fluide. Je me demande à qui ressemble Brunet. Sa description, que je relis à l’instant, ne me fournit que peu d’indications. À Nevile Strange, peut-être, ou au Colonel Race. Appelé Henri, qui m’a pris rendez-vous ce jour avec Eugénie Laplace, l’étudiante de Brunet. Il ajoute que l’examen de la chaudière n’a rien donné. Le fabricant a reconnu un défaut du carter et prend les frais de réparation à sa charge. Marin est soulagé, Henri bien embêté.
Mlle Laplace m’a reçu dans son appartement, un confortable trois-pièces rue du 14-Septembre qu’elle partage avec une étudiante en langues orientales. Elle m’a fait penser à Judith, la fille de Hastings qui séjourne à la pension de Styles dans Poirot quitte la scène. Même âge (environ vingt-cinq ans), même visage ovale, même port altier. Au vu de notre entretien, elle partage plusieurs autres traits avec son modèle : un caractère bien trempé, une grande indépendance d’esprit et une authentique passion pour la recherche scientifique. L’expression est précise et sans fard, mais aussi sans grande émotion.
Déduisant des volumineux ouvrages qui s’empilaient sur son bureau que je la surprenais en pleines révisions, j’ai promis de ne pas abuser de sa gentillesse.
— J’ai tout mon temps, monsieur Dunot. Vous comprendrez après avoir entendu mon histoire pourquoi je tiens absolument à vous aider. Après un premier cycle à Mortency, j’ai remué ciel et terre pour être admise à Vernet dans le département de Claude Brunet. N’étant pas médecin, vous ne mesurez probablement pas l’aura dont jouit Claude dans notre discipline. En l’espace de dix ans, il a bouleversé notre conception du fonctionnement du cerveau humain en conciliant au sein d’une théorie unifiée plusieurs découvertes qui paraissaient jusqu’alors contradictoires.
— Lesquelles ?
— Comme tout neurologue, il avait observé que certaines victimes d’accidents vasculaires cérébraux parviennent à recouvrer à force d’exercices une partie de leurs facultés. Par un processus connu sous le nom de neuroplasticité, le cerveau apprend à router ses instructions différemment, de même qu’un automobiliste, trouvant inondée la route qu’il emprunte habituellement, se rabat sur un nouvel itinéraire, quitte à parcourir une distance supérieure. Au même moment, une jeune chercheuse américaine, Elizabeth Gould, mettait en évidence un autre phénomène encore plus spectaculaire : la neurogenèse, c’est-à-dire la formation spontanée, à l’âge adulte, de nouveaux neurones.
— Je croyais pourtant que le nombre de nos neurones culminait vers vingt ans pour décliner ensuite de manière irréversible.
— C’était en effet la théorie couramment admise à l’époque, aussi Gould se heurta-t-elle à un scepticisme condescendant, jusqu’au jour où elle publia une série d’observations irrécusables sur l’apparition de nouvelles cellules neuronales dans l’hippocampe de macaques adultes. J’ai sursauté à la mention du mot « hippocampe ».
— Gould a prouvé que le stress inhibait la neurogenèse, mais elle n’a jamais réussi à expliquer pourquoi, fondamentalement, rats ou macaques généraient de nouvelles cellules quand rien dans leur vie quotidienne ne semblait le justifier.
— Et Claude Brunet, lui, y est parvenu ?
— Oui. Il a postulé que neuroplasticité et neurogenèse constituaient les deux volets d’un même problème. Si nous pouvons ordonner à notre cerveau de se reconfigurer après une attaque, a-t-il raisonné, pourquoi le phénomène observé par Gould ne serait-il pas lui aussi le produit de notre volonté ?
— C’est tout ? Cela paraît évident.
— Ça l’est – une fois qu’on vous l’a dit. La vérité s’étalait au grand jour et pourtant Brunet a été le seul à la remarquer. Il a retourné la théorie neurologique comme un gant : ce n’est pas notre cerveau qui façonne notre pensée, mais notre pensée qui façonne notre cerveau.
— On dirait le slogan d’une secte…
— Ce n’est sans doute pas tout à fait un hasard. Claude a le charisme d’un gourou. Il irradie un charme magnétique. Vous l’avez rencontré ?
— Une fois, ai-je prudemment répondu en me demandant si la sécheresse de ma retranscription signifiait que j’étais resté insensible audit magnétisme ou au contraire que j’y avais succombé.
— Alors vous comprenez ce que je veux dire. Sa réputation a beau le précéder, rien ne m’avait préparée au choc que j’ai ressenti quand il est entré dans l’amphi le premier jour de cours. J’ai eu l’impression de me trouver en présence d’un surhomme, d’un spécimen de ce que notre espèce pourrait devenir si elle se consacrait sérieusement au développement de ses facultés.
Son vocabulaire exalté contrastait avec l’impression de froide maîtrise que dégageait Eugénie Laplace.
— Vous êtes tombée amoureuse de lui ?
— Instantanément, comme toutes les filles de l’assistance. J’ai tourné la tête vers ma voisine. Je n’oublierai jamais son regard : il était chargé de haine et de jalousie. Nous n’étions plus des camarades d’études, mais deux femelles recherchant les faveurs du mâle dominant. Claude, en expliquant d’emblée qu’il ne mémoriserait pas nos noms, n’a rien fait pour calmer les esprits.
— Je vais sans doute vous paraître vieux jeu, mademoiselle, mais la pensée de Mme Brunet ne vous inspirait-elle donc aucune retenue ?
— J’ignorais – nous ignorions – absolument son existence. Vous devez me croire, monsieur Dunot. À la fin du cours, j’ai dévalé les gradins pour poser à Claude une question conçue pour révéler à la fois l’étendue de mon savoir et mon intérêt pour ses derniers travaux. Jouant des coudes sans vergogne, j’ai réussi à me frayer un chemin à travers la nuée de rivales agglutinées autour de lui. J’ai soigneusement observé ses mains pendant qu’il finissait de répondre à une grande jument blonde qui se dandinait de manière obscène : il ne portait pas d’alliance.
— Allons mademoiselle, vous n’ignorez pas que certains hommes retirent leur alliance quand ils courent la prétentaine ?
— Non, bien entendu. Mais même les plus roués ne parviennent pas à dissimuler la légère décoloration qui subsiste à la place de l’anneau. La pigmentation des doigts de Claude était rigoureusement homogène. Nous sommes plusieurs à l’avoir remarqué.
Les jeunes femmes de cette génération ne cesseront jamais de me surprendre.
— Alors c’est que M. Brunet ne porte pas d’alliance.
— C’est possible. Je ne mentionne ce détail que pour vous expliquer pourquoi je ne me suis pas attendrie sur le sort d’une hypothétique épouse. Pour moi, il n’y avait pas de M me Brunet. La chasse était officiellement ouverte.
— Le règlement de l’université n’interdit-il pas les relations entre les élèves et le corps enseignant ?
— Si un tel règlement existe, je ne l’ai jamais paraphé, a sèchement répliqué Mlle Laplace. Posez donc la question au doyen Moissart.
— Quand êtes-vous devenue la maîtresse de Claude Brunet ?
— Le jour où il l’a décidé. Dans mon cas, c’était le 23 septembre dernier. D’autres m’avaient précédée ; d’autres ont pris ma succession.
— Où vous retrouviez-vous ?
— Chez lui, 3 rue de Leipzig.
— Allons donc, il habite dans le quartier Saint-André.
— C’est ce que j’ai fini par apprendre. Je vous assure pourtant qu’à l’époque où je le fréquentais, Claude possédait un logement rue de Leipzig – un luxueux duplex avec terrasse.
— Une garçonnière, sans doute…
— Si c’est le cas, il s’y rendait très régulièrement. Le réfrigérateur était plein et le courrier du jour traînait sur la commode de l’entrée.
— Pardonnez mon indiscrétion, mais vous est-il arrivé de passer la nuit rue de Leipzig ?
Ma question n’a pas semblé gêner Mlle Laplace le moins du monde.
— À plusieurs reprises.
— Claude repassait-il chez lui avant les cours ?
— Non. Il avait une penderie pleine d’affaires, rue de Leipzig. Encore une fois, je n’ai jamais envisagé que cet appartement puisse ne pas être sa résidence principale.
— Quelles étaient vos activités ensemble ?
— Aucune, hormis celle à laquelle vous pensez. En dehors de ces moments qui, soyons honnêtes, occupaient une bonne part de nos soirées, Claude se comportait comme si je n’existais pas. Il feuilletait des revues scientifiques, dont je découvrais le lendemain en classe qu’il avait mémorisé chaque mot. Il corrigeait des copies, rédigeait des articles, sans jamais se soucier de moi. Ah si, j’allais oublier : il lui arrivait de m’emmener au cinéma. Je n’ai jamais compris pourquoi du reste : il ne choisissait que des films qu’il connaissait par cœur.
— Vous souvenez-vous de leurs titres ?
— Oh oui, c’étaient essentiellement des histoires de types dont les scénarios compliqués pour se débarrasser de leur femme finissent par achopper sur une broutille. Le crime était presque parfait, Les Diaboliques, ce genre de films. Claude prenait un plaisir immense à voir les griffes de la police se refermer sur l’assassin, même si l’échec de ce dernier était à l’entendre le plus souvent prévisible.
— Pourquoi ?
— Parce que son plan, par sa complexité même, contenait toujours en germe les fondements de son échec à venir. Claude disait souvent que le crime parfait est aussi le plus simple.
— Mais encore ? ai-je insisté en redoublant d’attention.
— Un crime comporte selon lui quatre paramètres : le mobile, l’arme, le corps et l’alibi. L’assassin, ne pouvant généralement pas cacher son mobile, doit s’ingénier à brouiller les autres éléments.
— Brouiller ? Vous êtes certaine que c’est le terme qu’il a utilisé ? Les yeux pétillants de Mlle Laplace se sont lentement étirés tandis qu’elle sondait sa mémoire. Son cerveau ne pouvait sans doute pas rivaliser avec celui de Brunet mais il paraissait tout de même fichtrement bien ordonné.
— Non. Il a employé le mot « escamoter ». Je m’en souviens car l’expression m’a fait penser à ces magiciens qui font disparaître un lapin en plein jour sous les yeux du public.
— Ces propos vous choquaient-ils ?
— Non. D’abord parce qu’à l’époque je croyais Claude célibataire ; ensuite parce qu’il avait l’habitude d’appréhender chaque situation de la vie quotidienne comme un défi lancé à son intelligence. Il dissertait du crime parfait comme il pouvait débattre des mérites du genre accusatif en espéranto ou du nombre optimal d’amniocentèses auxquelles devrait se soumettre une femme enceinte en fonction de son âge : rationnellement et sans jamais se laisser distraire par de quelconques considérations éthiques, morales ou religieuses.
— Qui a pris l’initiative de votre rupture ? Vous ou lui ?
— Moi.
— Puis-je vous demander pourquoi ?
J’ai senti Eugénie Laplace remobiliser ses forces. Elle avait jusqu’alors répondu à mes questions de bonne grâce mais il était clair que nous abordions à présent la partie de notre entretien qui lui tenait véritablement à cœur.
— En décembre dernier, une jeune femme que je ne connaissais pas est venue assister à un cours de Claude. Elle s’est assise au fond de l’amphithéâtre, sans se présenter, indifférente à la curiosité qu’elle suscitait. J’ai pris place d’autorité à côté d’elle, afin de pouvoir mieux surveiller une rivale potentielle. Claude, qui ne semblait pas avoir remarqué la visiteuse, a entamé son exposé, le plus brillant peut-être auquel il m’ait été donné d’assister. Parlant comme à son habitude sans notes, il traitait ce jour-là du combat éternel entre l’individu et les puissances qui le gouvernent, et notamment de la torture qui, bien qu’ayant quasiment disparu dans nos démocraties, a cédé la place à d’autres inquisitions tout aussi redoutables comme le détecteur de mensonge ou la police de la pensée décrite par Orwell. La neuroplasticité, expliquait-il, rééquilibre les termes de la lutte en faveur de l’individu, en lui offrant les moyens de résister aux tentatives d’effraction mentale des forces de l’ordre. Mais je m’égare, ceci n’a rien à voir avec notre sujet…
— Au contraire, continuez, je vous en prie. Que disait M. Brunet sur l’effraction mentale ?
— Il n’existe selon Claude que trois façons de résister à la torture. La première, la moins efficace, consiste à refuser purement et simplement de parler. Elle montre vite ses limites : au bout de quelques minutes ou de quelques heures selon son niveau de résistance physique, le torturé capitule. La deuxième technique s’apparente à de la tricherie : le suspect parle, mais il ment. En temps de guerre par exemple, le résistant pressé d’avouer l’heure et le lieu de son prochain rendez-vous avec ses complices fournit une date fictive et lointaine qui satisfait provisoirement la curiosité de ses tortionnaires tout en laissant à son réseau le temps de se réorganiser. Il offre ainsi sa vie pour sauver celle de ses compagnons car il sait que ses bourreaux le liquideront dès qu’ils comprendront qu’il les a dupés. D’où l’intérêt pour celui qui sait cloisonner son cerveau de recourir à une troisième technique, qui consiste à mentir tout en étant convaincu de dire la vérité.
— Je ne suis pas sûr de vous suivre…
— Il y a quelques années, Claude s’est penché, à la demande de la Direction nationale du renseignement, sur le profil neurologique des espions. Il a mis en évidence des disparités considérables entre les agents. Là où certains peinent à assimiler les détails les plus élémentaires de la légende qui leur servira de couverture, d’autres se glissent sans effort dans leur nouvelle identité. Selon les missions, ils ont grandi au sein d’une famille méthodiste à Lübeck ou ont servi comme enfants de chœur à Birmingham. Veufs et capitaines dans la marine marchande un jour, pères de quatre enfants et courtiers d’affaires le lendemain, ils passent de l’anglais à l’allemand aussi facilement que vous manœuvrez un interrupteur. Les plus aguerris jonglent ainsi entre une quinzaine de personnalités, en ayant mémorisé pour chacune son histoire (le prénom des grands-parents, l’adresse du bureau de poste dont dépend leur domicile…) et ses particularismes (couleur préférée, allergies alimentaires…). Claude a démontré que ces agents, véritables caméléons de l’état civil, possèdent tous, à des degrés divers, la faculté de compartimenter leur cerveau.
À chaque nouvelle identité, ils créent une partition supplémentaire à l’intérieur de leur néocortex. Ils ne font pas semblant d’être un autre : ils sont cet autre, ce qui explique pourquoi, quand ils tombent entre les mains de l’ennemi, leurs dénégations ont d’inimitables accents de sincérité.
— Tout de même, naviguer entre ces différentes légendes doit être bigrement compliqué. Quid si votre capitaine dans la marine marchande ne parvient pas à réintégrer sa personnalité d’origine ?
— C’est précisément la question qu’a posée notre mystérieuse étudiante en interrompant Claude.
— Qu’a-t-il répondu ?
— Que l’espion devenait alors prisonnier de sa légende. « C’est affreux ! s’est exclamée la visiteuse.— Pas vraiment, a tempéré Claude. Il déambule au sein d’un rêve familier dont il a lui-même tracé les contours. — Mais dans lequel il est tragiquement seul, a rétorqué la jeune femme. Il pleure une épouse qui n’a jamais existé. Tout capitaine qu’il est, il sait à peine piloter un bateau ou manier un sextant. Et quand vient la nuit, il se saoule en solitaire dans sa cambuse car ses hommes d’équipage sont des ectoplasmes qui n’ont même pas soif. »
— Qui voudrait vivre ainsi ? ai-je murmuré.
— Un garçon assis au premier rang a lancé à la perturbatrice qu’elle ralentissait le cours, que Claude n’enseignait que trois heures par semaine et qu’elle ferait mieux de réserver ses questions pour les séances de travaux pratiques. Que n’avait-il pas dit ! La jeune femme a fondu en larmes. Entre deux sanglots, elle a balbutié qu’elle s’appelait Émilie Brunet et qu’elle était l’épouse de Claude. Comme il ne lui parlait jamais de son travail, elle était venue se rendre compte par elle-même sur quoi portaient ses recherches. Elle faisait peine à voir. Elle n’était ni hystérique ni agressive, juste terriblement malheureuse.
— Comment a réagi M. Brunet ?
— Il n’a fait ni une ni deux : il a remonté les travées à grandes enjambées, a saisi Émilie par le bras et l’a escortée jusqu’à la sortie sans un mot. Nous nous sommes dévisagés, profondément mal à l’aise. Personne n’avait imaginé que Claude pût être marié. Les filles qui avaient couché avec lui auraient voulu disparaître sous leur pupitre, les garçons ricanaient pour masquer leur nervosité, mais la plus gênée, c’était encore moi.
— Je suppose que vous avez exigé des explications…
— Et comment ! J’ai débarqué le soir même à l’improviste rue de Leipzig, bien décidée à tirer cette affaire au clair. J’ai reproché à Claude de ne pas m’avoir prévenue de sa situation matrimoniale. Il n’a même pas tenté de se défendre. Quand j’ai suggéré qu’il s’apprêtait peut-être à quitter sa femme, il a eu le culot de me répondre qu’Émilie et lui étaient mariés jusqu’à ce que la mort les sépare. Je l’ai alors enfin vu pour ce qu’il est : un Narcisse de l’esprit qui se figure, sous prétexte qu’il a domestiqué ses neurones, qu’il peut plier les êtres et les choses à sa volonté. Avec le peu de dignité dont j’étais encore capable, j’ai rassemblé mes affaires et j’ai claqué la porte derrière moi. Je n’ai jamais remis les pieds rue de Leipzig.
Décidément, cette petite faisait honneur à son modèle. Judith Hastings n’aurait pas agi différemment.
— J’approuve votre comportement en tout point, mademoiselle, cependant vous n’aviez jamais espéré épouser Claude Brunet, n’est-ce pas ?
— Non, en effet, mais cela n’excuse pas sa conduite. Il a abusé de ma confiance. Je ne me serais jamais jetée à la tête d’un homme marié.
— Est-ce par vengeance que vous avez décidé d’écrire à sa femme ?
— Ni par vengeance ni au nom de je ne sais quel sentiment de culpabilité. Disons que j’éprouvais de la compassion pour Émilie. Elle m’avait émue. J’étais consciente que je risquais d’aggraver ses souffrances mais j’estimais qu’elle avait le droit de savoir quel monstre partageait sa vie. Apprendre qu’elle était l’héritière Froy n’a fait que renforcer ma détermination. Claude l’a à l’évidence épousée pour son argent. Une fois de plus, il a pris sans rien donner en échange.
— Émilie a-t-elle répondu à votre lettre ?
— Non. J’ai peur qu’elle ne l’ait pas lue très attentivement.
— Pourquoi dites-vous cela ?
Eugénie Laplace a hoché tristement la tête.
— Parce que je la suppliais de faire attention à elle.
*
Il est presque minuit. Monique est couchée. La ville dort. Je viens de sortir Hastings, qui attendait sagement, langue pendante, que je finisse mes exercices d’écriture. J’ai toujours goûté nos promenades nocturnes. Les ténèbres aiguisent la réflexion et font parfois surgir des détails qu’occultait paradoxalement la trop vive lumière du jour.
Pendant qu’Hastings reniflait les lampadaires, j’ai passé en revue les événements de la journée en me demandant si tout ce que j’ai consigné dans ce cahier méritait bien de l’être et si, plus grave, je ne laissais pas échapper un indice dont je ne puis compter qu’il me reviendra ultérieurement. J’ai l’impression, mon stylo à la main, d’être un sauveteur qui arrive sur les lieux du naufrage d’un paquebot. Des centaines de bras se tendent vers lui mais il n’a qu’un nombre limité de places dans sa barque. Comme lui, je dois choisir qui monte à bord et qui est aspiré par le néant. Sensation grisante, qui conférera tout à l’heure à mon coucher une forme de solennité.
Mais trêve de poésie. Quelques pistes de réflexion en vrac.
Si Brunet se targue de savoir déjouer la torture, pourquoi n’a-t-il pas convaincu Vega de sa sincérité ?
Portait-il son alliance en présence d’Émilie ?
Cette dernière connaissait-elle l’existence de l’appartement de la rue de Leipzig ?
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Charles et Mathilda Froy ont trouvé la mort à Longoyais, où a grandi Stéphane Roget. Faut-il y voir un lien ?
Et enfin, cette question qui m’obsède : pourquoi Mlle Landor n’a-t-elle pas mentionné qu’il arrivait à Brunet de découcher ?
Je ne vois que trois réponses possibles. 1) Elle l’ignore. 2) Elle a estimé que cela ne me regardait pas. 3) Elle me l’a dit et j’ai oublié de le noter.
La dernière hypothèse est malheureusement la plus probable. Si elle se confirme, c’est la fin d’Achille Dunot.
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