Enquête sur la disparition d'Emilie Brunet

Antoine Bello · Chapitre 3 sur 37

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Enquête sur la disparition d'Emilie Brunet

Mercredi 3 mai

 

 

Quelle histoire ! C’est incontestablement moi qui l’ai écrite –je reconnais mon écriture – mais je n’en ai aucun souvenir.

Ce matin, un cahier rouge m’attendait sur la table du petit déjeuner. Monique, les yeux encore humides suite à notre explication, m’a dit que j’en avais fait l’acquisition hier après avoir reçu la visite d’Henri Gisquet et que je m’étais enfermé avec dans mon bureau. Puis elle a piqué du nez dans son journal, comme si le sujet était clos, tandis que je tournais lentement les pages en sirotant mon chocolat.

— Tu ne sais pas à quelle heure est mon rendez-vous, par hasard ? ai-je demandé quand je suis arrivé au terme de ma lecture.

— 10 heures, a répondu Monique sans lever la tête. La secrétaire d’Henri a appelé hier soir pendant que tu travaillais. Je t’ai sorti ton costume bleu marine, celui avec les rayures.

Il est 8 h 30 et je suis assis à mon bureau, face à la bibliothèque où sont rangés les romans d’Agatha. J’examine à nouveau mon carnet. C’est un cahier d’écolier piqué grand format, d’une qualité bien supérieure à ceux que m’achetait Maman quand j’étais gamin. Le papier, satiné à souhait, brille sans éblouir. Les lignes, d’un bleu délicat, se remarquent à peine. Au centre de la couverture cartonnée, un cartouche vierge me nargue. J’attrape un feutre noir et je trace en bâtons d’imprimerie : ENQUÊTE SUR LA DISPARITION D'ÉMILIE BRUNET.

Quelque chose me dit que je dois écrire, que c’est ce que j’ai de mieux à faire en attendant de rencontrer Claude Brunet. Mais écrire quoi ? Mes impressions sur l’affaire ? C’est un peu délicat : je ne dispose à ce stade que du récit d’Henri ou, pour être exact, de ce que j’ai jugé important de retranscrire parmi ce qu’il considérait pertinent de me dire.

Un premier commentaire tout de même sur la profession de Brunet. C’est un fait établi qu’on trouve parmi les médecins une proportion de meurtriers bien supérieure à leur pourcentage dans la population : Sheppard évidemment, mais aussi Roberts, Leidner et même Norman Gale, le dentiste. Ce n’est guère surprenant à la réflexion. Les médecins inspirent confiance, ils ont accès à une pharmacopée étendue et savent entre quelles vertèbres enfoncer leur lame pour obtenir une mort silencieuse et instantanée. Ils sont de surcroît les premiers appelés sur les lieux, ce dont ils profitent parfois, comme Sheppard, pour escamoter le dictaphone susceptible de les incriminer.

Je serais en revanche plutôt enclin à porter au crédit de Brunet le fait qu’il s’est spontanément présenté au poste pour signaler la disparition de son épouse (ce qui s’apparente selon moi, dans une affaire de meurtre, à découvrir le cadavre). Rares sont en effet les assassins qui, tels Gerda Christow ou Michael Rogers, tiennent à être aperçus sur les lieux du crime. Certains, comme Alfred Inglethorp, poussent même la prudence jusqu’à dormir à l’auberge voisine la nuit où leur femme succombe à une dose massive de strychnine.

Troisième observation, nous sommes en présence d’une situation classique de triangle amoureux. bla bla bla blablabla bla bla bla bla bla blablabla bla bla bla bla bla blablabla bla bla bla bla bla blablabla bla bla bla bla bla blablabla bla bla bla bla bla blablabla bla bla bla bla bla blablabla bla bla bla bla bla blablabla bla bla bla bla bla blablabla bla bla bla bla bla blablabla bla bla bla bla bla blablabla bla bla bla bla bla blablabla bla bla bla bla bla blablabla bla bla bla bla bla blablabla bla bla bla bla bla blablabla bla bla

Mais il est l’heure de partir. Tant mieux. Je commençais à tourner en rond.

*

Je vais m’efforcer de retranscrire aussi fidèlement que possible mon long entretien avec Brunet.

Il m’a reçu dans sa chambre d’hôpital, assis dans son lit. Il est salement amoché. Entre le masque qui lui mange le nez, les points de suture sur l’arcade sourcilière droite et le cocard qui lui ferme l’œil gauche, j’ai du mal à me faire une idée de sa physionomie. Tout ce que je peux dire, c’est que le front est dégagé, les cheveux bien plantés, les tempes légèrement grisonnantes. Stature athlétique. Un léger hâle. Probablement un très bel homme.

Bien que ne faisant plus partie des forces de police, j’ai tenu en préambule à m’associer aux excuses que lui avait officiellement présentées Henri.

— De quoi vous excusez-vous exactement ?

— Des mauvais traitements de l’inspecteur Vega, mais surtout de l’entorse impardonnable à la procédure judiciaire dont vous avez été la victime. Molester un suspect pour lui arracher des aveux n’est pas seulement répréhensible pénalement, c’est contraire à l’esprit du jeu : l’enquêteur ne doit compter que sur son habileté pour confondre l’assassin.

— Je suis heureux de vous l’entendre dire.

— Pour votre gouverne, il n’en a pas toujours été ainsi. Au Moyen Âge, instruire une affaire criminelle consistait le plus souvent à soumettre à la question les principaux suspects. Le roman policier, et avec lui le personnage du détective, a fait son apparition avec l’abolition de la torture.

— Posez-moi vos questions, monsieur Dunot.

— J’aimerais, pour commencer, entendre votre récit des événements du week-end, depuis le départ de votre femme samedi matin jusqu’au moment où vous avez décidé d’aller trouver la police.

— Je crains que ce ne soit désormais mon tour de vous présenter des excuses. Avec la meilleure volonté du monde, je ne puis vous répondre. J’ai constaté en me réveillant ce matin que je n’avais plus aucun souvenir des trois derniers jours. C’est mon ange gardien, l’inspecteur Charrignon, qui m’a exposé le contexte de mon hospitalisation. Je comprends que ma femme a disparu mais je suis malheureusement incapable de vous aider.

Il n’avait même pas l’air ennuyé. Je lui ai fait remarquer que son amnésie était bien commode.

— Mais ô combien compréhensible, a-t-il protesté. Les victimes de sévices se réfugient couramment dans l’amnésie. On peut difficilement le leur reprocher, vous ne trouvez pas ?

— Non, bien sûr. Je compatis d’autant plus que je souffre moi-même d’une forme d’amnésie un peu particulière.

— Vraiment ? Quelle coïncidence extraordinaire ! Laquelle, si je puis me permettre ?

— L’amnésie antérograde. Depuis un accident survenu l’année dernière, ma mémoire ne forme plus de nouveaux souvenirs. Je me réveille chaque matin en ayant tout oublié des événements de la veille.

— Ne vous plaignez pas. Dans les cas les plus aigus, le malade ignore ce qu’il faisait cinq minutes plus tôt. Votre médecin vous a-t-il décrit le fonctionnement de la mémoire ? Mais non, suis-je bête ! Même s’il l’avait fait, vous ne vous en souviendriez pas.

J’ai redoublé d’attention en pensant que je serais heureux demain, après les explications brumeuses de Monique, de relire celles, plus détaillées, de Brunet.

— Votre amnésie est causée par un dérèglement de l’hippocampe. Très schématiquement, les signaux recueillis par vos sens se fraient un chemin dans votre cerveau à travers un système hiérarchique comparable – vous excuserez la comparaison – à l’administration d’une grande entreprise. Chaque étage est peuplé d’agents zélés qui s’efforcent de traiter un maximum de dossiers à leur niveau pour éviter de déranger leurs supérieurs logés à l’étage supérieur. La plupart des dossiers ne dépassent pas le premier étage. « On me demande l’heure ? Qu’à cela ne tienne, je donne des instructions aux yeux pour qu’ils se tournent en direction du poignet. » Imaginons à présent qu’un agent bute sur un problème qu’il ne sait pas débrouiller. « On me demande le temps qu’il fait à Tombouctou. Je n’en ai pas la moindre idée ! » Au même moment dans le bureau contigu, un de ses collègues contemple, désemparé, un bulletin météo de Tombouctou, incertain de ce qu’on attend de lui. Chacun fait alors remonter son dossier au deuxième étage, où un agent plus gradé réunit les deux moitiés du problème. Dans cette entreprise, l’hippocampe occupe le dernier étage. Ne lui parviennent que les informations que les échelons inférieurs ont été incapables d’organiser en séquences connues, en d’autres termes tout ce qui est nouveau. Il stocke alors ces informations dans le néocortex, essentiellement pendant les phases de sommeil. Dans votre cas, l’hippocampe, ne reconnaissant pas la nouveauté, est incapable de la transformer en souvenirs.

(Ma plume ne rend pas justice à l’exposé extraordinairement limpide de Brunet.)

— Vous ne paraissez pas souffrir de graves troubles fonctionnels, a-t-il poursuivi. J’en déduis que si votre hippocampe est endommagé, votre néocortex, lui, est intact. Cela signifie que vous avez conservé votre mémoire procédurale – vous savez encore nager ou conduire – et que vous avez probablement accès à tous les souvenirs précédant votre accident.

— C’est exact. J’ai reconnu l’inspecteur Charrignon tout à l’heure, mais demain, j’aurai oublié votre visage.

— Tant mieux pour vous, a-t-il plaisanté. Comment votre accident est-il arrivé ?

Je lui ai répété le récit que m’en avait fait Monique ce matin :

— J’essayais d’attraper un volume coincé entre deux encyclopédies sur la plus haute étagère de ma bibliothèque. Le meuble, qui n’était pas fixé au mur, s’est renversé sur moi. On m’a retrouvé inconscient, enseveli sous les livres.

— Et quel ouvrage faisait ainsi l’objet de votre convoitise ?

C’est drôle, j’avais posé la même question à Monique.

— Une anthologie du roman policier.

— Bien que je connaisse la pathologie dont vous souffrez (si nous étions à mon bureau, je pourrais vous désigner sur un spécimen de cerveau le siège exact de votre mal), vous êtes le premier patient que je rencontre en chair et en os. M’autoriseriez-vous à satisfaire ma curiosité médicale en vous posant quelques questions ?

— Je vous en prie.

— Vous êtes marié ?

— Depuis trente-cinq ans.

— Je ne vous demande pas comment votre femme s’accommode de la situation car vous n’en avez probablement aucune idée.

À vrai dire, je m’en doute un peu. Monique m’a paru très lasse ce matin.

— J’éprouve une immense compassion pour les familles des victimes d’amnésie antérograde. Je n’imagine rien de plus terrible que de rejouer chaque jour la même pièce de théâtre. Vous avez des enfants ?

— Non.

— C’est une chance. Imaginez-vous ne plus pouvoir maintenir le contact avec eux, oublier qu’ils se sont mariés ou vous ont donné des petits-enfants. Vous réalisez naturellement que vous ne pourrez plus jamais déménager ?

— Nous avions acheté un moulin dans le Sud en vue de ma retraite prochaine, juste avant l’accident. J’ai appris au réveil que ma femme l’avait vendu.

— Elle a bien fait.

Son approbation m’a soulagé. La décision de Monique me turlupinait depuis ce matin.

— Mais dites-moi, a-t-il repris, votre amnésie doit singulièrement compliquer l’exercice de votre métier ?

— On s’habitue. bla bla bla blablabla bla bla bla bla bla blablabla bla bla bla bla bla blablabla bla bla Heureusement, ni vous ni moi ne semblons atteints de troubles du langage. Sans quoi, de difficile, cette enquête serait devenue carrément impossible.

Notre entretien prenait un drôle de tour. Faute de pouvoir interroger Brunet sur son emploi du temps et n’en sachant pas encore suffisamment pour m’aventurer sur le terrain de ses relations conjugales, j’ai essayé d’en apprendre davantage sur son métier.

— Vous êtes neurologue, n’est-ce pas ?

— De formation oui, mais je préfère le terme de cogniticien.

(Il s’est livré à un long exposé sur sa spécialité, que je résume ici en laissant de côté les aspects les plus techniques tout en utilisant, dans la mesure du possible, les termes exacts qu’il a employés.)

— Je m’intéresse aux processus d’acquisition et d’organisation des connaissances, et plus particulièrement au contrôle de l’esprit sur la matière. Je vois que vous souriez. Je m’explique. Notre cerveau contient des dizaines de milliards de cellules nerveuses, les neurones. Chacun de ces neurones communique avec des milliers d’autres par des connexions qu’on appelle les synapses. Apprendre, c’est littéralement établir de nouvelles liaisons dans votre cerveau. Plus vous apprenez – et je n’établis volontairement aucune hiérarchie dans le type de savoir que vous choisissez d’acquérir –, plus votre réseau neuronal se complexifie, jusqu’à ressembler à un archipel d’îles microscopiques reliées entre elles par un enchevêtrement de ponts fins comme des cheveux d’ange. Notre compréhension du fonctionnement du cerveau a considérablement progressé depuis quelques décennies. Grâce aux avancées de l’imagerie médicale, nous savons désormais où se traitent les informations visuelles ou dans quelle partie du néocortex sont localisées les fonctions du langage. Nous avons également découvert que le cerveau est plastique. Il ressemble à une boule de glaise que nous passons notre vie à modeler. Si, par exemple, un enfant grandit dans un environnement multiculturel mais n’est pas exposé à la musique, la zone de son cerveau consacrée à l’apprentissage des langues s’étendra tandis que celle dévolue à la musique rétrécira. Ces phénomènes de recomposition, réversibles en théorie (à supposer que le même enfant, arrivé à l’adolescence, devienne subitement mélomane), se font de plus en plus difficiles avec l’âge. La glaise durcit, lentement mais sûrement. Rien n’est cependant jamais tout à fait perdu : j’ai vu certains vieillards, victimes d’accidents vasculaires cérébraux, se réapproprier, au prix d’efforts héroïques, des zones entières de leur cerveau. Nous touchons là au cœur de mes recherches : j’essaie de prouver – je crois avoir prouvé – qu’il est possible de façonner son cerveau par la force de sa volonté.

— Comment ?

— Grosso modo, en lui indiquant ce qui est important pour nous. Commencez à renifler à tout bout de champ et votre cerveau comprendra que vous faites de votre odorat une priorité. Il se mettra à établir de nouvelles connexions, à allouer dix neurones au lieu d’un à l’odeur du jasmin. Sous peu, vous aurez développé votre capacité olfactive dans des proportions considérables.

— Mais il est impossible d’aiguiser simultanément ses cinq sens !

— En principe, rien ne s’y oppose. Vous touchez cependant du doigt un point capital. Votre cerveau vous obéira d’autant plus docilement que vous l’aurez déchargé d’autres tâches subalternes. Je ne fais ainsi aucun effort pour mémoriser le nom ou le visage de mes étudiants. Dans le cas où l’un d’eux décline son patronyme, je vais même jusqu’à ordonner à mon cerveau de l’effacer.

— Le volume nécessaire au stockage de cette information serait pourtant des plus réduits, non ?

— En effet. Mais les conséquences sur l’organisation de mon néocortex pourraient, elles, se révéler désastreuses. La prochaine fois que votre femme vous demandera ce que vous avez mangé pour le déjeuner, ne commettez surtout pas l’erreur de fouiller dans votre mémoire : votre cerveau en déduirait que vous accordez de l’importance à l’archivage de vos menus. Économisez vos ressources pour les desseins qui en valent la peine.

— Par exemple ?

— À l’âge de dix ans (j’ai commencé à m’intéresser au cerveau à un âge où la plupart de mes camarades ignoraient même qu’ils en avaient un), j’ai lu un article sur la synesthésie, un phénomène relativement rare qui consiste à associer des impressions issues de registres sensoriels différents. Certains sujets perçoivent les lettres sous forme de couleurs : le A leur paraît noir, le I rouge, etc. L’auteur notait que, bien que la synesthésie soit d’origine essentiellement génétique, elle accompagne parfois la prise de drogues hallucinogènes. Comprenant qu’il était possible d’exacerber une disposition qui existait probablement à l’état de traces chez tous les individus, je me suis appliqué à développer ma synesthésie latente, et plus particulièrement ma synesthésie numérique, de toutes les variantes celle qui offre le plus d’applications en matière de mnémotechnie et de calcul mental. J’ai pris l’habitude d’associer à chaque nombre un objet familier choisi de manière arbitraire : au 1, un bâton ; au 2, un cygne ; au 3, un édredon ; et ainsi de suite jusqu’à 1000, que je représente par un troupeau de dromadaires. Au bout de quelques mois, la magie a opéré. Alors que je rencontrais le nombre 1256 dans un traité d’astronomie, l’image d’un stère de bois s’est imposée avec la netteté désormais caractéristique de mes associations. Cela signifiait que mon cerveau avait pris le relais et me suggérerait désormais, sans que j’aie besoin de le solliciter, de nouveaux appartements.

— Au risque de vous paraître obtus, je vois mal les bénéfices que vous retirez de votre méthode.

— Ils sont innombrables. Je connais par exemple des milliers de numéros de téléphone. Quel est le vôtre ?

— 783 214 551.

— Autrement dit écureuil – casquette – balançoire. La prochaine fois que je voudrai vous appeler, je visualiserai un écureuil coiffé d’une casquette sur une escarpolette. Notez bien que cette conversion que je décompose pour vous s’opère à mon insu, de façon purement automatique. Je n’y pense pas davantage que vous ne pensez à poser le pied pour marcher. La même discipline déclinée dans différents domaines explique que je parle une douzaine de langues, que j’extrais la racine septième d’un nombre de cent chiffres en moins d’une minute ou que je peux réciter la Constitution à l’envers.

(Il a tenu à me gratifier d’une démonstration que je ne réclamais pas. L’aisance avec laquelle il a accompli ses tours successifs m’a épaté encore bien davantage que leur difficulté intrinsèque.)

— Ces exercices doivent vous sembler bien futiles. Mais sachez que les processus à l’œuvre, qu’il s’agisse pour moi d’apprendre l’islandais ou pour une personne atteinte de la maladie d’Alzheimer de retenir le prénom de ses enfants, sont rigoureusement identiques. J’ai connu ma plus grande satisfaction professionnelle quand un petit garçon trisomique, à qui je donnais depuis plusieurs mois des séances de gymnastique mentale pro bono, a repris devant moi son père qui s’était embrouillé dans les dates des leçons.

J’ai comparé – un peu sottement je l’avoue – sa méthode à celle de Felicity Lemon, la secrétaire de Poirot, qui travaille depuis longtemps à la mise au point d’un système de classement révolutionnaire.

— Vous avez l’air de bien connaître le roman policier, a observé Brunet.

— Je projetais d’écrire une monographie sur Hercule Poirot avant mon accident. Vous avez lu Agatha Christie ?

— Comme tout le monde, je suppose.

Il a cité sans effort apparent les dernières phrases de Dix Petits Nègres : « Quand la mer se calmera, des hommes viendront de la côte avec leurs bateaux. Dix cadavres et un problème insoluble, voilà ce qu’ils trouveront sur l’île du Nègre. »

— C’est affreusement mal écrit, vous ne trouvez pas ? a-t-il lancé en épiant ma réaction.

Je me suis trouvé une nouvelle fois dans la position de devoir défendre Agatha.

— Pas du tout. C’est écrit simplement, de façon à mettre en valeur la complexité de l’intrigue.

— Tout de même, elle taille ses personnages à la hache, non ? Le major bourru de retour des Indes, le fils de famille coureur qui dilapide l’héritage… (Moqueur :) « Elle n’était pas franchement jolie mais possédait une grâce indéniable, avec ses boucles noires et ses yeux immenses. » C’est un peu sommaire, non ?

— Un bon roman policier ne dépasse pas deux cent cinquante pages. De trop longues descriptions nuiraient à l’intrigue.

— On peut être concis et original.

— Et qu’est-ce que ça changerait si Jacqueline de Bellefort avait une fossette au menton ? Si elle ressemblait à une biche apeurée ou si le soleil se reflétait dans sa chevelure auburn ? Ce qui compte, c’est qu’elle est assez séduisante pour avoir charmé Simon Doyle et pas suffisamment pour l’avoir retenu.

— Admettons. Au fond, le seul dont Agatha Christie ait soigné le portrait, c’est Poirot. Haut comme trois pommes, le crâne ovoïde, une moustache ridicule qu’il entretient avec un soin maniaque…

— Personnellement, j’aurais plutôt mentionné ses petites cellules grises, sa puissance de détection et sa connaissance incomparable de l’âme humaine.

— C’est ainsi que vous le voyez ?

— C’est ainsi qu’il est.

— Et cela fait de lui un bon détective ? a demandé Brunet sans dissimuler son scepticisme.

— Le meilleur du monde.

— Comment décririez-vous sa méthode ?

— L’arme de Poirot, c’est la parole. Il met suspects et témoins en confiance, pour leur faire avouer ce qu’ils cachent, voire ce qu’ils ignorent eux-mêmes. Les criminels sont incapables de résister à la tentation de parler d’eux. Quand l’occasion se présente, même les plus endurcis finissent par se couper et révèlent ce qu’ils auraient dû garder secret.

— Je vous dirai tout ce que je sais, a promis Brunet. Quant à ce que j’ai oublié…

— Je le découvrirai, ai-je tranquillement complété.

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