Enquête sur la disparition d'Emilie Brunet
Samedi 6 mai
L’angoisse qui m’a étreint en lisant les derniers mots aura été de courte durée. Appelé M lle Landor. Elle a paru surprise de m’entendre un samedi matin mais a rapidement dissipé mes inquiétudes : elle ne m’a pas parlé des découchages de son patron pour la bonne raison qu’elle en ignore tout. Brunet a souvent déjà décampé quand elle se lève. Il voyage aussi beaucoup. Mlle Landor tient à préciser qu’elle croit qu’il profite de ses déplacements pour courir le guilledou, tout en reconnaissant n’en avoir aucune preuve. Elle n’a jamais vu Brunet sans son alliance et pense qu’elle l’aurait remarqué.
Elle est par ailleurs tombée des nues quand j’ai mentionné l’existence de l’appartement de la rue de Leipzig. Elle exclut qu’il puisse appartenir à Émilie dont elle administre le patrimoine immobilier. Elle a tenté de m’extorquer des détails sur ce qu’elle appelle narquoisement « le nid d’amour de Claude ». Je me suis retranché derrière le secret professionnel.
Contacté dans la foulée Pierre-André Moissart, le doyen de la faculté des sciences dont j’ai trouvé le numéro dans l’annuaire. Il a accepté de me recevoir sur-le-champ à son bureau. Petit homme ridicule, chimiste de formation, qui cache son insécurité existentielle sous un bouc taillé en pointe et des airs pontifiants. Je ne lui trouve (heureusement) pas d’équivalent dans l’œuvre d’Agatha. Je ne retranscris pas notre conversation, qui a davantage porté sur le fonctionnement de l’université que sur la personnalité de Brunet, et me borne à en consigner les deux enseignements principaux.
Il existe bel et bien au sein du règlement de la faculté des sciences un article qui proscrit les relations entre professeurs et étudiants. Son introduction, relativement récente, a donné lieu à une passe d’armes homérique entre Brunet et les services juridiques de l’université. Ceux-ci soutenaient que le nouvel article s’appliquait automatiquement à tous les enseignants en poste, dont la signature en bas de leur contrat de travail valait adhésion au règlement intérieur. Brunet a contesté cette interprétation, arguant par l’intermédiaire de son avocat que le nouvel article constituait une modification substantielle de son contrat et que l’absence dudit article avait justement pesé d’un grand poids quinze ans plus tôt quand il avait préféré Vernet à d’autres établissements plus renommés. Mon interlocuteur s’étant exprimé à demi-mot, je l’ai prié de confirmer ma reformulation tant son histoire me paraissait incroyable : un membre du corps académique avait menacé de quitter la faculté pour conserver son droit à pourchasser ses étudiantes. Moissart, très gêné, a hoché la tête. Il a ajouté que Brunet avait eu gain de cause, à condition de garder le silence sur cet arrangement inédit.
Je n’étais pas au bout de mes surprises. J’ai en effet aussi découvert que le duplex de la rue de Leipzig appartient à l’université, qui en concède l’usage à Brunet. Faute de pouvoir augmenter le traitement de ses meilleurs professeurs en raison de la rigidité des grilles salariales de la fonction publique, Moissart est obligé de recourir à toutes sortes de subterfuges afin d’aligner leur rémunération globale sur les standards internationaux : appartements de fonction, séjours d’agrément maquillés en voyages professionnels, etc. Bien qu’il s’agisse selon le doyen d’une pratique courante, j’ai tout de même l’impression que Brunet est le principal bénéficiaire de ces largesses.
Une vague de panique s’est emparée de Moissart quand il a appris qu’Émilie ignorait vraisemblablement tout des avantages négociés par son mari. Je l’ai vu blêmir, soudain très inquiet des éventuelles répercussions légales, et griffonner quelques mots sur son bloc-notes.
Avant de prendre congé, je lui ai demandé si le conseil d’administration envisageait de prendre des sanctions administratives à l’encontre de Brunet. Il s’est rengorgé et m’a lâché du haut de son mètre soixante : « Il n’est pas dans les habitudes de cette université de laisser tomber les siens. À ma connaissance, Claude n’est accusé de rien. Nous lui maintenons toute notre confiance. » Une telle loyauté force le respect.
*
Pris le temps cet après-midi de recenser les cas de disparition dans l’œuvre d’Agatha. Ils sont relativement nombreux (Le crime du golf, Destination inconnue, Un, deux, trois…) mais seuls quelques-uns constituent le ressort principal du récit.
Dans Poirot joue le jeu, Hattie Stubbs disparaît en plein milieu d’une kermesse. Poirot découvre qu’elle s’est enfuie, grimée en auto-stoppeuse, après que son mari a assassiné une jeune fille du village qui les faisait chanter.
Même mécanisme dans l’une des Enquêtes d’Hercule Poirot, où le financier Davenheim, sachant son empire au bord de s’effondrer, se cache en prison sous une fausse identité.
Me suis ensuite plongé dans mon anthologie du roman policier, celle-là même qui m’a assommé. Elle ne référence qu’un seul cas de disparition un peu sérieux et encore celui-ci date-t-il du XIXe siècle.
En 1870, alors au faîte de sa gloire, Charles Dickens s’attela à la rédaction d’un roman intitulé Le mystère d’Edwin Drood, conçu pour être publié à raison d’un épisode par mois pendant une année.
Au début du livre, Drood se prépare à épouser Rosa Bud, qui est orpheline comme lui. Il ignore que son oncle et tuteur légal John Jasper, maître de chœur à la cathédrale de Cloisterham, a lui aussi des visées sur Rosa. Drood disparaît quelque part au milieu du troisième épisode. Jasper accuse d’abord Neville Landless, un troisième prétendant de Rosa, d’avoir assassiné son neveu. Puis apprenant qu’Edwin et Rosa avaient rompu leurs fiançailles, il déclare sa flamme à la jeune fille, qui l’éconduit.
Dickens succomba à une attaque le 9 juin 1870 en laissant son roman inachevé et ses lecteurs en rade (les quatrième, cinquième et sixième épisodes, écrits avant sa mort, parurent toutefois entre juillet et septembre).
Plus d’un siècle après la mort de Dickens, le sort d’Edwin Drood fait encore l’objet de spéculations considérables. Même s’il est généralement admis qu’Edwin est mort, certains lecteurs prétendent qu’il se cache sous les traits du personnage de Dick Datchery qui apparaît dans le cinquième épisode, le visage mangé par une imposante barbe blanche de toute évidence postiche.
De nombreux arguments plaident en faveur de l’hypothèse de l’assassinat de Drood par son tuteur Jasper. Dans une lettre à son biographe, Dickens présente son livre comme « l’histoire du meurtre d’un neveu par son oncle ». Le fils de l’auteur prétendait aussi que son père lui avait explicitement confirmé la culpabilité de Jasper. Enfin, selon l’illustrateur des six premiers épisodes, Dickens avait insisté pour que Jasper arborât une cravate sur l’une des couvertures car, disait-il, « c’était ainsi qu’il avait étranglé son neveu ». (Plus important encore selon moi, Edwin rencontre une femme opiomane quelques heures avant de disparaître. « Comment vous appelez-vous ? demande-t-elle.
— Edwin », répond-il. La femme pousse un soupir de soulagement. « Tant mieux. Si vous vous étiez prénommé Ned, vous auriez été en grand danger. » Edwin ne prête pas attention à l’incident car une seule personne l’appelle Ned : son oncle Jasper.)
Malgré une telle accumulation d’indices, John Jasper compte son lot de défenseurs. Les uns prétendent qu’à l’instar de Norton dans Poirot quitte la scène, il aurait agi par procuration en droguant Neville Landless afin qu’il assassine Edwin à sa place. Les autres voient en lui un bouc émissaire, une sorte de Ralph Paton avant la lettre. « C’est parce que tout accuse Jasper qu’il est innocent, raisonnent-ils. Dickens l’aurait disculpé dans les épisodes suivants en déplaçant les soupçons vers d’autres personnages encore peu développés à ce stade de l’intrigue. » Ce dernier argument me frappe par son bon sens. Si les romans policiers font 250 pages, c’est parce qu’il est impossible d’en deviner l’assassin après 125.
Dîné à la maison avec Henri Gisquet. Je lui ai trouvé mauvaise mine. Il s’investit dans cette affaire avec une ardeur à laquelle je soupçonne que la faramineuse récompense promise par Brunet n’est pas étrangère. Il n’a pour autant réalisé aucun progrès depuis le début de l’enquête. L’appel à témoins lancé par voie de presse n’a pas fourni le moindre renseignement exploitable. La dernière communication sur le portable d’Émilie remonte au matin de la disparition. Les cartes bancaires des deux amants sont muettes depuis une semaine. Quant à Brunet, personne ne se souvient l’avoir aperçu ce fameux week-end qu’il prétend avoir passé cloîtré aux Hêtres.
Comme l’eût fait Japp en pareilles circonstances, Henri a réclamé des renforts pour intensifier les recherches. Dès lundi, la police scientifique procédera à des relevés d’empreintes dans tous les refuges des Samorins, tandis que des hommes-grenouilles sonderont les fonds des principaux lacs de la région.
— Tes plongeurs rentreront bredouilles, ai-je gentiment averti Henri. Tu t’obstines à renifler les pistes et à retourner les pierres au lieu de faire fonctionner tes petites cellules grises.
— Tu peux parler, a-t-il bougonné. Tu ne me parais guère plus avancé que nous.
— Détrompe-toi mon ami. Nous sommes face à un puzzle. Pour l’instant, je secoue la boîte pour faire remonter coins et bordures à la surface. Quand j’aurai fini d’assembler le pourtour, les autres pièces se mettront tranquillement en place. Parole d’Achille.
Monique a souri. Après le départ d’Henri, elle m’a dit que l’enquête me réussissait, que j’avais retrouvé un certain entrain. Nous avons fait l’amour. Il paraît que c’était la première fois depuis l’accident. Je n’avais rien oublié.
J’ai remarqué que la note sur laquelle je terminais mon récit le soir influençait mon humeur du lendemain. Je veux être heureux. Je suis heureux.
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