Enquête sur la disparition d'Emilie Brunet

Antoine Bello · Chapitre 8 sur 37

Pages du PDF

Enquête sur la disparition d'Emilie Brunet

Mardi 9 mai

 

Profondément troublé par la dernière entrée. Elle jette un éclairage précieux sur la personnalité d’Émilie, mais en la relisant, je m’interroge surtout sur les raisons qui m’ont poussé à comparer Marie Arnheim à Greta Andersen. La ressemblance physique ne peut à elle seule expliquer ma décision. Plusieurs autres beautés blondes auraient tout aussi bien fait l’affaire, en particulier Judith Butler, la jeune veuve de La fête du potiron, ou Miss Grey, la secrétaire de Carmichael Clarke dans ABC contre Poirot. Pourquoi diable ai-je choisi Greta Andersen, de toutes ces femmes aux cheveux d’or la seule à avoir du sang sur les mains ?

Pour en avoir le cœur net, je suis allé chercher La nuit qui ne finit pas dans la bibliothèque. Greta, dont il est question très tôt dans le livre, ne fait réellement son apparition qu’aux alentours de la page 100. Michael Rogers, le narrateur, écrit d’elle : « Quand Greta traversait une salle de restaurant, les hommes tournaient la tête pour la regarder. Elle avait le type nordique, avec le teint clair et les cheveux blonds comme les blés. Elle les coiffait relevés, à la mode du moment. Ses yeux étaient d’un bleu clair lumineux et sa silhouette était parfaite. Il faut bien l’avouer, elle était renversante ! »

Est-ce que parce que j’ai trouvé Marie Arnheim renversante ou parce que les hommes se sont retournés sur elle quand le maître d’hôtel nous a conduits à notre table que le nom de Greta Andersen a spontanément jailli sous ma plume ? Ou m’a-t-il été soufflé par mon inconscient qui entend me mettre en garde contre mon interlocutrice ? Car, dans La nuit qui ne finit pas, Greta n’est pas seulement la dame de compagnie et la meilleure amie de la richissime Ellie : elle est aussi la maîtresse de son mari, Michael, qu’elle aide à supprimer Ellie pour mettre la main sur sa fortune colossale. Marie Arnheim a-t-elle une liaison avec Brunet ? Mais si c’était le cas, ne tenterait-elle pas de disculper son amant en orientant, par exemple, les soupçons sur Stéphane Roget ?

Il m’est impossible de répondre à ces questions tant que je ne l’aurai pas revue.

Impression étrange : bien que les mots de ce cahier constituent la seule base de mon enquête, j’ignore comment ils ont trouvé leur chemin dans ces pages. Je suis obligé pour avancer de me faire confiance, quand mon métier consiste justement à ne me fier à personne.

*

Rendu visite à Me Deshoulières. En pénétrant dans son étude, j’ai eu l’impression de faire un bond de trente ans en arrière, quand les notaires ne portaient pas de costumes italiens et de coûteux chronographes et tiraient encore une certaine fierté de maîtriser l’arbre généalogique de leurs clients. Mon hôte est un respectable vieillard à la flamboyante toison blanche, dont la noblesse patricienne n’est pas sans rappeler Caleb Jonathan dans Cinq petits cochons. Traits burinés dans lesquels se détachent de petits yeux charbonneux qui pétillent de bonté et d’intelligence.

Me Deshoulières est très attaché à Émilie qui, enfant, sautait sur ses genoux. Il s’est occupé personnellement de la succession de Charles et Mathilda. À l’époque, l’inventaire du patrimoine a été facile à établir. La fortune des parents d’Émilie était presque entièrement concentrée dans la participation majoritaire qu’ils détenaient au sein du groupe familial. Les Froy se versaient chaque année des dividendes qui leur permettaient de vivre très confortablement, d’entretenir les Hêtres et d’assouvir quelques coûteux hobbies (la course automobile pour Charles, la haute couture pour Mathilda), mais ils détenaient peu de liquidités, au point qu’ils avaient doté leur fondation caritative avec des actions Froy. En cédant le contrôle du groupe, Émilie a encaissé près d’un demi-milliard qui, judicieusement réinvesti sur les marchés financiers, a presque triplé en l’espace de quinze ans.

Également appris que Claude et Émilie sont mariés sous le régime de la séparation de biens. Le contrat stipule qu’en cas de divorce – quelle qu’en soit la cause ou l’initiateur – Claude n’a aucun droit sur la fortune de sa femme. Il est en revanche prévu, selon les termes d’une donation au dernier vivant des plus classiques, qu’il hérite de l’ensemble des biens d’Émilie dans l’hypothèse où celle-ci décéderait avant lui.

Me Deshoulières confirme qu’il devait rencontrer Émilie le 2 mai. Elle avait décidé de se séparer de Claude. Quand il avait pris connaissance de ses dispositions successorales, l’avocat spécialisé qu’elle avait engagé lui avait conseillé de réviser son testament sans attendre l’issue de la procédure. Émilie n’avait pas explicitement indiqué au téléphone dans quel sens elle souhaitait modifier ses dernières volontés, mais Me Deshoulières est presque certain qu’elle s’apprêtait à déshériter Claude.

Elle avait appelé mercredi 26 avril.

Vendredi 28, elle avait parlé à son mari.

Samedi 29, elle disparaissait.

Ainsi, soit Brunet avait prémédité son coup de longue date, soit il s’était décidé à passer à l’action en moins de vingt-quatre heures, quand il avait compris que le piège se refermait sur lui et qu’il risquait de tout perdre.

Me Deshoulières a apporté des éclaircissements sur un point qui me titillait. Pour l’état civil, Émilie reste vivante tant que l’on n’a pas retrouvé son corps. Toutefois Claude, qui possède déjà la signature sur la plupart des comptes bancaires, pourra bientôt saisir le tribunal et demander l’autorisation d’administrer les avoirs de la disparue. Seule une inculpation en bonne et due forme pourrait empêcher un juge d’accéder à sa requête.

En me raccompagnant, Me Deshoulières a exprimé à haute voix ce que j’avais déjà compris : « La seule chose qui pourrait contrarier les desseins de Claude, c’est qu’Émilie réapparaisse en bonne santé. Dans tous les autres cas de figure, ses arrières sont assurés. Qu’elle croupisse à jamais au fond d’une crevasse ou qu’un peloton de scouts découvre son cadavre mangé par les vers, il conservera son pactole. »

*

De retour d’une longue promenade, pendant laquelle j’ai répété sur Hastings les questions que je prévois de poser demain à Brunet. Rendez-vous est pris pour 11 heures à Riancourt. Je suis excité à l’idée de revoir Brunet. Je n’ai pas encore la certitude absolue de sa culpabilité, mais je sais d’ores et déjà une chose : s’il a tué Emilie et Stéphane, moi seul peux le confondre.

OceanofPDF.com