Enquête sur la disparition d'Emilie Brunet
Jeudi 4 mai
Grosse déception à la lecture de la dernière entrée. La relation de mon entretien avec Brunet, succincte, pauvre en nuances et terriblement désincarnée, est à peu près aussi truculente qu’un dialogue entre deux ordinateurs. Une telle aridité m’interpelle. Pourquoi n’avoir consigné aucun des gestes de Brunet, aucune de ses intonations, quand je sais l’importance que peut revêtir le moindre détail dans un interrogatoire ? Ai-je manqué de temps ou dois-je envisager que j’ai perdu la main ? Car enfin, lorsque j’ai fait remarquer à Brunet que son amnésie était bien opportune, j’ai dû vriller mes yeux dans les siens. Qu’y ai-je lu ? Un mélange de peur et d’indignation à l’idée que je puisse mettre sa parole en doute ? Un air de supériorité moqueuse ? Je ne le saurai jamais. Quand bien même je lui reposerais la question, je ne pourrai jamais recréer les conditions exactes de cette première rencontre. Si Brunet est sincère, il aura eu le temps de s’habituer à son état ; s’il ment, celui de perfectionner son histoire. J’avais une occasion en or de saisir la vérité sur son visage et je l’ai gaspillée.
La dynamique de notre entretien me laisse également perplexe. Sous couvert de curiosité médicale, Brunet m’a bombardé de questions, au point qu’il est permis de se demander en lisant mon compte rendu qui est le témoin et qui est l’interrogateur. Pourquoi me suis-je prêté à ce renversement qui, même dans le feu de l’action, n’a pu m’échapper ? Espérais-je qu’en laissant Brunet se pencher sur ma cuirasse pour en rechercher les défauts, il m’exposerait imprudemment les failles de la sienne ? Bla bla bla blablabla bla bla bla bla bla blablabla bla bla bla bla bla blablabla bla bla blbla bla bla blablabla bla blaa bla bla blablabla bla bla bla bla bla blablabla bla bla
*
Appelé Maillard, le psychiatre de Riancourt, qui m’a réservé un accueil glacial. Il a examiné Brunet, dont il confirme l’amnésie, en précisant bien qu’elle n’est pas d’origine physiologique.
— Si l’on considère qu’un nez cassé, trois côtes fêlées et une arcade éclatée feraient presque partie du folklore policier, force est de constater que l’inspecteur Vega n’est pas parvenu, en dépit de son acharnement, à infliger de dommages physiques sérieux à sa victime, a-t-il narquoisement commenté. Le patient souffre toutefois d’une forme de stress post-traumatique aiguë qui l’amène à refouler provisoirement les violences qu’il a subies.
— Provisoirement ? ai-je rebondi. Est-ce à dire qu’il va recouvrer la mémoire ?
— C’est possible. Néanmoins, s’il prenait à vos butors l’envie de soumettre le docteur Brunet à une nouvelle séance de punching-ball dans l’espoir d’accélérer son rétablissement, dites-leur bien qu’ils ne réussiraient qu’à aggraver son état.
— Le jugez-vous en mesure de répondre à des questions ne portant pas sur les événements du week-end ? ai-je demandé en notant au passage la solidarité professionnelle perceptible dans la référence au titre de Brunet.
— Si vous les posez autrement qu’en lui coulant du plomb dans l’oreille, je n’y vois pas d’inconvénient.
Pendant quelques minutes, j’ai laissé Maillard s’époumoner en invectives contre la police. Sa colère se comprend d’autant mieux que le serment qu’il a prêté lui impose de soutenir inconditionnellement son patient. Je sers pour ma part une cause encore plus exigeante : la recherche de la vérité.
— Ma question ne va pas vous plaire, docteur, mais je me dois de vous la poser. Avez-vous envisagé au cours de votre examen que Claude Brunet puisse simuler son amnésie ?
— Vous alors, vous ne manquez pas d’air !
— Je vous en prie. Deux personnes ont disparu et nous avons des raisons de penser que Brunet sait où elles se trouvent.
À son crédit, Maillard a pris le temps de réfléchir.
— C’est théoriquement possible. Il connaît mieux que personne les symptômes de l’amnésie et pourrait, je suppose, les reproduire sans difficulté. Tromper son entourage sur la longue période relève néanmoins du tour de force. Si Brunet simule, il finira par se trahir. Un jour, il laissera échapper, au détour d’une phrase, un détail prouvant qu’il n’a jamais perdu la mémoire. Vous n’en serez pas forcément plus avancés. Vous saurez qu’il ment, pas ce qu’il cache.
— En admettant que son amnésie soit authentique, pourriez-vous accéder à ses souvenirs par l’hypnose ?
— J’en doute. Soit Brunet retrouve la mémoire dans les semaines qui viennent, soit nous devrons admettre qu’en voulant exposer la vérité, l’inspecteur Vega l’a en fait irrémédiablement effacée.
*
Me suis rendu cet après-midi aux Hêtres, la résidence de famille des Froy. Énorme bâtisse victorienne couverte de lierre dont une façade donne sur un étang bordé de roseaux et l’autre sur les contreforts des Samorins. Les dépendances comportent une piscine, un court de tennis, des écuries et une cinquantaine d’hectares de forêts.
Par chance, Mlle Landor, la gouvernante d’Émilie, a pu me recevoir. Elle ressemble de manière frappante à Miss Williams dans Cinq Petits Cochons. Entre deux âges, mise modeste, physique ingrat (joues creuses, nez en lame de couteau, lunettes à double foyer, etc.). Nous avons pris le thé dans le séjour.
— Quand êtes-vous entrée au service de la famille Froy ?
— J’ai été embauchée comme répétitrice d’Émilie il y a vingt-deux ans. Charles et Mathilda Froy étaient fous amoureux de leur fille. Ils la couvaient même un peu trop. Un soir, alors qu’elle avait douze ans, Émilie est rentrée de l’école avec une vilaine entaille à la tempe. Elle a refusé d’expliquer ce qui lui était arrivé. Sur un coup de tête, ses parents l’ont retirée de l’école et m’ont engagée comme préceptrice.
— Émilie vous a-t-elle raconté comment elle s’était blessée ?
— Non, mais j’ai ma théorie là-dessus. Émilie était une enfant exaltée, qui souffrait profondément de n’avoir ni frères, ni sœurs, ni cousins. Elle reportait en conséquence toute son affection sur ses camarades de classe – parfois avec une certaine maladresse.
— C’est-à-dire ?
— Elle offrait trop vite son amitié, à des gamines qui, le plus souvent, ne la méritaient pas. Elle les couvrait de cadeaux coûteux et inappropriés, leur jurait fidélité éternelle et trouvait naturel d’exiger d’elles une disponibilité totale en retour.
— Que voulez-vous dire ? Qu’elle épiait leurs faits et gestes ?
— Bien plus que cela : leur esprit. Elle voulait constamment savoir ce qui se passait dans leur tête. Les premiers temps, l’amie se prêtait au jeu et livrait à Émilie le cheminement de ses pensées. Et puis un jour, elle n’en pouvait plus, et c’était la rupture, brutale, parfois violente.
— C’est ainsi que vous expliquez cette blessure ?
— Oui. Elle et sa flamme du moment ont dû échanger des noms d’oiseaux, peut-être même des gifles. Un caillou aura volé, lui entaillant la tempe. Mais pour rien au monde elle n’aurait avoué à ses parents qu’on l’avait rejetée.
— Approuviez-vous la décision de M. et Mme Froy, à l’époque ?
— Non. J’estime qu’à moins d’un handicap lourd, la place d’un enfant est à l’école. S’il n’est pas capable de vivre en bonne intelligence avec ses condisciples, comment trouvera-t-il plus tard sa place au sein de la société ? Émilie souffrait d’un dérèglement affectif. Il fallait la guérir puis la renvoyer en cours. Cela m’a pris deux ans mais j’y suis arrivée.
— Comment ?
— Par le dialogue d’abord. Cela a été d’autant plus facile qu’Émilie m’a tout de suite adoptée comme une sœur. Elle me demandait conseil sur tout. Je lui ai appris à deviner ce qui se passait dans la tête des gens, afin de ne pas avoir à le leur demander.
— Vraiment ? Et quel est votre secret ?
— Partez du principe que les êtres sont gouvernés par leurs instincts. Vous vous tromperez rarement, a-t-elle lâché d’un air pincé.
— Je vois, ai-je dit en pensant que dans l’esprit de Mlle Landor, le terme « d’êtres » recouvrait probablement plus d’hommes que de femmes.
— J’ai aussi initié Émilie à l’équitation. L’exercice physique l’aidait à canaliser son énergie. Ses parents lui ont fait construire un manège. Nous montions tous les jours. En peu de mois, elle m’a surpassée.
— C’est tout ?
— Non. Je contrôlais étroitement ses lectures. Les jeunes filles sont tellement impressionnables à cet âge-là. Elles se farcissent la tête de… Oui, Armand ?
Un gaillard rougeaud vêtu d’une vareuse bleue se tenait à la porte du séjour, sa casquette à la main.
— Le chauffagiste est là, Mlle Landor.
— Eh bien, conduisez-le à la salle des machines ! a répondu impatiemment la gouvernante.
— Vous pensez bien que c’est-ce que j’ai fait. Marin, le technicien, est très embêté. Le brûleur est fichu.
— Enfin, c’est insensé. Il l’a changé lui-même l’hiver dernier. — C’est bien pour ça qu’il est embêté. Il demande si on n’a pas poussé la chaudière un peu fort dernièrement.
— Au mois de mai ! Il ne manquerait plus que ça. Dites à Marin d’établir un devis. Je l’appellerai-demain.
— Des soucis d’intendance ? ai-je offert d’un ton compatissant après qu’Armand se fut retiré.
— Cela fait partie de mes attributions, a répondu Mlle Landor si fièrement qu’on aurait pu croire quelle avait elle-même saboté la chaudière. Quand Emilie est retournée au collège, M. et Mme Froy ont progressivement élargi mes responsabilités. Je supervise désormais l’ensemble du personnel.
— À savoir ?
— La femme de chambre, la cuisinière, Armand notre homme à tout faire, et les deux jardiniers.
— En quoi consistent vos fonctions au juste ?
— J’administre le domaine, je gère les relations avec les fournisseurs, je règle l’emploi du temps d’Émilie, je traite son courrier…
— Pas celui de Monsieur ?
— Non.
— Pourquoi ?
— Il ne me l’a pas demandé. Sans doute parce qu’il savait que je n’aurais pas accepté.
La défiance de Mlle Landor à l’égard des hommes n’excluait à l’évidence pas son employeur. Je me suis promis d’y revenir.
— Nous avons été interrompus tout à l’heure. Vous me disiez qu’Émilie avait repris une scolarité normale à l’âge de quatorze ans. Comment s’est passée sa réintégration ?
— Bien. Elle était beaucoup plus équilibrée. Elle travaillait studieusement et montait deux fois par jour. Après son bac, elle a entrepris des études d’architecture qu’elle a arrêtées au bout de trois ans.
— Pourquoi ?
— Elle rêvait, son diplôme en poche, de concevoir des gratte-ciel futuristes ou des salles de spectacle à l’acoustique révolutionnaire. Le stage qu’elle a effectué dans un cabinet en fin de deuxième année lui a ouvert les yeux : ces projets prestigieux sont le lot d’une poignée d’architectes, tandis que l’immense majorité dessine des parkings souterrains et planifie des issues de secours. Émilie n’aurait jamais eu la patience d’attendre son heure. Pas sans le soutien de ses parents en tout cas. Ils sont morts le jour de ses vingt et un ans dans un accident de voiture à la sortie de Longoyais.
— Qui conduisait ?
— Charles. Il avait plu ; la chaussée glissait. Il est sorti trop large dans un virage et la Ferrari a percuté un camion-benne qui arrivait en sens inverse. Mathilda est morte sur le coup, Charles a succombé à ses blessures pendant le transfert à l’hôpital Duchère.
— Émilie n’était pas à bord ?
— Non. Par une macabre coïncidence, elle prenait une leçon de conduite ce jour-là. Elle n’a décroché son permis qu’à la quatrième tentative. Aujourd’hui encore, je ne suis pas rassurée de monter en voiture avec elle.
— Émilie a-t-elle envisagé de succéder à son père à la tête de l’empire familial ?
— Non, elle s’en savait incapable. Elle a mis l’entreprise en vente, avec deux conditions : l’acquéreur devait s’engager à maintenir le siège social à Vernet et conserver l’enseigne Froy. C’était sa façon d’honorer la mémoire de ses parents. Puis elle a repris des études, en histoire de l’art cette fois-ci.
— C’était très courageux dans sa situation.
Mlle Landor m’a coulé un regard surpris, comme si elle regrettait de m’avoir jugé hâtivement.
— Je suis heureuse que vous le souligniez. Émilie avait toutes les excuses pour ne jamais travailler de sa vie. Mais elle avait soif d’apprendre et de prouver qu’elle n’était pas une de ces bécasses cousues d’or dont les frasques remplissent la presse à sensation. Elle a obtenu son diplôme avec les félicitations du jury. Nous étions tous extrêmement fiers d’elle.
J’imaginais les domestiques attendant, en rang d’oignons sur le perron, le retour de la lauréate.
— Et puis patatras ! Il a fallu qu’elle rencontre Claude Brunet dans une chasse à courre. Ç’a été le coup de foudre immédiat, au moins en ce qui concerne Émilie. Quand j’ai compris qu’elle était sérieusement mordue, j’ai pris mes renseignements sur le compte de Claude…
— Elle vous l’avait demandé ?
— Non, mais j’estime que cela fait partie de mes fonctions.
— Et qu’a révélé votre enquête ?
— Que Claude était un enseignant et un chercheur de très haute volée. Un cerveau de première classe, sans jeu de mots.
— Et sur le plan du caractère ? ai-je insisté, en devinant que l’investigation de Mlle Landor ne s’était pas limitée à une évaluation des mérites académiques de Brunet.
— Que c’était un don Juan cynique et égocentrique, fondamentalement incapable de rendre une femme heureuse.
— Comment a réagi Émilie quand vous lui avez fait part de ces conclusions ?
— Mal. Très mal même. On m’avait mal renseignée ; Claude était formidable ; il avait certes eu une vie sentimentale – j’aurais personnellement employé une autre épithète – chargée mais il était prêt à se ranger ; j’apprendrais à l’apprécier, etc.
J’étais convaincu que l’explication avait été bien plus houleuse que la relation qu’en donnait Mlle Landor. Selon toute vraisemblance, Émilie avait mis la rancœur de sa gouvernante sur le compte de la jalousie et menacé la vieille fille de la porte si elle persistait dans son hostilité.
— Je me suis inclinée. Que voulez-vous ? Le bonheur d’Émilie passe avant tout, même si je savais au fond de moi qu’elle déchanterait bien vite. Elle s’est mariée trois mois plus tard.
— Elle avait donc réussi à vaincre les réticences matrimoniales de M. Brunet ?
— Oh, il est certains arguments auxquels un homme comme Claude a du mal à résister.
— C’est-à-dire ?
— Vous m’avez parfaitement comprise, monsieur Dunot. Sa fortune faisait d’Émilie le plus beau parti de la région, du pays peut-être.
— Décririez-vous M. Brunet comme un homme intéressé ?
Un fond d’honnêteté intellectuelle lui a interdit de me faire la réponse qui l’aurait soulagée.
— Pas exactement. Bien qu’il dépense sans compter, son train de vie n’atteint pas le dixième de celui d’individus moins fortunés que lui. Mais il aime afficher sa supériorité dans tous les domaines, y compris l’argent.
C’était une remarque intéressante, qui concordait avec l’exercice de chien savant auquel Brunet s’était livré devant moi.
— Savez-vous si les époux ont signé un contrat de mariage ?
— Non. Émilie ne me consultait pas sur ce type de sujets, a répondu Mlle Landor d’un ton qui suggérait qu’elle ne se serait guère fait prier pour prodiguer ses conseils. Vous devriez interroger son notaire, Me Deshoulières.
— Je n’y manquerai pas. Vous qui partagez l’intimité de M. et Mme Brunet, comment qualifieriez-vous leur mariage ?
— En un mot ? Misérable. Claude trompe outrageusement Émilie depuis le premier jour…
— Vous en avez la preuve ?
— Pendant des années, je n’ai pu compter que sur mon sixième sens. Je connais ce genre d’hommes, monsieur Dunot : ils ne s’amendent jamais. Émilie, pour sa part, s’obstinait à nier l’évidence. Et puis l’hiver dernier, elle a reçu une lettre d’une étudiante de Claude qui affirmait avoir eu une liaison avec lui. Elle a dû se rendre à la raison.
Pauvre Émilie, ai-je pensé. Comme si découvrir son infortune au courrier n’était pas assez cruel, il lui avait fallu de surcroît essuyer le triomphalisme de sa gouvernante.
— A-t-elle pris contact avec l’auteur de la lettre ?
— Je l’ignore, mais j’ai indiqué le nom de cette dernière à l’inspecteur Charrignon.
— J’imagine que M. Brunet a passé un mauvais quart d’heure. Comment s’est-il défendu ?
— Claude, se défendre ? Vous le connaissez mal ! Il a reconnu les faits, sans exprimer le moindre regret. Il pensait sans doute qu’Émilie lui passerait ses infidélités comme elle lui passait tout le reste.
— Le reste ? Quel reste ?
— Il la traite terriblement mal. Émilie ne tient aucune place dans sa vie. Pas une seule fois, par exemple, il n’a accepté qu’elle l’accompagne à une de ces conférences internationales où l’on s’arrache sa présence. Jamais un mot doux, jamais une attention délicate. Ce mufle ne lui souhaite même pas son anniversaire, sous prétexte qu’il refuse d’encombrer sa précieuse mémoire avec des dates de naissance.
— Pourquoi reste-t-elle avec lui ?
— Au risque que vous ne vous forgiez une mauvaise opinion d’Émilie, Claude exerce sur elle un ascendant d’une nature quelque peu… honteuse.
Mlle Landor s’est efforcée de dissimuler le rouge qui lui montait aux joues en se mouchant.
— Autrement dit, elle l’a dans la peau.
— J’essayais de le formuler en termes moins prosaïques mais c’est à peu près cela. Claude maintient Émilie – ou plus exactement la maintenait à l’époque – dans une dépendance physique particulièrement avilissante.
— J’en déduis qu’elle est parvenue à s’affranchir de cette accoutumance ?
— Oui, quand elle a commencé à fréquenter M. Roget, a dit Mlle Landor d’un ton dédaigneux qui sous-entendait que, pour elle, sa patronne resterait toute sa vie une victime consentante de la concupiscence masculine.
— Quand l’a-t-elle rencontré ?
— Il y a environ six mois.
— Était-ce avant ou après avoir reçu la fameuse lettre ?
— Peu de temps après. Je suppose qu’elle s’est sentie autorisée à rendre à Claude la monnaie de sa pièce. Ce n’est sûrement pas moi qui le lui reprocherai.
— Pour autant que vous puissiez en juger, Stéphane Roget rendait-il Émilie heureuse ?
— Très heureuse. Ses cours de yoga lui laissaient beaucoup de temps libre, qu’il consacrait intégralement à Émilie. Ils allaient au théâtre, se promenaient sur les berges de l’Orgue, chinaient dans les salles des ventes. Tous les week-ends, ils partaient marcher dans les Samorins. Émilie rentrait le dimanche soir, courbatue mais radieuse.
— Pensez-vous qu’elle et M. Roget aient pu se perdre ou tomber dans une crevasse ?
— C’est peu probable. Stéphane a grandi à Longoyais. Il connaît les Samorins comme sa poche.
— Que croyez-vous qu’il leur soit arrivé ?
— Oh, je ne crois pas. J’en suis certaine. Claude les a tués tous les deux.
Depuis le début de l’entretien, Mlle Landor n’avait pas caché le dégoût que lui inspirait Brunet. Je n’en ai pas moins été impressionné par la tranquille assurance avec laquelle elle avait proféré ces accusations.
— Si c’est le cas, croyez bien qu’il en répondra devant la justice.
Elle m’a toisé d’un air condescendant dont j’ai malheureusement l’habitude.
— Vous avez affaire à forte partie, monsieur Dunot.
— Claude Brunet aussi, chère mademoiselle. Encore que, contrairement à moi, il n’en a probablement pas conscience.
Je m’apprêtais à prendre congé quand mon hôtesse m’a retenu sur le pas de la porte.
— Comment se fait-il que vous ne m’ayez pas interrogée sur mon alibi ?
— Parce que je vous sais innocente, mademoiselle. Au nom de la onzième règle de Van Dine.
Devant son air ahuri, j’ai cru nécessaire d’expliquer :
— Van Dine était un romancier du début du siècle dernier, le père du détective Philo Vance. Il est surtout connu pour avoir composé une liste de vingt règles que doit impérativement respecter tout auteur de roman policier. La première – et la plus célèbre – pose que le lecteur et le détective doivent avoir des chances égales de résoudre l’énigme qui leur est soumise. La onzième, à laquelle je faisais à l’instant référence, stipule que l’auteur ne peut choisir le criminel parmi le personnel domestique.
Mon interlocutrice a écarquillé les yeux derrières ses carreaux :
— Mais nous ne sommes pas dans un roman policier !
— Croyez-moi, mademoiselle, c’est de toutes les règles une des plus scrupuleusement observées. Il est arrivé à Agatha Christie de la transgresser dans ses nouvelles, jamais dans ses romans.
— J’insiste cependant pour vous communiquer mon emploi du temps. Samedi matin, je me suis levée vers 8 heures. Émilie avait déjà quitté la maison. J’ai pris mon petit déjeuner seule, avant de me rendre en ville où j’avais diverses courses à faire. J’ai retrouvé ma sœur pour le déjeuner dans une brasserie sur la place des Aiglons. Nous sommes allées au cinéma à la séance de 14 heures – par chance, j’ai conservé le talon du ticket, que je tiens à votre disposition. De retour aux Hêtres en fin d’après-midi, je me suis retirée dans ma chambre sans avoir aperçu Claude.
— Où étaient les autres domestiques ?
— Dans leurs familles, comme tous les week-ends. Je suis la seule à habiter sur place.
— Quand vous avez pris votre voiture, avez-vous remarqué si celle de M. Brunet était là ?
— Non. Il parque sa voiture dans le garage attenant à la cuisine. La mienne dort à la belle étoile, sous un auvent près de l’étang.
J’ai dû lui promettre que je vérifierais son alibi, tout en sachant que Charrignon s’en était déjà chargé. En sortant, j’ai appelé Henri afin qu’il m’organise une entrevue avec la jeune femme qui prétend avoir été la maîtresse de Brunet. Il aurait aimé que je la rencontre dès ce soir mais je n’aurais pas eu le temps de retranscrire les deux entretiens. Je ne suis déjà même pas certain de pouvoir sortir Hastings.
Il va également envoyer une équipe de médecine légale jeter un coup d’œil à la chaudière.
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