Ensemble, c'est tout

Anna Gavalda · Chapitre 6 sur 6 · partie 2/4

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Ensemble, c'est tout

Section 11

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

Pardon ?

Je l'ai payé. Je lui ai demandé combien y voulait pour me

laisser travailler... Trente balles par jour? bon... Le prix d'une heure de coma au chaud ? bon... Et je les lui ai données...

Putain...

Ouais... Le grand Séraphin Tico... ajouta-t- elle rêveuse,

maintenant qu'on a le fauteuil, j'irai lui dire bonjour un de ces jours avec Paulette...

Pourquoi ?

Parce que je l'aimais bien... C'était un filou honnête, lui. Pas

comme l'autre zozo qui m'accueillait en faisant la gueule après une journée de boulot parce que j'avais oublié d'acheter des clopes... Et moi, comme une conne, je redescendais...

Pourquoi tu restais avec lui ?

Parce que je l'aimais. J'admirais son travail aussi... II était

libre, décomplexé, sûr de lui, exigeant... Tout mon contraire... II aurait préféré crever la bouche ouverte plutôt que d'accepter le moindre compromis. J'avais à peine vingt ans, c'est moi qui l'entretenais et je le trouvais admirable.

T'étais godiche...

Oui... Non... Après l'adolescence que je venais de me

cogner, c'était ce qui pouvait m'arriver de mieux... II y avait fout le temps du monde, on ne parlait que d'art, que de peinture... On était ridicules oui, mais intègres aussi. On bouffait à six sur deux RMI, on pelait de froid et on faisait la queue aux bains publics mais on avait l'impression de vivre mieux que les autres... Et aussi grotesque que cela puisse sembler aujourd'hui, je crois que nous avions raison. Nous avions une passion... Ce luxe... J'étais godiche et heureuse. Quand j'en avais marre d'une salle, j'en changeais et quand je n'oubliais pas les cigarettes, c'était la fête ! On buvait beaucoup aussi... J'ai pris quelques mauvaises habitudes... Et puis j'ai rencontré les Kessler dont je t'ai parlé l'autre jour...

Je suis sûr que c'était un bon coup... se renfrogna-t-ii.

Elle roucoula :

Oh oui... Le meilleur du monde... Oh... Rien que d'y penser,

ça me fait des frissons partout, tiens...

Ça va, ça va... On a compris.

Nan, soupira-t-elle, pas si terrible que ça... Passés les

premiers émois post-virginaux, j'ai... je... enfin... C'était un homme égoïste, quoi...

Aaah...

Ouais, euh... T'es pas mal non plus dans le genre...

Oui, mais moi je ne fume pas !

Ils se sourirent dans le noir...

Après ça s'est dégradé... Mon amoureux me trompait...

Pendant que je me tapais l'humour débile de Séraphin Tico, il se tapait des premières années, et quand on a fait la paix, il m'a avoué qu'il se droguait, oh, un peu, juste comme ça... Pour la beauté du geste... Et là, je n'ai pas du tout envie d'en parler...

Pourquoi ?

Parce que c'est devenu trop triste... La rapidité avec laquelle

cette merde te met à genoux, c'est hallucinant... La beauté du geste, mon cul, j'ai tenu encore quelques mois et je suis retournée vivre chez ma mère. Elle ne m'avait pas vue depuis presque trois ans, elle a ouvert la porte et m'a dit : « Je te préviens, y a rien à manger. » J'ai fondu en larmes et je suis restée couchée pendant deux mois... Là, elle a été clean pour une fois... Elle avait ce qu'il faut pour me soigner, tu me diras... Et quand je me suis relevée, je suis retournée travailler A cette époque, je ne me nourrissais que de bouillies et de petits pots. Allô ! Docteur Freud ? Après le cinémascope dolby stéréo, sons, lumières et émotions en tout genre, j'ai repris une vie en minuscule et en noir et blanc. Je regardais la télé et j'avais toujours le vertige au bord des quais...

T'y as pensé ?

Oui. J'imaginais mon fantôme monter vers le ciel sur l'air de

Tornami a vagheggiar, Te solo vuol amar... et mon papa qui m'ouvrait les bras en riant : « Ah ! vous voilà enfin mademoiselle ! Vous allez voir, c'est encore plus joli que la Riviera par ici... »

Elle pleurait.

Non, pleure pas...

Si. J'ai envie.

Bon, alors pleure.

C'est bien, t'es pas compliqué, toi...

C'est vrai. J'ai plein de défauts mais je suis pas compliqué... Tu

veux qu'on arrête ?

Non.

Tu veux boire quelque chose ? Un petit lait chaud avec de la

fleur d'oranger comme me faisait Paulette ?

Non, je te remercie... Où j'en étais ?

Le vertige...

Oui, le vertige... Honnêtement, il ne m'aurait pas fallu

beaucoup plus qu'une pichenette dans le dos pour me faire basculer, mais au lieu de ça le hasard portait des gants noirs en chevreau très doux et m'a tapé sur l'épaule un matin... Ce jour-là je m'amusais avec les personnages de Watteau, j'étais pliée en deux sur ma chaise quand un homme est passé derrière moi... Je le voyais souvent... II était toujours en train de tourner autour des étudiants et de regarder leurs dessins en douce... Je pensais que c'était un dragueur. J'avais des doutes sur sa sexualité, je le regardais tchatcher avec la jeunesse flattée et j'admirais son allure... II avait toujours des manteaux superbes, très longs, des costumes classieux, des foulards et des écharpes en soie... C'était ma petite récré... J'étais donc recroquevillée sur mon carnet et je ne voyais que ses magnifiques chaussures, très fines et impeccablement cirées. « Pouis-je vous poser oune question indiscrète, Mademoiselle ? Avez-

vous oune moralité à toute épreuve ? » Je me demandais bien où il voulait en venir. A l'hôtel ? Mais bon... Avais-je une moralité à toute épreuve ? Moi qui corrompais Séraphin Tico et rêvais de contrarier l'œuvre du Bon dieu? "Non" ai-je répondu et, à cause de cette petite répartie crâne, je suis repartie dans un autre merdier... Incommensurable cette fois...

Un quoi ?

Un merdier sans nom.

Qu'est-ce que t'as fait ?

La même chose qu'avant... Mais au lieu de crécher dans un

squat et d'être la bonniche d'un furieux, j'ai vécu dans les plus grands hôtels d'Europe et je suis devenue celle d'un escroc...

Tu... tu t'es...

Prostituée ? Non. Quoique...

Qu'est-ce que tu faisais ?

Des faux.

Des faux billets ?

Non, des faux dessins... Et le pire, c'est que ça m'amusait en

plus ! Enfin au début... Après ça a tourné limite esclavagisme cette petite blague, mais au début, c'était très rigolo. Pour une fois que je servais à quelque chose ! Alors, je te dis, j'ai vécu dans un luxe incroyable... Rien n'était trop beau pour moi. J'avais froid ? II m'offrait les meilleurs cachemires. Tu vois le gros pull bleu avec, une capuche que je mets tout le temps ?

Ouais.

Onze mille balles...

Nooon ?

Siiii. Et j'en avais une dizaine comme celui- là. .. J'avais faim

? Poï poï, room service et homard à gogo. J'avais soif ? Ma qué, Champagne ! Je m'ennuyais ? Spectacles, shopping, musique ! Tout cé qué tou veux tou lé dis à Vittorio... La seule chose que je n'avais pas le droit de dire, c'est « J'arrête ». Là, il devenait mauvais le beau Vittorio... « Si tou pars, tou plonges... » Mais pourquoi je serais partie ? J'étais choyée, je m'amusais, je faisais ce que j'aimais, j'allais dans tous les musées dont j'avais rêvé, je faisais des rencontres, la nuit je me trompais de chambre... J'en suis pas sûre mais je crois même que j'ai couché avec Jeremy Irons...

Qui c'est ?

Oh... T'es désespérant, toi... Bon, peu importe... Je lisais,

j'écoutais de la musique, je gagnais de l'argent... Avec le recul, je me dis que c'était une autre forme de suicide... Plus confortable... Je me suis coupée de la vie et du peu de gens qui m'aimaient. De Pierre et Mathilde Kessler, notamment, qui m'en ont voulu à mort, de mes anciens petits camarades, de la réalité, de la moralité, du droit chemin, de moi-même...

Tu bossais tout le temps ?

Tout le temps. Je n'ai pas tant produit que ça mais il fallait

refaire la même chose des milliers de fois à cause de problèmes techniques... La patine, le support et tout ça... Finalement, le dessin c'était peanuts, c'était son vieillissement qui était compliqué. Je travaillais avec Jan, un Hollandais qui nous fournissait en vieux papiers. C'était son métier : parcourir le monde et revenir avec des rouleaux. II avait un côté petit chimiste fou et cherchait sans relâche un moyen de faire du vieux avec du neuf... Je ne l'ai jamais entendu prononcer la moindre parole, un type fascinant... Et puis, j'ai perdu la notion du temps... D'une certaine manière, je me suis laissé ensuquer dans cette non-vie... Ça ne se

œ

Une épave chic... Le gosier en pente, des chemises sur mesure et un dégoût de ma petite personne... Je ne sais pas comment tout cela se serait terminé si Léonard ne m'avait pas sauvée...

Léonard qui ?

Léonard de Vinci. Là, je me suis tout de suite cabrée... Tant qu'on s'en tenait aux petits maîtres, aux esquisses d'esquisses, aux croquis de croquis ou aux repentirs de repentirs, on pouvait faire illusion auprès de marchands peu scrupuleux mais là, c'était n'importe quoi... Je l'ai dit mais on ne m'a pas écoutée... Vittorio était devenu trop gourmand... Je ne sais pas exactement ce qu'il faisait de son fric mais plus il en palpait et plus il en manquait... II devait avoir ses faiblesses, lui aussi... Alors j'ai fermé ma gueule. Ce n'était pas mon problème après tout... Je suis retournée au Louvre, aux département des arts graphiques où j'ai pu accéder à certains documents et je les ai appris par coeur... Vittorio voulait oune petite chose. « Tou vois cette étoude, là ? Tou ti inspires d'elle, mais cet personnage-là, tou mé lé gardes... " A cette époque, on ne vivait déjà plus à l'hôtel mais dans un grand appartement meublé. Je me suis exécutée et j'ai attendu... II était de plus en plus nerveux. II passait des heures au téléphone, usait la moquette et crachait sur la Madone. Un matin, il est entré dans ma chambre comme un fou : « Je dois partir mais toi tou né bouges pas d'ici, d'accord ? Tou né sors pas tant que je té lé pas dit... Tou m'as compris ! Tou né bouges pas ! » Le soir, j'ai reçu un appel d'un autre mec que je connaissais pas : « Brûle tout » et il a raccroché. Bon... J'ai rassemblé des tas de mensonges et je les ai détruits dans l'évier. Et j'ai attendu encore... Plusieurs jours... Je n'osais pas sortir. Je n'osais pas regarder par la fenêtre. J'étais devenue complètement parano. Mais au bout d'une semaine, je suis partie. J'avais faim, j'avais envie de fumer, je n'avais plus rien à perdre... Je suis retournée à Meudon à pied et j'ai trouvé une maison fermée avec un panneau à vendre sur la grille. Est-ce qu'elle était morte ? J'ai escaladé le mur et dormi dans le garage. Je suis revenue à Paris. Tant que je marchais, je tenais debout. J'ai zoné autour de l'immeuble au cas où Vittorio serait revenu... Je n'avais pas de fric, pas de boussole, plus de repères, rien. J'ai passé encore deux nuits dehors dans mon cachemire à dix milles boules, j'ai demandé des clopes et je me suis fait piquer mon manteau. Le troisième soir, j'ai sonné chez Pierre et Mathilde et je me suis écroulée devant leur porte. Ils m'ont retapée et m'ont installée ici, au septième. Une semaine plus tard, j'étais encore assise par terre à me demander quel métier je pourrais bien faire... Tout ce que je savais, c'est que je ne voulais plus jamais dessiner de ma vie. Je n'étais pas non plus prête à retourner dans le monde. Les gens me faisaient peur... Alors je suis devenue technicienne de surface de nuit... J'ai vécu comme ça, un peu plus d'un an. Entre-temps, j'ai retrouvé ma mère. Elle ne m'a pas posé de questions... Je n'ai jamais su si c'était de l'indifférence ou simplement de la discrétion... Je n'ai pas creusé, je ne pouvais pas me le permettre : je n'avais plus qu'elle...

« Quelle ironie... J'avais tout fait pour la fuir et voilà... Retour à la

case départ, les rêves en moins... J'ai vivoté, je m'interdisais de boire seule et cherchais une issue de secours dans mon dix mètres carrés... Et puis je suis tombée malade au début de l'hiver et Philibert m'a portée dans les escaliers jusque dans la chambre d'à côté... La suite, tu la connais...

Long silence.

— Eh ben... répéta Franck plusieurs fois. Eh ben... II s'était redressé et avait croisé ses bras.

— Eh ben... Tu parles d'une vie... C'est dingue... Et maintenant ? Qu'est-ce que tu vas faire, maintenant ?

 

Elle dormait.

II remonta la couette jusque sous son nez, prit ses affaires et sortit sur la pointe des pieds. Maintenant qu'il la connaissait, il n'osait plus s'allonger à côté d'elle. En plus elle prenait toute la place...

Toute la place.

II était perdu.

II erra un moment dans l'appartement, se dirigea vers la cuisine, ouvrit des placards et les referma en secouant la tête.

Sur le rebord de la fenêtre, le cœur de laitue était tout ratatiné. II le jeta aux ordures et revint s'asseoir avec un crayon pour terminer son dessin. II hésita pour les yeux... Est-ce qu'il fallait dessiner deux points noirs au bout des cornes ou un seul en dessous ?

Putain... Même en escargot, il était nul !

Allez, un. C'était plus mignon.

II se rhabilla. Poussa sa moto en serrant les fesses devant la loge. Pikouch le regarda passer sans broncher. C'est bien mon gars, c'est bien... Cet été t'auras un petit Lacoste pour tomber les pékinoises... II parcourut encore plusieurs mètres avant d'oser kicker et s'élança dans la nuit.

II prit la première à gauche et roula toujours tout droit. Arrivé à la mer, il posa son casque sur

œ

pêcheurs. II en profita pour dire deux trois mots à sa moto. Qu'elle comprenne un peu la situation...

Légère envie de craquer.

Trop de vent, peut-être ?

II s'ébroua.

Voilà ! C'était ça qu'il cherchait tout à l'heure : un filtre à café ! Ses idées se remettaient en place... II marcha donc le long du port jusqu'au premier troquet ouvert et but un jus au milieu des cirés luisants. En levant les yeux, il découvrit une vieille connaissance dans le reflet du miroir : lui-même.

Et alors... Te v'Ià, toi ? s'étonnait son double en silence.

Hé ouais...

Qu'est-ce que tu fous là ?

Je suis venu boire un café.

Dis donc, t'as une sale gueule...

Fatigué...

Toujours en train de courir le guilledou ?

Non.

Allez... T'étais pas avec une fille, cette nuit

?

C'était pas vraiment une fille...

C'était quoi ?

Je sais pas.

Ho là, mon gars... Hé patronne ! Rincez-lui sa tasse, y a mon

pote qui s'écaille, là ! lança le fantôme.

Non, non... Laisse...

Laisse quoi ?

Tout.

œ

—Oooh, t'es amoureux, toi ?

Ça se pourrait...

—Hé ben ! C'est une bonne nouvelle, ça ! Exulte mon vieux ! Exulte ! Monte sur le bar ! Chante !

Arrête.

Mais qu'est-ce t'as ?

Rien... Elle... Elle est bien, celle-ci... Trop bien pour moi en tout

cas...

Meuh non... C'est des conneries, ça ! Personne n'est jamais

trop bien pour personne... Surtout les gonzesses!

C'est pas une gonzesse je te dis...

C'est un mec ? !

Mais nan...

C'est un androïde ? C'est Lara Croft ?

Mieux que ça...

Mieux que Lara Croft ? Oh poudiou ! Y a du monde au

balcon, alors ?

85 A je dirais...

II se souriait :

Ah ben ouais... Si t'en pinces pour une planche à pain, t'es

dans la merde, je comprends mieux, là...

Mais nan, tu comprends rien ! se maudissait- il. D'façon t'as

jamais rien compris ! T'es toujours là, à ramener ta grande gueule pour faire oublier que tu comprends rien ! Depuis que t'es gamin, tu fais chier ton monde ! Tu me fais pitié, tiens... Cette fille, quand elle me parle, y a la moitié des mots que je comprends pas, tu piges ? Je me sens comme une merde à côté d'elle. Tu verrais tout ce qu'elle a vécu déjà... Putain, moi j'assure pas, là... Je crois que je vais laisser tomber...

Le reflet fit la moue.

Quoi ? grogna Franck.

Trop teigneux...

J'ai changé.

Mais non... T'es juste fatigué...

Ça fait vingt ans que je suis fatigué...

Qu'est-ce qu'elle a vécu ?

Que de la daube.

Hé ben, c'est parfait, ça ! T'as qu'à lui proposer aut'chose !

Quoi ?

Ho ! Tu fais exprès ou quoi ?

Non.

Si. Tu fais exprès pour que je m'apitoie... Réfléchis un peu.

Je suis sûr que tu vas trouver...

J'ai peur.

C'est bon signe.

Oui mais si je me...

Le miroir se brouilla.

Messieurs, gouailla la patronne, l'pain est arrivé. Oui c'est qui

veut un sandwich ? Le jeune homme ?

Merci, ça ira.

Oui, ça ira.

Dans le mur ou ailleurs...

On verra.

Ils installaient le marché. Franck acheta des fleurs au cul du camion, t'as l'appoint, mon gars ? et les aplatit sous son blouson.

Des fleurs, c'était pas mal pour commencer, non ?

T'as l'appoint mon gars ? Et comment, la vieille ! Et comment !

Et, pour la première fois de sa vie, il roula vers Paris en regardant le soleil se lever.

Philibert prenait sa douche. Il apporta son petit déjeuner à Paulette et l'embrassa en lui frictionnant les bajoues :

Alors mémé, t'es pas bien, là ?

Mais t'es gelé, toi ? D'où c'est que t'arrives encore ?

Oh là... fit-il en se relevant.

Son pull puait le mimosa. Faute de vase, il découpa une bouteille en plastique avec le couteau à pain.

Hé, Philou ?

Attends une minute, je me dose mon

Nesquick... Tu nous prépares la liste des courses ?

Ouais... Comment ça s'écrit la riviéra ?

Avec une majuscule et sans accent.

Merci.

Du mimosa comme sur la rivié... Riviera... II plia son petit mot et le déposa avec le vase près de l'escargotte.

II se rasa.

On en était où déjà ? demanda l'autre, de nouveau dans le

miroir.

Nan, c'est bon. Je vais me démerder...

Bon, ben... bonne chance, hein ?

Franck grimaça.

C'était l'after-shave.

II avait dix minutes de retard et la réunion avait déjà commencé.

— Vlà not' joli cœur... signala le chef. II s'assit en souriant. Comme à chaque fois qu'il était épuisé, il se brûla gravement.

Son commis insista pour le soigner et il finit par lui tendre son bras en silence. Pas l'énergie de se plaindre, ni d'avoir mal. Machine explosée. Hors service, hors d'usage, hors d'état de nuire, hors tout...

II revint en titubant, régla son réveil pour être sûr de ne pas

dormir jusqu'au lendemain matin, se déchaussa sans défaire ses lacets et tomba sur son lit les bras en croix. Maintenant oui, sa main le lançait et il réprima un lllssch de douleur avant de sombrer.

II dormait depuis plus d'une heure quand Camille — si légère ce

ne pouvait être qu'elle — vint le voir en rêve...

Hélas, il ne vit pas si elle était nue... Elle était allongée sur lui.

Cuisses contre cuisses, ventre contre ventre et épaules contre épaules.

Elle avait posé sa bouche sur son oreille et murmu?Lestafier, je

vais te violer...

II souriait dans son sommeil. D'abord parce que c'était un joli

délire et ensuite parce que son souffle le chatouillait par-delà les abîmes.

Oui... Qu'on en finisse... Je vais te violer pour avoir une bonne

raison de te prendre dans mes bras...

Mais ne bouge pas surtout... Si tu te débats, je t'étouffe mon petit gars...

II voulut tout rassembler, son corps, ses mains et ses draps pour être sûr de ne pas se réveiller mais quelqu'un le retenait par les poignets.

À la douleur, il réalisa qu'il ne rêvait pas, et, parce qu'il souffrait, il comprit son bonheur.

En posant ses paumes sur les siennes, Camille sentit le contact de la gaze :

Tu souffres ?

Oui.

Tant mieux.

Et elle commença à bouger.

Lui aussi.

Ttt ttt, se fâcha-t-elle, laisse-moi faire...

Elle recracha un bout de plastique, le chapeauta, se cala dans son cou, un peu plus bas aussi et passa ses mains sous ses reins.

Au bout de quelques allées et venues silencieuses, elle s'agrippa à ses épaules, se cambra et jouit en moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire.

Déjà ? demanda-t-il un peu déçu.

-Oui...

-Oh...

J'avais trop faim...

Franck referma ses bras sur son dos.

Pardon... ajouta-t-elle.

Pas d'excuse qui tienne, mademoiselle... Je vais porter

plainte.

Avec plaisir...

Non, pas tout de suite... Je suis trop bien, là... Reste comme

ça, je t'en supplie... Oh merde...

Quoi ?

Je suis en train de te foutre de la Biafine partout... Tant mieux, sourit-elle, ça pourra toujours servir...

Franck ferma les yeux. Il venait de toucher le gros lot. Une fille douce, intelligente et coquine. Oh... Merci mon Dieu, merci... C'était trop beau pour être vrai.

Un peu poisseux, un peu graisseux, ils se rendormirent tous les deux, sous un drap qui sentait le stupre et la cicatrisation.

En se réveillant pour aller voir Paulette, Camille marcha sur son réveil et le débrancha. Personne n'osa le réveiller. Ni la maisonnée distraite, ni son chef qui prit son poste sans moufter.

Comme il devait souffrir, le pauvre...

II sortit de sa chambre vers deux heures du matin et frappa à la porte du fond.

II s'agenouilla au pied de son matelas.

Elle lisait.

Hum... Hum...

Elle baissa son journal, leva la tête et fit l'étonnée:

Un problème ?

Euh... M'sieur l'agent, je... Je viens pour une main courante...

On vous a volé quelque chose ?

Hé, ho, ça va ! On se calme ! II n'allait pas œ genre...

C'est-à-dire que... euh... On s'est introduit

chez moi hier...

Ah bon ?

Oui.

Mais vous étiez là ?

Je dormais...

Vous avez vu quelque chose ?

Non.

Comme c'est fâcheux... Vous êtes bien assuré au moins? Non, repondit-il penaud.

Elle soupira :

Voilà un témoignage bien vague... Je sais que ces choses-là

ne sont jamais très agréables, mais... Vous savez... Le mieux ce serait encore de procéder à une reconstitution des faits...

Ah?

Ben oui...

D'un bond, il était sur elle. Elle hurla.

Moi aussi j'ai la dalle, moi aussi ! J'ai rien bouffé depuis hier

soir et c'est toi qui vas trinquer Mary Poppins. Putain, depuis le temps que ça gargouille là-dedans... J'vais me gêner, tiens...

II la dévora de la tête aux pieds.

II commença par lui picorer les taches de rousseur puis la grignota, la becqueta, la croqua, la lécha, la goba, la pignocha, la chipota, la mordilla et la rongea jusqu'à l'os. Au passage, elle prit du plaisir et le lui rendit bien.

Ils n'osaient plus s'adresser la parole ni même se regarder.

Camille se désola.

Qu'est-ce qu'il y a ? s'inquiéta-t-il.

Ah monsieur... Je sais, c'est trop bête, mais il m'en fallait un

deuxième exemplaire pour nos archives et j'ai oublié de mettre le carbone... II va falloir tout recommencer depuis le début...

Maintenant ? ?

Non. Pas maintenant. Mais il ne faudrait pas trop tarder quand

même... Des fois que vous oubliiez certains détails...

Bon... Et vous, vous... Vous croyez que je serai remboursé ?

M'étonnerait...

II a tout pris, vous savez ?

Tout ?

Presque tout...

Dur...

Camille était allongée sur le ventre et avait posé son menton sur ses mains.

Tu es belle.

Arrête... fit-elle en s'enfouissant dans le creux de ses bras.

Nan, t'as raison, t'es pas belle, t'es... J'sais pas comment

dire... T'es vivante... Tout est vivant chez toi: tes cheveux, tes yeux, tes oreilles, ton petit nez, ta grande bouche, tes mains, ton cul adorable, tes longues jambes, tes grimaces, ta voix, ta douceur, tes silences, ton... ta... tes...

Mon organisme ?

Ouais...

Je suis pas belle mais mon organisme est vivant. Super, la

déclaration... On me l'avait jamais faite celle-ci...

Joue pas avec les mots, se rembrunit-il, c'est trop facile pour

toi... Euh...

Quoi ?

J'ai encore plus faim qu'avant... II faut vraiment que j'aille

manger quelque chose, là...

Bon eh ben, salut... Au plaisir, comme on

dit.

II paniqua :

Tu... tu veux pas que je te ramène un truc?

Qu'est-ce que tu me proposes ? fit-elle en s'étirant. Ce que tu veux...

Puis, après un temps de réflexion :

... Rien... Tout...

OK. Je prends.

II était adossé contre le mur, son plateau sur les genoux. II déboucha une bouteille et lui tendit un verre. Elle posa son carnet.

Ils trinquèrent.

A l'avenir...

Non. Surtout pas. A maintenant, le corrigea-t- elle.

Aïe.

L'avenir euh... Tu... tu le...

Elle le regarda droit dans les yeux :

Rassure-moi, Franck, on va pas tomber amoureux quand

même ?

II fit semblant de s'étrangler.

Am, orrgl, argh... T'es folle ou quoi ? Bien

sûr que non !

Ah ! Tu m'as fait peur... On a déjà fait tellement de bêtises

tous les deux...

Ouais, tu l'as dit. Note bien, on en est plus à une près

maintenant...

Si. Moi, si.

-Ah?

Oui. Baisons, trinquons, allons nous promener, donnons-nous

la main, attrape-moi par le cou et laisse-moi te courir si tu veux mais... Ne tombons pas amoureux... S'il te plaît...

Très bien. Je le note.

Tu me dessines ?

Oui.

—Tu me dessines comment ?

Comme je te vois...

Je suis bien ?

Tu me plais.

II sauça son assiette, posa son verre et se résigna à revenir régler quelques tracasseries administratives...

Ils prirent leur temps cette fois et quand ils eurent roulé chacun de leur côté, rassasiés et au bord du

 

gouffre, Franck s'adressa au plafond :

D'accord Camille, je ne t'aimerai jamais.

Merci Franck. Moi non plus.

1

 

Rien ne changea, tout changea. Franck perdit l'appétit et Camille reprit des couleurs. Paris devint plus beau, plus lumineux, plus gai. Les gens étaient plus souriants et le bitume plus élastique. Tout semblait à portée de main, les contours du monde étaient plus précis et le monde plus léger.

Microclimat sur le Champ-de-Mars ? Réchauffement de leur planète ? Fin provisoire de l'apesanteur ? Plus rien n'avait de sens et plus rien n'avait d'importance.

Ils naviguaient du lit de l'un au matelas de

œ

choses tendres en se caressant le dos. Aucun des deux ne voulant se mettre à nu devant l'autre, ils étaient un peu gauches, un peu bêtas et se sentaient obligés de tirer les draps sur leurs pudeurs avant de sombrer dans la débauche.

Nouvel apprentissage ou premier crayonné ? Ils étaient attentifs et s'appliquaient en silence.

Pikou tomba la veste et madame Perreira ressortit ses pots de fleurs. Pour les perruches, c'était encore un peu tôt.

- Hep, hep, hep, fit-elle un matin, j'ai quelque chose pour vous...

La lettre avait été postée dans les Côtes- d'Armor.

10 septembre 1889. Ouvrez les guillemets. Ce que j'avais dans la gorge tend à disparaître, je mange encore avec quelque difficulté, mais enfin ça a repris. Fermez les guillemets. Merci.

En retournant la carte, Camille découvrit le visage fébrile de Van Gogh.

Elle le glissa dans son carnet.

Le Monop' en avait pris un coup dans l'aile. Grâce aux trois livres que Philibert leur avait offerts, Paris secret et insolite, Paris 300 façades pour les curieux et Le Guide des salons de thé à Paris, roulez jeunesse, Camille leva les yeux et ne dit plus de mal de son quartier où l'Art Nouveau tenait comptoir à ciel ouvert.

Désormais, elles crapahutaient des Isbas russes du boulevard

Beauséjour à la Mouzaïa des Buttes- Chaumont en passant par l'Hôtel du Nord et le cimetière Saint-Vincent où elles pique-niquèrent ce jour-là avec Maurice Utrillo et Eugène Boudin sur la tombe de Marcel Aymé.

Quant à Théophile Alexandre Steinlen, merveilleux peintre

des chats et des misères humaines, il repose sous un arbre, dans le coin sud-est du cimetière.

Camille reposa le guide sur ses— genoux et répéta :

Merveilleux peintre des chats et des misères humaines, il

repose sous un arbre, dans le coin sud-est du cimetière... Jolie notice, non ?

Pourquoi tu m'emmènes toujours chez les morts ?

Pardon ?

Où est-ce que vous voulez aller, ma petite Paulette ? En

boîte de nuit ?

Youhou ! Paulette ?

Rentrons. Je suis fatiguée.

Et cette fois encore, elles échouèrent dans un taxi nui tirait la gueule à cause du fauteuil.

Un vrai détecteur à connards ce truc-là...

Elle était fatiguée.

De plus en plus fatiguée et de plus en plus lourde.

Camille ne voulait pas l'admettre mais elle était sans arrêt en train de la retenir et de se battre avec elle pour l'habiller, la nourrir et l'obliger à tenir une conversation. Même pas une conversation d'ailleurs, une réponse. La vieille dame têtue ne voulait pas voir de médecin et la jeune femme tolérante n'essaya pas d'aller contre sa volonté, d'abord ce n'était pas dans ses habitudes et puis c'était à Franck de la convaincre. Mais quand elles allaient à la bibliothèque, elle se plongeait dans des magazines ou des livres médicaux et lisait des trucs déprimants sur la dégénérescence du cervelet et autres folichonneries alzheimeriennes. Ensuite elle rangeait ces boîtes de Pandore en soupirant et prenait de mauvaises bonnes résolutions : si elle ne voulait pas se faire soigner, si elle ne voulait pas s'intéresser au monde d'aujourd'hui, si elle ne voulait pas finir son assiette et si elle préférait enfiler son manteau par-dessus sa robe de chambre pour aller se promener, c'était son droit après tout. Son droit le plus légitime. Elle n'allait pas l'emmerder avec ça et ceux que ça chiffonnait n'avaient qu'à la faire parler de son passé, de sa maman, de soirs de vendanges, du jour où monsieur l'abbé avait failli se noyer dans la Louère parce qu'il avait jeté l'épervier un peu vite et que le machin s'était accroche à l'un des boutons de sa soutane ou encore de son jardin pour retrouver l'étincelle dans ses yeux deenus presque opaques. En tout cas elle, Camille, n'avait rien trouvé de mieux...

Et comme laitue, vous faisiez quoi ?

De la Reine de Mai ou de La Grosse Blonde Paresseuse.

Et les carottes ?

La Palaiseau, bien sûr...

Et les épinards ?

Ouh... les épinards... Le Monstrueux de Viroflay. II donnait

bien celui-là...

Mais comment vous faites pour vous souvenir de tous ces

noms ?

Je me souviens encore des paquets... Je feuilletais le

catalogue Vilmorin tous les soirs, comme d'autres poissent leurs missels... J'adorais ça... Mon mari rêvait de cartouchières en lisant son Manufrance et moi j'aimais les plantes... Les bonnes gens venaient de loin pour admirer mon jardin, tu sais ?

Elle la posait dans la lumière et la dessinait en l'écoutant.

Et plus elle la dessinait, plus elle l'aimait.

Est-ce qu'elle se serait battue davantage pour rester debout s'il n'y avait pas eu le fauteuil roulant ? Est-ce qu'elle l'avait infantilisée en la priant de s'asseoir à tout bout de champ pour aller plus vite ? Probablement...

Tant pis... Ce qu'elles étaient en train de vivre toutes les deux, tous ces regards échangés et ces mains tenues alors que la vie s'émiettait au moindre souvenir, personne ne le leur reprendrait jamais. Ni Franck, ni Philibert qui étaient à mille lieues de concevoir le déraisonnable de leur amitié, ni les médecins qui n'avaient jamais empêché un vieux de retourner au bord du fleuve, d'avoir huit ans, et de crier « Monsieur l'abbé! Monsieur l'abbé ! » en pleurant parce que si l'abbé coulait, c'était l'enfer direct pour tous ses enfants de chœur...

Moi je lui avais lancé mon chapelet, tu penses comme ça a dû

l'aider, le pauvre homme... Je crois que j'ai commencé à perdre la foi ce jour-là parce qu'au lieu de supplier Dieu, il appelait sa mère... J'avais trouvé ça louche...

Franck ?

Mmm...

Je me fais du souci pour Paulette...

Je sais.

Qu'est-ce qu'il faut faire ? La forcer à se laisser examiner ? Je crois que je vais vendre ma moto...

Bon. Tu t'en contrefous de ce que je raconte...

Il ne la vendit pas. Il l'échangea au grillardin contre sa Golf de péteux. Il était au fond du gouffre cette semaine-là mais se garda bien de le montrer et, le dimanche suivant, il se débrouilla pour les réunir

tous les trois autour du lit de Paulette.

Coup de chance, il faisait beau.

Tu ne vas pas travailler ? lui demanda-t-elle.

Bof... J'ai pas très envie aujourd'hui... Dis donc, euh... C'était

pas le printemps hier ?

Les autres s'embrouillèrent, entre celui qui vivait dans ses grimoires et celles qui avaient perdu la notion du temps depuis des semaines, c'était se leurrer que d'espérer le moindre écho...

II ne se démonta pas :

Ben si, les Parigots ! C'est le printemps, je vous signale !

-Ah?

Un peu mou, le public...

Vous vous en foutez ?

Non, non...

Si. Vous vous en foutez, je vois bien...

II s'était approché de la fenêtre :

Nan, mais moi, je disais ça comme ça... Je disais juste que

c'était dommage de rester là à regarder les Chinois pousser sur le Champ-de- Mars alors qu'on a une belle maison de campagne comme tous les rupins de l'immeuble et que si vous vous dépêchiez un peu, on pourrait s'arrêter au marché d'Azay et acheter de quoi préparer un bon déjeuner... Enfin, moi... C'est ce que j'en dis hein? Si ça vous tente pas, je retourne me coucher...

Pareille à une tortue, Paulette déplia son vieux cou tout fripé et sortit de sous sa carapace :

Pardon ?

Oh... Quelque chose de simple... Je pensais à des côtes de

veau avec une jardinière de légumes... Et peut-être des fraises en dessert... Si elles sont belles, hein ? Sinon je ferai une tarte aux pommes... Faut voir... Un petit bourgueil de mon ami Christophe par-dessus tout ça et une bonne sieste au soleil, ça vous dit ?

Et ton travail ? demanda Philibert.

Pff... J'en fais bien assez, non ?

Et on y va comment ? ironisa Camille, dans ton top case ?

II but une gorgée de café et lâcha tranquillement

J'ai une belle voiture, elle attend devant la porte, ce salaud

de Pikou me l'a déjà baptisée deux fois ce matin, le fauteuil est plié à l'arrière et j'ai fait

le plein tout à l'heure...

II reposa sa tasse et souleva le plateau :

- Allez... Grouillez-vous les jeunes. J'ai des petits pois à écosser, moi...

Paulette tomba de son lit. Ce n'était pas le cervelet, c'était la précipitation.

Ce qui fut dit fut fait et ce qui fut fait se renouvela toutes les semaines.

Comme tous les rupins — mais sans eux puisqu'ils étaient décalés d'une journée — ils se levaient très tôt le dimanche et revenaient le lundi soir, les bras chargés de victuailles, de fleurs, de croquis et de bonne fatigue.

Paulette ressuscita.

Quelquefois Camille souffrait d'accès de lucidité et regardait les choses en face. Ce qu'elle vivait avec Franck était bien agréable. Soyons gais, soyons fous clouons les portes, gravons l'écorce, échangeons nos prises de sang, n'y pensons plus, découvrons-nous, effeuillons-nous, souffrons un peu, cueillons dès aujourd'hui les roses de la vie et gnagnagna, mais ça ne pourrait jamais marcher. Elle n'avait pas envie de s'étendre là-dessus, mais bon, c'était foireux leur affaire. Trop de différences, trop de... Enfin bref. Passons. Elle n'arrivait pas à juxtaposer Camille à l'abandon et Camille aux aguets. II y en avait toujours une qui regardait l'autre en fronçant le nez.

C'était triste mais c'était ainsi.

Mais quelquefois non.

Quelquefois, elle réussissait à faire le point et les deux emmerdeuses se fondaient en une seule, toute bête et désarmée. Quelquefois, il la bluffait.

Ce jour-là par exemple... Le coup de la voiture, de la sieste, du

marché bonasse et tout, c'était pas mal, mais le plus fort vint après.

Le plus fort, c'est quand il s'arrêta à l'entrée du village et se

retourna :

— Mémé, tu devrais marcher un peu et finir à pied avec Camille...

Nous on va ouvrir la maison pendant ce temps-là...

Coup de génie.

Car il fallait la voir, la petite mère en chaussons molletonnés

agrippée au bras de sa canne de jeunesse, celle qui s'éloignait du bord depuis des mois en s'enfonçait dans la vase, comme elle avançait tout doucement d'abord, tout doucement pour ne pas glisser, puis relevait la tête, levait les genoux et desserrait son étreinte...

II fallait voir cela pour peser des mots aussi niais que bonheur ou béatitude. Ce visage soudain radieux, ce port de reine, ses petits coups de menton aux voilages furtifs et ses commentaires implacables sur l'état des jardinières et des pas de portes...

Comme elle marchait vite tout à coup, comme le sang lui revenait avec les souvenirs et l'odeur du goudron tiède...

Regarde, Camille, c'est ma maison. C'est elle.

Camille s'immobilisa.

Eh bien alors ? Qu'est-ce que tu as ?

C'est... c'est votre maison ?

Pardi oui ! Ouh regarde-moi ce fouillis... Rien n'a été taillé...

Quelle misère...

On dirait la mienne...

Pardon ?

La sienne, pas celle de Meudon où ses parents se griffaient le visage, mais celle qu'elle se dessinait depuis qu'elle était en âge de tenir un feutre. Sa petite maison imaginaire, l'endroit où elle se réfugiait avec ses rêves de poules et de boîtes en fer-blanc. Sa Polly Pocket, son camping-car de Barbie, son nid des Marsupilamis, sa maison bleue accrochée à la colline, son Tara, sa ferme africaine, son promontoire dans les montagnes...

La maison de Paulette était une petite bonne femme carrée qui se haussait du col et vous accueillait les mains bien calées sur les hanches avec l'air entendu des fausses mijaurées. Celles qui baissent les yeux et font les modestes alors que tout en elles suinte le contentement et la bonne satisfaction.

La maison de Paulette était une grenouille qui

œ

petite bicoque de garde-barrière qui n'avait pas eu peur de rivaliser avec Chambord et Chenonceaux.

Rêves de grandeur, petite paysanne vaniteuse et fière disant:

œ

moi. Mon toit d'ardoises avec ce tuffeau blanc qui rehausse les encadrements de la porte et des fenêtres, j'y suis, n'est-ce point ?

— Nenni.

Ah bon ? Et mes deux lucarnes-là ? Elles sont jolies mes

lucarnes ouvragées en pierre de taille ?

Point du tout.

Point du tout ? Et la corniche ? C'est un compagnon qui me

l'a taillée !

Vous n'en approchez point, ma chère.

La chétive pécore se vexa si bien qu'elle se couvrit de treille, se farda de pots de fleurs dépareillés et poussa le dédain jusqu'à se piercer un fer à cheval au-dessus de la porte. Tatata, elles n'avaient pas ça les Agnès Sorel et autres dames de Poitiers !

La maison de Paulette existait. Elle n'avait pas envie d'entrer, elle voulait voir son jardin. Quelle

misère... Tout est fichu... Du chiendent partout... Et puis c'est l'époque où il faudrait semer... Les choux, les carottes, les fraises, les poireaux... Toute cette bonne terre aux pissenlits... Quelle misère... Heu-reusement que j'ai mes fleurs... Enfin, là c'est encore un peu tôt... Où sont les narcisses ? Ah ! les voilà ! Et mess crocus ? Et ça, regarde, Camille, penche-toi comme c'est joli... Je ne les vois pas mais ils doivent être quelque part par là...

Les petites bleues ?

Oui.

Comment elles s'appellent ?

Muscari... Oh... gémit-elle.

Quoi ?

Eh bien, il faudrait les diviser...

Pas de problème ! On s'en occupera demain! Vous

m'expliquerez...

Tu ferais ça ?

Bien sûr ! Et vous verrez que je serai plus studieuse qu'en

cuisine !

Et des pois de senteur aussi... Il faudrait en mettre... C'était la

fleur préférée de ma mère...

Tout ce que vous voudrez...

Camille tâta son sac. C'est bon, elle n'avait pas oublié ses couleurs...

On roula le fauteuil au soleil et Philibert l'aida à s'asseoir. Trop d'émotions.

Regarde, mémé! Regarde qui est là ? Franck se tenait sur le

perron, un grand couteau

dans une main et un chat dans l'autre.

Finalement, je crois que je vais vous faire du lapin !

Ils sortirent les sièges et pique-niquèrent en manteau. Au dessert, on se déboutonna et, les yeux clos, la tête en arrière et les jambes loin devant, on inspira du bon soleil de campagne.

Les oiseaux chantaient, Franck' et Philibert se chamaillaient :

Je te dis que c'est un merle...

Non, un rossignol.

Un merle !

Un rossignol ! Merde, c'est chez moi ici ! Je les connais !

Arrête, soupira Philibert, tu étais toujours en train de trafiquer

des mobylettes, comment pouvais- tu les entendre ? Alors que moi, qui lisais en silence, j'ai eu tout le loisir de me familiariser avec leurs dialectes... Le merle roule alors que le chant du rouge-gorge s'apparente à de petites gouttes d'eau qui tombent... Et là, je te promets que c'est un merle... Entends comme ça roule... C'est Pavarotti qui fait ses vocalises...

Mémé... C'est quoi ?

Elle dormait.

Camille... C'est quoi ?

Deux pingouins qui me gâchent le silence.

Très bien... Puisque c'est comme ça... Viens mon Philou, je

t'emmène à la pêche.

Ah ? Euh... C'est que je... Je ne suis pas très doué, je... je

m'emmêle tou... toujours...

Franck riait.

Viens mon Philou, viens. Viens me parler de ton amoureuse

que je t'explique où est le moulinet...

Philibert fit les gros yeux à Camille.

Hé ! J'ai rien dit, moi ! se défendit-elle.

Mais non, c'est pas elle. C'est mon petit doigt...

œ

monocle et le petit Filochard avec son bandeau de pirate s'éloignèrent bras dessus, bras dessous...

Alors, dis-moi mon gars, dis à tonton Franck ce que t'as

comme appât... Très important l'appât, tu sais ? Parce que c'est pas con ces bêtes-là... Oooh, nooon... C'est pas con du tout...

Quand Paulette se réveilla, elles firent le tour du hameau en voiture à bras puis Camille la força à prendre un bain pour la réchauffer.

Elle se mordait les joues.

Tout cela n'était pas très raisonnable...

Passons.

Philibert fit du feu et Franck prépara le dîner.

Paulette se coucha tôt et Camille les dessina en train de jouer aux échecs.

Camille ?

Mmm...

Pourquoi tu dessines tout le temps ?

Parce que je sais rien faire d'autre...

Et là ? Tu fais qui ?

Le Fou et le Cavalier.

II fut décidé que les garçons dormiraient dans le canapé et Camille dans le petit lit de Franck.

Euh... rétorqua Philibert, ne vaudrait-il pas mieux que

Camille, hum, prenne le grand lit, hum...

Ils le regardèrent en souriant.

Je suis myope certes, mais pas à ce point tout de même...

Non, non, répliqua Franck, elle va dans ma chambre... On

fait comme tes cousins... Jamais avant le mariage...

C'est parce qu'il voulait dormir avec elle dans son lit d'enfant. Sous ses posters de foot et ses coupes de motocross. Ce ne serait pas très confortable ni très romantique mais c'était la preuve que la vie était une bonne fille malgré tout.

II s'était tellement ennuyé dans cette chambre... Tellement ennuyé...

Si on lui avait dit qu'un jour il ramènerait une princesse ici et qu'il s'allongerait, là, à côté d'elle, dans ce petit lit en laiton où il y avait un trou autrefois, où il se perdait enfant et où il se frottait ensuite en rêvant à des créatures tellement moins jolies qu'elle... II s'y aurait jamais cru... Lui, le boutonneux avec ses grands pieds et sa cassolette de bronze au-dessus de la tête... Non, ce n'était pas gagné d'avance, cette affaire...

Continuer : partie 3 sur 4