Ensemble, c'est tout

Anna Gavalda · Chapitre 6 sur 6 · partie 4/4

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Ensemble, c'est tout

Section 11

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

Franck paya madame Perreira pendant que Camille racontait la nouvelle à Paulette puis ils mangèrent un morceau dans le salon en écoutant

de la techno supportable.

C'est pas de la techno, c'est de l'électro.

Ah, excuse...

En effet, Philibert ne revint pas cette nuit-là et l'appartement leur sembla affreusement vide... Ils étaient heureux pour lui et malheureux pour eux... Un vieil arrière-goût d'abandon leur remontait en bouche...

Philou...

Ils n'eurent pas besoin de s'épancher pour se dire leur désarroi. Pour le coup, ils se recevaient cinq sur cinq.

Ils prirent le mariage de leur ami comme prétexte pour taper dans les alcools forts et trinquèrent à la santé de tous les orphelins du monde. Il y en avait tant et tellement qu'ils conclurent cette soirée mouvementée par une cuite magistrale.

Magistrale et amère.

Marquet de la Durbellière, Philibert, Jehan, Louis-Marie, Georges, né le 27 septembre 1967 à La Roche-sur-Yon (Vendée), épousa Martin, Suzy, née le 5 janvier 1980 à Montreuil (Seine-Saint- Denis) à la mairie du XXe arrondissement de Paris le premier lundi du mois de juin 2004 sous l'œil ému de ses témoins Lestafier, Franck, Germain, Maurice, né le 8 août 1970 à Tours (Indre-et-Loire) et Fauque, Camille, Marie, Elisabeth née le 17 février 1977 à Meudon (Hauts-de-Seine) et en présence de Lestafier Paulette qui refuse de dire son âge.

Étaient aussi présents les parents de la mariée ainsi que son meilleur ami, un grand garçon aux cheveux jaunes à peine plus discret qu'elle...

Philibert portait un costume en lin blanc magnifique avec une

pochette rose à pois verts.

Suzy portait une minijupe rose à pois verts magnifique avec un

faux cul et une traîne de plus de deux mètres de long. « Mon rêve ! » répétait- elle en riant.

Elle riait tout le temps.

Franck portait le même costume que Philibert en plus caramel.

Paulette portait un chapeau confectionné par Camille. Une sorte de petit bibi- nid avec des oiseaux et des plumes dans tous les sens et Camille portait l'une des chemises de smoking blanches du grand-père de Philibert qui lui descendait jusqu'aux genoux. Elle avait noué une cravate autour de sa taille et étrennait d'adorables sandales rouges. C'était la première fois qu'elle se mettait en jupe depuis... Pff plus que ça encore...

Ensuite tout ce beau monde alla pique-niquer dans les jardins des

Buttes-Chaumont avec le grand panier de la Durbellière comme traiteur et en rusant pour ne pas se faire voir des gardiens.

Philibert déménagea 1/100 000e de ses livres dans le petit deux-

pièces de son épouse qui n'imagina pas une seconde quitter son quartier adoré pour un enterrement de première classe de l'autre côté de la Seine...

C'est dire si elle était désintéressée et c'est dire s'il l'aimait... II avait gardé sa chambre cependant et ils y dormaient à chaque

fois qu'ils venaient dîner. Philibert en profitait pour ramener des livres et en prendre d'autres et Camille en profitait pour continuer le portrait de Suzy.

Elle ne le sentait pas... Encore une qui ne se laisserait pas

prendre... Hé ! Les risques du métier...

Philibert ne bégayait plus mais cessait de respirer dès qu'elle

sortait de son punctum.

Et quand Camille s'étonnait de la rapidité avec laquelle ils

s'étaient engagés, ils la regardaient bizarrement. Attendre quoi ? Pourquoi perdre du temps sur le bonheur ? C'est complètement idiot ce que tu dis là...

Elle secouait la tête, dubitative et attendrie, pendant que Franck la regardait en tapinois...

Laisse tomber, tu peux pas comprendre, toi... Tu peux pas comprendre ça... T'es tout en nœuds... Y a que tes dessins qui sont beaux... T'es toute rétractée à l'intérieur de toi... Quand je pense que j'ai cru que t'étais vivante... Putain, fallait vraiment que je sois accro ce soir-là pour me

œ

que t'étais venue me faire l'amour alors que t'étais juste affamée... Quel gros niais, je te jure...

Tu sais c'qu'y faudrait ? Y faudrait te purger la tête comme on vide un poulet et te sortir toute la merde que t'as là-dedans une bonne fois pour toutes. Y sera fortiche, le mec qu'arrivera à te déplier... Pas sûr qu'il existe d'ailleurs... Philou me dit que c'est parce que t'es comme ça que tu dessines bien, eh

ben putain, c'est cher payé...

Alors mon Franck ? le secouait Philibert, tu as l'air tout chose

à présent...

Fatigué...

Allez... C'est bientôt les vacances...

Pff... Encore tout le mois de juillet à tirer... D'ailleurs je vais

aller me coucher parce que je me lève tôt demain : je mets ces dames au vert...

Aller passer l'été à la campagne... C'était une idée de Camille et Paulette n'y voyait pas d'inconvénients... Pas plus excitée que ça, la mémé... Mais partante. Partante pour tout du moment qu'on ne la forçait à rien...

Quand elle lui annonça son plan, Franck commença enfin à se faire une raison.

Elle pouvait vivre loin de lui. Elle n'était pas amoureuse et ne le serait jamais. Elle l'avait prévenu en plus : « Merci Franck. Moi non plus. » Après c'était son problème s'il s'était cru plus fort qu'elle et plus fort que le monde entier. Eh, non, mon gars, t'es pas le plus fort... Eh non... C'est pas faute de te l'avoir fait comprendre pourtant, hein ? Mais t'es tellement têtu, tellement faraud...

T'étais pas encore né que c'était déjà du n'importe quoi ta vie alors pourquoi ça changerait maintenant ?

Qu'est-ce que tu croyais ? Que parce que tu œ

avec elle, ça te tomberait tout cuit dans le bec, le bonheur... Pff... Quelle pitié... Regarde-le un peu, tu l'as vu ton jeu ? Où tu comptais aller avec ça, dis-moi ? Où tu comptais aller ? Franchement ?

Elle posa son sac et la valise de Paulette dans l'entrée et vint le rejoindre dans la cuisine.

J'ai soif.

 

Tu fais la gueule ? Ça t'ennuie qu'on parte ?

Pas du tout ! Je vais pouvoir m'amuser un peu...

Elle se leva et le prit par la main :

Allez, viens...

Où ça ?

Te coucher.

Avec toi ?

Ben oui !

Non.

Pourquoi ?

J'ai pu envie... T'es tendre que si t'as un coup dans le nez...

Tu fais que tricher avec moi, j'en ai marre...

Bon...

Tu souffles le chaud et le froid___________ C'est

dégueulasse comme façon de faire...

 

C'est dégueulasse...

Mais moi je suis bien avec toi...

« Mais moi je suis bien avec toi... » reprit- il d'une voix

niaiseuse. J'en ai rien à foutre que tu sois bien avec moi. Moi je voulais que tu sois avec moi, point. Le reste, là... Tes nuances, ton flou artistique, tes petits arrangements avec ton cul et ta conscience, tu te les gardes pour un autre nigaud. Cui-ci, il a tout rendu. T'en tireras rien de plus à présent et tu peux laisser tomber l'affaire, princesse...

T'es tombé amoureux, c'est ça ?

Oh, tu fais chier, Camille ! C'est ça ! Parle- moi comme si

j'étais un grand malade maintenant ! Putain un peu de pudeur, merde ! Un peu de décence ! Je mérite pas ça'quand même ! Allez... Tu vas te barrer et ça va me faire du bien... Qu'est-ce que je fous aussi à me laisser emmerder par une nana qui mouille à l'idée de passer deux mois dans un trou paumé toute seule avec une vioque ? T'es pas normale comme fille et si t'étais un minimum honnête, t'irais te faire soigner avant d'agripper le premier couillon qui passe.

Paulette a raison. C'est incroyable ce que tu es grossier...

Le trajet, le lendemain matin, parut hum... assez long.

II leur laissa la voiture et repartit sur sa vieille pétrolette.

Tu reviendras samedi prochain ?

Pour quoi faire ?

Euh... Pour te reposer...

On verra...

Je te le demande...

On verra...

On s'embrasse pas ?

Nan. Je viendrai te baiser samedi prochain si j'ai rien de

mieux à faire mais je t'embrasse plus.

- Bon.

II alla dire au revoir à sa grand-mère et disparut au bout du chemin.

Camille retourna à ses gros pots de peinture. Elle donnait dans la décoration intérieure maintenant...

Elle commença à réfléchir et puis non. Sortit ses pinceaux du white-spirit et les essuya longuement. II avait raison : on verra.

Et leur petite vie reprit. Comme à Paris mais en plus lent encore. Et au soleil.

Camille fit la connaissance d'un couple d'Anglais qui retapaient la maison d'à côté. On s'échangea des trucs, des astuces, des outils et des verres de gin tonic à l'heure où les martinets mènent la danse.

Elles allèrent au musée des Beaux-Arts de Tours, Paulette attendit sous un cèdre immense (trop d'escaliers) pendant que Camille découvrait le jardin, la très jolie femme et le petit-fils du peintre Edouard Debat-Ponsan. II n'était pas dans le dictionnaire celui-là... Comme Emmanuel Lansyer dont elles avaient visité le musée à Loches quelques jours plus tôt... Camille aimait beaucoup ces peintres qui n'étaient pas dans le dictionnaire... Ces petits maîtres, comme on disait... Les régionaux de l'étape, ceux qui n'avaient pour cimaise que les villes qui les avaient accueillis. Le premier restera à jamais le grand-père d'Olivier Debré et le second l'élève de Corot... Bah... Sans la chape du génie et de la postérité, leurs tableaux se laissaient aimer plus tranquillement. Et plus sincèrement peut-être...

Camille était sans cesse en train de lui demander si elle ne voulait pas aller aux toilettes. C'était idiot, ce truc d'incontinence mais elle se raccrochait à cette idée fixe pour la garder près du bord... La vieille dame s'était laissée aller une fois ou deux et elle l'avait engueulée copieusement :

« Ah ! Non, ma petite Paulette, tout ce que vous voulez mais pas ça ! Je suis là rien que pour vous ! Demandez-moi ! Restez avec moi, bon sang ! Qu'est-ce que ça veut dire de se chier dessus comme ça ? Vous n'êtes pas enfermée dans une cage que je sache ?

Hé ! Ho ! Paulette ! Répondez-moi. Vous virez sourde en plus

?

Je voulais pas te déranger...

— Menteuse ! Vous ne vouliez pas vous déranger

! »

Le reste du temps, elle jardinait, bricolait, travaillait pensait à

Franck et lisait — enfin — Le

Quatuor d'Alexandrie. À voix haute quelquefois________ Pour la mettre dans l'ambiance... Et puis c'était son tour de raconter les opéras...

« Écoutez, là, c'est très beau______ Don Rodrigue

propose à son ami d'aller mourir à la guerre avec lui pour lui faire oublier qu'il est amoureux d'Elisabeth...

« Attendez, je monte le son... Ecoutez-moi ce duo, Paulette...

Dieu, tu semas dans nos â-â- âmes... fredonnait-elle en bougeant ses poignets, na ninana ninana...

« C'est beau, hein ? »

Elle s'était assoupie.

Franck ne vint pas le week-end suivant mais elles eurent la visite des inséparables monsieur et madame Marquet.

Suzy avait posé son coussin de yoga dans les herbes folles et Philibert lisait dans un transat des guides sur l'Espagne où ils devaient se rendre la

semaine suivante pour leur voyage de noces...

Chez Juan Carlos... Mon cousin par alliance. J'aurais dû m'en douter... sourit Camille.

Mais... Et Franck ? II n'est pas là ?

Non.

En motocyclette ?

Je ne sais pas...

Tu veux dire qu'il est resté à Paris ?

J'imagine...

Oh Camille... se désola-t-il...

Quoi, Camille ? s'énerva-t-elle, Quoi ? C'est toi-même qui

m'as dit en parlant de lui la première fois qu'il était impossible... Qu'il avait rien lu à part les petites annonces de Motobeaufeland Magazine, que... que...

Chut. Calme-toi. Je ne te reproche rien.

Non, tu fais pire...

Vous aviez l'air si heureux...

Oui. Eh bien justement. Restons-en là. N'abîmons pas tout...

Tu crois que c'est comme tes mines de crayon ? Tu crois que

ça s'use quand on s'en sert ?

De quoi ?

Les sentiments.

De quand date ton dernier autoportrait ?

Pourquoi tu me demandes ça ?

De quand ?

Longtemps...

C'est bien ce que je pensais...

Ça n'a rien à voir.

Non bien sûr...

Camille ?

Mmm...

Le 1er octobre 2004 à huit heures du matin... -Oui?

II lui tendit la lettre de Maître Buzot, notaire à Paris.

Camille la lut, la lui rendit et s'allongea dans l'herbe à ses pieds.

Pardon ?

C'était trop beau pour durer...

Je suis désolé...

Arrête.

Suzy regarde les annonces dans notre quartier... C'est bien

aussi, tu sais ? C'est... c'est pittoresque comme dirait mon père...

Arrête. Et Franck, ¡1 est au courant ?

Pas encore.

II s'annonça pour la semaine suivante.

Je te manque trop ? lui susurra Camille au téléphone.

Nan. J'ai des trucs à faire sur ma moto... Philibert t'a montré

la lettre ?

Oui.

Tu penses à Paulette ?

Oui.

Moi aussi.

On a joué au yo-yo avec elle... On aurait mieux fait de la

laisser là où elle était...

Tu le penses vraiment ? ajouta Camille.

Non.

La semaine passa.

Camille se lava les mains et retourna dans le jardin rejoindre Paulette qui prenait le soleil dans son fauteuil.

Elle avait préparé une quiche... Enfin une espèce de tarte avec des bouts de lardons dedans... Enfin, un truc à manger, quoi...

Une vraie petite femme soumise attendant son homme... Elle était déjà à genoux en train de gratter la terre quand sa vieille

compagne murmura dans son dos :

Je l'ai tué.

Pardon ?

Misère.

Elle débloquait de plus en plus ces derniers temps...

Maurice... Mon mari... Je l'ai tué.

Camille se redressa sans se retourner.

J'étais dans la cuisine en train de chercher mon porte-

monnaie pour aller au pain et je... Je l'ai vu tomber... II était très malade du cœur, tu sais... II râlait, il soupirait, son visage était... Je... J'ai mis mon gilet et je suis partie.

« J'ai pris tout mon temps... Je me suis arrêtée devant chaque maison... Et le petit, comment ça va ? Et vos rhumatismes, ça s'arrange ? Et cet orage qui se prépare, vous avez vu ? Moi qui ne suis pas très causante, j'étais bien aimable ce matin-là... Et le pire de tout c'est que j'ai joué une grille de Loto... Tu te rends compte ? Comme si c'était mon jour de chance... Bon et puis je... Je suis rentrée quand même et il était mort.

Silence.

J'ai jeté mon billet parce que je n'aurais jamais eu le toupet de

vérifier les numéros gagnants et j'ai appelé les pompiers... Ou le Samu... Je ne sais plus... Et c'était trop tard. Et je le savais...

Silence.

Tu ne dis rien ?

Non.

Pourquoi tu ne dis rien ?

Parce que je pense que c'était son heure.

Tu crois ? la supplia-t-elle.

J'en suis sûre. Une crise cardiaque, c'est une crise cardiaque.

Vous m'avez dit un jour qu'il avait eu quinze ans de sursis. Eh ben voilà, il les avait eus.

Et pour lui prouver sa bonne foi, elle se remit à travailler comme si de rien n'était.

Camille ?

Oui.

Merci.

Quand elle se releva une bonne demi-heure plus tard, l'autre dormait en souriant.

Elle alla lui chercher une couverture.

Ensuite elle se roula une cigarette.

Ensuite elle se nettoya les ongles avec une allumette.

Ensuite elle alla vérifier sa « quiche ».

Ensuite elle coupa trois petites salades et quelques brins de ciboulette.

Ensuite elle les lava.

Ensuite elle se servit un verre de blanc.

Ensuite elle prit une douche.

Ensuite elle retourna dans le jardin en enfilant un pu!!.

Elle posa une main sur son épaule :

Hé... Vous allez prendre froid ma Paulette...

Elle la secoua doucement :

Ma Paulette ?

Jamais un dessin ne lui demanda autant de mal.

Elle n'en fit qu'un.

Et peut-être était-ce le plus beau...

Il était plus d'une heure quand Franck réveilla tout le village.

Camille était dans la cuisine.

Encore en train de picoler ?

II posa son blouson sur une chaise et attrapa un verre dans le placard au-dessus de sa tête.

Bouge pas.

II s'assit en face d'elle :

Elle est déjà couchée, ma mémé?

Elle est dans le jardin...

Dans le jar...

Et quand Camille leva son visage, il se mit à gémir.

Oh non, putain... Oh non...

Et pour la musique ? Vous avez une préférence

?

Franck se retourna vers Camille.

Elle pleurait.

Tu vas nous trouver quelque chose de joli, toi, hein ?

Elle secoua la tête.

Et pour l'urne ? Vous... Vous avez regardé les tarifs ?

Camille n'eut pas le courage de retourner à la ville pour trouver un CD correct. En plus elle n'était pas sûre de le trouver... Et puis elle n'avait pas le

courage.

Elle sortit la cassette qui était encore dans l'autoradio et la tendit

au monsieur du crématorium.

II n'y a rien à faire ?

Non.

Parce que c'était vraiment son chouchou, celui- là. .. La preuve, il

avait même chanté une chanson rien que pour elle, alors...

Camille la lui avait compilée pour la remercier du pull abominable

qu'elle lui avait tricoté cet hiver et elles l'avaient encore écoutée religieusement l'autre jour en revenant des jardins de Villandry.

Elle l'avait regardée sourire dans le rétroviseur...

Quand il chantait ce grand jeune homme, elle avait vingt ans, elle aussi.

Elle l'avait vu en 1952 du temps où il y avait un music-hall près des cinémas.

Ah... II était si beau... soupirait-elle, si beau...

On confia donc à Monseigneur Montand le soin de se charger de l'oraison funèbre.

Et du Requiem...

Quand on partait de bon matin,

quand on partait sur les chemins, A bicy-clèèè-teu,

Nous étions quelques bons copains, Y avait Fernand, y avait Firmin, y avait Francis et Sébastien,

Et puis Pau-lèèè-teu...

On était tous amoureux d'elle,

on se sentait pousser des ailes,

A bicy-clèèè-teu...

Et Philou qui n'était même pas là...

Parti dans ses châteaux en Espagne...

Franck se tenait très droit, les mains derrière le dos.

Camille pleurait.

La, la, la... Mine de rien,

La voilà qui revient, La chanso-nnet-teu,...

Elle avait disparu,

Le pavé de ma rue,

Etait tout bê-teu,...

Les titis, les marquis

C'est parti mon kiki...

Elle souriait... les titis, les marquis... Mais c'est nous, ça...

La, la, la, haut les cœurs

Avec moi tous en chœur...

La chanso-nnet-teu,...

Madame Carminot tripotait son chapelet en reniflant.

Combien étaient-ils dans cette fausse chapelle en faux marbre ?

Une dizaine peut-être ?

À part les Anglais, que des vieux...

Surtout des vieilles.

Surtout des vieilles qui hochaient la tête tristement.

Camille s'effondra sur l'épaule de Franck qui continuait de se triturer les phalanges.

Trois petites notes de musique,

Ont plié boutique,

Au creux du souvenir...

C'en est fi,ni d'ieur tapage,

Elles tournent la page,

Et vont s 'endormir...

Le monsieur moustachu fit un signe à Franck.

Il acquiesça.

La porte du four s'ouvrit, le cercueil roula, la porte se referma et... Pfffouuuff...

Paulette se consuma une dernière fois en écoutant son crooner adoré.

... Et s'en alla... clopin... clopant... dans le soleil... Et dans... le vent...

Et l'on s'embrassa. Les vieilles rappelèrent à Franck combien elles l'aimaient sa grand-mère. Et il leur souriait. Et il se broyait les molaires pour ne pas pleurer.

Les bonnes gens se dispersèrent. Le monsieur lui fit signer des papiers et un autre lui tendit une petite boîte noire.

Très belle. Très chic.

Qui brillait sous le faux lustre à intensité variable.

A gerber.

Yvonne les invita à prendre un petit remontant.

Non merci.

-Sûr?

Sûr, répondit Franck en s'agrippant à son bras.

Et ils se retrouvèrent dans la rue.

Tout seuls.

Tous les deux.

Une dame d'une cinquantaine d'années les aborda. Elle leur demanda de venir chez elle.

Ils la suivirent en voiture.

Ils auraient suivi n'importe qui.

Elle leur prépara un thé et sortit un quatre-quarts du four.

Elle se présenta. Elle était la fille de Jeanne Louvel.

Il ne voyait pas.

C'est normal. Quand je suis venue habiter la maison de ma

mère, vous étiez parti depuis longtemps déjà...

Elle les laissa boire et manger tranquillement.

Camille alla fumer dans le jardin. Ses mains tremblaient.

Quand elle revint s'asseoir avec eux, leur hôte alla chercher une grosse boîte.

Attendez, attendez. Je vais vous la retrouver... Ah ! La voilà

! Tenez...

C'était une toute petite photo crantée crème avec une signature chichiteuse en bas à droite.

Deux jeunes femmes. Celle de droite riait en fixant l'appareil et celle de gauche baissait les yeux sous un chapeau noir.

Toutes les deux chauves.

Vous la reconnaissez ?

Pardon ?

Là... C'est votre grand-mère.

Là?

Oui. Et à côté c'est ma tante Lucienne... La sœur aînée de ma

mère...

Franck tendit la photo à Camille.

Ma tante était institutrice. On disait que c'était la plus jolie fille

du pays... On disait aussi qu'elle était bien bêcheuse, cette petite... Elle avait de l'instruction et avait refusé plusieurs fois sa main, alors oui, une drôle de petite bêcheuse... Le 3 juillet 1945, Rolande F., couturière de son état, déclare...

œ

Je l'ai vue s'amuser; rire, plaisanter et même un certain jour avec eux (des officiers allemands) jouer à s 'arroser en tenue de bain dans la cour de l'école.

Silence.

Ils l'ont tondue ? finit par demander Camille.

Oui. Ma mère m'a raconté qu'elle est restée prostrée pendant

des jours et des jours et qu'un matin sa bonne amie Paulette Mauguin est venue la chercher. Elle s'était rasé la tête avec le coupe-chou de son père et riait devant leur porte. Elle l'a prise par la main et l'a forcée à l'accompagner en ville chez un photographe. « Allez, viens... lui disait-elle, ça nous fera un souvenir... Viens, je te dis ! Ne leur fais pas ce plaisir... Allez... Lève la tête, ma Lulu... Tu vaux mieux qu'eux, va... » Ma tante n'osa pas sortir sans chapeau et refusa de l'enlever chez le photographe, mais votre grand-mère... Regardez- moi ça... Cet air espiègle... Quel âge elle avait a l'époque ? Vingt ans ?

Elle est de novembre 1921.

Vingt-trois ans... Courageuse petite bonne femme, hein ?

Tenez... Je vous la donne...

Merci répondit Franck, la bouche toute tordue.

Une fois dans la rue, il se tourna vers elle et lui lança crânement :

C'était quelqu'un ma mémé, hein ?

Et il se mit à pleurer.

Enfin.

— Ma petite vieille... sanglotait-il. Ma petite vieille à moi... La

seule que j'avais au monde...

Camille se figea soudain et retourna chercher l'urne en courant. Il dormit dans le canapé et se leva très tôt le lendemain. Depuis la fenêtre de sa chambre, Camille le vit disperser une

poudre très fine au-dessus des pavots et des pois de senteur...

Elle n'osa pas sortir tout de suite et quand, enfin, elle se décida à

lui apporter un bol de café brûlant, elle entendit le vrombissement de sa moto qui s'éloignait.

Le bol se cassa et elle s'effondra sur la table de la cuisine. Elle se releva plusieurs heures plus tard, se moucha, prit une

douche froide et retourna à ses pots de peinture.

Elle avait commencé à repeindre cette putain de maison et elle

finirait son boulot.

Elle se brancha sur la FM et passa les journées suivantes en haut

d'une échelle.

Elle envoyait un texto à Franck toutes les deux heures environ

pour lui raconter où elle en était : 09:13 Indochine, dessus buffet

11:37 Aïcha, Aïcha, écoute-moi, tour fenêtre 13:44 Souchon,

clope jardin 16:12 Nougaro, plafond 19:00 infos, jambon beurre

10:15 Beach boys, s. de bains 11:55 Bénabar, c'est moi, c'est

Nathalie, pas bougé

15:03 Sardou, rincé pinceaux 21:23 Daho, dodo Il ne lui

répondit qu'une seule fois : 01:16 silence

Voulait-il dire : fin du service, paix, calme, ou voulait-il dire : boucle-la ?

Dans le doute, elle éteignit son portable. Camille ferma les volets, alla dire au revoir à... aux fleurs et caressa le chat en fermant les yeux. Fin du mois de juillet. Paris étouffait.

L'appartement était silencieux. C'était comme s'il les avait déjà chassés...

Hep, hep, hep, lui dit-elle, j'ai encore un truc à finir, moi...

Elle acheta un très beau cahier, colla sur la première page la charte idiote qu'ils avaient écrite un soir à La Coupole puis rassembla tous ses dessins, ses plans, ses croquis, etc. pour se souvenir de tout ce qu'ils laissaient derrière eux et qui allait disparaître du même coup...

II y avait de quoi faire dix cages à lapins de luxe dans ce gros navire...

Ensuite seulement elle s'occuperait de vider la pièce d'à côté.

Ensuite...

Quand les épingles à cheveux et le tube de Polident seraient morts eux aussi...

En triant ses dessins, elle mit de côté les portraits de son amie.

Jusqu'à présent, elle n'était pas très emballée par cette idée d'expo mais à présent, si. À présent, c'était devenu son idée fixe : la faire vivre encore. Penser à elle, parler d'elle, montrer son visage, son dos, son cou, ses mains... Elle regrettait de ne pas l'avoir enregistrée quand elle racontait ses souvenirs d'enfance par exemple... Ou son grand amour.

« Ça reste entre nous, hein ?

Oui oui...

Eh bien, il s'appelait Jean-Baptiste... C'est beau comme

prénom tu ne trouves pas ? Moi si

j'avais eu un fils, je l'aurais appelé Jean-Baptiste... »

Pour le moment, elle entendait encore le son de sa voix mais... Jusqu'à quand ?

Comme elle avait pris l'habitude de bricoler en écoutant de la musique en boîte, elle alla dans la chambre de Franck pour lui emprunter sa chaîne.

Elle ne la trouva pas.

Et pour cause.

II n'y avait plus rien.

Sauf trois cartons empilés le long du mur.

Elle posa sa tête sur le battant de la porte et le parquet se

transforma en sables mouvants...

Oh, non... Pas lui... Pas lui aussi... Elle se mordait les poings.

Oh, non... Ça recommençait... Elle était encore en train de perdre

tout le monde...

Oh, non, putain...

Oh, non...

Elle claqua la porte et courut jusqu'au restaurant.

Franck est là ? demanda-t-elle essoufflée.

Franck ? Nan, je crois pas, lui répondit un grand mou

mollement.

Elle était en train de se pincer le nez pour ne pas pleurer.

II... Il ne travaille plus ici ?

Nan...

Elle lâcha son nez et...

Enfin plus à partir de c'soir... Ah ben... Le vlà justement !

Il remontait des vestiaires avec tout son linge plié en boule.

Tiens, tiens... fit-il en la voyant, revoilà notre belle jardinière...

Elle pleurait.

Qu'est-ce qu'y a ?

Je croyais que t'étais parti...

Demain.

Quoi ?

Je pars demain.

-Où?

En Angleterre.

Pour... pourquoi ?

D'abord pour prendre des vacances et ensuite pour bosser...

Mon chef m'a trouvé une super place...

Tu vas nourrir la reine ? essaya-t-elle de sourire. Nan, mieux que ça... Chef de partie au Westminster...

-Ah?

Le top du top.

-Ah...

Ça va, toi ?

Allez, viens prendre un verre... On va pas se quitter comme ça

quand même...

À

À l'intérieur ou en terrasse ?

À l'intérieur...

II la regarda, dépité :

T'as déjà reperdu tous les kilos que je t'avais donnés...

Pourquoi tu pars ?

Parce que, je te dis... C'est une super promotion et puis

euh... Ben voilà, quoi... J'ai pas les moyens d'habiter Paris, moi... Tu me diras, je pourrais toujours vendre la maison de Paulette mais je peux pas...

Je comprends...

Nan, nan, c'est pas ça... Pour les souvenirs que j'y laisse...

euh... Nan, c'est juste que... Elle est pas à moi, cette baraque.

Elle appartient à ta mère ?

Non. À toi.

 

Les dernières volontés de Paulette... ajoutat-il en sortant une

lettre de son portefeuille. Tiens... Tu peux la lire...

Mon petit Franck,

Ne regarde pas mon écriture de souillon, je n'y vois plus rien.

Mais je vois bien que cette petite Camille aime beaucoup 'mon jardin et c'est la raison pour laquelle j'aimerais bien le lui léguer si tu n'y vois pas d'inconvénients...

Fais bien attention à toi et à elle, si tu peux.

Je t'embrasse bien fort,

Mémé

Tu l'as reçue quand ?

Quelques jours avant que... qu'elle s'en aille... Je l'ai eue le

jour où Philou m'a annoncé la vente de l'ap-part... Elle... Elle a compris que... Que c'était la merde, quoi...

Houfff... Ça tirait méchamment sur le collier étran-gleur, là...

Heureusement un serveur arrivait :

Monsieur ?

Un Perrier citron, s'il vous plaît...

Et la demoiselle ?

Cognac... Double...

Elle parle du jardin, pas de la maison...

Ouais... Euh... On va pas chipoter, hein ?

Tu vas partir ?

Je viens de te le dire. J'ai déjà mon billet... Tu pars quand ?

Demain soir...

Pardon ?

Je croyais que t'en avais marre de bosser pour les autres...

Bien sûr que j'en ai marre mais qu'est-ce que tu veux que je

fasse d'autre ?

Camille farfouilla dans son sac et sortit son carnet.

Nan, nan, c'est fini, ça... se défendit-il en croisant ses mains

devant son visage. Je suis plus là, je te dis...

Elle tournait les pages.

Regarde... dit-elle, en le tournant vers lui.

C'est quoi cette liste ?

C'est tous les endroits qu'on a repérés, Paulette et moi,

pendant nos promenades...

Les endroits de quoi ?

Les endroits vides où tu pourrais monter ton affaire... C'est

pensé tu sais... Avant de noter les adresses, on en a vachement discuté toutes les deux ! Ceux qui sont soulignés ce sont les mieux... Celui- là là surtout, ce serait super... Une petite place derrière le Panthéon... Un ancien café tout bien dans son jus, je suis sûr que ça te plairait...

Elle goba la fin de son cognac.

Tu délires complètement... Tu sais combien ça coûte d'ouvrir

un resto ?

Non.

Tu délires complètement... Bon, allez... Faut que j'aille finir

de ranger mes affaires... Je dîne chez Philou et Suzy ce soir, tu viens ?

Elle lui attrapa le bras pour l'empêcher de se relever.

J'en ai de l'argent, moi...

Toi ? Tu vis toujours comme une mendigote !

Oui parce que je veux pas y toucher... Je ne l'aime pas ce

blé-là, mais à toi, je veux bien le donner...

Tu te souviens quand je t'ai dit que mon père était assureur et

qu'il était mort d'un... d'un accident du travail, tu te souviens ?

Oui.

Bon, ben, il a bien fait les choses... Comme il savait qu'il allait

m'abandonner, au moins il a pensé à me blinder...

Je comprends pas.

Assurance-vie... A mon nom...

Et pourquoi tu... Pourquoi tu t'es jamais acheté une paire de

pompes convenable alors ?

Parce que je te dis... J'en veux pas de ce fric. Y pue la

charogne. Moi, c'est mon papa vivant que je voulais. Pas ça.

Combien ?

Assez pour qu'un banquier te fasse des risettes et te propose

un bon crédit, je pense...

Elle avait repris son carnet.

Attends, je crois que je l'ai dessiné quelque part...

II lui arracha des mains.

Arrête, Camille... Arrête avec ça. Arrête de te cacher derrière

ce putain de carnet. Arrête... Juste une fois, je t'en supplie... Elle regardait le comptoir.

Hé ! Je te parle, là !

Elle regarda son tee-shirt.

Nan, moi. Regarde-moi.

Elle le regarda.

Pourquoi tu me dis pas simplement : « J'ai pas envie que tu

partes » ? Je suis comme toi, moi... J'en ai rien à foutre de ce fric si c'est pour le dépenser tout seul... Je... Je sais pas, merde... « J'ai pas envie que tu partes », c'est pas dur à dire comme phrase, si ?

Jetelaidjaahdi.

Quoi ?

Je te l'ai déjà dit...

Quand ?

Le soir du 31 décembre...

Ouais mais ça, ça compte pas... C'était par rapport à Philou...

Silence.

Camille ?

II articula distinctement :

J'ai... pas... envie... que... tu... par...

teu.

J'ai...

C'est bien, continue... Pas...

J'ai peur.

Peur de quoi ?

Peur de toi, peur de moi, peur de tout. II soupira.

Et soupira encore.

Regarde. Fais comme moi.

II prenait des poses de body-builder en plein concours de beauté.

Serre tes poings, arrondis ton dos, plie tes bras, croise-les et

ramène-les sous ton menton... Comme ça...

Pourquoi ? s'étonnait-elle.

Parce que... Y faut que tu la fasses craquer cette peau

qu'est trop petite pour toi, là... Regarde... T'étouffes là-dedans... Y faut que tu t'en sortes maintenant... Vas-y... Je veux entendre la couture qui craque dans ton dos...

Elle souriait.

Putain, nan... Garde-le ton sourire à la noix... J'en veux pas...

C'est pas ça que je te demande ! Moi je te demande de vivre, merde ! Pas de me sourire ! Y a les bonnes femmes de la météo pour ça... Bon, j'y vais sinon je vais encore m'énerver... Allez, à c'soir...

Camille se creusa un terrier au milieu des cinquante mille coussins bariolés de Suzy, ne toucha pas à son assiette et but suffisamment pour rire aux bons endroits.

Même sans diapos, ils eurent droit à une séance de Connaissance du monde...

Aragon ou Castille, précisait Philibert.

... sont les mamelles du destin ! répétait-elle

à chaque photo. Elle était gaite. Triste et gaite.

Franck les quitta assez vite car il allait enterrer sa vie de Français avec ses collègues.

Quand Camille réussit à se lever enfin, Philibert la raccompagna jusqu'au macadam.

Ça va aller ?

Oui.

Tu veux que je t'appelle un taxi ?

Non merci. J'ai envie de marcher.

Eh bien... Bonne promenade, alors...

Camille ?

Oui.

Elle se retourna.

Demain... Dix-sept heures quinze à la gare du Nord...

Tu y seras ?

II secoua la tête.

Hélas, non... Je travaille...

Camille ?

Elle se retourna encore.

Toi... Vas-y pour moi... S'il te plaît...

T'es venue secouer ton mouchoir ?

Oui.

C'est gentil...

On est combien ?

De quoi ?

De filles venues agiter nos mouchoirs et te mettre du rouge à

lèvres partout ?

Ben regarde...

Que moi ? !

Eh ouais... grimaça-t-il, les temps sont durs... Heureusement

que les Anglaises sont chaudes... Enfin, c'est ce qu'on m'a dit, hein !

Tu vas leur apprendre le french kiss ?

Entre autres... Tu m'accompagnes jusqu'au quai ?

Oui.

II avisa la pendule :

Bon. II ne te reste plus que cinq minutes pour arriver à

prononcer une phrase de sept mots, c'est faisable, non ? Allez, badinait-il pour de faux, si c'est trop, sept, trois me suffiraient... Mais les bons, hein ? Merde ! J'ai pas composté mon billet... Alors ?

Silence.

Tant pis... Je resterai crapaud...

II remit son gros sac sur son épaule et lui tourna le dos.

II courut pour choper le contrôleur.

Elle le vit qui récupérait son billet et lui faisait un grand signe de la main...

Et l'Eurostar lui fila entre les doigts...

Et elle se mit à pleurer, cette grosse bécasse.

Et l'on ne voyait plus qu'un petit point gris au loin... Son portable sonna.

C'est moi.

Je sais, ça s'affiche...

Je suis sûr que t'es en plein dans une scène hyper

romantique, là... Je suis sûr que t'es toute seule au bout du quai, comme dans un film, en train de pleurer ton amour perdu dans un nuage de fumée blanche...

Elle pleurait de sourire.

Pas... Pas du tout, réussit-elle à répondre, je... J'étais

justement en train de sortir de la gare...

« Menteuse » fit une voix dans son dos.

Elle lui tomba dans les bras et le serra fort fort fort fort.

Jusqu'à ce que ça craque.

Elle pleurait.

Ouvrait les vannes, se mouchait dans sa chemise, pleurait encore, évacuait vingt-sept années de solitude, de chagrin, de méchants coups sur la tête, pleurait les câlins qu'elle n'avait jamais reçus, la folie de sa mère, les pompiers à genoux sur la moquette, la distraction de son papa, les galères, les années sans répit, jamais, le froid, le plaisir de la faim, les mauvais écarts, les trahisons qu'elle s'était imposées et ce vertige toujours, ce vertige au bord du gouffre et des goulots. Et les doutes, et son corps qui se dérobait toujours et le goût de l'éther et la peur de n'être jamais à la hauteur. Et Paulette aussi. La douceur de Paulette pulvérisée en cinq secondes et demie...

II avait refermé son blouson sur elle et posé son menton sur sa tête.

- Allez... Allez... murmurait-il tout doucement sans savoir si c'était allez, pleure encore ou allez, ne pleure plus.

Comme elle voulait.

Ses cheveux le chatouillaient, il était plein de morve et très heureux.

Très heureux.

II souriait. Pour la première fois de sa vie, il était au bon endroit au bon moment.

II frottait son menton sur son crâne.

Allez, ma puce... T'inquiète pas, on va y arriver... On fera pas

mieux que les autres mais on fera pas pire non plus... On va y arriver, je te dis... On va y arriver... On a rien à perdre nous, puisqu'on a rien... Allez... Viens.

Putain j'y crois pas là... J'y crois pas... râlait-il pour cacher

son bonheur, il parle que de Philou, ce con ! Et le service ceci et le service cela... Bien sûr ! C'est pas dur pour lui ! II a les bonnes manières tatouées dans le sang ! Et l'accueil, et le décor et les dessins de Fauque et gnagnagna... Et ma cuisine alors ? Tout le monde s'en fout de ma cuisine ?

Suzy lui arracha le journal des mains.

Coup de cœur pour ce bistrot blablabla où le jeune chef

Franck Lestafier nous écarquille les papilles et nous repaît de ses bienfaits en réinventant une cuisine de ménage plus vive, plus légère, plus gaie, blablabla... En un 'mot c 'est chaque jour le bonheur d'un repas du dimanche sans vieilles tantes et sans lundi... Et alors ? C'est

quoi, ça ? Les cours de la Bourse ou du poulet rôti ?

Nan, c'est fermé ! cria-t-il aux gens qui soulevaient le rideau.

Oh et puis si, venez, tiens... Venez... Y en aura bien assez pour tout le monde... Vincent tu rappelles ton chien putain ou je le fous au congèle !

Rochechouart au pied ! lui ordonna Philibert. Barbes... Pas Rochechouart...

Je préfère Rochechouart... Pas vrai Rochechouart ?

Allez viens voir ton vieil oncle Philou, t'auras un gros nonos...

Suzy riait.

Encore maintenant Suzy riait tout le temps.

Ah vous voilà, vous ! C'est bien, vous avez enlevé vos

lunettes de soleil pour une fois !

Elle minauda un peu.

S'il n'avait pas encore maté la jeune, pour la vieille Fauque c'était dans la poche. La mère de Camille se tenait toujours à carreau en sa présence et le regardait avec les yeux moites de ceux qui ronronnent au Prozac.

Maman, je te présente Agnès, une amie... Peter, son mari et

leur petit Valentin...

Elle préférait dire « une amie » plutôt que « ma sœur ».

Pas la peine de tenter un psychodrame alors que tout le monde s'en fichait... En plus elle était vraiment devenue son amie, alors...

Ah ! Enfin ! Voilà Mamadou and Co ! s'écria Franck. Tu m'as

ramené ce que je t'avais demandé, Mamadou ?

Oh que oui et je te prie deu faire attention parce que c'est pas

du piment d'oiseau, ça... Ça non...

Merci, super, allez viens plutôt m'aider derrière...

J'arrive... Sissi, fais attention au chien !

Nan, nan, il est gentil...

T'occupe, toi. T'occupe pas deu mon éducation... Alors ?

Elle est où ta tambouillerie.

Oh, mais c'est tout petit !

C'est sûr ! Tu prends toute la place !

Oh... Mais c'est la vieille dame que j'avais vue chez vous, non

? fit-elle en désignant le sous- verre.

Ta ta, touche pas. C'est mon gri-gri à moi, ça...

Mathilde Kessler vampait Vincent et son ami pendant que Pierre piquait un menu en douce. Camille s'était plongée dans le Gazetin du Comestible, un périodique de 1767, et s'en était inspiré pour dessiner des mets délirants... C'était magnifique. Et euh... les... les originaux, ils sont où ?

Franck était survolté, il était en cuisine depuis l'aube... Pour une fois que tout le monde était là...

Allez, allez à table, ça va refroidir ! Chaud ! Chaud devant !

II posa une grosse cocotte au milieu de la table et repartit chercher une louche.

Philou remplissait les verres. Parfait, comme toujours.

Sans lui, le succès n'aurait pas été aussi rapide. II avait ce don merveilleux de mettre les gens à l'aise, trouvait toujours un compliment, un sujet de conversation, un mot d'humour, une touche de french coquetterie... Et embrassait tous les particuleux du quartier... Tous des cousins éloignés...

Quand c'était lui qui recevait, il se concevait bien, s'énonçait clairement et les mots pour le dire lui venaient aisément.

Et comme l'avait si platement écrit le journaliste de tout à l'heure, il était « l'âme » de cette petite cantine chic...

Allez, allez... rouspéta Franck, tendez-moi vos assiettes...

A ce moment-là, Camille, qui gâgâtifiait depuis une heure avec le petit Valentin en se cachant derrière sa serviette, lâcha comme ça :

Oh, Franck... Je voudrais le même...

II finit de servir Mathilde, soupira... putain, faut vraiment que je fasse tout, ici, moi... reposa la louche dans le plat, dénoua son tablier, le posa sur le dossier de sa chaise, prit le bébé, le remit dans les bras de sa maman, souleva son amoureuse, la cala sur son épaule comme un sac de patates ou une demi-carcasse de bœuf, gémit... c'est qu'elle avait grossi, la petite... ouvrit la porte, traversa la place, entra dans l'hôtel d'en face, tendit la main à Vishayan, son pote concierge qu'il nourrissait entre deux fax, prit la clef, le remercia et monta les escaliers en souriant.

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Anna Gavalda

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