Ensemble, c'est tout

Anna Gavalda · Chapitre 6 sur 6 · partie 3/4

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Ensemble, c'est tout

Section 11

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

Oui, la vie était une drôle de cuisinière... Des années en chambre froide et tac ! du jour au lendemain, sur le gril mon gars !

À quoi tu penses ? demanda Camille

À rien... Des conneries... Ça va, toi ?

J'arrive pas à croire que t'aies grandi ici...

Pourquoi ?

Pff... C'est tellement paumé... C'est même pas un village—

c'est... C'est rien... Que des petites maisons avec des petits vieux aux fenêtres... Et cette baraque, là... Où rien n'a changé depuis les années 50... J'avais jamais vu une cuisinière comme ça... Et le poêle qui prend toute la place ! Et les cabinets dans le jardin ! Comment un enfant peut-il s'épanouir ici ? Comment t'as fait ? Comment t'as fait pour t'en sortir ?

Je te cherchais...

Arrête... Pas de ça, on a dit...

Tu as dit...

Allez...

Tu sais bien comment j'ai fait, t'as connu la même chose...

Sauf que moi, j'avais la nature... J'ai eu cette chance... J'étais tout le temps dehors... Et Philou a beau dire ce qu'il veut, c'était un rossignol. Je le sais, c'est mon pépé qui me l'a dit et mon pépé c'était la pie qui chante... II avait pas besoin d'appeaux, lui...

Et comment tu fais pour vivre à Paris ?

Je ne vis pas...

II n'y a pas de travail par ici ?

Non. Rien d'intéressant. Mais si j'ai des gosses un jour, je te

jure que je les laisserai pas pousser au milieu des voitures, ça non... Un enfant qu'a pas une paire de bottes, une canne à pêche et un lancepierre, c'est pas un vrai. Pourquoi tu souris ?

—Rien. Je te trouve mignon.

J'aimerais mieux que tu me trouves autre chose...

T'es jamais content.

T'en voudras combien ?

Pardon ?

Des gamins ?

Hé... râla-t-elle. Tu le fais exprès ou quoi ? Attends, mais je te dis ça, c'est pas forcément avec moi! J'en veux pas.

Ah bon ? fit-il déçu.

Non.

Pourquoi ?

Parce que.

II l'attrapa par le cou et la ramena de force tout près de son oreille.

Dis-moi...

Non.

Si. Dis-moi. Je le répéterai à personne...

Parce que si je meurs, je veux pas qu'il reste tout seul...

T'as raison. C'est pour ça qu'il faut en faire plein... Et puis tu

sais...

II la serrait encore plus fort.

Tu vas pas mourir, toi... T'es un ange... et les anges ça meurt

jamais...

Elle pleurait.

Ben alors ?

Nan, rien... C'est parce que je vais avoir mes règles... À

chaque fois, c'est pareil... Ça me plombe de partout et je pleure pour un oui ou pour un non...

Elle souriait dans sa morve :

Tu vois que je suis pas un ange...

Ils étaient dans le noir depuis longtemps, inconfortables et enlacés, quand Franck lâcha :

Y a un truc qui me chiffonne, là...

Quoi ?

T'as une sœur, non ?

-Oui...

Pourquoi tu la vois pas ?

Je ne sais pas.

C'est débile, ça ! II faut que tu la voies !

Pourquoi ?

Parce que ! C'est super d'avoir une sœur ! Moi j'aurais tout

donné pour avoir un frangin ! Tout ! Même mon biclou ! Même mes coins de pêche top secrets ! Même mes extra balls de flipper ! Comme dans la chan-son, tu sais... Les paires de gants, les paires de claques...

Je sais... J'y ai pensé à un moment mais ie n'ai pas osé...

Pourquoi ?

À cause de ma mère peut-être...

Arrête avec ta mère... Elle t'a fait que du

mal... Sois pas maso... Tu lui dois rien, tu sais ?

Bien sûr que si.

Bien sûr que non. Quand ils se tiennent mal, on n'est pas

obligé d'aimer ses parents.

Bien sûr que si.

Pourquoi ?

Ben parce que ce sont tes parents justement... Pff... C'est pas dur d'être parents, y suffit de baiser. C'est

après que ça se complique... Moi par exemple, je vais pas aimer une femme sous prétexte qu'elle s'est fait mettre dans un parking... J'y peux rien...

Mais moi, c'est pas pareil...

Nan, c'est pire. Dans quel état tu reviens à chaque fois que tu

la vois... C'est affreux. T'as le visage tout...

Stop. J'ai pas envie d'en parler.

OK, OK, juste un dernier truc. T'es pas obligée de l'aimer.

C'est tout ce que j'ai à dire. Tu vas me répondre que je suis comme ça à cause de mon malus et t'aurais raison. Mais c'est justement parce que j'ai déjà parcouru ce chemin-là que je te le montre : on n'est pas obligé d'aimer ses parents quand ils se comportent comme des grosses merdes, c'est tout.

T'es fâchée ?

Non.

Excuse-moi.

T'as raison. Toi, c'est pas pareil... Elle s'est toujours occupée

de toi quand même... Mais elle ne

œ

Franchement, elle ne vaut pas ce sacrifice-là...

Non...

Non. Le

lendemain, Camille jardina selon les instructions de Paulette, Philibert s'installa au fond du jardin pour écrire et Franck leur prépara une salade délicieuse.

Après le café, c'est lui qui s'endormit sur la chaise longue. Ouh, qu'il avait mal au dos...

II allait commander un matelas pour la prochaine fois. Pas deux nuits comme ça... Oh non... La vie était bonne fille mais ce n'était pas la peine de prendre des risques idiots... Oh non...

Ils revinrent tous les week-ends. Avec ou sans Philibert. Plutôt avec.

Camille — elle le savait depuis toujours — était en train de devenir une pro du jardinage. Paulette calmait ses ardeurs :

Non. On ne peut pas planter ça ! Rappelle- toi qu'on ne vient

qu'une fois par semaine. II nous

faut du costaud, du vivace... Des lupins si tu veux, des phlox, des

cosmos... C'est très joli, ça, les cosmos... Tout légers... Ça te plairait,

tiens... Et Franck, par l'intermédiaire du beau-frère du œ

vieille moto pour aller au marché ou dire bonjour à René...

II avait donc tenu trente-deux jours sans bécane et se demandait encore comment il avait fait...

Elle était vieille, elle était moche mais elle pétaradait du tonnerre :

Écoutez-moi ça, leur criait-il depuis l'appentis où il échouait

quand il n'était pas en cuisine, écoutez-moi cette merveille !

Tous levèrent mollement la tête de leurs semis ou de leur livre.

« Pêêêêt pet pet pet pet »

Alors ? C'est dingue non ? On dirait une Harley

!

Mouaif... Ils retournèrent à leurs distractions sans se fendre du moindre commentaire...

Pff... Vous comprenez rien...

Qui c'est ça, Ariette ? demanda Paulette à

Camille.

Ariette Davidson... Une super chanteuse...

Connais pas.

Philibert inventa un jeu pour les trajets. Chacun devait apprendre quelque chose aux autres dans l'idée de transmettre un savoir.

Philibert aurait été un excellent professeur...

Un jour, Paulette leur raconta comment prendre des hannetons :

Au matin, quand ils sont encore engourdis par la froideur de la

nuit et qu'ils sont immobiles sur leurs feuilles, on secoue les arbres où ils se tiennent, on remue les branches avec une gaule et on les recueille sur une toile. On les pilonne, on les recouvre de chaux et on les met dans une fosse, ça fait du très bon compost azoté... Et ne pas oublier de se couvrir la tête !

Un autre jour, Franck leur découpa un veau :

Bon, les morceaux de première catégorie d'abord : la noix, la

sous-noix, la noix pâtissière, la culotte, la longe, le filet mignon, le carré couvert, c'est-à-dire les cinq côtes premières et les trois côtes secondes, le carré découvert et l'épaule. De deuxième catégorie à présent : la poitrine, les tendrons et le flanchet. De troisième catégorie enfin : la crosse, le jarret et... Ah, putain, y m'en manque un...

Philibert, lui, donnait des cours de rattrapage à ces mécréants qui ne savaient rien d'Henri IV à part sa poule au pot, son Ravaillac et sa célèbre bite dont il ignorait qu'elle ne fut point un os...

— Henri IV est né à Pau en 1553 et est mort à Paris en 1610. Il est le fils d'Antoine de Bourbon et de Jeanne d'Albret. Une de mes lointaines cousines entre parenthèses. En 1572, il épouse la fille d'Henri II, Marguerite de Valois, une cousine de ma mère, elle. Chef du parti calviniste, il abjurera le protestantisme pour échapper à la Saint-Barthélémy. En 1594, il se fait sacrer à Chartres et entre dans Paris. Par l'édit de Nantes en 1598, il rétablit la paix religieuse. Il était très populaire. Je vous passe toutes ses batailles, vous vous en fichez bien, j'imagine... Mais il est important de se souvenir qu'il fut entouré, entre autres, de deux grands hommes : Maximilien de Béthune, duc de Sully, qui assainit les finances du pays et Olivier de Serres qui fut une bénédiction pour l'agriculture de l'époque...

Camille, elle, ne voulait rien raconter.

Je ne sais rien, disait-elle, et ce que je crois, je n'en suis pas

sûre...

Parle-nous de peintres ! l'encouragèrent-ils. De mouvements,

de périodes, de tableaux célèbres, ou même de ton matos si tu veux !

Non, je sais pas dire, tout ça... J'aurais trop peur de vous

tromper...

C'est quoi ta période préférée ?

La Renaissance.

Pourquoi ?

Parce que... Je ne sais pas... Tout est beau. Partout... Tout...

Tout quoi ?

Tout.

Bon... plaisanta Philibert, merci. C'était on ne peut plus

concis. Pour ceux qui voudraient en savoir plus, je tiens à signaler que l'Histoire de l'Art d'ÉIie Faure se trouve dans nos water-closets derrière le spécial Enduro 2003.

Et dis-nous qui tu aimes... ajouta Paulette. Comme peintres ?

Oui.

Euh... Dans n'importe quel ordre, alors... Rembrandt, Durer,

Vinci, Mantegna, Le Tintoret, La Tour, Turner, Bonington, Delacroix, Gauguin, Vallotton, Corot, Bonnard, Cézanne, Chardin, Degas, Bosch, Vélasquez, Goya, Lotto, Hiroshige, Piero délia Francesca, Van Eyck, les deux Holbein, Bellini, Tiepolo, Poussin, Monet, Chu Ta, Manet, Constable, Ziem, Vuillard euh... C'est horrible, je dois en oublier plein...

Et tu ne peux pas nous dire quelque chose sur l'un de ces

types ?

Non.

Au hasard... Bellini... Pourquoi tu l'aimes celui-là ? A cause de son portrait du doge Leonardo Loredan... Pourquoi ?

Je ne sais pas... II faut aller à Londres, à la National Gallery si

je me souviens bien, et regarder ce tableau pour avoir la certitude que l'on est... C'est... C'est... Non, j'ai pas envie de mettre mes grosses paluches là-dessus...

Bon... se résignèrent-ils, ce n'est qu'un jeu

après tout... On ne va pas t'obliger...

Ah ! Je sais ce qui me manquait ! exulta Franck. le collier bien

sûr ! Ou collet, c'est comme on veut... On met ça dans la blanquette...

Là Camille se dédoublait, c'est clair.

Un lundi soir pourtant, dans les embouteillages après le péage de Saint-Arnoult, alors qu'ils étaient tous fatigués et ronchons, elle déclara soudain :

J'ai trouvé !

Pardon ?

Mon savoir ! Mon seul savoir que j'aie ! En plus, je le connais

par cœur depuis des années !

Vas-y, on t'écoute...

C'est Hokusaï, un dessinateur que j'adore... Vous savez, la

vague ? Et les vues du Mont Fuji ? Mais siiiii... La vague turquoise bordée d'écume ? Alors lui... Quelle merveille... Si vous saviez tout ce qu'il a fait, c'est inimaginable...

C'est tout ? A part « Quelle merveille... » T'as rien d'autre à

ajouter ?

Si, si... Je me concentre...

Et dans la pénombre de cette banlieue sans surprise, entre un Usine Center à gauche et une

Foirfouille à droite, entre le gris de la ville et l'agressivité du troupeau qui rentrait au bercail, Camille prononça lentement ces quelques mots :

Depuis l'âge de six ans, j'avais la manie de dessiner la forme des

objets.

Vers cinquante ans, j'avais publié une infinité de dessins, mais

tout ce que j'avais produit avant l'âge de soixante-dix ans ne vaut pas la peine d'être compté.

C'est à l'âge de soixante-trois ans que j'ai compris peu à peu la

structure de la nature vraie, des animaux, des arbres, des oiseaux et des insectes.

Par conséquent, à l'âge de quatre-vingts ans, j'aurai fait encore

plus de progrès ; à quatre-vingt- dix ans, je pétrerai le mystère des choses ; à cent ans, je serai décidément parvenu à un degré de merveille et quand j'aurai cent dix ans, chez moi, soit un point, soit une ligne, tout sera vivant.

Je demande à ceux qui vivront autant que moi de voir si je tiens

ma parole.

Écrit à l'âge'de soixante-quinze ans par moi, Hokusaï, le

vieillard fou de peinture.

« Soit un point, soit une ligne, tout sera vivant... » répéta-t-elle.

Chacun ayant probablement trouvé là de quoi alimenter son pauvre moulin, la fin du trajet demeura silencieuse.

Pour Pâques, ils furent invités au château. Philibert était nerveux.

II avait peur de perdre un peu de son prestige... II vouvoyait ses parents, ses parents le vouvoyaient et se

vouvoyaient entre eux.

Bonjour, Père.

Ah, vous voilà, mon fils... Isabelle, allez prévenir votre mère,

je vous prie... Marie-Laurence, vous savez où se trouve la bouteille de whisky ? Impossible de remettre la main dessus...

Priez saint Antoine, mon ami !

Au début, ça leur faisait bizarre et puis ils n'y firent plus attention. Le dîner fut laborieux. Le marquis et la marquise leur posaient des

tas de questions mais n'attendaient pas leur réponse pour les juger. En plus, c'était des questions un peu chaudes, du genre :

Et que fait votre père ?

II est mort.

Ah, pardon.

Je vous en prie...

Euh... Et le vôtre ?

Je ne l'ai pas connu...

Très bien... Vous... Vous reprendrez un peu de macédoine

peut-être ?

Non merci.

Convoi d'anges dans la salle à manger lambrissée...

Et donc vous... Vous êtes cuisinier, n'est-ce pas ? Eh, oui...

Et vous ?

Camille se tourna vers Philibert.

C'est une artiste, répondit-il à sa place.

Une artiste ? Comme c'est pittoresque ! Et vous... Vous en

vivez ?

Oui. Enfin... Je... Je crois...

Comme c'est pittoresque... Et vous vivez dans le même

immeuble, c'est cela ?

Oui. Juste au-dessus.

Juste au-dessus, juste au-dessus...

II cherchait mentalement dans le disque dur de son bottin mondain.

... vous êtes donc une petite Roulier de Morte-m art !

Camille paniquait.

Euh... Je m'appelle Fauque...

Elle sortit tout ce qu'elle avait en magasin :

Camille, Marie, Elisabeth Fauque

Fauque ? Comme c'est pittoresque... J'ai connu un Fauque

autrefois... Un très brave homme, ma foi... Charles, je crois... Un parent à vous, peut-être ?

Euh... Non...

Paulette n'ouvrit pas la bouche de la soirée. Pendant plus de quarante ans, elle avait servi à table chez des gens de cet acabit et elle était trop mal à l'aise pour mettre son grain de sel sur leur nappe brodée.

Le café fut laborieux lui aussi...

Cette fois, c'est Philou qui prit sa place dans le ball-trap :

Alors, mon fils ? Toujours dans les cartes postales?

Toujours, père...

Passionnant, n'est-ce pas ?

Je ne vous le fais pas dire...

Ne soyez pas ironique, je vous prie... L'ironie est la parade

des cancres, ce n'est pas faute de vous l'avoir répété, il me semble...

Oui, père... Citadelle de Saint-Ex...

Pardon ?

Saint-Exupéry.

L'autre ravala son cachou.

Quand enfin, ils purent quitter cette pièce glauque où tous les animaux du coin étaient empaillés au-dessus de leurs têtes, même un faon putain, même Bambi, Franck porta Paulette jusqu'à sa chambre. « Comme une jeune mariée », lui chuchota-t-il à l'oreille et il secoua tristement la tête quand il comprit qu'il allait dormir à mille milliards de kilomètres de ses princesses, deux étages plus haut.

II s'était retourné et tripotait une patte de sanglier tressée pendant que Camille la déshabillait.

Nan, mais j'y crois pas... Vous avez vu comme on a mal

bouffé ? C'est quoi ce délire ? C'était dégueulasse ! Jamais j'oserais servir un truc pareil à mes hôtes ! Dans ce cas-là, il vaut mieux faire une omelette ou des panzani !

Ils n'ont peut-être pas les moyens ?

Putain mais tout le monde a les moyens de faire une bonne

omelette baveuse, non ? Je comprends pas, là... Je comprends pas... Bouffer de la merde avec des couverts en argent massif et servir une infâme piquette

dans une carafe en cristal, je dois être con mais y a un truc qui m'échappe... En vendant un seul de leurs quarante-douze chandeliers ils auraient de quoi bouffer convenablement pendant un an...

Ils ne voient pas les choses de cette manière, j'imagîne...

L'idée de vendre un seul cure-dent de famille doit leur sembler aussi incongrue que le serait pour toi celle de servir de la macédoine en boîte à tes invités...

Putain, c'était même pas de la bonne en plus ! J'ai vu la boîte

vide dans la poubelle... C'était du Leader Price ! T'y crois, toi ? Habiter dans un château pareil avec des douves, des lustres, des milliers d'hectares et tout le bordel et bouffer du Leader Price ! Je comprends pas, là... Se faire appeler monsieur le marquis par le garde et te foutre de la mayo en tube sur de la macédoine de pauvre, je te jure, j'imprime pas...

Allez, calme-toi... C'est pas si grave...

Si, c'est grave, putain ! Si, c'est grave ! Qu'est-ce que ça veut

dire transmettre le patrimoine à tes gamins quand t'es même pas capable de leur parler gentiment ! Nan, mais t'as vu comment il lui parle à mon Philou ? T'as vu sa petite lèvre qui se rebique, là... « Toujours dans les cartes postales, mon fils ? », sous-entendu « mon gros con de fils ? ». Je te jure, j'avais trop envie de lui foutre un coup de boule... C'est un dieu mon Philou, c'est le plus merveilleux être humain que j'aie jamais rencontré de ma vie et l'autre qui lui chie dessus, ce crétin...

Putain, Franck, cesse de jurer, bordel, se désola Paulette.

Scotché, le roturier.

Pff... En plus je dors à Cacahouette-Ies- Bains... Hé, je vous

préviens que j'y vais pas à la messe demain, moi ! Tttt, rendre grâce pour quoi d'abord ? Que ce soit toi, Philou ou moi, on aurait mieux fait de se rencontrer dans un orphelinat,

tiens...

Oh, oui ! Dans la maison de mademoiselle Pony! De quoi ?

Rien.

T'y vas à la messe, toi ?

Oui, j'aime bien...

Et toi, mémé?

Toi tu restes avec moi. On va leur montrer ce que c'est qu'un

bon repas à ces ploucs... Puisqu'ils ont pas les moyens, on va les nourrir, nous !

Je ne suis plus bonne à grand-chose, tu sais...

La recette de ton pâté de Pâques, tu t'en souviens ?

Bien sûr.

Eh ben, ça va pas traîner, je te le dis ! À la lanterne, les

aristos ! Bon, j'y vais sinon je vais me retrouver au cachot, moi...

Et le lendemain, quelle ne fut pas la surprise de Mârie-Lôrance quand elle descendit dans sa cuisine à huit heures. Franck était déjà revenu du marché et orchestrait son invisible valetaille.

Elle était estomaquée :

Mon Dieu, mais...

Tout va très bien Mada-meu la Marquise. Tout va très bien,

très bien, trrrès bien ! chantait-il en ouvrant tous les placards. Ne vous occupez de rien, je prends le déjeuner en main...

Et... Et mon gigot ?

Je l'ai mis au congélateur. Dites-moi, vous n'auriez pas un

chinois par hasard ?

Pardon ?

Non rien. Une passoire peut-être ?

Euh... Oui, là, dans ce placard...

Oh ! Mais c'est formidable ! s'extasia-t-il en soulevant l'engin

auquel il manquait un pied. Elle est

de quelle époque celle-là ? Fin du Xlle je dirais, non ?

Ils arrivèrent affamés et de bonne humeur, Jésus était revenu parmi eux, et s'installèrent autour de la table en se léchant les babines. Oups, Franck et Camille se relevèrent prestement. Ils avaient encore oublié le bénédicité...

Le paterfamilias se racla la voix :

Bénissez-nous, Seigneur, bénissez ce repas et ceux qui l'ont

préparé (clin d'œil de Philou à son marmiton) et bla bla bla et procurez du pain à ceux qui n'en ont pas...

Amen, répondit la brochette d'adolescentes en se

trémoussant.

Puisque c'est comme ça, ajouta-t-il, nous allons faire

honneur à ce merveilleux repas... Louis, allez me chercher deux bouteilles de l'oncle Hubert, s'il vous plaît...

Oh, mon ami, vous êtes sûr ? s'inquiéta sa douce. Mais oui, mais oui... Et vous, Blanche, cessez de coiffer votre

frère, nous ne sommes pas dans un salon de beauté que je sache...

On leur servit des asperges avec une sauce mousseline à tomber par terre puis vint le pâté de Pâques AOC Paulette Lestafier, puis un carré d'agneau rôti accompagné de tians de tomates et courgettes à la fleur de thym, puis une tarte aux fraises et fraises des bois avec sa chantilly maison.

Et montée à l'huile de coude, s'il vous plaît...

Rarement on ne fut plus heureux autour de cette table à douze rallonges et jamais on ne rit de si bon cœur. Au bout de quelques verres, le marquis tomba la lavallière et raconta d'abracadabrantes histoires de chasse où il n'avait pas toujours le beau rôle... Franck était souvent en cuisine et Philibert assurait le service. Ils étaient parfaits.

Ils devraient travailler ensemble... murmura Paulette à

Camille, le petit bouillonnant aux fourneaux et le grand courtois en salle, ce serait épatant...

Ils prirent le café sur le perron et Blanche apporta de nouvelles mignardises avant de revenir s'asseoir sur les genoux de Philibert.

Ouf... Franck se posa enfin. Après un service comme celui-ci, il aurait bien aimé s'en rouler un petit mais hum... Il taxa plutôt Camille...

C'est quoi ça ? lui demanda-t-elle en avisant la corbeille sur

laquelle tout le monde se jetait.

Des pets-de-nonne, ricana-t-il, c'était plus fort que moi, j'ai pas

pu m'en empêcher...

Il descendit d'une marche et s'adossa contre les jambes de sa belle.

Elle posa son carnet sur sa tête.

T'es pas bien là ? lui demanda-t-il.

Très bien.

Eh ben, tu devrais y réfléchir ma grosse...

À quoi ?

À ça. À comment on est, là maintenant...

Je comprends rien... Tu veux que je t'épouille

?

Ouais... Epouille-moi et je te ferai plein de billous. Franck... soupira-t-elle.

Mais nan, c'était un truc symbolique ! Que je me reposais sur

toi et que tu pouvais travailler sur moi. Un truc dans le genre, tu vois...

T'es grave...

Ouais... Tiens, je vais aiguiser mes couteaux, pour une fois

que j'ai le temps... Je suis sûr qu'il y a ce qu'il faut ici...

On fit le tour du domaine en fauteuil roulant et l'on se quitta sans effusions déplacées. Camille leur offrit leur château à l'aquarelle et, à Philibert, le profil de Blanche.

Tu donnes tout, toi... Tu ne seras jamais riche...

Pas grave.

Tout au bout de l'allée bordée de peupliers, il se frappa le front :

Caramba ! J'ai oublié de les prévenir...

Pas de réaction dans l'habitacle.

Caramba ! J'ai oublié de les prévenir... répéta-t-il plus fort.

Hein ?

De quoi ?

Ôh, rien... Un petit détail...

Bon.

Re-silence.

Franck et Camille ?

On sait, on sait... Tu vas nous remercier parce que t'as vu ton

père rigoler pour la première fois depuis la chute du vase de Soissons...

Pas... pas du tout.

Qu'est-ce qu'y a ?

A... acceptez-vous d'ê... d'être mes té... mes té... mes té...

Tes té quoi ? Tes têtards ?

Non. Mes té...

Tes teckels ?

N... non, mes té... té...

Tes quoi ? Putain !

Mes té... moinsdemariage ?

La voiture pila et Paulette se mangea l'appuie- tête.

II ne voulut pas leur en dire davantage.

Je vous préviendrai quand j'en saurai plus...

Hein ? Mais euh... Rassure-nous... T'as une copine au moins

?

Une copine, s'indigna-t-il, jamais de la vie ! Une copine...

Quel vilain mot... Une fiancée, mon cher...

Mais euh... Elle le sait, elle ?

Pardon ?

Que vous êtes fiancés ?

Pas encore... avoua-t-il en piquant du nez.

Franck soupira :

Je vois le travail... Du pur concentré de Philou, ça... Bon,

ben... T'attends pas la veille pour nous inviter, hein ? Que j'aie le temps de m'acheter un beau costard quand même...

Et moi une robe ! ajouta Camille.

Et moi un chapeau... répliqua Paulette.

Les Kessler vinrent dîner un soir. Ils firent le tour de l'appartement en silence. Deux vieux bobos sur le cul... Un spectacle très jouissif en vérité.

Franck n'était pas là et Philibert fut exquis.

Camille leur montra son atelier. Paulette s'y trouvait dans toutes les positions, toutes les techniques et tous les formats. Un temple à sa gaieté, à sa douceur et aux remords et aux souvenirs qui lui fissuraient le visage quelquefois...

Mathilde était troublée et Pierre confiant :

C'est bien ça ! C'est très bien ! Avec la canicule de l'été

dernier, le vieux est devenu très tendance, tu sais ? Ça va marcher... J'en suis sûr.

Camille était accablée.

A-cca-blée.

Laisse... ajouta sa femme, c'est de la provocation... II est

ému ce petit bonhomme...

Oh ! Et ça ! C'est sublime ça !

Ce n'est pas fini...

Tu me le gardes hein ? Tu me le réserves ?

Camille acquiesça.

Mais non. Elle ne lui donnerait jamais parce que ce ne serait jamais fini et ce ne serait jamais fini parce que son modèle ne reviendrait jamais... Elle

le savait...

Tant pis.

Tant mieux.

Cette esquisse ne la quitterait donc plus... Elle n'était pas finie______ Elle resterait en suspens_______ Comme leur impossible amitié______ Comme tout ce qui les séparait ici-bas...

C'était un samedi matin, il y a quelques semaines... Camille travaillait. Elle n'avait même pas entendu le carillon de la sonnette quand Philibert toqua à sa porte :

Camille ?

-Oui?

La... La Reine de Saba est ici... Dans mon salon...

Mamadou était magnifique. Elle avait mis son plus beau boubou et tous ses bijoux. Ses cheveux étaient épilés jusqu'aux deux tiers de son crâne et elle portait un petit fichu assorti à son pagne.

Je te l'avais dit que je viendrais mais il faut teu dépêcher

parce que je vais à un mariage dans ma famille à quatre heures... C'est là que tu habites alors ? C'est là que tu travailles ?

Je suis tellement contente de te revoir !

Allez... Perds pas deu temps, je te dis...

Camille l'installa bien confortablement.

Voilà. Tiens-toi droite.

Mais je me tiens toujours droite d'abord !

Au bout de quelques croquis, elle posa son crayon sur son bloc :

Je ne peux pas te dessiner si je ne sais pas comment tu

t'appelles...

L'autre leva la tête et soutint son regard avec un dédain magnifique :

Je m'appelle Marie-Anastasie Bamundela M'Bayé.

Marie-Anastasie Bamundela M'Bayé ne reviendrait jamais dans ce quartier habillée en reine de Diouloulou, le village de son enfance, Camille en avait la certitude. Son portrait ne serait jamais fini et il ne serait jamais pour Pierre Kessler qui était bien incapable de deviner la petite Bouli dans les bras de cette « belle négresse »...

A part ces deux visites, à part une sauterie où ils se rendirent tous les trois pour fêter les trente ans d'un collègue de Franck et où Camille se déchaîna en hurlant j'ai plus d'appé-tiiiiit qu'un barra-couda, ba ra cou daaaa, il ne se passa rien d'extraordinaire.

Les journées s'allongeaient, le Sunrise se culottait, Philibert

répétait, Camille travaillait et Franck perdait chaque jour un peu plus confiance en lui. Elle l'aimait bien mais ne l'aimait pas, elle s'offrait mais ne se donnait pas, elle essayait pourtant mais n'y croyait pas.

Un soir, il découcha. Pour voir.

Elle ne fit aucun commentaire.

Puis un deuxième, puis un troisième. Pour boire. II dormait chez Kermadec. Seul la plupart du temps, avec une

fille, un soir de mort subite.

II la fit jouir et lui tourna le dos.

Eh ben ?

Laisse-moi.

Paulette ne marchait presque plus et Camille évitait désormais de

lui poser des questions. Elle la retenait autrement. Dans la lumière du jour ou sous l'auréole des lampes. Certains jours elle n'était pas là et d'autres elle pétait la forme. C'était épuisant.

Où s'arrêtait le respect de l'autre et où commençait la notion de

non-assistance à personne en danger ? Cette question la taraudait et, à chaque fois qu'elle se relevait la nuit, bien décidée à prendre rendez-vous chez un médecin, la vieille dame se réveillait guillerette et fraîche comme une rose...

Et Franck qui ne parvenait plus à soutirer à l'une de ses anciennes conquêtes laborantine ses médicaments sans ordonnance...

Elle ne prenait plus rien depuis des semaines...

Le soir du spectacle de Philibert par exemple, elle n'était pas vaillante et ils durent demander à madame Perreira de lui tenir compagnie...

— Pas de problème ! J'ai eu ma belle-mère pendant douze ans à la maison, alors, vous pensez... Les vieux, je sais ce que c'est !

La représentation avait lieu dans une MJC au fin fond de la ligne A du RER.

Ils prirent le Zeus de 19:34, s'assirent l'un en face de l'autre et réglèrent leurs comptes en silence.

Camille regardait Franck en souriant.

Garde-le ton petit sourire de merde, j'en veux pas. C'est tout ce que tu sais donner, toi... Des petits sourires pour embrouiller les gens... Garde-le va, garde-le. Tu finiras toute seule dans ton donjon avec tes crayons de couleur et ce sera bien fait pour ta gueule. Moi, je sens que je fatigue, là... Le ver de terre amoureux d'une étoile, ça va un moment...

Franck regardait Camille en serrant les dents.

Que t'es mignon, toi, quand t'es en colère... Que tu es beau quand tu perds les pédales... Pourquoi je n'arrive pas à me laisser aller avec toi ? Pourquoi je te fais souffrir ? Pourquoi je porte un corset sous ma cuirasse et deux cartouchières en bandoulière ? Pourquoi je bloque sur des détails débiles ? Prends un ouvre-boîte, merde ! Regarde dans ta mallette, je suis sûre que tu as ce qu'il faut pour me laisser respirer...

À quoi tu penses ? lui demanda-t-il.

A ton nom... J'ai lu l'autre jour dans un vieux dictionnaire qu'un

estafier était un grand valet de pied qui suivait un homme à cheval et qui lui tenait !'étrier...

-Ah?

Oui.

Un larbin, quoi...

Franck Lestafier ?

Présent.

Quand tu ne dors pas avec moi, tu dors avec qui?

Tu leur fais les mêmes choses qu'à moi ? ajouta-t-elle en se

mordant la lèvre.

Non.

Ils se donnèrent la main en remontant à la surface. La main, c'est bien.

Ça n'engage pas trop celui qui la donne et ça apaise beaucoup

celui qui la reçoit...

L'endroit était un peu tristoune.

Ça sentait son collier de barbe, ses Fanta tièdes et ses rêves de

gloire mal emboutis. Des affiches jaune fluo annonçaient la tournée triomphale de Ramon Riobambo et son orchestre en peau de lama. Camille et Franck prirent leurs billets et n'eurent que l'embarras du choix pour trouver une place...

Peu à peu la salle se remplit tout de même. Ambiance kermesse

et patronage. Les mamans s'étaient faites belles et les papas vérifiaient les piles de leur caméscope.

Comme à chaque fois qu'il était énervé, Franck bran-douillait du

pied. Camille posa sa main sur son genou pour le calmer.

Savoir que mon Philou va se retrouver tout seul en face de

tous ces gens, ça me tue... Je crois que je vais pas supporter... Imagine qu'il ait un trou de mémoire... Imagine qu'y se mette à bégayer... Pff... Il sera encore bon à ramasser à la petite cuillère...

Chut... Tout va bien se passer...

S'il y en a un seul qui ricane, je te jure, je lui saute dessus et je

le bute...

Du calme...

Du calme, du calme ! J'aimerais bien t'y voir, toi ! Tirais faire le

mariole, là, devant tous ces inconnus ?

D'abord, ce fut le tour des enfants. Du Scapin, du Queneau, du Petit Prince et de la rue Broca, en voulais-tu, en voilà.

Camille n'arrivait pas à les dessiner, elle s'amusait trop.

Ensuite une grappe d'ados dégingandés en cours de rénsertion expérimentale vinrent râper leur existentialisme en secouant de lourdes chaînes en

plaqué or.

Yô Men, mais qu'est-ce qu'y z'ont sur la tête? s'inquiéta

Franck, des collants ou quoi ?

Entracte.

Merde. Le Fanta tiède et toujours pas de Philibert à l'horizon...

Quand l'obscurité revint, une fille insensée fit son apparition.

Haute comme trois pommes, elle portait des Converses roses customisées new look, des collants rayés multicolores, une minijupe en tulle vert et un petit blouson d'aviateur recouvert de perles. La couleur de ses cheveux était assortie à celle de ses chaussures.

Une elfe... Une poignée de confettis... Le genre de fofolle émouvante que l'on aimait du premier coup d'oeil ou que l'on ne comprendrait jamais.

Camille se pencha et vit que Franck souriait bêtement.

Bonsoir... Alors euh... Voilà... Je... J'ai beaucoup réfléchi à

la façon dont j'allais pouvoir vous présenter le... Le numéro suivant et finalement, j'ai... J'ai pensé que... Le mieux serait encore de... de vous raconter notre rencontre...

Oh, oh... ça bégaye. C'est pour nous, ça... murmura-t-il Alors euh... C'était l'année dernière à peu près...

Elle agitait ses bras dans tous les sens.

Vous savez que j'anime des ateliers pour les enfants à

Beaubourg et euh... Je l'ai repéré parce qu'il était toujours en train de tourner autour de ses tourniquets pour compter et recompter ses cartes postales... À chaque fois que je passais, je m'arrangeais pour le surprendre et ça ne ratait pas : il était en train de recompter ses cartes en gémissant. Que... Comme Chaplin, vous voyez ? Avec cette espèce de grâce qui vous prend à la gorge... Quand vous ne savez plus si vous devez rire ou pleurer... Quand vous ne savez plus rien... Quand vous restez, là, toute bête, avec le cœur en aigre-doux... Un jour, je l'ai aidé et je... Je l'ai bien aimé, quoi... Vous aussi, vous verrez... On ne peut pas ne pas l'aimer... Ce garçon, c'est... C'est toutes les lumières de la ville à lui tout seul...

Camille broyait la main de Franck.

Ah ! Encore une chose... Quand ¡1 s'est présenté la première

fois, il m'a dit : « Philibert de la Durbellière » alors, moi, normale, polie, je lui ai répondu pareil, géographiquement : « Suzy... euh... de Belle-ville... » « Ah ! s'est-il exclamé, vous êtes une descendante de Geoffroy de Lajemme de Belleville qui combattit les Habsbourg en 1672 ? » Ouh là ! « Nan, j'ai bafouillé, de... de Belleville de... de Paris quoi... » Eh bien vous savez le pire ? II n'était même pas déçu...

Elle sautillait.

Alors voilà, tout est là, tout est dit. Et je vous demande de

l'applaudir très fort...

Franck siffla entre ses doigts.

Philibert entra pesamment. En armure. Avec la cotte de mailles,

l'aigrette au vent, la grande épée, le bouclier et toute la quincaille.

Frissons dans l'assistance.

II se mit à parler mais on ne comprenait rien. Au bout de quelques minutes, un gamin s'est approché avec un

tabouret pour lui soulever sa visière.

L'autre, imperturbable, devint enfin audible. Esquisses de sourires.

On ne savait pas encore si c'était du lard ou du cochon...

Philibert commença alors un strip-tease génial. A chaque, fois qu'il retirait un morceau de ferraille, son petit page le nommait bien fort :

Le casque... Le bassinet... Le gorgerin... Le colletin... Le

plastron... La pansière... Les cubitières... Le gantelet... Les cuissards... Les genouillères... Les jambières...

Complètement désossé, notre chevalier finit par s'affaisser et le gosse lui retira ses « chaussures ».

Les solerets, annonça-t-il enfin, en les soulevant au-dessus

de sa tête et en se bouchant le nez.

Vrais rires cette fois.

Rien ne vaut un bon gros gag pour chauffer une salle...

Pendant ce temps, Philibert, Jehan, Louis-Marie, Georges Marquet de la Durbellière détaillait, d'une voix monocorde et blasée, les branches de son arbre généalogique en énumérant les faits d'armes de sa prestigieuse lignée.

Son papy Charles contre les Turcs avec Saint Louis en 1271, son pépé Bertrand dans les choux à Azincourt en 1415, son tonton Bidule à la bataille de Fontenoy, son pépé Louis sur les berges de la Moine à Cholet, son grand-oncle Maximilien aux côtés de Napoléon, son arrière-grand-père sur le Chemin des Dames et son grand-père maternel prisonnier des boches en Poméranie.

Avec moult et moult détails. Les gosses ne pipaient pas mot. L'Histoire de France en 3 D. Du grand art.

Et la dernière feuille de l'arbre, conclut-il, la voilà.

II se releva. Tout blanc et tout maigrelet, seulement vêtu d'un caleçon imprimé de fleurs de lys.

C'est moi, vous savez ? Celui qui compte ses cartes

postales...

Son page lui apporta une capote militaire.

Pourquoi ? les interrogea-t-il. Pourquoi, diantre, le dauphin

d'un tel convoi compte et recompte des bouts de papier dans un lieu qu'il abhorre ? Eh bien, je vais vous le dire...

Et là, le vent tourna. II raconta sa naissance cafouilleuse parce qu'il se présentait mal, « déjà... », soupira-t-il, et que sa mère refusait d'aller dans un hôpital où l'on pratiquait des avortements. II raconta son enfance coupée du monde pendant laquelle on lui apprenait à garder ses distances d'avec le petit peuple. II raconta ses années de pensionnat avec son Gaffiot comme fer de lance et les innombrables mesquineries dont il fut la victime, lui qui ne connaissait des rapports de force que les mouvements lents de ses soldats de plomb...

Et les gens riaient.

Ils riaient parce que c'était drôle. Le coup du verre de pipi, les railleries, les lunettes jetées dans les cabinets, les provocations à la branlette, la cruauté des petits paysans de Vendée et les consolations douteuses du surveillant. La blanche colombe, les longues prières du soir pour pardonner à ceux qui nous avaient offensés et ne pas nous soumettre à la tentation et son père qui lui demandait chaque samedi s'il avait su tenir son rang et faire honneur à ses ancêtres pendant qu'il se trémoussait parce qu'on lui avait encore passé la bis-touquette au savon noir.

Oui, les gens riaient. Parce qu'il en riait, lui, et qu'on était avec lui

désormais.

Tous des princes...

Tous derrière son panache blanc...

Tous émus.

II raconta ses TOC. Troubles obsessionnels compulsifs. Son

Lexo, ses feuilles de sécu où son nom ne tenait jamais, ses bégaiements, ses cafouillages, quand sa langue s'embourbait dans son trouble, ses crises d'angoisse dans les lieux publics, ses dents dévitalisées, son crâne dégarni, son dos un peu voûté déjà et tout ce qu'il avait perdu en cours de route pour être né sous un autre siècle. Élevé sans télévision, sans journaux, sans sorties, sans humour et surtout sans la moindre bienveillance pour le monde qui l'entourait.

II donna des cours de maintien, des règles de savoir-vivre,

rappela les bonnes manières et autres usages du monde en récitant par cœur le manuel de sa grand-mère :

« Les personnes généreuses et délicates ne se servent jamais, en

présence d'un domestique, d'une comparaison qui peut être injurieuse pour lui. Par exemple : "Untel se conduit comme un laquais. " Les grandes dames d'autrefois ne se piquaient pas d'une telle sensibilité, allez-vous dire et je sais en effet, qu'une duchesse du xviiie siècle avait coutume d'envoyer ses gens en place de Grève à chaque exécution en leur disant crûment : "Allez à l'école !"

« Nous ménageons mieux aujourd'hui la dignité humaine et la

juste susceptibilité des petits et des humbles ; c'est l'honneur de notre temps...

« Mais tout de même ! renchérit-il, la politesse des maîtres envers

les serviteurs ne doit pas dégénérer en familiarité basse. Par exemple, rien n'est aussi vulgaire que d'écouter les cancans de ses gens... »

Et l'on souriait encore. Même si cela ne nous faisait pas rire.

Enfin, il parla le grec ancien, récita des prières en latin à tire-larigot et avoua qu'il n'avait jamais vu La Grande Vadrouille car l'on s'y moquait des religieuses...

— Je crois que je suis le seul Français qui n'ait pas vu La Grande Vadrouille, non ?

Des voix gentilles le rassuraient : Nan, nan... T'es pas le seul...

Heureusement je... Je vais mieux. Je... j'ai descendu le pont-

Ievis, je crois... Et je... J'ai quitté mes terres pour aimer la vie... J'ai rencontré des gens beaucoup plus nobles que moi et je... Enfin... Certains sont dans la salle et je ne voudrais pas les mettre ma... mal à l'aise mais...

Comme il les regardait, tous se retournèrent vers Franck et Camille qui essayaient désespérément de rrr... hum... de ravaler la boule qu'ils avaient dans la gorge.

Parce que ce type qui parlait, là, ce grand échalas qui les faisait tous marrer en racontant ses misères, c'était leur Philou à eux, leur ange gardien, leur Super-Nesquick venu du ciel. Celui qui les avait sauvés en refermant ses grands bras maigrichons sur leurs dos découragés...

Pendant que les gens l'applaudissaient, il finissait de se rhabiller. II était désormais en queue-de-pie et chapeau claque.

Eh bien voilà... Je crois que j'ai tout dit... J'espère ne pas vous

avoir trop importunés avec ces breloques poussiéreuses... Si c'était le cas, hélas, je vous prie de m'excuser et de présenter vos doléances à cette demoiselle Loyale en cheveux roses car c'est elle qui m'a forcé à me tenir devant vous ce soir... Je vous promets que je ne recommencerai pas, mais euh...

II agita sa canne en direction des coulisses et son page revint avec une paire de gants et un bouquet de fleurs.

Notez la couleur... ajouta-t-il en les enfilant, beurre frais... Mon

Dieu... Je suis d'un classicisme indécrottable... Ou en étais-je déjà ? Ah, oui ! Les cheveux roses... Je... Je... sais que monsieur et madame Martin, les parents de mademoiselle de Belleville, sont dans la salle et je... je... je... je...

II s'agenouilla :

Je... je bégaye, n'est-ce pas ?

Rires.

Je bégaye et c'est bien normal pour une fois puisque je viens

vous demander la main de votre fi...

A ce moment-là, un boulet de canon traversa la scène et vint le faire trébucher. Son visage disparut alors sous une corolle de tulle et l'on entendit :

Hiiiiiiiiiiiiii, je vais être marquiiiiiiiiiiiiii-seu ! ! !

!

Les lunettes de travers, il se releva en la portant dans ses bras :

Fameuse conquête, vous ne trouvez pas ? II souriait. Mes ancêtres peuvent être fiers de moi... Camille et Franck

n'assistèrent pas au pot de

fin d'année de la troupe car ils ne pouvaient se permettre de louper le Zack de 23 :58.

Ils étaient assis l'un à côté de l'autre cette fois et ne furent guère plus bavards qu'à l'aller. Trop d'images, trop de secousses...

Tu crois qu'il va rentrer ce soir ?

Mmm... N'a pas l'air trop à cheval sur l'étiquette cette jeune

fille...

C'est fou, hein ?

Complètement fou...

T'imagines la gueule de la Marie-Laurence quand elle va

découvrir sa nouvelle belle-fille ?

A mon avis, ce n'est pas pour demain...

Pourquoi tu dis ça ?

— Je ne sais pas... Intuition féminine... L'autre jour, au château,

quand on se promenait après le déjeuner avec Paulette, il nous a dit en tremblant de rage : « Vous vous rendez compte ? C'est

œ

Blanche... » Je me trompe peut-être mais j'ai eu l'impression que c'était la goutte d'eau qui venait de couper le cordon... À lui, ils ont tout fait subir sans qu'il en prenne ombrage plus que ça, mais

œ

c'était trop lamentable______ Trop lamentable_____ J'ai senti qu'il évacuait sa colère en prenant de sombres dispositions____ Tant mieux, tu me diras________ C'est toi qui as raison : ils ne le méritaient pas...

Franck hocha la tête et ils en restèrent là. En allant plus loin, ils auraient été obligés de parler du futur au conditionnel (Et s'ils se marient, où vont-ils vivre ? Et nous, où allons-nous vivre ? etc.) et ils n'étaient pas prêts pour ce genre de discussion... Trop risquée... Trop casse-gueule...

Continuer : partie 4 sur 4