Ensemble, c'est tout
p p q q
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Camille s'assit sur le panier à linge sale et dessina la forme du carrelage, les frises, les arabesques, la grosse baignoire en porcelaine avec ses quatre pieds de lion griffus, les chromes fatigués, l'énorme pomme de douche qui n'avait plus rien craché depuis la guerre de 14, les porte-savons, évasés comme des bénitiers, et les porte-serviettes à moitié descellés. Les flacons vides, Shocking de Schiaparelli, Transparent d'Houbigant ou Le Chic de Molyneux, les boîtes de poudre de riz La Diaphane, les iris bleus qui couraient le long du bidet et les lavabos si travaillés, si tarabiscotés, si chargés de fleurs et d'oiseaux qu'elle avait toujours eu des scrupules à poser sa trousse de toilette hideuse sur la tablette jaunie. La cuvette des toilettes avait disparu, mais le réservoir de la chasse d'eau était toujours fixé au mur et elle termina son inventaire en reproduisant les hirondelles qui voletaient là-haut depuis plus d'un siècle.
Son carnet était presque terminé. Encore deux ou trois pages...
Elle n'eut pas le courage de le feuilleter et y vit comme un signe. Fin du carnet, fin des vacances.
Elle rinça son bol et quitta les lieux en refermant la porte tout doucement. Pendant que ses draps tournaient, elle se rendit chez Darty sous la Madeleine et racheta une chaîné à Franck. Elle ne voulait rien lui devoir. Elle n'avait pas eu le temps de voir la marque de son modèle et se laissa prendre la main par le vendeur.
Elle aimait bien ça, se laisser prendre la main...
Quand elle revint, l'appartement était vide. Ou silencieux. Elle ne chercha pas à savoir. Elle déposa le carton Sony devant la porte de son voisin de couloir, déposa les draps sur son ancien lit, salua la galerie des ancêtres, ferma ses volets et roula sa cheminée jusqu'à l'office. Elle ne trouva pas la clef. Bon, elle déposa son carton dessus, sa bouilloire, et repartit
travailler.
Au fur et à mesure que le soir tombait et que le froid recommençait sa triste besogne, elle sentit sa bouche s'assécher et son ventre se durcir : les cailloux étaient revenus. Elle fit un gros effort d'imagination pour ne pas pleurer et finit par se convaincre qu'elle était comme sa mère : irritée par les fêtes.
Elle travailla seule et en silence.
Elle n'avait plus très envie de continuer le voyage. II fallait qu'elle se rende à l'évidence. Elle n'y arrivait pas.
Elle allait remonter là-haut, dans la chambrette de Louise Leduc,
et poser son sac.
Enfin.
Un petit mot sur le bureau de monsieur Lanciengoret la tira de
ses sordides pensées :
Qui êtes-vous ? demandait une écriture noire et serrée. Elle posa son pschit-pschit et ses chiffons, prit place sur l'énorme
fauteuil en cuir et chercha deux feuilles blanches.
Sur la première, elle dessina une espèce de
Pat Hibulaire, hirsute et édenté, qui s'appuyait sur un balai à franges en souriant méchamment. Un litron de rouge dépassait de la poche de sa blouse, Touclean, des professionnels, etc., et il affirmait : Ben, c'est moi...
Sur l'autre, elle dessina une pin-up des années 50. Main sur la
hanche, bouche en cul de poule, jambe repliée et poitrine comprimée dans un joli tablier à dentelles. Elle tenait un plumeau et rétorquait : Mais non voyons... c'est moi...
Elle s'était servie d'un Stabilo pour lui mettre du rose aux joues... À cause de ces bêtises, elle avait raté le dernier métro et revint à
pied. Bah, c'était aussi bien comme ça... Un autre signe finalement... Elle avait presque touché le fond, mais pas tout à fait, c'était ça ?
Encore un effort.
Encore quelques heures dans le froid et ce serait bon. Quand elle poussa la porte cochère, elle se souvint qu'elle n'avait
pas rendu ses clefs et qu'elle devait pousser ses affaires dans l'escalier de service.
Et écrire un petit mot à son hôte peut-être ?
Elle se dirigea vers la cuisine et fut contrariée d'y apercevoir de la lumière. Sûrement le sieur Marquet de la Durbellière, chevalier à la triste figure, avec sa patate chaude dans la bouche et sa batterie d'arguments bidon pour la retenir. L'espace d'un instant, elle songea à faire demi-tour. Elle n'avait pas le courage d'écouter ses confusions. Mais bon, dans l'éventualité où elle ne mourrait pas cette nuit, elle avait besoin de son chauffage...
II se tenait à l'autre bout de la table et tripotait la languette de sa canette.
Camille referma sa main sur la poignée et sentit ses ongles lui rentrer dans la paume.
— Je t'attendais, lui dit-il.
-Ah?
— Ouais...
— Tu ne veux pas t'asseoir ?
— Non.
Ils restèrent ainsi, silencieux, pendant un long moment.
— Tu n'as pas vu les clefs du petit escalier ? finit-elle par demander.
— Dans ma poche...
Elle soupira :
— Donne-les-moi.
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce que je ne veux pas que tu partes. C'est moi qui vais me tirer... Si t'es plus là, Philibert va me faire la gueule jusqu'à sa mort... Aujourd'hui déjà, quand il a vu ton carton, il m'a pris la tête et depuis, il est pas sorti de sa chambre... Alors je vais m'en aller. Pas pour toi, pour lui. Je peux pas lui faire ça. II va redevenir comme il était avant et je veux pas. II mérite pas ça. Moi, il m'a aidé quand j'étais dans la merde et je veux pas lui faire de mal. Je veux plus le voir souffrir et se tortiller comme un ver à chaque fois que quelqu'un lui pose une question, c'est plus possible, ça... II allait déjà meux avant que t'arrives mais depuis que t'es là, il est presque normal et je sais qu'il prend moins de médocs alors... T'as pas besoin de partir... Moi, j'ai un pote qui pourra m'héberger après les fêtes...
Silence.
— Je peux te prendre une bière ?
— Vas-y.
Camille se servit un verre et s'assit en face de lui.
— Je peux m'allumer une dope ?
— Vas-y, je te'dis. Fais comme si je n'étais plus là...
— Non, ça je ne peux pas. C'est impossible... Quand tu es dans une pièce, il y a tellement d'électricité dans l'air, tellement d'agressivité que je ne peux pas être naturelle, et...
— Et quoi ?
— Et je suis comme toi, figure-toi, je suis fatiguée. Pas pour les mêmes raisons, j'imagine... Je travaille moins, mais c'est pareil. C'est autre chose, mais c'est pareil. C'est ma tête qui est fatiguée, tu comprends ? En plus, je veux partir. Je me rends bien compte que je ne suis plus capable de vivre en communauté et je...
-Tu?
— Non rien. Je suis fatiguée, je te dis. Et toi, tu n'es pas
capable de t'adresser aux autres normalement. II faut toujours que tu gueules, que tu les agresses... J'imagine que c'est à cause de ton boulot, que c'est l'ambiance des cuisines qui a déteint... T'en sais rien... Et puis je m'en fous à vrai dire... Mais une chose est sûre : je vais vous rendre votre intimité.
— Non, c'est moi qui vous abandonne, je n'ai pas le choix, je te dis... Pour Philou, tu comptes plus, tu es devenue plus importante que moi...
— C'est la vie, ajouta-t-il en riant.
Et, pour la première fois, ils se regardèrent dans les yeux.
— Je le nourrissais mieux que toi, c'est sûr ! mais moi, j'en avais vraiment rien à foutre des cheveux blancs de Marie-Antoinette... Mais alors... rien à taper et c'est ça qui m'a perdu... Ah, au fait ! merci pour la chaîne...
Camille s'était relevée :
— C'est à peu près la même, non ?
— Sûrement...
— Formidable, conclut-elle d'une voix morne. Bon, et les clefs ?
— Quelles clefs ?
— Allez...
— Tes affaires sont de nouveau dans ta chambre et je t'ai refait ton lit.
— En portefeuille ?
— Putain, mais t'es vraiment chiante, toi, hein ? Elle allait quitter
la pièce quand il lui indiqua son
carnet du menton :
— C'est toi qui fais ça ?
— Où tu l'as trouvé ?
— Hé... Du calme... II était là, sur la table... Je l'ai juste regardé en t'attendant...
Elle allait le reprendre quand il ajouta :
— Si je te dis un truc de gentil, tu vas pas me mordre ?
— Essaye toujours...
II le prit, tourna quelques pages, le reposa et attendit encore un moment, le temps qu'elle se retourne enfin :
— C'est super, tu sais... Super beau... Super bien dessiné... C'est... Enfin, je te dis ça... Je m'y connais pas trop, hein ? Pas du tout même. Mais ça fait presque deux heures que je t'attends là, dans cette cuisine où on se les gèle et j'ai pas vu le temps passer. Je me suis pas ennuyé une minute.
Je... j'ai regardé tous ces visages là... Mon Philou et tous ces gens... Comment tu les as bien attrapés, comment tu les rends beaux... Et l'appart... Moi ça fait plus d'un an que je vis ici et je croyais qu'il était vide, enfin je voyais rien... Et toi, tu... Enfin, c'est super quoi...
— Ben pourquoi tu pleures maintenant ?
— Les nerfs, je crois...
— V'Ià autre chose... Tu veux encore une bière ?
— Non. Merci. Je vais aller me coucher...
Alors qu'elle était dans la salle de bains, elle l'entendit qui donnait des grands coups sur la porte de la chambre de Philibert et qui gueulait :
— « Allez, mon gars ! C'est bon. Elle s'est pas envolée ! Tu peux aller pisser maintenant ! »
Elle crut apercevoir le marquis lui sourire entre ses favoris en éteignant sa lampe et s'endormit aussitôt.
Le temps s'était radouci. II y avait de la gaieté, de la légèreté, something in di air. Les gens couraient partout pour trouver des cadeaux et Josy
B. avait refait sa teinture. Un reflet acajou de toute beauté qui mettait en valeur les montures de ses lunettes. Mamadou aussi s'était acheté un magnifique postiche. Elle leur avait fait une leçon de coiffure un soir, entre deux étages, alors qu'elles trinquaient toutes les quatre en sifflant la bouteille de mousseux payée par le pari.
— Mais combien de temps tu restes chez le coiffeur pour te faire épiler tout le front comme ça ?
— Oh... Pas très longtemps... Deux ou trois heures peut-être... Il y a des coiffures qui sont beaucoup plus longues, tu sais... Pour ma Sissi, ça a pris plus deu quatre heures...
— Plus de quatre heures ! Et qu'est-ce qu'elle fait pendant tout ce temps ? Elle est sage ?
— Bien sûr que non, elle est pas sage ! Elle fait comme nous, elle rigole, elle mange et elle nous écoute raconter nos histoires... Nous, on raconte beaucoup d'histoires... Beaucoup plus que vous...
— Et toi Carine ? Tu fais quoi pour Noël ?
— Je prends deux kilos. Et toi Camille, tu fais quoi pour Noël ?
— Je perds deux kilos... Non, je plaisante...
— T'es en famille ?
— Oui, leur mentit-elle.
— Bon, c'est pas le tout, dit Super Josy en tapotant le cadran de sa... etc., etc.
Comment vous appelez-vous ? lut-elle sur le bureau. Peut-être était-ce un pur hasard, mais la photo de sa femme et de
ses enfants avait disparu. Tttt, il était bien prévisible, ce garçon... Elle jeta la feuille et passa l'aspirateur.
Dans l'appartement aussi, l'ambiance était moins pesante. Franck
ne dormait plus là et passait comme une flèche quand il revenait s'allonger l'après-midi. Il n'avait même pas déballé sa nouvelle chaîne.
Philibert ne fit jamais la moindre allusion à ce qui s'était tramé
dans son dos le soir où il était allé aux Invalides. C'était un garçon qui ne pouvait souffrir le moindre changement. Son équilibre ne tenait qu'à un fil et Camille commençait tout juste à réaliser la gravité de son acte quand il était venu la chercher cette nuit-là... Combien il avait dû se faire violence... Elle repensait aussi à ce que Franck lui avait dit à propos de ses médicaments...
II lui annonça qu'il prenait des vacances et qu'il serait absent jusqu'à la mi-janvier.
— Vous allez dans votre château ?
— Oui.
— Ça vous fait plaisir ?
— Ma foi, je suis heureux de revoir mes sœurs...
— Comment s'appellent-elles ?
— Anne, Marie, Catherine, Isabelle, Aliénor et Blanche.
— Que des noms de reines...
— Eh oui...
— Et le vôtre ?
— Oh, moi... Je suis le vilain petit canard...
— Ne dites pas ça Philibert... Vous savez, je n'y comprends rien à toutes vos histoires d'aristocratie et je n'ai jamais été très sensible aux particules. Pour vous dire la vérité, je trouve même que c'est un peu ridicule sur les bords, un peu... désuet, mais une chose est sûre; vous, vous êtes un prince. Un vrai prince.
— Oh, rougit-il, un petit gentilhomme, un petit hobereau de province tout au plus...
— Un petit gentilhomme, oui, c'est tout à fait ça... Dites-moi, vous croyez que l'on pourra se tutoyer l'année prochaine ?
— Ah ! revoilà ma petite suffragette ! Toujours des Révolutions... J'aurais du mal à vous tutoyer, moi...
— Moi pas. Moi, j'aimerais bien vous dire : Philibert, je te
remercie pour tout ce que tu as fait pour moi, parce que tu ne le sais pas, mais d'une certaine manière, tu m'as sauvé la vie...
II ne répondit rien. Ses yeux venaient de tomber encore une fois.
Elle se leva tôt pour l'accompagner à la gare. II était si nerveux qu'elle dut lui arracher son billet des mains pour le composter à sa place. Ils allèrent boire un chocolat mais il ne toucha pas à sa tasse. Au fur et à mesure que l'heure du départ approchait, elle voyait son visage se crisper. Ses tics l'avaient repris et c'était de nouveau le pauvre bougre du supermarché qu'elle avait en face d'elle. Un grand garçon besogneux et gauche qui était obligé de garder ses mains dans ses poches pour ne pas se
griffer le visage quand il rajustait ses lunettes.
Elle posa sa main sur son bras :
— Ça va ?
— Ou... oui, tr... très bien, vou... vous sur... surveillez l'heure, n'est-ce... n'est-ce pas ?
— Chuuut, fit-elle. Hééé... Tout va bien, là... Tout va bien...
II essaya d'acquiescer.
— Ça vous stresse à ce point de retrouver votre famille ?
— Nn... non, répondit-il en même temps qu'il faisait oui de la tête.
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II lui sourit.
— C'est laquelle votre préférée ?
— Ce... c'est la dernière...
— Blanche ?
— Oui.
— Elle est jolie ?
— Elle... Elle est plus que ça encore... Elle... elle est douce avec moi...
Ils furent bien incapables de s'embrasser, mais Philibert l'attrapa par l'épaule sur le quai :
— Vou... vous ferez bien attention à vous, n'est- ce pas ?
— Oui.
— Vous vous allez de... dans votre famille ?
— Non...
— Ah ? grimaça-t-il.
— Je n'ai pas de petite sœur pour faire passer le reste, moi...
-Ah...
Et par la fenêtre, il la sermonna :
— Sur... surtout ne vous laissez pas impressionner par notre
pe... petit Escoffier, hein !
— Tut tut, le rassura-t-elle.
II ajouta quelque chose, mais elle n'entendit rien à cause du haut-parleur. Dans le doute, elle fit oui oui de la tête et le train s'ébranla.
Elle décida de rentrer à pied et se trompa de chemin sans s'en rendre compte. Au lieu de prendre à gauche et de descendre le boulevard Montparnasse pour rejoindre l'École militaire, elle alla tout droit et se retrouva dans la rue de Rennes. C'était à cause des boutiques, des guirlandes, de l'animation...
Elle était comme un insecte, attirée par la lumière et le sang
chaud des foules.
Elle avait envie d'en être, d'être comme eux, pressée, excitée,
affairée. Elle avait envie d'entrer dans des magasins et d'acheter des bêtises pour gâter les gens qu'elle aimait. Elle ralentissait déjà : qui aimait-elle au fait ? Allons, allons, se reprit- elle en remontant le col de sa veste, ne commence pas s'il te plaît, il y avait Mathilde et Pierre et Philibert et tes copines de serpillières... Là, dans ce magasin de bijoux, tu trouveras sûrement un colifichet pour Mamadou, elle qui est si coquette... Et pour la première fois depuis bien longtemps, elle fit la même chose que tout le monde en même temps que tout le monde : elle se promena en calculant son treizième mois... Pour la première fois depuis bien longtemps, elle ne pensait pas au lendemain. Et ce n'était pas une expression. C'était bien du lendemain qu'il s'agissait. Du jour d'après.
Pour la première-fois depuis bien longtemps, le jour d'après lui
semblait... envisageable. Oui, c'était exactement ça : envisageable. Elle avait un endroit où elle aimait vivre. Un endroit étrange et singulier, tout comme les gens qui l'habitaient. Elle serrait ses clefs dans sa poche et repensait aux semaines qui venaient de s'écouler. Elle avait fait la connaissance d'un extraterrestre. Un être généreux, décalé, qui se tenait là, à mille lieues au-dessus de la nuée et semblait n'en tirer aucune vanité. II y avait l'autre bécassou aussi. Bon, avec lui, ce serait plus compliqué... À part ses histoires de motards et de casseroles, elle voyait mal ce que l'on pouvait en tirer, mais du moins, avait-il été ému par son carnet, enfin... ému, comme elle y allait... interpellé disons. C'était plus compliqué et ce pouvait être plus simple : le mode d'emploi semblait assez sommaire...
Oui, elle avait fait du chemin, songeait-elle en piétinant derrière les badauds.
L'année dernière à la même époque, elle était dans un état si lamentable qu'elle n'avait pas su dire son nom aux gars du Samu qui l'avaient ramassée et l'année d'avant encore, elle travaillait tellement qu'elle ne s'était pas rendu compte que c'était Noël ; son « bienfaiteur » s'étant bien gardé de le lui rappeler de crainte qu'elle ne perde la cadence...
Alors quoi, elle pouvait le dire non ? Elle pouvait les prononcer ces quelques mots qui lui auraient encore arraché la bouche il n'y avait pas si longtemps : elle allait bien, elle se sentait bien et la vie était belle. Ouf, c'était dit. Allez, ne rougis pas, idiote. Ne te retourne pas. Personne ne t'a entendue murmurer ces insanités, rassure-toi.
Elle avait faim. Elle entra dans une boulangerie et s'acheta quelques chouquettes. Petites choses idéales, légères et sucrées. Elle se lécha longuement le bout des doigts avant d'oser retourner dans un magasin et trouva des bricoles pour tout le monde. Du parfum pour Mathilde, des bijoux pour les filles, une paire de gants pour Philibert et des cigares pour Pierre. Pouvait-on décemment être moins conventionnel ? Non. C'était les cadeaux de Noël les plus bêtes du monde et c'était des cadeaux parfaits.
Elle finit sa course près de la place Saint-Sulpice et entra dans une librairie. Là aussi, c'était la première fois depuis bien longtemps... Elle n'osait plus s'aventurer dans ce genre d'endroit. C'était difficile à expliquer, mais cela lui faisait trop mal, ce... c'était... Non, elle ne pouvait dire cela... Cet accablement, cette lâcheté, ce risque qu'elle ne voulait plus prendre... Entrer dans une librairie, aller au cinéma, voir les expositions ou jeter un regard aux vitrines des galeries d'art, c'était toucher du doigt sa médiocrité, sa pusillanimité, et se souvenir qu'elle avait jeté l'éponge un jour de désespoir et qu'elle ne l'avait plus retrouvée depuis...
Entrer dans n'importe lequel de ces endroits qui tenait sa légitimité de la sensibilité de quelques-uns, c'était se souvenir que sa vie était vaine...
Elle préférait les rayons du Franprix.
Qui pouvait comprendre cela ? Personne.
C'était un combat intime. Le plus invisible de tous. Le plus lancinant aussi. Et combien de nuits de ménage, de solitude et de corvées de chiottes devrait-elle encore s'infliger pour en venir à bout ?
Elle esquiva d'abord le rayon des beaux-arts œ fréquenté du temps où elle essayait d'étudier dans l'école du même nom, puis, plus tard, à des fins moins glorieuses... D'ailleurs, elle n'avait pas l'intention de s'y rendre. Il était trop tôt. Ou trop tard justement. C'était comme cette histoire de petit coup de talon... Peut-être qu'elle était à un moment de sa vie où elle ne devait plus compter sur l'aide des grands maîtres ?
Depuis qu'elle était en âge de tenir un crayon, on lui avait répété qu'elle était douée. Très douée. Trop douée. Très prometteuse, bien trop maligne ou trop gâtée. Souvent sincères, d'autres fois plus ambigus, ces compliments ne l'avaient menée nulle part, et aujourd'hui, alors qu'elle n'était plus bonne qu'à remplir frénétiquement des carnets de croquis comme une sangsue, elle se disait qu'elle échangerait bien ses deux barils de dextérité contre un peu de candeur. Ou contre une ardoise magique, tiens... Hop ! plus rien là-haut. Plus de technique, plus de références, plus de savoir-faire, plus rien. On recommence tout à zéro.
Alors un stylo, tu vois... ça se tient entre le pouce et l'index... D'ailleurs, non, ça se tient comme tu veux. Ensuite, ce n'est pas difficile, tu n'y penses plus. Tes mains n'existent plus. C'est ailleurs que ça se passe. Non, ça ne va pas là, c'est encore trop joli. On ne te demande pas de faire quelque chose de joli, tu sais... On s'en tape du joli. Pour ça on a les dessins d'enfants et le papier glacé des magazines. Mets donc des moufles, toi, le petit génie, la petite coquille vide, mais si, enfile-les te dis-je, et peut-être qu'enfin, tu verras, tu dessineras un cercle raté presque parfait...
Elle flâna donc parmi les livres. Elle se sentait perdue. Il y en
avait tant et elle avait perdu le fil de l'ac tualité depuis si longtemps que tous ces bandeaux rouges lui donnaient le tournis. Elle regardait les couvertures, lisait les résumés, vérifiait l'âge des auteurs et grimaçait quand ils étaient nés après elle. Ce n'était pas très malin comme méthode de sélection... Elle se dirigea vers le rayon des poches. Le papier de mauvaise qualité et les petits caractères d'imprimerie l'intimidaient moins. La couverture de celui-ci, un gamin avec des lunettes de soleil, était bien laide, mais le début lui plaisait :
Si je devais ramener ma vie à un seul fait, voici ce que je dirais :
j'avais sept ans quand le facteur m'a roulé sur la tête. Aucun événement n'aura été plus formateur. Mon existence chaotique, tortueuse, mon cerveau malade et ma Foi en Dieu, mes empoignades avec les joies et les peines, tout cela, d'une manière ou d'une autre, découle de cet instant, où, un matin d'été, la roue arrière gauche de la jeep de la poste a écrasé ma tête d'enfant contre le gravier brûlant de la réserve apache de San Carlos.
Oui, c'était pas mal ça... En plus le livre était bien carré, bien
gros, bien dense. II y avait des dialogues, des morceaux de lettres recopiés et de jolis sous-titres. Elle continua de le feuilleter et, à la fin du premier tiers à peu près, elle lut ceci :
« Gloria, dit Barry, adoptant son ton doctoral. Voici ton fils Edgar. II attend depuis longtemps le moment de te revoir. »
Ma mère regarda partout, sauf dans ma direction. « Y en a encore ? » demanda-t-elle à Barry d'une petite voix flûtée qui me noua les entrailles.
Barry soupira et alla chercher une autre boîte de bière dans le frigo. « C'est la dernière, on ira en chercher plus tard. » II la posa sur la table devant ma mère, puis il secoua légèrement le dossier de sa chaise. « Gloria, c'est ton fils, reprit-il. II est là. » Secouer le dossier de la chaise... C'était peut- être ça la technique ?
Quand elle tomba sur ce passage, vers la fin, elle le referma, confiante :
Franchement, je n'ai aucun mérite. Je sors avec mon carnet et les gens se déboutonnent. Je sonne à leur porte et ils me racontent leur vie, leurs petits triomphes, leurs colères et leurs regrets cachés. Quant à mon carnet, qui de toute façon n'est là que pour la frime, je le remets en général dans ma poche, et j'écoute patiemment jusqu'à ce qu'ils aient dit tout ce qu'ils avaient à dire. Après, c'est le plus facile. Je rentre à la maison, je m'installe devant mon Hermès Jubilé et je fais ce que je fais depuis près de vingt ans : je tape tous les détails intéressants.
Une tête écrabouillée dans l'enfance, une mère dans les choux et un petit carnet tout au fond de la poche...
Quelle imagination...
Un peu plus loin, elle vit le dernier album de Sempé. Elle défit son écharpe et la coinça avec son manteau entre ses jambes pour s'émerveiller plus confortablement. Elle tourna les pages lentement et, comme à chaque fois, elle eut les joues roses. Elle n'aimait rien tant que ce petit monde de grands rêveurs, la justesse du trait, les expressions des visages, les marquises des pavillons de banlieue, les parapluies des vieilles dames et l'infinie poésie des situations. Comment faisait-il ? Où trouvait-il tout cela ? Elle retrouva les cierges, les encensoirs et le grand autel baroque de sa petite bigote préférée. Cette fois, elle était assise au fond de l'église, tenait un téléphone portable et se retournait en mettant sa main devant sa bouche : « Allô, Marthe ? C'est Suzanne. Je suis à Sainte-EuIalie-de-Ia-Rédemption, tu veux que je demande quelque chose pour toi ? »
Du miel.
Quelques pages plus loin, un monsieur se retourna en l'entendant rire toute seule. Ce n'était rien pourtant, c'était une grosse dame qui s'adressait à un pâtissier en plein travail. II avait une toque plissée, une mine vaguement désabusée et un petit bedon exquis. La dame disait : « Le temps a passé, j'ai refait ma vie, mais tu sais Roberto, je ne t'ai jamais oublié... » Et elle était coiffée d'un chapeau en forme de gâteau, une espèce de bavarois à la crème tout à fait semblable à ceux que le monsieur
venait de confectionner...
II n'y avait presque rien, deux ou trois griffures d'encre et
pourtant, on la voyait papillonner des cils avec une certaine langueur nostalgique, avec la cruelle nonchalance de celles qui se savent encore désirables... Petites Ava Gardner de Bois-Colombes, petites femmes fatales rincées au Réjécolor...
Six minuscules traits pour dire tout cela ... Comment faisait-il ? Camille reposa cette merveille en songeant que le monde était
séparé en deux catégories : ceux qui comprenaient les dessins de Sempé et ceux qui ne les comprenaient pas. Si naïve et manichéenne qu'elle pût paraître, cette théorie lui semblait tout à fait pertinente. Pour prendre un exemple, elle connaissait une personne qui, à chaque fois qu'elle feuilletait un Paris-Match et avisait l'une de ces saynètes, ne pouvait s'empêcher de se ridiculiser : « Je ne vois vraiment pas ce qu'il y a de drôle là-dedans... II faudra que quelqu'un m'explique un jour où l'on doit rire... » Pas de chance, cette personne était sa mère. Non... Pas de chance...
En se dirigeant vers les caisses, elle croisa le regard de Vuillard.
Là encore, ce n'était pas une expression : il la regardait, elle. Avec douceur.
Autoportrait à la canne et au canotier... Elle connaissait ce
tableau mais n'avait jamais vu de reproduction aussi grande. C'était la couverture d'un énorme catalogue. Ainsi donc, il y avait une exposition en ce moment ? Mais où ?
— Au Grand Palais, lui confirma l'un des vendeurs.-Ah?
C'était étrange comme coïncidence... Elle n'avait cessé de penser
à lui ces dernières semaines... Sa chambre aux tentures surchargées, le châle sur la méridienne, les coussins brodés, les tapis qui s'enchevêtraient et la lumière tamisée des lampes... Plus d'une fois, elle s'était fait cette réflexion, qu'elle avait l'impression de se trouver à l'intérieur d'une toile de Vuillard... Ce même sentiment de ventre chaud, de cocon, atemporel, rassurant, étouffant, oppressant aussi...
Elle feuilleta l'exemplaire de démonstration et fut reprise d'une
crise d'admirationnite aiguë. C'était si beau... Si beau... Cette femme de dos qui ouvrait une porte... Son corsage rose, son long fourreau noir et ce déhanché parfait... Comment avait-il pu rendre ce mouvement ? Le léger déhanché d'une femme élégante vue de dos ?
En n'employant rien d'autre qu'un peu de couleur noire ?
Comment ce miracle était-il possible ?
Plus les éléments employés sont purs, plus œ
d'expression, la forme et la couleur, plus les couleurs
œ
Des extraits de son journal égrenaient les commentaires. œ nourrices dans les squares, les motifs des robes des fillettes, le portrait de Mallarmé à la mine de plomb, les études pour celui d'Yvonne Printemps, ce gentil minois carnassier, les pages griffonnées de son agenda, le sourire de Lucie Belin, sa petite amie... Figer un sourire, c'est totalement impossible et pourtant lui, il y était parvenu... Depuis presque un siècle, alors que nous venons de l'interrompre dans sa lecture, cette jeune femme nous sourit tendrement et semble nous dire : « Ah, c'est toi ? » dans un mouvement de nuque un peu las...
Et cette petite toile, là, elle ne la connaissait pas... Ce n'est pas une toile d'ailleurs, c'est un carton... L'oie... C'est génial, ce truc... Quatre bonshommes dont deux en tenue de soirée et coiffés de chapeaux hauts-de-forme qui essayaient d'attraper une oie moqueuse... Ces masses de couleurs, la brutalité des contrastes, l'incohérence des perspectives... Oh ! comme il avait dû s'amuser ce jour-là !
Une bonne heure et un torticolis plus tard, elle finit par lever le nez et regarda le prix : aïe, cinquante-neuf euros... Non. Ce n'était pas raisonnable. Le mois prochain peut-être... Pour elle, elle avait déjà une autre idée : un morceau de musique qu'elle avait entendu sur Fip l'autre matin en balayant la cuisine.
Gestes ancestraux, balai paléolithique et carrelage tout esquinté, elle ronchonnait entre deux cabochons quand la voix d'une soprano était venue lui décoller, un à un, tous les poils des avant-bras. Elle s'était approchée de l'animatrice en retenant sa respiration : Nisi Dominus, Vivaldi, Vespri Solenni per la Festa dell'Assunzione di Maria Vergine...
Bon, assez rêvé, assez bavé, assez dépensé, il était temps d'aller travailler...
Ce fut plus long ce soir-là à cause de l'arbre de Noël organisé par le comité d'entreprise de l'une des sociétés dont elles avaient la charge. Josy secoua la tête de désapprobation en avisant tout le bordel et Mamadou récupéra des dizaines de mandarines et des mini-viennoiseries pour ses enfants. Elles ratèrent toutes le dernier métro mais ce n'était pas grave : Touclean leur payait le taxi à toutes ! Byzance ! Chacune choisit son chauffeur en gloussant et elles se souhaitèrent un joyeux Noël en avance puisque seules Camille et Samia s'étaient inscrites pour le 24.
Le lendemain, dimanche, Camille déjeuna chez les Kessler.
Impossible d'y couper. Ils n'étaient que tous les trois et la conversation fut plutôt gaie. Pas de questions délicates, pas de réponses ambiguës, pas de silences gênés. Une vraie trêve de Noël. Ah si ! à un moment, quand Mathilde s'inquiéta de ses conditions de survie dans leur chambre de bonne, Camille dut mentir un peu. Elle ne voulait pas évoquer son déménagement. Pas encore... Méfiance... Le petit roquet n'était pas tout à fait parti et un psychodrame pouvait bien en cacher un autre...
En soupesant son cadeau, elle assura :
— Je sais ce que c'est...
— Non. -Si!
— Vas-y alors, dis-le... Qu'est-ce que c'est ?
Le paquet était emballé avec du papier kraft. Camille défit le bolduc, le posa bien à plat devant elle et sortit son critérium.
Pierre buvait du petit-lait. Si seulement elle pouvait s'y remettre cette bourrique...
Quand elle eut fini, elle retourna son dessin vers lui : le canotier, la barbe rousse, les yeux comme deux gros boutons de culotte, la veste sombre, l'encadrement de la porte et le pommeau vrillé, c'était exactement comme si elle venait de décalquer la couverture.
Pierre mit un moment avant de comprendre :
— Comment tu as fait ?
— J'ai passé plus d'une heure, hier, à le regarder...
— Tu l'as déjà ?
— Non.
— Ouf... Puis:
— Tu t'y es remise ?
— Un peu...
— Comme ça ? fit-il en indiquant le portrait d'Edouard Vuillard, encore le petit chien savant ?
— Non, non... Je... Je remplis des carnets... enfin presque rien... Des petites choses, quoi...
— Tu t'amuses au moins ?
— Oui.
II frétillait :
— Aaah parfait... Tu me montres ?
— Non.
— Et comment va ta maman ? coupa la très diplomate Mathilde. Toujours au bord du gouffre ?
— Au fond plutôt...
— Alors c'est que tout va bien, n'est-ce pas ?
— Parfaitement bien, sourit Camille.
Ils passèrent le reste de la soirée à pérorer peinture. Pierre commenta le travail de Vuillard, chercha des affinités, établit des parallèles et se perdit dans d'interminables digressions. Plusieurs fois, il. se leva pour aller chercher dans sa bibliothèque les preuves de sa perspicacité et, au bout d'un moment, Camille dut s'asseoir tout au bout du canapé pour laisser sa place à Maurice (Denis), à Pierre (Bonnard), à Félix (Vallotton) et à Henri (de Toulouse-Lautrec).
Comme marchand, il était pénible, mais comme amateur éclairé, c'était un vrai bonheur. Bien sûr, il disait des bêtises — et qui n'en disait pas en matière d'art ? — mais il les disait bien. Mathilde bâillait et Camille finissait la bouteille de Champagne. Piano ma
sano.
Quand son visage eut presque disparu derrière les volutes de son cigare, il lui proposa de la raccompagner en voiture. Elle refusa. Elle avait trop mangé et une longue marche s'imposait.
L'appartement était vide et lui sembla beaucoup trop grand, elle s'enferma dans sa chambre et passa
l'autre moitié de la nuit le nez dans son cadeau.
Elle dormit quelques heures dans la matinée et rejoignit sa collègue plus tôt que d'habitude, c'était le soir de Noël et les bureaux se vidaient à cinq heures. Elles travaillèrent vite et en silence.
Samia partit la première et Camille resta un moment à plaisanter avec le vigile :
— Mais pour la barbe et le bonnet, t'étais obligé ?
— Beuh non, c'était une initiative autopersonnelle pour mettre de l'ambiance !
— Et ça a marché ?
— Pfff, tu parles... Tout le monde s'en fout... Y a qu'à mon chien que ça a fait de l'effet... II m'a pas reconnu et il m'a grogné dessus, ce con... Je te jure, j'en ai eu des chiens cons, mais celui-là, c'est le pompon...
— II s'appelle comment ?
— Matrix.
— C'est une chienne ?
— Non pourquoi ?
— Euh... pour rien... Bon, ben salut, hein... Joyeux Noël Matrix, fit-elle en s'adressant au gros
doberman couché à ses pieds.
— Espère pas qu'il va te répondre, il comprend rien, je te dis...
— Nan, nan, répondit Camille en riant, j'espérais pas...
Ce mec, c'était Laurel et Hardy à lui tout seul.
II était près de vingt-deux heures. Les gens étaient élégants, ils trottinaient dans tous les sens les bras chargés de paquets. Les dames avaient déjà mal aux pieds dans leurs escarpins vernis, les enfants zigzaguaient entre les plots et les messieurs consultaient leurs agendas devant des interphones.
Camille suivait tout cela avec amusement. Elle n'était pas pressée et fit la queue devant la devanture d'un traiteur chic pour s'offrir un bon dîner. Ou plutôt une bonne bouteille. Pour le reste, elle était bien embarrassée... Finalement, elle indiqua au vendeur un morceau de chèvre et deux petits pains aux noix. Bah... c'était surtout pour accompagner son pauillac...
Elle déboucha sa bouteille et la posa non loin d'un radiateur pour la chambrer. Ensuite, ce fut son tour. Elle se fit couler un bain et y resta plus d'une heure, le nez au ras de l'eau brûlante. Elle se mit en pyjama, enfila de grosses chaussettes et choisit son pull préféré. Un cachemire hors de prix... Vestige d'une époque révolue... Elle déballa la chaîne de Franck, l'installa dans le salon, se prépara un plateau, éteignit toutes les lumières et se lova sous son édredon dans le vieux canapé.
Elle survola le livret, le Nisi Dominus, c'était sur le deuxième CD.
Bon, les Vêpres pour l'Ascension, ce n'était pas exactement la bonne messe et en plus, elle allait écouter les psaumes dans le désordre, c'était n'importe quoi...
Oh, et puis quelle importance ?
Quelle importance ?
Elle appuya sur le bouton de la télécommande et ferma les yeux :
elle était au paradis...
Seule, dans cet appartement immense, un verre de nectar à la
main, elle entendait la voix des anges.
Même les pampilles du lustre en frémissaient d'aise. Cum dederit dilactis suis somnum.
Ecce, haereditas Domin filii : merces fructus ventris
Ça c'était la plage numéro 5 et la plage numéro 5 elle a dû l'écouter quatorze fois.
Et à la quatorzième fois encore, sa cage thoracique explosa en mille morceaux.
Un jour, alors qu'ils étaient tous les deux seuls en voiture et qu'elle venait de lui demander pourquoi il écoutait toujours la même musique, son père lui avait répondu : « La voix humaine est le plus beau de tous les instruments, le plus émouvant... Et même le plus grand virtuose du monde ne pourra jamais te donner le quart de la moitié de l'émotion procurée par une belle voix... C'est notre part de divin... C'est quelque chose que l'on comprend en vieillissant, il me semble... Enfin, moi en tout cas, j'ai mis du temps à l'admettre, mais, dis-moi... Tu
veux autre chose ? Tu veux La Maman des poissons ? »
Elle avait déjà bu la moitié de la bouteille et venait d'enclencher le deuxième disque quand on ralluma la lumière.
Ce fut affreux, elle mit ses mains devant ses yeux et la musique lui sembla soudain hors de propos, les voix incongrues, nasillardes presque. En deux
secondes, tout le monde se retrouva au purgatoire. — Ben t'es là,
toi ?
— T'es pas chez toi ?
— Là-haut ?
— Non, chez tes parents...
— Ben non, tu vois...
— T'as bossé aujourd'hui ?
— Oui.
— Ah ben excuse, hein, excuse... Je croyais qu'y avait personne...
— a pas de mal...
— C'est quoi ton truc ? C'est la Castafiore ?
— Non, c'est une messe...
— Ah ouais ? T'es croyante, toi ?
II fallait absolument qu'elle le présente à son vigile... Ils allaient faire un tabac, ces deux-là... Encore mieux que les petits vieux du Muppet Show...
— Nan, pas spécialement... Tu veux bien éteindre, s'il te plaît ?
II s'exécuta et quitta la pièce mais ce n'était plus pareil. Le charme était rompu. Elle était dégrisée et même le canapé n'avait plus sa forme de nuage. Elle essaya de se concentrer pourtant, reprit le livret et chercha où elle en était :
Deus in adiutorium meum intende
Dieu, viens à mon aide !
Oui, c'était exactement ça.
Manifestement l'autre benêt cherchait quelque chose dans la cuisine et gueulait en se vengeant sur toutes les portes des placards :
— Dis donc, t'as pas vu les deux Tupperware jaunes ?
Oh misère...
— Les grands ?
— Ouais.
— Non. J'y ai pas touché...
— Ah, fais chier... On trouve jamais rien dans cette baraque... Qu'est-ce que vous foutez avec la vaisselle ? Vous la bouffez ou quoi ?
Camille appuya sur pause en soupirant :
— Je peux te poser une question indiscrète ? Pourquoi tu cherches un Tupperware jaune à deux heures du matin le soir de Noël ?
— Parce que. J'en ai besoin.
Bon, là c'était fichu. Elle se releva et éteignit la musique.
— C'est ma chaîne ?
— Oui... Je me suis permis...
— Putain, elle est super belle... Tu t'es pas foutue de moi dis donc !
— Ben nan, je me suis pas foutue de toi dis donc.
II ouvrit grands ses yeux de merlu :
— Pourquoi tu me répètes, là ?
— Pour rien. Joyeux Noël, Franck. Allez viens, on va la chercher ta gamelle... Là, regarde, sur le microondes...
Elle se rassit dans le canapé pendant qu'il était en train de déménager le réfrigérateur. Ensuite, il traversa la pièce sans un mot et alla prendre une douche. Camille se cacha derrière son verre : elle avait probablement vidé tout le ballon d'eau chaude...
— Putain, mais qui c'est qu'a pris toute l'eau chaude, bordel ?
II revint une demi-heure plus tard, en jean et torse nu.
Négligemment, il attendit encore un moment avant d'enfiler son pull... Camille souriait : ce n'était plus de gros sabots à ce niveau-là, c'était des après-skis en moumoute...
— Je peux ? demanda-t-il en désignant le tapis.
— Fais comme chez toi...
— J'y crois pas, tu manges ?
— Du fromage et du raisin...
— Et avant ?
— Rien...
II secoua la tête :
— C'est du très bon fromage, tu sais... Et du très bon raisin... Et du très bon vin aussi... Tu en veux, d'ailleurs ?
— Non, non. Merci...
Ouf, pensa-t-elle, ça lui aurait fait mal aux seins de partager son Mouton-Rothschild avec lui...
— Ça va?
— Pardon ?
— Je te demande si ça va, répéta-t-il.
— Euh... oui... Et toi ?
— Fatigué...
— Tu travailles demain ?
— Nan.
— C'est bien, comme ça tu pourras te reposer...
— Nan.
Super comme conversation...
II s'approcha de la table basse, s'empara d'un boîtier de CD et sortit sa came :
— Je t'en roule un ?
— Non, merci.
— C'est vrai que t'es sérieuse, toi...
— J'ai choisi autre chose, fit-elle en avançant son verre...
— T'as tort.
— Pourquoi, l'alcool c'est pire que la drogue ?
— Ouais. Et tu peux me croire parce que j'en ai vu des pochetrons dans ma vie, tu sais... En plus, c'est pas de la drogue, ça... C'est une douceur, c'est comme des Quality Street pour les grands...
— Si tu le dis...
— Tu veux pas essayer ?
— Non, je me connais... Je suis sûre que je vais aimer !
— Et alors ?
— Alors rien... C'est juste que j'ai un problème de voltage... Je ne sais pas comment dire... J'ai souvent l'impression qu'il me manque un bouton... Tu sais, un truc pour régler le volume... Je vais toujours trop loin dans un sens ou dans un autre... J'arrive jamais à trouver la bonne balance et ça finit toujours mal, mes penchants...
Elle se surprit elle-même. Pourquoi se confiait- elle ainsi ? Une légère ivresse peut-être ?
— Quand je bois, je bois trop, quand je fume, je me bousille, quand j'aime, je perds la raison et quand je travaille, je me tue... Je ne sais rien faire normalement sereinement, je...
— Et quand tu détestes ?
— Ça je sais pas...
— Je croyais que tu me détestais, moi ?
— Pas encore, sourit-elle, pas encore... Tu verras quand ça
arrivera... Tu verras la différence...
— Bon... Et alors ? Elle est finie ta messe ?
— Oui.
— Qu'est-ce qu'on écoute maintenant ?
— Euh... Je suis pas très sûre qu'on aime les mêmes choses à vrai dire...
— On a peut-être un truc en commun quand même... Attends... Laisse-moi réfléchir... Je suis certain de trouver un chanteur que tu vas aimer aussi...
— Vas-y, trouve.
II se concentrait sur la préparation de son joint. Quand il fut prêt, il alla dans sa chambre et revint s'accroupir devant la chaîne.
— C'est quoi ?
— Un piège à filles...
— C'est Richard Cocciante ?
— Mais non...
— Julio Iglesias ? Luis Mariano ? Frédéric François ?