Ensemble, c'est tout
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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
— Et alors ?
— Alors rien. Je ne sais toujours pas nager...
— Au sens propre ou au figuré ?
— Les deux, mon général.
— On ne vous a jamais appris à nager ?
— Non. Pour quoi faire ?
— Euh... pour nager...
— Culturellement, nous sommes plutôt issus d'une génération de fantassins et d'artilleurs, vous savez...
— Qu'est-ce que c'est que vous me chantez, là ? Je ne vous parle pas de mener une bataille ! Je vous parle d'aller au bord de la mer ! Et pourquoi vous n'êtes pas allé à l'école plus tôt d'abord ?
— C'est ma mère qui nous faisait la classe...
— Comme celle de Saint Louis ?
— Exactement.
— Comment elle s'appelait déjà ?
— Blanche de Castille...
— C'est ça. Et pourquoi ? Vous habitiez trop loin ?
— II y avait bien une école communale dans le village voisin, mais je n'y suis resté que quelques jours...
— Pourquoi ?
— Parce qu'elle était communale justement...
— Ah ! Toujours cette histoire de Bleus, c'est ça ?
— C'est ça...
— Hé, mais c'était il y a plus de deux siècles ! Les choses ont évolué depuis !
— Changé, c'est indéniable. Évolué... Je... je n'en suis pas certain...
— Je vous choque ?
— Non, non, je respecte vos... vos...
— Mes valeurs ?
— Oui, si vous voulez, si ce mot-là vous convient, mais comment vous faites pour vivre alors ?
— Je vends des cartes postales !
— C'est fou, ça... C'est dingue comme truc...
— Vous savez, par rapport à mes parents, je suis très... évolué comme vous dites, j'ai pris certaines distances tout de même...
— Ils sont comment vos parents ?
— Eh bien...
— Empaillés ? Embaumés ? Plongés dans un bocal de formol avec des fleurs de lys ?
— Il y a un peu de ça en effet... s'amusait-il.
— Rassurez-moi, ils ne se déplacent pas en chaise à porteurs tout de même ? !
— Non, mais c'est parce qu'ils ne trouvent plus de porteurs !
— Qu'est-ce qu'ils font ?
— Pardon ?
— Comme travail ? .
— Propriétaires terriens.
— C'est tout ?
— C'est beaucoup de travail, vous savez...
— Mais euh... Vous êtes très riches ?
— Non. Pas du tout. Bien au contraire...
— C'est incroyable, cette histoire... Et comment vous vous en êtes sorti en pension ?
— Grâce au Gaffiot.
— C'est qui ?
— Ce n'est personne, c'est un dictionnaire de latin très lourd que je glissais dans mon cartable et dont je me servais comme d'une fronde. J'attrapais mon sac par la bretelle, lui donnais de l'élan et... Taïaut ! je pourfendais l'ennemi...
— Et alors ?
— Alors, quoi ?
— Aujourd'hui ?
— Eh bien ma chère, aujourd'hui c'est très simple, vous avez devant les yeux un magnifique exemplaire d'Homo Dégénéraris, c'est-à-dire un être totalement inapte à la vie en société, décalé, saugrenu et parfaitement anachronique !
II riait.
— Comment vous allez faire ?
— Je ne sais pas.
— Vous allez voir un psy ?
— Non, mais j'ai rencontré une jeune fille là où je travaille, une espèce de fofolle rigolote et fatigante qui me tanne pour que je l'accompagne un soir à son cours de théâtre. Elle, elle a écume tous les psys possibles et imaginables et me soutient que c'est encore le théâtre le plus efficace...
— Ah, bon ?
— C'est ce qu'elle dit...
— Mais sinon, vous ne sortez jamais ? Vous n'avez pas d'amis ? Aucune affinité ? Pas de... contacts avec le vingt et unième siècle ?
— Non. Pas tellement... Et vous ?
La vie reprit donc son cours. Camille bravait le froid à la nuit tombée, prenait le métro dans le sens contraire des foules laborieuses et observait tous ces visages exténués.
Ces mamans qui s'endormaient la bouche ouverte contre des vitres pleines de buée avant d'aller récupérer leurs gamins dans des zones pavillonnaires de la septième zone, ces dames couvertes de bijoux de pacotille qui tournaient sèchement les pages de leur Télé 1 Jours en humectant leurs index trop pointus, ces messieurs en mocassins souples et chaussettes fantaisie qui surlignaient d'improbables rapports en soupirant bruyamment et ces jeunes cadres à la peau grasse qui s'amusaient à casser des briques sur des portables à crédit...
Et tous les autres, ceux qui n'avaient rien de mieux à faire que de
se cramponner instinctivement aux barres d'appui pour ne pas perdre l'équilibre... Ceux qui ne voyaient rien ni personne. Ni les publicités pour Noël — des jours en or, des cadeaux en or, du saumon pour rien et du foie gras au prix de gros -, ni le journal de leur voisin, ni l'autre casse-couilles avec sa main tendue et sa plainte nasillarde mille fois rabâchée, ni même cette jeune fille assise juste en face, en train d'esquisser leurs regards mornes et les plis de leurs pardessus gris...
Ensuite, elle échangeait deux ou trois mots sans importance avec
le vigile de l'immeuble, se changeait en se retenant à son chariot, enfilait un pantalon de survêtement informe, une blouse en nylon turquoise Des professionnels à votre service et se réchauffait peu à peu en s'activant comme une damnée avant de reprendre un coup de froid, une énième cigarette et le dernier métro.
Quand elle l'aperçut, Super Josy enfonça profondément ses poings dans ses poches et lui décocha une ébauche de rictus presque tendre :
— Ben mince... Vlà une revenante... J'en suis pour dix euros, bougonna-t-elle.
— Pardon ?
— Un pari avec les filles... Je pensais que vous reviendriez pas...
— Pourquoi ?
— Je sais pas, un truc que je sentais comme ça... Mais bon, y a pas de problème, je payerai, hein ! Allez, c'est pas le tout, mais faut y aller. Avec ce mauvais temps, y nous dégueulassent tout. C'est à se demander s'ils ont jamais appris à se servir d'un paillasson, ces gens-là... Regardez-moi ça, vous avez vu le hall ?
Mamadou traînait les pieds :
— Oh, toi tu as dormi comme un gros bébé cette semaine, pas vrai ?
— Comment tu le sais ?
— A cause deu tes cheveux. Ils ont poussé trop vite...
— Ça va, toi ? T'as pas l'air en forme ?
— Ça va, ça va...
— T'as des soucis ?
— Oh des soucis... J'ai des gamins malades, un mari qui joue sa paye, une belle-sœur qui me tape sur le système, un voisin qu'a chié dans l'ascenseur et le téléphone qu'est coupé, mais sinon ça va...
— Pourquoi il a fait ça ?
-Qui?
— Le voisin ?
— Pourquoi j'en sais rien, mais je l'ai prévenu et la prochaine fois, il va la bouffer sa merde ! Ça tu peux me croire ! Et ça teu fait rigoler, toi...
— Qu'est-ce qu'ils ont tes enfants ?
— Y en a un qui tousse et l'autre qu'a la gastro... Bon, allez... Arrêtons deu parler deu tout ça pace que ça me fait trop de peine et quand j'ai deu la
peine, je ne suis plus bonne à rien...
— Et ton frère ? II peut pas les soigner avec tous ses grigris ?
— Et les chevaux ? Tu crois pas qu'il pourrait bien les trouver les gagnants aussi ? Oh, non, ne me parle pas deu ce bon à rien, va...
Le goret du cinquième avait dû être piqué au vif et son bureau était à peu près rangé. Camille dessina un ange de dos avec une paire d'ailes qui dépassaient du costume et une belle auréole.
Dans l'appartement aussi, chacun commençait à prendre ses marques. Les mouvements de gêne du début, ce ballet incertain et tous leurs gestes embarrassés se transformèrent peu à peu en une chorégraphie discrète et routinière.
Camille se levait en fin de matinée, mais s'arrangeait toujours pour être dans sa chambre vers quinze heures quand Franck rentrait. Ce dernier repartait vers dix-huit heures trente et croisait quelquefois Philibert dans l'escalier. Avec lui, elle prenait le thé ou un dîner léger avant d'aller travailler à son tour et ne revenait jamais avant une heure du matin.
Franck ne dormait jamais à cette heure-là, il écoutait de la musique ou regardait la télévision. Des effluves d'herbe passaient sous sa porte. Elle se demandait comment il arrivait à tenir ce rythme de fou et eut très vite une réponse : il ne le tenait pas.
Alors, fatalement, quelquefois ça pétait. II poussait une gueulante en ouvrant la porte du réfrigérateur parce que les aliments étaient mal rangés ou mal emballés et les déposait sur la table en renversant la théière et en les traitant de tous les noms :
— Putain ! Mais combien de fois il faut que je vous le dise ? Le
beurre, ça va dans un beurrier parce que ça prend toutes les
odeurs ! Et le fromage aussi ! Le film alimentaire c'est pas fait pour
les chiens, merde ! Et ça, c'est quoi ? de la salade ? Pourquoi vous
la laissez dans son sac plastique ? Le plastique, ça abîme tout ! Je
te l'ai déjà dit, Philibert ! Elles sont où toutes les boîtes que je vous
ai ramenées l'autre jour ? Bon, et ça ? le citron, là... Qu'est-citron
entamé, ça s'emballe ou ça se retourne sur une assiette, capito ?
Ensuite il repartait avec sa bière et nos deux criminels attendaient
la déflagration de la porte pour reprendre le cours de leur conversation :
— Mais elle a vraiment dit : « S'il n'y a plus de pain, donnez-leur
de la brioche... »
— Bien sûr que non, voyons... Jamais elle n'aurait prononcé
une ineptie pareille... C'était une femme très intelligente, vous savez...
Bien sûr, ils auraient pu poser leurs tasses en soupirant et lui
rétorquer qu'il était bien nerveux pour un garçon qui ne mangeait jamais là et qui n'utilisait cet appareil que pour entreposer ses packs de Kro... Mais non, ça n'en valait pas la peine.
Puisque c'était un gueulard, eh bien qu'il gueule. Qu'il gueule...
Et puis il n'attendait que ça. La moindre occasion de leur sauter à
la gorge. À elle surtout. Il la tenait dans son viseur et prenait un air ulcéré à chaque fois qu'il la croisait. Elle avait beau passer le plus clair de son temps dans sa chambre, ils se frôlaienf parfois et elle ployait alors sous un formidable assaut d'ondes assassines qui, selon son humeur, la mettaient horriblement mal à l'aise ou lui arrachaient un demi-sourire.
— Hé, qu'est-ce qu'y a, là ? Pourquoi tu ricanes ? C'est ma
gueule qui te revient pas ?
— Non, non. Pour rien, pour rien... Et elle se dépêchait de passer à autre chose. Elle se tenait à carreau dans les pièces communes. Laissait cet
endroit aussi propre que vous désireriez le trouver en entrant, s'enfermait dans la salle de bains quand il n'était pas là, cachait toutes ses affaires de toilette, passait deux fois l'éponge plutôt qu'une sur la table de la cuisine, vidait son cendrier dans un sac en plastique qu'elle prenait soin de nouer avant de le mettre à la poubelle, essayait de se faire la plus discrète possible, rasait les plinthes, esquivait les coups et se demandait enfin si elle n'allait pas repartir plus tôt que prévu...
Elle aurait froid, tant pis, elle ne cognerait plus ce gros con, tant
mieux.
Philibert se désolait :
— Mais Ca... Camille... Vous êtes beau... beaucoup trop
intelligente pour vous lai... laisser impressionner par ce... ce grand escogriffe, voyons... Vou... vous êtes au-dessus de tout cela quand... quand même ?
— Non justement. Je suis exactement au même niveau. Du coup, je me prends tout dans la figure...
— Mais non ! Bien sûr que non ! Vous ne naviguez pas dans les mêmes eaux tous les deux, enfin ! Vou... vous avez dé... déjà vu son écriture ? Vous l'avez déjà entendu rire en écoutant les grossièretés de... de cet animateur débile, là ? Vous l'avez déjà vu lire autre chose que l'argus des motos d'occasion ? A... Attendez, mais il a deux ans d'âge mental, ce garçon ! II n'y est pour rien, le pau... pauvre... J'i... j'imagine qu'il est entré dans une cuisine tout gamin et n'en est jamais sorti depuis... Allons, pre... prenez du recul... Soyez plus tolérante, plu... plus « cool » comme vous dites...
— Vous savez ce que me répondait ma mère quand j'osais évoquer — du... du bout des lèvres — le quart de la moitié des horreurs que mes petits compagnons de chambrée me faisaient su... subir ?
— Non.
— « Apprenez, mon fils, que la bave de crapaud n'atteint pas la blanche colombe. » Voilà ce qu'elle me disait...
— Et ça vous consolait ?
— Pas du tout ! Au contraire !
— Eh ben, vous voyez...
— Oui, mais vous, ce n'est pas pa... pareil. Vous n'avez plus douze ans... Et puis il n'est pas question de boire la pisse d'un pe... petit morveux...
— Ils vous ont forcé à faire ça ?
— Hélas...
— Alors oui, je comprends que la blanche colombe, hein...
— Comme vous dites, la blanche co... colombe, elle n'est ja... jamais passée. D'ailleurs, je... je la sens encore là, plaisantait-il jaune en indiquant sa pomme d'Adam.
— Ouais... On verra...
— Et puis la vérité, elle est toute bête et vous la connaissez aussi bien que moi : il est ja... jaloux. Jaloux comme un tigre. Mettez-vous à sa place aussi... Il avait l'appartement pour lui seu... seul, se baladait quand il voulait, comme il voulait, le plus souvent en caleçon ou der... derrière une jeune dinde affolée. II pouvait gueuler, jurer, éructer à sa guise et nos rapports se limitaient à quelques échanges d'ordre pra... pratique sur l'état de la robinetterie ou les provisions de papier toilette...
« Je ne sortais quasiment jamais de ma chambre et mettais des boules Quies quand j'avais besoin de me concentrer. II était le roi, ici... À tel point qu'il devait même avoir l'im... l'impression d'être chez lui in fine... Et puis vous voilà et patatras. Non seulement, il doit refermer sa braguette, mais en plus il subit notre complicité, nous entend rire parfois et a... attrape des bribes de conversations auxquelles il ne doit pas comprendre grand-chose... Ce doit être du... dur pour lui, vous ne croyez pas ?
— Je n'avais pas l'impression de prendre tant de place...
— Non, vou... vous êtes très discrète au contraire, mais vous voulez que... que je vous dise... Je crois que vous lui en imposez...
— Alors, c'est la meilleure ! s'exclama-t-elle. Moi ? lui en imposer ? Vous plaisantez, j'espère ? Je n'ai jamais eu l'impression d'être autant méprisée...
— Tttt... II n'est pas très cultivé, c'est un fait, mais il est loin d'être i... idiot, ce coco-là et vous ne boxez pas exactement dans la même ca... catégorie que ses petites amies, vous savez... Vous en avez déjà croisé une de... depuis que vous êtes ici ?
— Non.
— Eh bien, vous verrez... C'est... c'est étonnant, vraiment...
Quoi qu'il en soit, je vous en su... supplie, demeurez au-dessus de la mêlée. Faites-le pour moi, Camille...
— Mais je ne vais pas rester là très longtemps, vous le savez bien...
— Moi non plus. Lui non plus, mais en attendant, tâchons de vivre en bon voisinage... Le monde est déjà assez redoutable sans nous, n'est-ce pas ? Et puis vous me fai... faites bégayer quand vous dites des bé... bêtises...
Elle se leva pour éteindre la bouilloire.
— Vous, vous n'avez pas l'air convaincu...
— Si, si, je vais essayer. Mais, bon, je ne suis pas très douée dans les rapports de force... En général je jette l'éponge avant de chercher des arguments...
— Pourquoi ?
— Parce que.
— Parce que c'est moins fatigant ?
— Oui.
— Ce n'est pas une bonne stratégie, croi... croyez-moi. A long terme, ça vous perdra.
— Ça m'a déjà perdue.
— A propos de stratégie, je vais suivre une conférence pa... passionnante sur l'art militaire de Napoléon Bonaparte la semaine prochaine, vous voulez m'accompagner ?
— Non, mais allez-y, tiens, je vous écoute : parlez-moi de
Napoléon...
—Ah ! Vaste sujet... Vous désirez une rondelle de ci... citron ?
— Holà, Bijou ! je ne touche plus au citron, moi ! Je ne touche plus à rien, d'ailleurs...
II lui fit les gros yeux :
— Au... au-dessus de la mêlée, j'ai dit.
Le Temps Retrouvé, pour un endroit où ils allaient tous crever, c'était vraiment bien vu comme nom... N'importe quoi...
Franck était de mauvaise humeur. Sa grand-mère ne lui adressait plus la parole depuis qu'elle vivait ici et ¡1 était obligé de se creuser le ciboulot dès le périph' pour trouver des choses à lui raconter. La première fois, il avait été pris de court et ils s'étaient observés en chiens de faïence pendant tout l'après-midi... Finalement, il s'était posté devant la fenêtre et avait commenté à haute voix ce qui se passait sur le parking : les vieux qu'on chargeait, ceux qu'on déchargeait, les couples qui s'engueulaient, les enfants qui couraient entre les voitures, celui- là qui venait de se manger une taloche, la jeune fille qui pleurait, le roadster Porsche, la Ducati, la série 5 flambant neuve et le va-et-vient incessant des ambulances. Une journée passionnante, vraiment.
C'était madame Carminot qui avait pris en charge le déménagement et il était arrivé comme une fleur le premier lundi, sans se douter une seconde de ce qui l'attendait...
L'endroit d'abord... Finance oblige, il s'était rabattu sur une maison de retraite publique construite à la va-vite aux confins de la ville entre un Buffalo Grill et une déchetterie industrielle. Une ZAC, une ZIF, une ZUP, une merde. Une grosse merde posée au milieu de nulle part. Il s'était perdu et avait tourné pendant plus d'une heure au milieu de tous ces hangars gigantesques en cherchant un nom de rue qui n'existait pas et en s'ar rêtant à chaque rond-point pour essayer de décrypter des plans imbitables, et quand enfin, il avait béquille et enlevé son casque, il avait été presque soulevé de terre par une bourrasque de vent. « Non, mais, c'est quoi ce délire ? Depuis quand on installe les vieux dans les courants d'air ? J'ai toujours entendu dire que le vent, ça leur rongeait la tête, moi... Oh putain... Dites-moi que c'est pas vrai... Qu'elle est pas là... Pitié... Dites-moi que je me suis trompé... »
II faisait une chaleur à crever là-dedans, et, au fur et à mesure qu'il s'était approché de sa chambre, il avait senti sa gorge se resserrer, se resserrer, se resserrer tellement qu'il lui avait fallu plusieurs minutes avant de pouvoir prononcer le moindre mot.
Tous ces vioques, moches, tristes, déprimants, geignants, gémissants avec leurs bruits de savates, de dentiers, de succion, leurs gros ventres et leurs bras squelettiques. Celui-ci avec son tuyau dans le nez, l'autre, là, qui couinait tout seul dans son coin et celle-ci, complètement recroquevillée sur son fauteuil roulant comme si elle sortait d'une crise de tétanie... On lui voyait même ses bas et sa couche...
Et cette chaleur, bordel ! Pourquoi ils ouvraient
jamais les fenêtres ? Pour les faire clamser plus vite ?
Quand il était revenu la fois suivante, il avait gardé son casque
jusqu'à la chambre 87 pour ne plus voir tout ça, mais une infirmière l'avait chopé et lui avait ordonné de l'enlever immédiatement parce qu'il effrayait ses pensionnaires.
Sa Mémé ne lui adressait plus la parole, mais cherchait son
regard pour le soutenir, le défier et lui faire honte : « Alors ? Tu es fier de toi, mon petit ? Réponds-moi. Tu es fier de toi ? » Voilà ce qu'elle lui répétait en silence pendant qu'il soulevait les voilages et cherchait sa moto du regard.
II était trop énervé pour pouvoir s'endormir. II continuait de tirer le
fauteuil près de son lit, cherchait des mots, des phrases, des anecdotes, des conneries et puis, de guerre lasse, finissait par allumer la télévision. II ne la regardait pas, il regardait la pendule derrière et décomptait sa présence : dans deux heures, je me casse, dans une heure je me casse, dans vingt minutes...
Exceptionnellement, il était venu un dimanche cette semaine-là parce que Potelain n'avait pas eu besoin de ses services. II avait traversé le hall en trombe, haussant juste les épaules en découvrant la nouvelle décoration trop criarde et tous ces pauvres vieux coiffés de chapeaux pointus.
— Qu'est-ce qui se passe, c'est carnaval ? avait-il demandé à la dame en blouse qui prenait l'ascenseur avec lui.
— On répète un petit spectacle pour Noël... Vous êtes le petit-fils de madame Lestafier, n'est- ce pas ?
— Oui.
— Elle n'est pas très coopérative votre grand- mère. ..
-Ah?
— Non. C'est le moins qu'on puisse dire... Une vraie tête de mule...
— Je croyais qu'elle n'était comme ça qu'avec moi. Je pensais qu'avec vous, elle était plus euh... plus facile...
— Oh, avec nous, elle est charmante. Une perle. Une merveille de gentillesse. Mais c'est avec les autres que ça se passe mal... Elle ne veut pas les voir et préfère ne pas manger plutôt que de descendre dans la salle commune...
— Alors quoi ? Elle ne mange pas ?
— Eh bien, nous avons fini par céder... Elle reste dans sa chambre...
Comme elle ne l'attendait que le lendemain, elle fut surprise de le voir et n'eut pas le temps d'enfiler son costume de vieille dame outragée. Pour une fois, elle n'était pas dans son lit, mauvaise et droite comme un piquet, elle était assise devant la fenêtre et cousait quelque chose.
— Mémé ?
Oh zut, elle aurait voulu prendre son air pincé mais n'avait pu s'empêcher de lui sourire.
— Tu regardes le paysage ?
Elle avait presque envie de lui dire la vérité : « Tu te moques de moi ? Quel paysage ? Non. Je te guette, mon petit. Je passe mes journées à te guetter... Même quand je sais que tu ne viendras pas, je suis là. Je suis toujours là... Tu sais, maintenant je reconnais le bruit de ta motocyclette au loin et j'attends de te voir enlever ton casque pour me fourrer dans mon lit et te présenter ma soupe à la grimace... » Mais elle prit sur elle et se contenta de ronchonner.
II se laissa tomber à ses pieds et s'adossa contre le radiateur.
— Ça va ?
— Mmm.
— Qu'est-ce que tu fais ?
— Tu fais la gueule ?
Ils se tinrent par la barbichette pendant un bon quart d'heure puis il se frotta la tête, ferma les yeux, soupira, se décala un peu pour se retrouver bien en face d'elle et lâcha d'une voix monocorde :
— Écoute-moi, Paulette Lestafier, écoute-moi bien : « Tu vivais seule dans une maison que tu adorais et que j'adorais aussi. Le matin, tu te levais à l'aube, tu préparais ta Ricoré et tu la buvais en regardant la cou-leur des nuages pour savoir quel temps il allait faire. Ensuite, tu nourrissais ton petit monde, c'est ça ? Ton chat, les chats des voisins, tes rouges-gorges, tes mésanges et tous les piafs de la création. Tu prenais ton sécateur et tu faisais leur toilette à tes fleurs avant la tienne. Tu t'habillais, tu guettais le passage du facteur ou celui du boucher. Le gros Michel, cet escroc qui te coupait toujours des biftecks de 300 grammes quand tu lui en demandais 100 alors qu'il savait très bien que tu n'avais plus de dents... Oh ! mais tu ne disais rien. Tu avais trop peur qu'il oublie de klaxonner le mardi suivant... Le reste tu le faisais bouillir pour donner du goût à ton potage. Vers onze heures, tu prenais ton cabas et tu allais jusqu'au café du père Grivaud pour acheter ton journal et ton pain de deux livres. Il y avait bien longtemps que tu n'en mangeais plus, mais tu le prenais quand même... Pour l'habitude... Et pour les oiseaux... Souvent tu croisais une vieille copine qui avait lu la rubrique nécrologique avant toi et vous parliez de vos morts en soupirant. Ensuite, tu lui donnais de mes nouvelles. Même si tu n'en avais pas... Pour ces gens-là, j'étais déjà aussi célèbre que Bocuse, pas vrai ? Tu vivais seule depuis presque vingt ans, mais tu continuais de mettre une nappe propre et de te dresser un joli couvert avec un verre à pied et des fleurs dans un vase. Si je me souviens bien, au printemps, c'était des anémones, l'été des reines-marguerites et en hiver, tu achetais un bouquet sur le marché en te répétant à chaque repas qu'il était bien laid et que tu l'avais payé trop cher... L'après-midi, tu faisais une petite sieste sur le canapé et ton gros matou acceptait de venir sur tes genoux quelques instants. Tu terminais ensuite ce que tu avais entrepris dans le jardin ou au potager le matin même. Oh, le potager... Tu n'y faisais plus grand-chose, mais quand même, il te nourrissait un peu et tu bichais quand Yvonne achetait ses carottes au supermarché. Pour toi, c'était le comble du déshonneur...
« Les soirées étaient plus longuettes, n'est-ce pas ? Tu espérais
que je t'appelle, mais je ne t'appelais pas, alors tu allumais la télévision et tu attendais que toutes ces bêtises finissent par t'abrutir. La publicité te réveillait en sursaut. Tu faisais le tour de la maison en serrant ton châle contre ta poitrine et tu fermais les volets. Ce bruit, le bruit des volets qui grincent dans la pénombre, tu l'entends encore aujourd'hui et je le sais parce que c'est pareil pour moi. J'habite maintenant dans une ville tellement fatigante qu'on n'entend plus rien, mais ces bruits, là, celui des volets en bois et de la porte de l'appentis, il suffit que je tende l'oreille pour les entendre...
« C'est vrai, je ne t'appelais pas, mais je pensais à toi, tu sais...
Et, à chaque fois que je revenais te voir, je n'avais pas besoin des rapports de la sainte Yvonne qui me prenait à part en me tripotant le bras pour comprendre que tout ça fichait le camp... Je n'osais rien te dire, mais je le voyais bien que ton jardin n'était plus aussi propre et ton potager plus aussi droit... Je le voyais bien que t'étais plus aussi coquette, que tes cheveux avaient une couleur vraiment bizarre et que ta jupe était à l'envers. Je le remarquais que ta gaziniére était sale, que les pulls super moches que tu continuais à me tricoter étaient pleins de trous, que tes deux bas n'allaient pas ensemble et que tu te cognais partout... Oui, ne me regarde pas comme ça mémé... Je les ai toujours vus tes énormes bleus que t'essayais de cacher sous tes gilets...
« J'aurais pu te prendre la tête beaucoup plus tôt avec tout ça...
Te forcer à voir des médecins et t'engueuler pour que t'arrêtes de te fatiguer avec cette vieille bêche que t'arrivais même plus à soulever, j'aurais pu demander à Yvonne de te surveiller, de te fliquer et de m'en-voyer tes résultats d'analyses... Mais non, je me disais qu'il valait mieux te laisser en paix et que le jour où ça n'irait plus, eh bien au moins tu n'aurais pas de regrets, et moi non plus... Au moins tu aurais bien vécu. Heureuse. Peinarde. Jusqu'au bout.
« Maintenant, il est venu ce jour. On y est, là... et tu dois te résoudre, ma vieille. Au lieu de me faire la gueule, tu devrais plutôt penser à la chance que tu as eue de vivre plus de quatre-vingts ans dans une maison aussi belle et...
Elle pleurait.
«... et en plus tu es injuste avec moi. Est-ce que c'est de ma faute si je suis loin et si je suis tout seul ? Est-ce que c'est de ma faute, si t'es veuve ? Est-ce que c'est de ma faute si t'as pas eu d'autres enfants que ma tarée de mère pour s'occuper de toi aujourd'hui ? Est-ce que c'est de ma faute si j'ai pas de frères et sœurs pour partager nos jours de visite
?
« Nan, c'est pas de ma faute. Ma seule faute, c'est d'avoir choisi
un métier aussi pourri. À part bosser comme un con, je peux rien faire et le pire, tu vois, c'est que même si je le voulais, je saurais rien faire d'autre... Je sais pas si tu t'en rends compte, mais je travaille tous les jours sauf le lundi et le lundi, je viens te voir. Allons, ne fais pas l'étonnée... Je te l'avais dit que le dimanche, je prenais des extras pour payer ma moto, alors tu vois, j'ai pas un seul jour pour faire la grasse matinée, moi... Tous les matins, j'embauche à huit heures et demie et le soir, je quitte jamais avant minuit... Du coup, je suis obligé de dormir l'après-midi pour tenir le coup.
« Alors, voilà, regarde, c'est ça, ma vie : c'est rien. Je fais rien. Je
vois rien. Je connais rien et le pire, c'est que je comprends rien... Dans ce bordel, y avait qu'un truc de positif, un seul, c'était la piaule que je m'étais dégotée chez cette espèce de type bizarre dont je te parle souvent. Le noble, tu sais ? Bon, eh bien même ça, ça merde aujourd'hui... II nous a ramené une fille qu'est là maintenant, qui vit avec nous et qui me fait caguer à un point que tu peux même pas imaginer... C'est même pas sa copine en plus ! Ce mec-là, je sais pas si y tirera
son coup un jour, euh______ pardon, s'il franchira le pas un jour_____ Nan, c'est juste une pauvre fille qu'il a pris sous son aile et maintenant, l'ambiance est devenue carrément lourdingue dans l'appart et je vais devoir me trouver autre chose... Bon, mais ça c'est pas grave encore, j'ai déménagé tellement de fois que j'en suis plus à une adresse près... Je m'arrangerai toujours... Par contre, pour toi, je peux pas m'arranger tu comprends ? Pour une fois, je suis avec un chef qu'est bien. Je te raconte souvent comment il gueule et tout ça, n'empêche, il est correct comme gars. Non seulement y a pas d'embrouille avec lui, mais en plus c'est un bon... J'ai vraiment l'impression de progresser avec lui, tu comprends ? Alors je peux pas le planter comme ça, en tout cas pas avant la fin du mois de juillet. Parce que je lui ai dit pour toi, tu sais... Je lui ai dit que je voulais revenir travailler au pays pour me rapprocher de toi et je sais qu'il m'aidera, mais avec le niveau que j'ai aujourd'hui, je ne veux plus accepter n'importe quoi. Si je reviens par ici, c'est soit pour être second dans un gastro, soit pour être chef dans un tradi. Je veux plus faire le larbin maintenant, j'ai assez donné... Alors tu dois être patiente et arrêter de me regarder comme ça parce que sinon, je te le dis franchement : je ne viendrai plus te voir.
« Je te le répète, j'ai qu'une journée de congé par semaine et si cette journée-là doit me déprimer, eh ben c'est la fin des haricots pour moi... En plus, ça va être les fêtes et je vais bosser encore plus que d'habitude, alors tu dois m'aider aussi, merde...
« Attends, une dernière chose... Y a une bonne femme qui m'a dit que tu voulais pas voir les autres, note bien je te comprends parce qu'y sont pas jojos les copains, mais tu pourrais au moins assurer un minimum... Ça se trouve, y a une autre Paulette, qu'est là, cachée dans sa chambre et qu'est aussi perdue que toi... Peut-être qu'elle aussi elle aimerait bien causer de son jardin et de son merveilleux petit-fils, mais comment tu veux qu'elle te trouve si tu restes là, à bouder comme une gamine ?
Elle le regardait, interloquée.
— Voilà, c'est bon. J'ai dit tout ce que j'avais sur le coeur et maintenant j'arrive plus à me relever parce que j'ai mal au c... aux fesses. Alors ? Qu'est- ce que t'es en train de coudre, là ?
— C'est toi, Franck ? C'est bien toi ? C'est la première fois de ma vie que je t'entends causer aussi longtemps... Tu n'es pas malade au moins ?
— Nan, je suis pas malade, je suis juste fatigué. J'en ai plein le dos, tu comprends ?
Elle le dévisagea longuement puis secoua la tête comme si elle sortait enfin de sa torpeur. Elle souleva son ouvrage :
— Oh, ce n'est rien... C'est à Nadège, une gentille petite qui travaille là le matin. Je lui raccommode son pull... D'ailleurs, est-ce que tu peux me passer le fil dans l'aiguille, là, parce que je ne trouve plus mes lunettes ?
— Tu veux pas te rasseoir dans ton lit que je prenne le fauteuil ?
À peine s'était-il avachi, qu'il s'endormit. Du sommeil du juste.
Le bruit du plateau le réveilla.
— C'est quoi, ça ?
— Le dîner.
— Pourquoi tu descends pas ?
— On est toujours servis dans nos chambres le soir...
— Mais il est quelle heure, là ?
— Cinq heures et demie.
— Qu'est-ce que c'est que ce délire ? Ils vous font bouffer à cinq heures et demie ?
— Oui, le dimanche c'est comme ça. Pour leur permettre de partir plus tôt...
— Pff... Mais qu'est-ce que c'est ? Ça pue, non ?
— Je ne sais pas ce que c'est et je préfère ne pas savoir...
— C'est quoi là ? Du poisson ?
— Non, on dirait plutôt un gratin de pommes de terre, tu ne crois pas ?
— Arrête, ça sent le poisson... Et ça, c'est quoi, ce truc marron, là ?
— Une compote...
— Non?
— Si, je crois...
— T'es sûre ?
— Oh, je ne sais plus...
Ils en étaient là de leur enquête quand la jeune femme réapparut :
— Ça y est ? C'est bon ? Vous avez fini ?
— Attendez, coupa Franck, mais vous venez juste de l'apporter y a deux minutes... Laissez-lui le temps de manger tranquillement quand même !
L'autre referma la porte sèchement.
— C'est tous les jours comme ça, mais c'est encore pire le dimanche... Elles sont pressées de partir... On ne peut pas leur en vouloir, hein ?
La vieille dame piqua du nez.
— Oh ma pauvre Mémé... Mais quelle merde tout ça... Quelle merde...
Elle replia sa serviette.
— Franck ?
— Ouais.
— Je te demande pardon...
— Nan, c'est moi. Rien ne se passe comme je voudrais. Mais c'est pas grave, je commence à avoir l'habitude depuis le temps...
— Je peux le prendre maintenant ?
— Oui, oui, allez-y...
— Vous féliciterez le chef, mademoiselle, ajouta Franck,
vraiment, c'était délicieux...
— Bon, ben... je vais y aller, hein ?
— Tu veux bien attendre que je me mette en chemise je nuit ?
— Vas-y.
— Aide-moi à me relever...
II entendit des bruits d'eau dans la salle de bains et se retourna pudiquement alors qu'elle se glissait sous ses draps.
— Éteins la lumière mon grand...
Elle alluma sa lampe de chevet.
— Viens, assieds-toi, là, deux minutes...
— Deux minutes hein ? J'habite pas la porte à côté, moi...
— Deux minutes.
Elle posa sa main sur son genou et lui posa la dernière question à laquelle il se serait attendu :
— Dis-moi, cette jeune fille dont tu me parlais tout à l'heure... Celle qui vit avec vous... Elle est comment ?
— Elle est conne, prétentieuse, maigre et aussi tarée que l'autre...
— Fichtre...
— Elle...
— Elle quoi ?
— On dirait une intello... Nan, on dirait pas, c'est une intello. Avec Philibert, ils sont toujours fourrés dans leurs bouquins et comme tous les intellos, ils sont capables de parler pendant des heures de trucs dont tout le monde se fout, mais en plus, ce qui est bizarre, c'est qu'elle est femme de ménage...
— Ah bon ?
— La nuit...
— La nuit ?
— Ouais... je te dis, elle est bizarre... Et tu verrais comme elle est maigre... Ça te ferait mal au
œ
— Elle ne mange pas ?
— J'en sais rien. Je m'en fous.
— Elle s'appelle comment ?
— Camille.
— Elle est comment ?
— Je te l'ai déjà dit.
— Son visage ?
— Hé, pourquoi tu me demandes tout ça ?
— Pour te garder plus longtemps... Non, parce que ça m'intéresse.
— Eh bien, elle a les cheveux très courts, presque à ras, dans les marrons... Elle a les yeux bleus, je crois J'en sais rien... enfin clairs en tout cas. Elle... oh, et puis je m'en fous, je te dis !
— Son nez, il est comment ?
— Normal.
— Je crois bien qu'elle a des taches de rousseur aussi... Elle... pourquoi tu souris ?
— Pour rien, je t'écoute...
— Non, j'y vais, tu m'énerves, là...
— Je déteste le mois de décembre. Toutes ces fêtes, ça me déprime...
— Je sais, maman. C'est la quatrième fois que tu me le répètes depuis que je suis là...
— Ça ne te déprime pas, toi ?
— Et sinon ? Tu es allée au cinéma ?
— Qu'est-ce que tu veux que j'aille faire au cinéma ?
— Tu descends à Lyon pour Noël ?
— Bien obligée... Tu sais comment est ton oncle... II se
contrefiche bien de ce que je deviens mais si je rate sa dinde, ça va être encore toute une histoire... Tu m'accompagnes cette année ?
— Non.
— Pourquoi ?
— Je travaille.
— Tu balayes les aiguilles du sapin ? demanda-t- elle
sarcastique.
— Exactement.
— Tu te fous de moi ?
— Non.
— Note bien, je te comprends... Se taper tous ces cons autour d'une bûche, c'est quand même la grande misère, pas vrai ?
— Tu exagères. Ils sont gentils quand même...
— Pfff... la gentillesse, ça me déprime aussi, tiens...
— Je t'invite, fit Camille en interceptant l'addition. Je dois y aller là...
— Dis donc, tu t'es fait couper les cheveux, toi ? lui demanda sa mère devant la bouche de métro.
— Je me demandais si tu allais t'en apercevoir...
— C'est vraiment affreux. Pourquoi t'as fait ça ? Camille dévala les escalators à toute vitesse. De l'air, vite.
Elle sut qu'elle était là avant même de la voir. A l'odeur. Une espèce de parfum suave et sucré qui lui souleva le cœur.
Elle se dirigea vers sa chambre au pas de course et les aperçut dans le salon. Franck était avachi par terre et riait bêtement en regardant une fille se déhancher. II avait mis la musique à fond.
— 'soir, leur lança-t-elle au passage. En refermant sa porte, elle l'entendit marmonner : « T'occupe. On
en a rien à foutre, je te dis... Allez, bouge encore, quoi... »
Ce n'était pas de la musique, c'était du bruit. Un truc de fou. Les
murs, les cadres et le parquet tremblaient. Camille attendit encore quelques instants et vint les interrompre :
— II faut que tu baisses là... On va avoir des problèmes avec les
voisins...
La fille s'était immobilisée et se mit à glousser.
— Hé, Franck, c'est elle ? C'est elle ? Hé ? C'est toi la Conchita ?
Camille la dévisagea longuement. Philibert avait raison : c'était étonnant.
Un concentré de bêtise et de vulgarité. Semelles compensées, jean à fanfreluches, soutien-gorge noir, pull à trous-trous, balayage maison et lèvres en caoutchouc, rien ne manquait au tableau.
— Oui, c'est moi, puis s'adressant à Franck, baisse le son, s'il te plaît...
— Oh ! tu me fais chier... Allez... Va faire coucouche dans ton panier...
— II n'est pas là Philibert ?
— Nan, il est avec Napoléon. Allez, va te coucher on t'a dit.
La fille riait de plus belle.
— C'est où les chiottes ? Hé, c'est où les chiottes ?
— Baisse le son ou j'appelle les flics.
— Mais ouais, c'est ça, appelle-les et arrête de nous faire chier. Allez ! Casse-toi, je te dis !
Pas de chance, Camille venait de passer quelques heures avec sa mère.
Mais ça, Franck ne pouvait pas le savoir...
Pas de chance, donc.
Elle tourna les talons, entra dans sa chambre, piétina son bordel, ouvrit la fenêtre, débrancha sa chaîne hi-fi et la balança du quatrième étage.
Elle revint dans le salon et lâcha calmement :
— C'est bon. J'ai plus besoin de les appeler...
Puis, se retournant :
— Hé... Ferme ta bouche la morue, tu vas gober une mouche.
Elle s'enferma à clef. II tambourina, hurla, brailla, la menaça des pires représailles. Pendant ce temps- là, elle se regardait dans le miroir en souriant et y surprit un autoportrait intéressant. Hélas, elle n'était pas en état de dessiner quoi que ce soit : mains trop moites...
Elle attendit d'entendre la porte d'entrée claquer pour s'aventurer dans la cuisine, mangea un morceau et alla se coucher.
II prit sa revanche au milieu de la nuit.
Vers quatre heures, Camille fut réveillée par le raffut langoureux qui venait de la chambre d'à côté. II grognait, elle gémissait. II gémissait, elle grognait.
Elle se releva et resta un moment dans le noir à se demander si
le mieux ne serait pas de rassembler
ses paires sur-le-champ et de regagner ses pénates.
Non, murmura-t-elle, non, ça lui ferait trop plaisir... Quel boucan,
mon Dieu, mais quel boucan... Ils devaient se forcer, là, c'était pas possible... Il devait lui demander d'en rajouter... Attends, mais elle était équipée d'une pédale woua woua cette greluche ou quoi ?
Il avait gagné.
Sa décision était prise.
Elle ne put se rendormir.
Elle se leva tôt le lendemain et s'affaira en silence. Elle défit son
lit, plia ses draps et chercha un grand sac pour les emporter à la laverie. Elle rassembla ses affaires et les entassa dans le même petit carton qu'à l'aller. Elle était mal. Ce n'était pas tant de retourner là-haut qui l'angoissait, mais plutôt de quitter cette chambre... L'odeur de poussière, la lumière, le bruit mat des rideaux de soie, les craquements, les abat-jour et la douceur du miroir. Cette impression étrange de se trouver hors du temps... Loin du monde... Les aïeuls de Philibert avaient fini par l'accepter et elle s'était amusée à les dessiner autrement et dans d'autres situations. Le vieux Marquis surtout, s'était révélé beaucoup plus drôle que prévu. Plus gai... Plus jeune... Elle débrancha sa cheminée et regretta l'absence d'un range-cordon. Elle n'osa pas la rouler dans le couloir et la laissa devant sa porte.
Ensuite elle prit son carnet, se prépara un bol de thé et revint
s'asseoir dans la salle de bains. Elle s'était promis de l'emmener avec elle. C'était la plus jolie pièce de la maison.
Elle vira toutes les affaires de Franck, son déodorant X de
Mennen pour nous les hommes, sa vieille brosse à dents de pouilleux, ses rasoirs Bic, son gel pour peau sensible — c'était la meilleure — et ses fringues qui puaient le graillon. Elle balança le tout dans la baignoire.
La première fois qu'elle était entrée dans cet endroit, elle n'avait
pu s'empêcher de pousser un petit « oh ! » d'admiration et Philibert lui avait raconté qu'il s'agissait d'un modèle des établissements Porcher datant de 1894. Une lubie de son arrière-grand-mère qui était la plus coquette des Parisiennes de la Belle Époque. Un peu trop coquette d'ailleurs, à en croire les sourcils de son grand-père quand ¡1 l'évoquait et racontait ses frasques... Tout Offenbach était là...
Quand elle fut installée, tous les voisins se rassemblèrent pour
porter plainte car ils craignaient qu'elle ne passât à travers le plancher, puis pour l'admirer et s'extasier. C'était la plus belle de l'immeuble et peut-être même de la rue...
Elle était intacte, ébréchée, mais intacte.