Ensemble, c'est tout

Anna Gavalda · Chapitre 3 sur 6 · partie 4/4

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Ensemble, c'est tout

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

— Non.

— Herbert Léonard ?

— Chut...

— Ah ! Je sais ! Roch Voisine !

I guess I'll hâve to say... This album is dedicated to y ou...

— Nooonnn...

— Siiiiii...

— Marvin ?

— Hé ! fit-il en écartant les bras, un piège à filles... Je te l'avais dit...

— J'adore.

— Je sais...

— On est si prévisibles que ça ?

— Non, vous êtes pas du tout prévisibles malheureusement,

mais Marvin, ça le fait à chaque fois. Je n'ai jamais encore rencontré une fille qui ne craque pas...

— Aucune ?

— Aucune, aucune, aucune... Sûrement que si ! Mais je m'en souviens pas. Elles ne comptaient pas... Ou alors on a pas eu l'occasion d'aller jusque- là...

— T'as connu beaucoup de filles ?

— Ça veut dire quoi, connaître ?

— Hé ! Pourquoi tu l'enlèves ?

— Parce que je me suis trompé, c'est pas ce que je voulais mettre...

— Mais si, laisse-le ! C'est mon préféré ! Tu voulais Sexual

Healing, c'est ça ? Pfff, alors vous, vous êtes prévisibles... Est-ce que tu connais l'histoire de cet album au moins ?

— Lequel ?

— Here my dear.

— Non, je l'écoute pas beaucoup celui-là...

— Tu veux que je te raconte ?

— Attends... Je m'installe... File-moi un coussin...

II alluma son pétard et s'allongea à la romaine, la tête calée sur la paume.

— Je t'écoute...

— Bon, euh... Je ne suis pas comme Philibert, hein, je te le fais en gros... Alors Here my dear, déjà, ça veut dire à peu près : Tiens, voilà ma chère...

— Ma chair comme la viande ?

— Non, ma chère comme ma chérie... rectifiat-elle. Le premier grand amour de Marvin, c'était une fille qui s'appelait Anna Gordy. On dit que le premier amour est toujours le dernier, je ne sais pas si c'est vrai, mais pour lui en tout cas, il est clair qu'il ne serait pas devenu ce qu'il a été s'il ne l'avait pas croisée... C'était la sœur d'une grosse pointure de la Motown, le fondateur, je crois : Berry Gordy. Elle était super bien introduite dans le milieu et lui, il piaffait, il suait le talent, il avait à peine vingt ans et elle, presque le double quand ils se sont rencontrés. Bon, coup de foudre, passion romance, finances et tout le toutim, c'était parti... C'est elle qui l'a lancé, qui l'a mis sur des rails, qui l'a aidé, aiguillé, encouragé etc. Une sorte de Pygmalion, si tu veux...

— De quoi ?

— De gourou, de coach, de combustible... Ils eurent beaucoup de mal à avoir un enfant et finirent par en adopter un, ensuite, avance rapide, on est en 77 et leur couple bat de l'aile. Lui, il avait explosé, c'était une star, un dieu déjà... Et leur divorce, comme tous les divorces, fut un énorme merdier. Tu penses, les enjeux étaient faramineux... Bref, c'était sanglant et pour apaiser tout le monde et solder leurs comptes, l'avocat de Marvin suggéra que toutes les royalties de son prochain album tomberaient dans l'escarcelle de son ex. Le juge approuva et notre idole se frotta les mains : il avait dans l'idée de lui torcher une merde vite fait bien fait pour se débarrasser de cette corvée... Sauf que voilà, il ne pouvait pas... On ne peut pas brader une histoire d'amour comme ça. Enfin... Il y en a qui y arrivent très bien, mais pas lui... Plus il réfléchissait et plus il se disait que l'occasion était trop belle...

ou trop minable... Alors, il s'est enfermé et a composé cette petite merveille qui retrace toute leur histoire : leur rencontre, leur passion, les premières failles, leur enfant, la jalousie, la haine, la colère... T'entends, là ? Anger quand tout se détraque ? Puis l'apaisement et le commencement d'un nouvel amour... C'est un super beau cadeau, tu ne trouves pas ? II s'est donné à fond, il a sorti ce qu'il avait de meilleur pour un album qui ne lui rapporterait pas un rond de toute façon...

— Ça lui a plu ?

— A qui, à elle ?

— Oui.

— Non, elle a détesté. Elle était folle de rage et lui a longtemps reproché d'avoir étalé leur vie privée au grand jour... Tiens, la voilà : This is Anna s Song... T'entends comme c'est beau... Avoue que ça sent pas la revanche, ça... Que c'est encore de l'amour...

— Ouais...

— Ça te laisse pensif...

— T'y crois, toi ?

— De quoi ?

— Que le premier amour est toujours le dernier ?

— Je sais pas... J'espère que non...

Ils écoutèrent la fin du disque sans plus s'adresser la parole.

— Bon allez... Presque quatre heures, putain... Je vais être frais encore, moi, demain...

Il se releva.

— Tu vas dans ta famille ?

— Ce qu'il en reste, ouais...

— Il t'en reste pas beaucoup ?

— Comme ça, fit-il en rapprochant son pouce et son index devant son œil...

— Et toi ?

— Comme ça, répondit-elle en passant sa main pardessus sa tête.

— Bon, ben... bienvenue au club... Allez... Bonne nuit...

— Tu dors ici ?

— Ça te dérange ?

— Nan, nan, c'était juste pour savoir... Il se retourna :

— Tu dors avec moi ?

— Pardon ?

— Nan, nan, c'était juste pour savoir...

II se marrait.

Quand elle se leva, vers onze heures, il était déjà parti. Elle se prépara une grande théière et retourna dans son lit.

Si je devais ramener ma vie à un seul fait, voici ce que je dirais : j'avais sept ans quand le facteur m'a roulé sur la tête...

Elle s'arracha de son histoire en fin d'après-midi pour aller s'acheter du tabac. Un jour férié ce serait coton, mais peu importe, c'était surtout un prétexte pour laisser l'histoire décanter et avoir le plaisir de retrouver son nouvel ami un peu plus tard.

Les grandes avenues du VIF arrondissement étaient désertes. Elle marcha longtemps à la recherche d'un café ouvert et en profita pour appeler chez son oncle. Les jérémiades de sa mère (j'ai trop mangé, etc.) furent diluées dans la bienveillance lointaine des effusions familiales.

Beaucoup de sapins étaient déjà sur le trottoir...

Elle resta un moment à regarder les acrobates à roulettes du Trocadéro et regretta de n'avoir pas pris son carnet. Plus encore que leurs cabrioles, souvent laborieuses et sans grand intérêt, elle aimait leurs ingénieux bricolages : tremplins branlants, petits cônes fluo, canettes en lignes, palettes retournées et mille autres manières de se casser la gueule en perdant son pantalon...

Elle pensait à Philibert... Qu'était-il en train de faire à ce moment précis ?

Bientôt le soleil disparut et le froid lui tomba d'un coup sur les épaules. Elle commanda un club sandwich dans l'une de ces grandes brasseries cossues qui bordent la place et dessina sur la nappe en papier les visages blasés des minets du quartier qui comparaient les chèques de leurs bonnes mamans en retenant par la taille des filles ravissantes, léchées comme des poupées Barbie.

Elle lut encore cinq millimètres d'Edgar Mint et retraversa la Seine en frissonnant. Elle crevait de solitude.

Je crève de solitude, se répétait-elle tout bas, je crève de solitude...

Aller au cinéma peut-être ? Pff... Et avec qui parler du film ensuite ? À quoi ça sert les émotions pour soi tout seul ? Elle s'affala sur la porte cochère pour l'ouvrir et fut bien déçue de retrouver l'appartement vide.

Elle fit un peu de ménage pour changer et reprit son livre. II n'est pas de chagrin qu'un livre ne puisse consoler, disait le grand homme. Allons voir...

Quand elle entendit le cliquetis de la serrure, elle fit celle qui s'en fichait et rassembla ses jambes sous elle en se tortillant sur le canapé.

II était avec une fille. Une autre. Moins voyante.

Ils passèrent rapidement dans le couloir et s'enfermèrent dans sa chambre.

Camille remit de la musique pour couvrir leurs ébats.

Hum...

Les boules. C'est comme ça qu'on dit, non ? Les boules.

Finalement, elle prit son bouquin et migra dans la cuisine tout au bout de l'appartement.

Un peu plus tard, elle surprit leur conversation dans l'entrée :

— Ben tu viens pas avec moi ? s'étonnait-elle.

— Nan, je suis crevé, j'ai pas envie de sortir...

— Attends, t'es chié... Moi j'ai planté toute ma famille pour être avec toi... Tu m'avais promis qu'on irait dîner quelque part...

— Je suis crevé, je te dis...

— Au moins prendre un pot...

— T'as soif ? Tu veux une bière ?

— Pas ici...

— Oh... mais tout est fermé aujourd'hui... Et puis je bosse demain, moi !

— J'y crois pas... J'ai plus qu'à me casser, c'est ça?

— Allez, ajouta-t-il plus doucement, tu vas pas me faire une scène... Passe demain soir au reste..

— Quand ?

— Vers minuit...

— Vers minuit... N'importe quoi... Allez salut, va...

— Tu fais la gueule ?

— Salut.

II ne s'attendait pas à la trouver dans la cuisine enroulée dans son édredon :

— T'étais là, toi ?

Elle leva les yeux sans répondre.

— Pourquoi tu me regardes comme ça ?

— Pardon ?

— Comme une merde.

— Pas du tout !

— Si, si, je le vois bien, s'énerva-t-il. Y a un problème ? Y a un truc qui te défrise, là ?

— Hé, c'est bon... Lâche-moi... Je t'ai rien dit. Je m'en tape de ta vie. Tu fais ce que tu veux ! Je suis pas ta mère !

— Bien. J'aime mieux ça...

— Qu'est-ce qu'on bouffe ? demanda-t-il en inspectant l'intérieur du Frigidaire, rien bien sûr... Y a jamais rien ici... Vous vous nourrissez de quoi avec Philibert ? pe vos bouquins ? Des mouches que vous avez encu-Iées?

Camille soupira et rassembla les coins de son gros châle.

— Tu te barres ? T'as mangé, toi ?

— Oui.

— Ah ouais c'est vrai, t'as un peu grossi on dirait...

— Hé, lâcha-t-elle en se retournant, je juge pas ta vie et tu juges pas la mienne, OK ? Au fait, tu devais pas aller vivre chez un pote après les fêtes ? Si, c'est ça, hein ? Bon, alors y nous reste qu'une semaine à tenir... On devrait pouvoir y arriver, non ? Alors, écoute, le plus simple, ce serait que tu ne m'adresses plus la parole...

Un peu plus tard, il frappa à la porte de sa chambre.

-Oui?

II balança un paquet sur son lit.

— C'est quoi ?

II était déjà ressorti.

C'était un carré mou. Le papier était affreux, tout chiffonné, comme s'il avait déjà servi plusieurs fois et ça sentait bizarre. Une odeur de renfermé. De plateau de cantine...

Camille l'ouvrit précautionneusement et crut d'abord que c'était

une serpillière. Cadeau douteux du bellâtre d'à côté. Mais, non, c'était une écharpe, très longue, très lâche et plutôt mal tricotée : un trou, un fil, deux mailles, un trou, un fil, etc. Un nouveau point peut-être ? Les couleurs étaient euh... spéciales...

II y avait un petit mot.

Une écriture d'institutrice du début du siècle, bleu pâle,

tremblante et tout en boucles, s'excusait

Mademoiselle,

Franck n'a pas su me dire de quelle couleur étaient vos yeux

alors j'ai mis un peu de tout. Je vous souhaite un Joyeux Noël.

Paulette Lestafier.

Camille se mordit la lèvre. Avec le livre des Kessler qui comptait

pour du beurre puisqu'il sous- entendait encore quelque chose du genre « Eh, oui,

œ

cadeau.

Ouh qu'elle était laide... Oh qu'elle était belle... Elle se mit debout sur son lit et la titilla autour de son cou à la

manière d'un boa pour amuser le marquis.

Pou pou pi dou wouaaah...

C'était qui Paulette ? Sa maman ?

Elle termina son livre au milieu de la nuit.

Bon. Noël était passé.

De nouveau le même ronron : dodo, métro, boulot. Franck ne lui

adressait plus la parole et elle l'évitait autant que possible. La nuit, il était rarement là.

Camille se bougea un peu. Elle alla voir Botticelli au Luxembourg,

Zao Wou-Ki au Jeu de paume mais leva les yeux au ciel quand elle vit la file d'attente pour Vuillard. Et puis, il y avait Gauguin en face ! Quel dilemme ! Vuillard, c'était bien, mais Gauguin... Un géant ! Elle était là, comme l'ânesse de Buridan, prise entre Pont-Aven, les Marquises et la place Vintimille... C'était affreux...

Finalement elle dessina les gens dans la queue, le toit du Grand

Palais et l'escalier du Petit. Une Japonaise l'aborda en la suppliant d'aller lui acheter un sac chez Vuitton. Elle lui tendait quatre billets de cinq cents euros et se trémoussait comme si c'était une question de vie ou de mort. Camille écarta les bras :

« Look... Look at me... I am too dirty... » Elle lui désignait ses

croquenots, son jean trop large, son gros pull de camionneur, son écharpe insensée et la capote militaire que Philibert lui avait prêtée... « They won't let me go in the shop... » La fille grimaça, remballa ses billets et accosta quelqu'un d'autre dix mètres plus loin.

Du coup, elle fit un détour par l'avenue Montaigne. Pour voir.

Les vigiles étaient vraiment impressionnants... Elle détestait ce quartier où l'argent proposait ce qu'il avait de moins amusant à offrir : le mauvais goût, le pouvoir et l'arrogance. Elle pressa le pas devant la vitrine de chez Malo : trop de souvenirs, et rentra par les quais.

Au boulot, rien à signaler. Le froid, quand elle avait fini de pointer, était encore ce qu'il y avait de plus dur à supporter.

Elle rentrait seule, mangeait seule, dormait seule et écoutait Vivaldi en serrant ses bras autour de ses genoux.

Carine avait un plan pour le Réveillon. Elle n'avait pas du tout envie d'y aller, mais avait déjà payé ses trente euros de participation pour avoir la paix et se retrouver au pied du mur.

— II faut sortir, se sermonnait-elle.

— Mais je n'aime pas ça...

— Pourquoi tu n'aimes pas ça ?

— Je ne sais pas...

— Tu as peur ?

— Oui.

— De quoi ?

— J'ai peur qu'on me secoue la pulpe... Et puis... J'ai aussi l'impression de sortir quand je me perds à l'intérieur de moi-même... Je me balade... C'est grand quand même...

— Tu veux rire ? C'est tout petit ! Allez, viens, elle sent le ranci ta pulpe...

Ce genre de conversation entre elle et sa pauvre conscience lui grignotait le cerveau des heures durant...

Quand elle rentra, ce soir-là, elle le trouva sur le palier :

— T'as oublié tes clefs ?

— Ça fait longtemps que tu es là ?

II fit un geste agacé devant sa bouche pour lui rappeler qu'il ne pouvait pas parler. Elle haussa les épaules. Elle n'avait plus l'âge de jouer à ce genre de conneries.

II alla se coucher sans prendre une douche, sans fumer, sans chercher à l'emmerder. II était explosé.

II sortit de sa chambre vers dix heures et demie le lendemain matin, il n'avait pas entendu son réveil et n'eut même pas l'énergie de râler. Elle était dans la cuisine, il s'assit en face d'elle, se servit un litre de café et mit un moment avant de se décider à le boire.

— Ça va ?

— Fatigué.

— Tu ne prends jamais de vacances ?

— Si. Les premiers jours de janvier... Pour mon

déménagement...

Elle regarda par la fenêtre.

— Tu seras là vers quinze heures ?

— Pour t'ouvrir ?

— Oui.

— Oui.

— Tu sors jamais ?

— Si, ça m'arrive, mais là je ne vais pas sortir puisque tu ne peux pas rentrer...

II hocha la tête comme un zombi :

— Bon, il faut que j'y aille, là, sinon je vais me faire décalquer...

II se leva pour rincer son bol.

— C'est quoi l'adresse de ta mère ?

II s'immobilisa devant l'évier.

— Pourquoi tu me demandes ça ?

— Pour la remercier...

— La... rrrre..., il avait un chat dans la gorge, la remercier de quoi ?

— Ben... pour l'écharpe.

— Aaaah... Mais c'est pas ma mère qui te l'a faite c'est ma mémé ! rectifia-t-il soulagé, y a que ma mémé pour tricoter aussi bien !

Camille souriait.

— Hé, t'es pas obligée de la mettre, tu sais...

— Je l'aime bien...

— J'ai pas pu m'empêcher de sursauter quand elle me l'a montrée...

II riait.

— Et attends, toi c'est rien... Tu verrais celle de Phi-libert...

— Elle est comment ?

— Orange et verte.

— Je suis sûre qu'il la mettra... II regrettera simplement de ne pas pouvoir lui faire un baisemain

pour la remercier...

— Ouais, c'est ce que je me suis dit en repartant... Une chance que ce soit vous deux... Vous êtes les deux seules personnes au monde que je connaisse qui soient capables de porter ces horreurs sans avoir l'air ridicule...

Elle le dévisagea :

— Hé, tu t'en rends compte que tu viens de dire quelque chose de gentil, là ?

— C'est gentil de vous traiter de clowns ?

— Ah pardon... Je croyais que tu parlais de notre classe naturelle...

II mit un moment avant de lui répondre :

— Nan, je parlais de... de votre liberté, je crois... De cette

chance que vous avez de vivre en vous en foutant complète...

A ce moment-là, son portable sonna. Pas de chance, pour une fois qu'il essayait de dire un truc philosophique...

« J'arrive chef, j'arrive... Mais c'est bqn, là, je suis prêt... Eh ben, Jean-Luc il a qu'à les faire, lui... Attendez, chef, je suis en train d'essayer d'emballer une fille qu'est vachement plus intelligente que moi, alors, c'est sûr, ça prend plus de temps que d'habitude... De quoi ? Nan, je l'ai pas appelé encore... De toute façon, je vous j'ai dit qu'il pourrait pas... Je le sais qu'ils sont tous débordés, je le sais... OK, je m'en occupe... Je l'appelle tout de suite... De quoi ?... De laisser tomber avec la fille ? Ouais, vous avez sûrement raison, chef... »

— C'était mon chef, lui annonça-t-il en lui adressant un sourire niais.

— Ah bon ? s'étonna-t-elle.

II essuya son bol, quitta les lieux et retint la porte de justesse pour l'empêcher de claquer.

D'accord cette fille était conne mais elle était loin d'être bête et c'est ça qui était bien.

Avec n'importe quelle autre nana, il aurait raccroché et puis voilà. Alors que là, il lui a dit c'était mon chef pour la faire rire, et elle, elle était tellement maligne qu'elle avait mimé l'étonnée pour lui retourner sa blague. De parler avec elle, c'était comme de jouer au ping-pong : elle tenait la cadence et t'envoyait des smashs dans les coins au moment où tu t'y attendais le moins, du coup, t'avais l'impression d'être moins con.

II descendait les escaliers en se tenant à la rampe et entendait le cric-cric des pignons et des engrenages au-dessus de sa tête. Avec Philibert, c'était pareil, il aimait bien discuter avec lui à cause de ça...

Parce que lui, il le savait qu'il n'était pas aussi bourrin qu'il en

avait l'air, mais son problème, c'était les mots justement... II lui manquait toujours des mots alors il était obligé de s'énerver pour se faire comprendre... C'est vrai, c'était vraiment gonflant à la fin, merde !

C'était pour toutes ces raisons que ça l'ennuyait de partir...

Qu'est-ce qu'il allait foutre quand il serait chez Kermadec ? Picoler, fumer, mater des DVD et feuilleter des magazines de tuning dans les chiottes ?

Super.

Retour à la case vingt ans.

II assura son service distraitement.

La seule fille de l'univers capable de porter une écharpe tricotée

par sa même tout en restant jolie, ne serait jamais pour lui.

C'était bête la vie...

II fit un détour par la pâtisserie avant de partir, se fit engueuler

parce qu'il n'avait toujours pas appelé son ancien apprenti et rentra se coucher.

II ne dormit qu'une heure parce qu'il devait se rendre à la laverie.

II ramassa toutes ses fringues et les rassembla dans la housse de sa couette.

Décidément...

Elle était encore, là. Assise près de la machine numéro sept avec

son sac de linge mouillé entre les jambes. Elle lisait.

II s'installa en face d'elle sans qu'elle l'eût remarqué. Ça le

fascinait toujours ce truc-là... Comment elle et Philibert étaient capables de se concentrer... Ça lui rappelait une pub, un type qui mangeait tranquillement son Boursin pendant que le monde s'écroulait autour de lui. Beaucoup de choses lui rappelaient une pub d'ailleurs... C'était sûrement parce qu'il avait beaucoup regardé la télé quand il était petit...

II joua à un petit jeu : imagine que tu viens de rentrer dans cette

Lavomatic pourrie de l'avenue de La Bourdonnais un 29 décembre à cinq heures de l'après-midi et que tu aperçois cette silhouette pour la première fois de ta vie, qu'est-ce que tu te dirais ?

II se cala dans son siège en plastique, enfonça ses mains dans

son blouson et plissa les yeux.

D'abord, tu penserais que c'est un mec. Comme la première fois.

Peut-être pas une folle, mais un type vachement efféminé quand même... Donc t'arrêterais de mater. Quoique... Tu aurais des doutes malgré tout... À cause de ses mains, de son cou, de cette façon qu'il avait de promener l'ongle de son pouce sur sa lèvre inférieure... Oui, tu hésiterais... C'était peut-être une fille finalement ? Une fille habillée en sac. Comme si elle cherchait à cacher son corps ? Tu essayerais de regarder ailleurs mais tu ne pourrais pas t'empêcher d'y revenir. Parce qu'il y avait un truc, là... L'air était spécial autour de cette personne. Ou la lumière peut-être ?

Voilà. C'était ça.

Si tu venais d'entrer dans cette Lavomatic pourrie de l'avenue de La Bourdonnais un 29 décembre à cinq heures de l'après-midi et que tu apercevais cette silhouette sous la lumière triste des néons, tu te dirais exactement ceci : ben merde... Un ange...

Elle leva la tête à ce moment-là, le vit, resta un moment sans réagir comme si elle ne l'avait pas reconnu et finit par lui sourire. Oh, presque rien, un léger éclat, petit signe de reconnaissance entre habitués...

— C'est tes ailes ? lui demanda-t-il en désignant son sac.

— Pardon ?

— Nan, rien...

Une des sécheuses s'arrêta de tourner et elle soupira en jetant un coup d'œil à la pendule. Un clodo s'approcha de la machine, il en sortit un blouson et un sac de couchage tout effiloché.

Voilà qui était intéressant... Sa théorie mise à l'épreuve des faits... Aucune fille normalement constituée ne mettrait ses affaires à sécher après celles d'un clochard et il savait de quoi il parlait : il avait presque quinze ans de laveries automatiques dans les pattes...

II scruta son visage.

Pas le moindre mouvement de recul ou d'hésitation, pas l'ombre d'une grimace. Elle se leva, chargea ses vêtements en vitesse et lui demanda s'il pouvait lui faire de la monnaie.

Puis elle retourna à sa place et reprit son livre.

II était un peu déçu.

C'était chiant les gens parfaits...

Avant de se replonger dans sa lecture, elle l'interpella :

— Dis-moi...

— Oui.

— Si j'offre une machine à laver qui fait aussi séchoir à Philibert pour Noël, tu crois que tu pourras l'installer avant de partir ?

— Pourquoi,tu souris, là ? J'ai dit une bêtise ?

— Non, non...

II fit un geste de la main :

— Tu peux pas comprendre...

— Hé, fit-elle en tapotant son majeur et son index contre sa bouche, tu fumes trop en ce moment, toi, non?

— En fait, t'es une fille normale...

— Pourquoi tu me dis ça ? Bien sûr que je suis une fille normale...

— Tu es déçu ?

— Non.

— C'est quoi ce que tu lis ?

— Un carnet de voyage...

— C'est bien ?

— Super...

— Ça raconte quoi ?

— Oh... Je ne sais pas si ça t'intéresserait...

— Nan, je te le dis carrément, ça m'intéresse pas du tout, ricana-t-il, mais j'aime bien quand tu racontes... Tu sais, je l'ai réécouté le disque de Marvin hier...

— Ah bon ?

— Ouais...

— Et alors ?

— Ben le problème, c'est que je comprends rien... C'est pour ça que je vais aller bosser à Londres d'ail, leurs... Pour apprendre l'anglais...

— Tu pars quand ?

— Normalement, je devais prendre une place après l'été, mais là, c'est le bordel... A cause de ma grand-mère justement... À cause de Paulette...

— Qu'est-ce qu'elle a ?

— Pff... j'ai pas très envie d'en parler... Raconte-moi ton livre de voyages plutôt...

II approcha sa chaise.

— Tu connais Albrecht Durer ?

— L'écrivain ?

— Non. Le peintre.

— Jamais entendu parler...

— Si, je suis sûre que tu as vu certains de ses dessins... II y en a qui sont très célèbres... Un lièvre... Des herbes folles... Des pissenlits...

— Moi, c'est mon dieu. Enfin... j'en ai plusieurs, mais lui c'est mon dieu numéro un... T'en as des dieux, toi?

— Euh...

— Dans ton travail ? Je sais pas, moi... Escoffier, Carême,

Curnonsky ?

— Euh...

— Bocuse, Robuchon, Ducasse ?

— Ah, tu veux dire des modèles ! Oui, j'en ai mais ils ne sont pas connus... enfin moins connus... Moins bruyants, quoi... Tu connais Chapel ?

— Non.

— Pacaud ?

— Non.

— Senderens ?

— Le type de Lucas Carton ?

— Oui... C'est dingue tout ce que tu connais... Comment tu fais ?

— Attends, je le connais, comme ça, de nom, mais je n'y suis jamais allée...

— Lui, c'est un bon... J'ai même un livre dans ma chambre... Je te montrerai... Lui ou Pacaud, pour moi, ce sont des maîtres... Et s'ils sont moins connus que les autres, c'est parce qu'ils sont dans leur cuisine, justement... Enfin, je te dis ça, j'en sais rien... C'est l'idée que je m'en fais... Peut- être que je me goure complètement...

— Mais entre cuisiniers, vous parlez quand même ? Vous vous racontez vos expériences ?

— Pas tellement... On est pas très bavards, tu sais... On est trop crevés pour jacter. On se montre des trucs, des tours de mains, on échange des idées, des morceaux de recettes qu'on a piquées ici ou là, mais ça va rarement plus loin...

— C'est dommage...

— Si on savait s'exprimer, faire des belles phrases et tout ça, on ferait pas ce boulot-là, c'est clair. Enfin moi en tout cas, j'arrêterais tout de suite.

— Pourquoi ?

— Parce que... Ça rime à rien... C'est de l'esclavage... T'as vu ma vie ? C'est n'importe quoi. Bon... euh... j'aime pas du tout parler de moi... Alors, ton livre, là ?

— Oui, mon livre... Justement, c'est le journal tenu par Durer pendant son voyage aux Pays-Bas entre 1520 et 1521... Une espèce de carnet ou d'agenda... C'est surtout la preuve que j'ai bien tort de le considérer comme un dieu. La preuve que c'était un type normal lui aussi. Qui comptait ses sous, qui enrageait quand il réalisait qu'il venait de se faire rouler par les douaniers, qui laissait toujours tomber sa femme, qui ne pouvait pas s'empêcher de perdre de l'argent au jeu, qui était naïf, gourmand, macho et un peu orgueilleux aussi... Mais bon, ce n'est pas très important tout ça, au contraire, Ça le rend plus humain... Et... Euh... Je continue ?

— Oui.

— Au départ, c'est un voyage qu'il a entrepris pour un motif

grave, à savoir sa survie, celle de sa famille et des gens qui travaillaient avec lui dans son atelier. Jusqu'à présent, il était sous la protection de l'Empe reur Maximilien 1er. Un type complètement mégalo qui lui avait passé une commande de folie : le représenter en tête d'un cortège extraordinaire pour

œ

finalement imprimée quelques années plus tard et qui fera plus de cinquante-quatre mètres de long... T'imagines le truc ?

« Pour Durer, c'était du pain bénit... Des années de boulot

assuré... Manque de bol, le Maximilien cane peu de temps après, et du coup, sa rente annuelle est compromise... Le drame... Donc, voilà notre homme qui part sur les routes avec sa femme et sa servante sous le bras pour aller faire des risettes à Charles Quint, le futur empereur, et à Marguerite d'Autriche, la fille de son ancien protecteur, parce qu'il faut absolument que cette rente officielle soit reconduite...

« Voilà pour les circonstances... II est donc un peu stressé au

début mais ça ne l'empêche pas d'être un touriste parfait, S'émerveillant de tout, des visages, des coutumes, des vêtements, rendant visite à ses pairs, aux artisans, admirant leur travail, visitant toutes les églises, achetant tout un tas de babioles fraîchement débarquées du Nouveau Monde : un perroquet, un babouin, une écaille de tortue, des branches de corail, de la cannelle, un sabot d'élan, etc. II est comme un gamin avec ça... II va même faire un détour pour aller voir une baleine échouée qui se décompose au bord de la mer du Nord... Et, bien sûr, il dessine. Comme un fou. II a cinquante ans, il est au summum de son art et quoi qu'il fasse : un perroquet, un lion, un morse, un chandelier ou le portrait de son aubergiste, c'est... C'est...

— C'est quoi ?

— Ben tiens, regarde...

— Non, non, j'y connais rien !

— Mais y a pas besoin de s'y connaître ! Regarde ce vieillard, là, comme il en impose... Et ce beau jeune homme, tu vois comme il est fier ? Comme il a l'air sûr de lui ? On dirait toi, tiens... La même morgue, les mêmes narines dilatées... — Ah, ouais ? Tu le trouves beau ?

— Un peu tête à claques, non ?

— C'est le chapeau qui fait ça...

— Ah, ouais... T'as raison, sourit-elle, ça doit être le chapeau...

— Et ce crâne, là ? Est-ce qu'il n'est pas incroyable ? On dirait qu'il nous nargue, qu'il nous provoque : « Eh... gais vous aussi, les gars... C'est ça qui vous attend... »

— Montre.

— Là. Mais ce que je préfère, ce sont ses portraits et ce qui me tue, c'est la désinvolture avec laquelle il les réalise. Ici, au cours de ce voyage, c'est surtout une monnaie d'échange, rien de plus que du troc : ton savoir-faire contre le mien, ton portrait contre un dîner, un chapelet, un colifichet pour ma. femme ou un manteau en peau de lapin... Moi, j'aurais adoré vivre à cette époque... Je trouve que le troc, c'est une économie géniale...

— Et ça se termine comment ? Il le récupère, son fric?

— Oui, mais à quel prix... La grosse Marguerite le dédaigne, elle ira même jusqu'à refuser le portrait de son père qu'il avait fait exprès pour elle, cette conne... Du coup, ¡1 le troquera contre un drap ! En plus, ¡1 est revenu malade, une saloperie qu'il a chopée en allant voir la baleine justement... La fièvre des marais, je crois... Tiens, regarde, il y a une machine de libre, là...

II se releva en soupirant.

— Retourne-toi, j'ai pas envie que tu voies mes dessous...

— Oh, j'ai pas besoin de les voir pour les imaginer... Philibert, lui, il doit être plutôt caleçons rayés, mais toi, je suis sûre que tu portes ces petits boxer shorts de chez Hom bien moulants, avec des trucs écrits sur la ceinture...

— Que tu es forte... Allez, baisse les yeux quand même...

II s'activa, alla chercher sa demi-bouteille de poudre et s'accouda sur la machine :

— Enfin, non, t'es pas si forte que ça... Sinon tu ferais pas des ménages, tu ferais comme ce mec, là.. Tu bosserais...

Silence.

— T'as raison... Je ne suis forte qu'en slips...

— Eh, c'est déjà pas mal, hein ?! Y a peut-être un créneau à prendre... Au fait, t'es libre le 31 ?

— T'as une fête à me proposer ?

— Non. Du boulot.

— Pourquoi, non ?

— Parce que je suis nulle !

— Attends, mais on va pas te demander de faire la cuisine ! Juste donner un coup de main pour la mise en place...

— C'est quoi la mise en place ?

— C'est tout ce que tu prépares à l'avance pour gagner du temps au moment du coup de feu...

— Et là, il faudra que je fasse quoi ?

— Éplucher des châtaignes, nettoyer des girolles, dépiauter et épépiner des grains de raisin, laver la salade... Enfin, plein de trucs sans intérêt...

— Je suis même pas sûre d'y arriver...

— Je te montrerai tout, je t'expliquerai bien...

— T'auras pas le temps...

— Non. C'est pour ça que je te brieferai avant. Je rapporterai de la came à l'appart demain et je te formerai pendant ma pause...

 

— Allez... Ça te fera du bieft de voir du monde... Toi tu vis

qu'avec des morts, tu causes qu'avec des mecs qui sont plus là pour te répondre... T'es tout le temps toute seule... C'est normal que tu tournes pas rond...

— Je tourne pas rond ?

— Non.

— Écoute. Je te le demande comme un service... J'ai promis à mon chef que je lui trouverais quelqu'un pour nous aider, et je trouve personne... Je suis dans la merde, là...

— Allez... Un dernier effort... Après je me casse et tu ne me verras plus jamais de ta vie...

— J'avais une fête de prévue...

— Tu dois y être à quelle heure ?

— Je sais pas, vers dix heures...

— Pas de problème. Tu y seras. Je te payerai le taxi.

— Bon...

— Merci. Retourne-toi encore, mon linge est sec.

— II faut que je m'en aille de toute façon... Je suis déjà en retard...

— OK à demain...

— Tu dors là ce soir ?

— Non.

— T'es déçue ?

— Oh, mais que tu es looouurd comme garçon...

— Attends, je dis ça, c'est pour toi, hein ! Parce que pour les slips, c'est pas sûr que t'aies raison, tu sais ?

— Attends, mais si tu savais comme je m'en fous de tes slips !

— Tant pis pour toi...

— On y va ?

— Je t'écoute. C'est quoi ça ?

— De quoi ?

— La mallette ?

— Ah ça ? C'est ma boîte à couteaux. Mes pinceaux à moi si tu préfères... Si je l'avais plus, je serais plus bon à rien, soupira-t-il. Tu vois à quoi ça tient ma vie ? A une vieille boîte qui ferme mal...

— Tu l'as depuis quand ?

— Pff... Depuis que je suis tout minot... C'était ma mémé qui me l'avait payée pour mon entrée au CAP...

— Je peux regarder ?

— Vas-y.

— Raconte-moi...

— De quoi ?

— A quoi ils servent... J'aime bien apprendre...

— Alors... Le gros, c'est le couteau de cuisine ou le couteau de chef, y sert à tout, le carré, c'est pour les os, les articulations ou pour aplatie la viande, le tout petit, c'est le couteau d'office comme on en trouve dans toutes les cuisines, prends-le d'ailleurs, tu vas en avoir besoin... Le long, c'est l'éminceur pour tailler les légumes et les couper fin, le petit, là, c'est le couteau à dénerver pour parer et dégraisser la barbaque, et son jumeau avec la lame rigide, c'est pour la désosser, le très fin, c'est pour lever les filets de poissons, et le dernier, c'est pour trancher le jambon...

— Et ça c'est pour les affûter...

— Yes.

— Et ça ?

— Ça, c'est rien... C'est pour la déco, mais je m'en sers plus depuis longtemps...

— On fait quoi avec ?

— Des merveilles... Je te montrerai un autre jour... Bon, t'es prête là ?

— Oui.

— Tu regardes bien, hein ? Les châtaignes, je te préviens tout de suite, c'est très chiant... Là, elles ont déjà été plongées dans une eau bouillante donc elles sont plus faciles à éplucher... Enfin, normalement... Tu dois surtout pas les abîmer... II faut que leurs petites veines restent intactes et bien visibles... Après l'écorce, y a ce machin cotonneux, là, et tu dois le retirer le plus délicatement possible...

— Mais c'est vachement long !

— Hé ! C'est la raison pour laquelle on a besoin de toi...

II fut patient. II lui expliqua ensuite comment nettoyer les girolles avec un torchon humide et comment gratter la terre sans les abîmer.

Elle s'amusait. Elle était douée de ses mains. Elle enrageait d'être si lente par rapport à lui, mais elle s'amusait. Les grains de raisin roulaient entre ses doigts et elle avait vite attrapé le truc pour les épépiner de la pointe du couteau.

— Bon, pour le reste, on verra demain... La salade et tout ça, ça devrait aller...

— Ton chef, il va tout de suite s'en rendre compte que je suis nulle...

— Ça c'est sûr ! Mais il a pas trop le choix de toute façon... C'est quoi ta taille ?

— Je sais pas.

— Je te trouverai un fute et une veste... Et ta pointure?

-40.

— T'as des baskets ?

— Oui.

— C'est pas l'idéal, mais ça fera l'affaire pour une fois...

Elle se roula une cigarette pendant qu'il rangeait la cuisine.

— C'est où ta fête ?

— A Bobigny... Chez une fille qui bosse avec moi...

— Ça te fait pas peur de commencer à neuf heures demain matin ?

— Non.

— Je te préviens, y aura qu'une petite pause... Une heure maxi... Y a pas de service à midi mais on fera plus de soixante couverts le soir. Menu dégustation pour tout le monde... Ça va être quelque chose... Deux cent vingt euros par tête de pipe, je crois... J'essaierai de te libérer le plus tôt possible, mais à mon avis, t'es là jusqu'à huit heures du soir au moins...

— Et toi ?

— Pff... Moi, je préfère même pas y penser... Les réveillons, c'est toujours galère... Mais bon, c'est bien payé... D'ailleurs, pour toi aussi, je demanderai un bon ticket...

— Oh, c'est pas le problème...

— Si, si, c'est le problème. Tu verras demain soir..

.18

— Faut y aller, là... On boira un café là-bas.

— Mais je flotte complètement dans ce pantalon !

— C'est pas grave.

Ils traversèrent le Champ-de-Mars au pas de course.

Camille fut surprise par l'agitation et la concentration qui régnaient déjà dans la cuisine.

Il faisait si chaud tout à coup...

— Voilà, chef. Un petit commis tout frais... L'autre grommela et

les chassa d'un revers de la

main. Franck la présenta à un grand type encore mal réveillé :

— Alors, lui, c'est Sébastien. C'est le gardemanger. C'est aussi ton chef de partie aujourd'hui et ton big boss, OK ?

— Enchantée.

— Mmmm...

— Mais c'est pas à lui que t'auras affaire, c'est à son commis...

S'adressant au garçon :

— II s'appelle comment déjà ?

— Marc.

— II est là ?

— Dans les chambres froides...

— Bon, je te la confie...

— Qu'est-ce qu'elle sait faire ?

— Rien. Mais, tu verras, elle le fait bien. Et il partit se

changer aux vestiaires.

— II t'a montré pour les châtaignes ?

— Oui.

— Ben, les v'ià, ajouta-t-il en lui indiquant un tas énorme.

— Je peux m'asseoir ?

— Non.

— Pourquoi ?

— On pose pas de questions dans une cuisine, on dit « oui, monsieur » ou « oui, chef ».

— Oui, chef.

Oui gros con. Mais pourquoi elle avait accepté ce boulot ? Elle irait beaucoup plus vite, si elle était assise...

Heureusement, une cafetière tournait déjà. Elle posa son gobelet sur une étagère et se mit au travail.

Un quart d'heure plus tard — elle avait déjà mal aux mains — on s'adressa à elle :

— Ça va ?

Elle leva la tête et resta interdite.

Elle ne le reconnut pas. Pantalon nickel, veste impeccablement repassée avec sa double rangée de boutons ronds et son nom brodé en lettres bleues, petit foulard en pointe, tablier et torchon immaculés, toque bien vissée sur la tête. Elle qui ne l'avait jamais vu habillé autrement qu'en traîne-savates, elle le trouva très beau.

— Qu'est-ce qu'il y a ?

— Rien. Je te trouve très beau.

Et lui, là, ce grand crétin, ce péteux, ce vantard, ce petit matador de province avec sa grande gueule, sa grosse moto et son millier de bimbos cochées sur la crosse de son pétard, oui, lui, là, ne put s'empêcher de rougir.

— C'est sûrement le prestige de l'uniforme, ajouta-t-elle en

souriant pour le dépêtrer de son trouble.

— Ouais, c'est... c'est sûrement ça...

II s'éloigna en bousculant un type et en l'insultant au passage.

Personne ne parlait. On entendait seulement le tchac-tchac des couteaux, le glop-glop des gamelles, le blam-blom des portes battantes et le téléphone qui sonnait toutes les cinq minutes dans le bureau du chef.

Fascinée, Camille était partagée entre se concentrer pour ne pas se faire engueuler et lever la tête pour ne pas en perdre une miette. Elle apercevait Franck de loin et de dos. II lui sembla plus grand et beaucoup plus calme que d'habitude.

II lui sembla qu'elle ne le connaissait pas.

A voix basse, elle demanda à son compagnon d'épluchures :

— II fait quoi, Franck ?

— De qui ?

— Lestafier.

— II est saucier et il supervise les viandes...

— C'est dur ?

Le boutonneux leva les yeux au ciel :

— Carrément. C'est le plus dur. Après le chef et le second, c'est lui le numéro trois dans la brigade...

— II est bon ?

— Ouais. II est con mais il est bon. Je dirais même qu'il est super bon. D'ailleurs, tu verras, le chef c'est toujours à lui qu'il s'adresse plutôt qu'à son second... Le second, il le surveille alors que Lestafier, il le regarde faire...

— Mais...

— Chut...

Quand le chef tapa dans ses mains pour annoncer l'heure de la pause, elle releva la tête en grimaçant. Elle avait mal à la nuque, au dos, aux poignets, aux mains, aux jambes, aux pieds et encore ailleurs mais

elle ne se souvenait plus où.

— Tu manges avec nous ? lui demanda Franck.

— Je suis obligée ?

— Non.

— Alors, je préfère sortir et marcher un peu...

— Comme tu voudras...

— Ça va ? s'inquiéta-t-il.

— Oui. C'est chaud quand même... Vous bossez vachement...

— Tu veux rire ? On fait rien, là ! Y a même pas de clients !

— Eh ben...

— Tu reviens dans une heure ? -OK.

— Sors pas tout de suite, laisse-toi refroidir un peu sinon tu vas attraper la crève...

— D'accord.

— Tu veux que je vienne avec toi ?

— Non, non. J'ai envie d'être seule...

— II faut que tu manges quelque chose, hein ?

— Oui papa.

II leva les épaules :

— Tsss...

Elle commanda un panini dégueulasse dans une baraque à touristes et s'assit sur un banc au pied de la tour Eiffel.

Philibert lui manquait.

Elle composa le numéro du château sur son portable.

— Bonjour, Aliénor de la Durbellière à l'appareil, fit une voix d'enfant. À qui ai-je l'honneur ?

Camille était déroutée.

— Euh... De... Pourrais-je parler à Philibert, s'il vous plaît ?

— Nous sommes à table. Puis-je prendre un message ?

— II n'est pas là?

— Si, mais nous sommes à table. Je viens de vous le dire...

— Ah... Bon, ben... Non, rien, vous lui dites que je l'embrasse et que je lui souhaite une bonne année...

— Pouvez-vous me rappeler votre nom ?

— Camille.

— Camille tout court ?

— Oui.

— Très bien. Au revoir madame Toucourt.

Au revoir petite merdeuse.

Mais qu'est-ce que ça voulait dire ? C'était quoi ce binz ?

Pauvre Philibert...

— Dans cinq eaux différentes ?

— Oui.

— Eh ben, elle va être propre !

— C'est comme ça...

Camille passa un temps fou à trier et à nettoyer la salade. Chaque feuille devait être retournée, calibrée et inspectée à la loupe. Elle n'en n'avait jamais vu de semblables, il y en avait de toutes les tailles, de toutes les formes et de toutes les couleurs.

— C'est quoi, ça ?

— Du pourpier.

— Et ça ?

— Des pousses d'épinards.

— Et ça ?

— De la roquette.

— Et ça ?

— De la ficoïde glaciale.

— Oh, c'est joli comme nom...

— Tu sors d'où, toi ? lui demanda son voisin.

Elle n'insista pas.