Ermitage

Hélène Brodeur · Annexe

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Ermitage

Remerciements

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 7 parties.

« Comment, tu en veux encore? Comme tu voudras, mon cher frère! »

Célia saisit le bras de Marcel et leva sur lui des yeux pleins de larmes.

« Je vous en prie, arrêtez-le. Il va le tuer! »

Le pilote, qui avait regardé avec une indignation croissante ce combat par trop inégal, s’avança :

« Ça suffit, Francis, tu veux que je m’en mêle? Rentre dans la maison sinon tu auras affaire à moi. Et vous, dit-il en se tournant vers Richard qui se tenait debout, tout maculé de boue, venez. J’veux pas passer le reste de l’après-midi ici, ce n’était pas notre entente. »

Il fit monter Richard dans la queue, boucla Célia devant, et vint s’installer aux commandes. L’hydravion démarra et, se tournant vers l’ouest, prit son envolée.

Célia se tourna vers Richard.

« Es-tu blessé? Comment as-tu su où me trouver? »

Encore sous le coup de la colère et de l’humiliation d’avoir été, devant elle, trahi par son infirmité, il la fixa avec des yeux furibonds.

« Alors, est-ce que je t’ai dérangée? As-tu aimé faire l’amour avec Francis? Il paraît qu’il a beaucoup de succès avec les dames. »

Célia poussa un cri d’horreur. « Comment peux-tu croire une chose pareille? Il m’avait dit que la petite fête pour ton père se passerait ici, et que vous viendriez tous dans un plus gros avion…

— Et tu as cru des sottises pareilles alors que je t’avais avertie que c’était un menteur de la pire espèce. »

Le cœur de Célia se fondit de rage et de douleur.

« Après le cauchemar que je viens de vivre, tu oses me faire des reproches? Et si c’est un menteur, pourquoi crois-tu les mensonges qu’il invente justement pour te blesser? Tu me connais donc si mal?

— Je connais encore mieux mon frère.

— Oh! » cria Célia au comble de l’indignation. Se retournant vers l’avant, elle ne prononça plus une parole jusqu’à ce qu’ils arrivent à la base du lac Vert.

Tandis que Richard réglait la note avec Marcel, Célia attendit sur la jetée. Quand il eut fini, il se tourna vers Célia.

« Viens, nous allons rentrer. »

Mais elle se détourna et rattrapa Marcel qui déjà s’éloignait.

« Est-ce que vous habitez loin?

— Non, à Thiers, à une vingtaine de milles d’ici.

— Je suppose que de là on peut trouver un taxi ou un autobus pour rentrer à Montréal. Voulez-vous m’amener avec vous? »

Le pilote hésita, et regarda Richard.

« Voyons, Célia, dit Richard, ne fais pas l’enfant. Viens que je te ramène.

— Où se trouve votre voiture? » demanda Célia comme si elle n’avait rien entendu.

Marcel regarda Richard et haussa les épaules. « Venez, dit-il, elle est là-bas. »

 

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Lorsque Célia revint chez Mme Blanchard, toute la maisonnée était à la salle à manger pour le repas du soir. Cela lui convenait ; elle n’avait guère envie de parler à qui que ce soit. Rentrée dans sa chambre, elle se laissa tomber dans son fauteuil.

 

Tous pareils, les hommes, pensa-t-elle. Richard était aussi méchant que Francis, pire même car il était censé être le raisonnable, le sensible, l’artiste. Dès qu’on ne veux pas faire exactement ce qu’ils veulent, alors on se fait dire avec condescendance : « Ne fais pas l’enfant, Célia. » Tous les hommes, même son père. « Retourne à tes études musicales, Célia, même si tu dois renoncer à ton rêve. Il ne faut pas faire l’enfant, Célia. »

Ah, elle en avait marre de tout et de tous. Il n’y avait qu’un homme qui ne lui avait pas dit : Ne fais pas l’enfant, Célia, qui lui avait parlé comme à une adulte. Elle avait compris qu’il avait terriblement souffert lorsqu’il avait perdu sa jeune femme, et ensuite, qu’il avait traversé les horreurs de la guerre. Mais il était resté bon, compréhensif. Il l’avait un peu grondée, mais elle savait maintenant que c’était parce qu’il avait peur de l’aimer, qu’il l’aimait en somme, elle en était sûre. Et elle était sûre qu’elle l’aimait comme elle n’avait encore jamais aimé. Il fallait qu’elle aille vers lui, qu’elle se retrouve dans la paix de la forêt. Quand il apprendrait ce que Francis et Richard lui avaient fait, il n’aurait pas le cœur de la repousser.

Avec une détermination soudaine, elle s’habilla, prit les clefs de sa voiture et descendit.

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Pendant ce temps, l’après-midi se passait à Verneuil et il n’y avait toujours que Louise et le petit Théodore-Jean. Comme avait dit Louise, Francis serait probablement retardé, mais devait venir aussitôt qu’il serait libre. Ernest s’étonna que Richard et Célia ne soient pas arrivés encore puisqu’il était entendu qu’ils devaient les suivre presque aussitôt. Laura répondit que peut-être le retard était-il imputable à Célia, qu’elle pouvait avoir été empêchée pour une raison ou pour une autre, mais qu’on saurait sans doute bientôt ce qui était arrivé.

Vers quatre heures, Louise décida de rentrer chez elle avec le petit, et les deux époux se retrouvèrent en tête à tête.

Le soir, Richard arriva seul, disant que Célia avait dû rentrer à Québec, son père étant malade. C’était la première excuse qui lui était venue à l’esprit pour ne pas dire la vérité à Ernest. Il paraissait distrait, malheureux, tout le contraire de ce qu’il était lorsqu’ils s’étaient quittés le matin dans la cour de l’hôpital.

Laura s’informa s’il avait mangé et, recevant une réponse négative, l’entraîna à la cuisine. Elle ne se priva pas de le questionner. Ernest les entendit parler longuement à voix basse, puis Richard revint prendre congé de son père et monta à sa chambre prétextant la fatigue. Se retrouvant de nouveau seul, Ernest se tourna vers sa femme.

« Laura, tu as été admirable de dévouement, et si je me suis sorti de ce mauvais pas, c’est grâce à ton appui. Maintenant, je suis peut-être encore convalescent, mais j’suis pas idiot. Je sens qu’il se passe des choses graves et je veux être mis au courant. »

Voyant qu’elle hésitait, il continua :

« Je suis déjà au courant de bien des choses. Gilles Arsenault est venu me visiter régulièrement à l’hôpital, et Gérard Lumette aussi. Tous deux ont compris que de me laisser dans l’ignorance pouvait me faire plus de mal que de me dire la vérité. Je sais que Richard a quitté ses études musicales et je sais aussi qu’il travaille pour Arthur Coglan et ce qu’il y fait.

— Mais alors, tu ne nous en veux pas, à Richard et à moi, d’avoir voulu mettre les Ateliers Cusson en faillite? »

Ernest sourit et hocha la tête.

« Je n’aurais jamais pensé qu’il avait ça en lui! Je m’aperçois que je l’ai sérieusement sous-estimé.

— Ah, mon ami, que je suis contente de te l’entendre dire. J’en ai souffert, tu sais. Il n’y avait toujours que Francis…

— Je sais. J’ai eu tort. C’est pourquoi j’ai été heureux quand enfin j’ai appris ce que Richard faisait. Francis avait besoin d’une bonne leçon, et c’est très bien que ce soit son frère qui la lui serve. Mais maintenant que je suis sorti de ce sacré hôpital, il est temps que je reprenne les choses en main avant que ça n’aille trop loin. »

Se tournant brusquement vers Laura, il la fixa de ses yeux brillants.

« Dis-moi exactement ce qui se passe, et ne me cache rien. »

À mesure que Laura parlait, Ernest se montrait de plus en plus indigné.

« C’est un arbre qui a poussé croche, explosa-t-il à la fin, et il y a de ma faute là-dedans. Si sa mère n’était pas morte, aussi… Heureusement, tout semble s’être terminé sans grande tragédie.

— Excepté que Célia ne veut plus parler à Richard.

— C’est pourtant lui qui l’a délivrée.

— Oui, mais apparemment, au lieu de lui témoigner de la sympathie, il était si bouleversé, et humilié après son combat avec Francis, qu’il lui a reproché d’avoir cru aux mensonges de celui-ci et de ne pas l’avoir attendu comme elle devait. Célia, qui venait de vivre une expérience atroce, n’a pas apprécié. Ah, mon ami, que les hommes sont maladroits, surtout les jeunes hommes », ajouta-t-elle avec un sourire tendre pour son mari.

Ernest renchérit : « Les hommes moins jeunes aussi, Laura. Je suis bien payé pour le savoir. »

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La voiture filait sur la route étroite et tortueuse qui montait vers le haut Pontiac. Parfois, un orage s’abattait soudain, de la pluie mêlée de neige, et cessait brusquement cinq minutes plus tard. Tout le long de la route 148, Célia avait rencontré des processions de voitures qui l’éblouissaient de leurs phares. C’était après tout samedi soir, aussi y avait-il foule sur les routes.

 

Lorsqu’elle eut dépassé Fort Coulonge, le trafic diminua. À Saint-Timothée elle faillit manquer l’entrée de la route qui conduisait à la ferme de l’oncle Edgar. Tout paraissait si différent, la nuit. Enfin, elle vit les fenêtres éclairées de la maison de ferme, et la barrière blanche qui annonçait la fin de la route.

S’armant de la torche électrique puissante que son père lui avait donnée en même temps que la voiture, elle se dirigea vers le sentier familier. Le vent glacé lui fouettait le visage tandis qu’elle traversait la prairie. Dès qu’elle pénétra dans la forêt, les grands arbres la protégèrent, mais leurs cimes craquaient de façon sinistre.

Quand elle parvint au lac, le cœur lui manqua. L’eau noire, soulevée par le vent qui augmentait, venait s’abattre avec force sur les rochers qui bordaient le rivage. Serait-il plus prudent de faire à pied le tour de la baie? Elle se souvint de cet épisode de la colonie de vacances quand elle était adolescente et qu’elle s’était fait surprendre en canot sur un lac par une tempête soudaine. Elle avait dû mettre en pratique les conseils du professeur de voile et de canotage : prendre les vagues de face, ne jamais présenter le flanc car alors l’embarcation instable chavirerait. La leçon avait porté fruit puisqu’elle était revenue saine et sauve. Le chalet de Roger n’était pas très loin. Il lui suffirait de dépasser la pointe pour voir la fenêtre éclairée de l’ermitage qui lui servirait de phare pour la conduire à bon port.

Péniblement, se servant du ressac, elle parvint à s’éloigner du rivage. Le canot montait et descendait sur les vagues de plus en plus hautes. La pluie mêlée de neige lui cinglait le visage. Elle était tellement occupée à la manœuvre pour maintenir le canot en équilibre, qu’elle n’avait pas le temps d’être effrayée. Lorsqu’elle dépassa la pointe, les courants contraires qui se brisaient sur les rochers firent tournoyer l’embarcation qui se pencha dangereusement, prenant une bonne quantité d’eau avant qu’elle ne puisse la stabiliser, et la trempant des pieds à la tête d’eau glacée.

Finalement elle aperçut, pas très loin au fond de la baie, la fenêtre panoramique de l’ermitage qui luisait doucement dans la nuit et se remit à pagayer avec une ardeur accrue.

Enfin, elle parvint à la porte et frappa à coups redoublés. La porte s’ouvrit et Roger parut qui la regardait, paralysé par la surprise. Elle s’avança. Les émotions de cette journée, le manque de nourriture puisqu’elle n’avait rien mangé depuis le matin, la fatigue écrasante de l’effort qu’elle avait dû fournir pour parvenir à bon port déferlèrent sur elle. Ses jambes se dérobèrent et elle s’évanouit.

Il la souleva et la porta sur le canapé, puis il rapprocha le canapé de l’âtre où brûlait un bon feu. Les yeux fermés, elle respirait à peine. Il alla chercher une couverture de laine et un oreiller, puis entreprit de la dévêtir, lui retirant sa veste de daim dégoulinante d’eau, ses chaussures trempées. Elle était mouillée de la tête aux pieds. Il avait dû pénétrer passablement d’eau dans le canot, songea-t-il. C’était un miracle qu’elle ne se soit pas noyée.

Il lui retira son pantalon de laine. Ses hanches rondes apparurent recouvertes d’un mince vêtement de soie et de dentelle. À mesure qu’il la dévêtait, apparaissaient le ventre satiné avec le triangle doré à la naissance des jambes fines et bien galbées, enfin les seins blancs et roses lorsqu’il lui enleva son chandail. Puis il l’enveloppa étroitement dans la couverture de laine et alla remettre du bois dans la cheminée et la bouilloire sur le feu.

Quand il revint, elle avait ouvert les yeux, mais tout son corps était agité d’un tremblement nerveux. Il prit entre les siennes les mains glacées qu’elle tendait vers lui et se mit à les frictionner. Il voulut se lever pour lui préparer un grog bien chaud, mais elle se souleva et s’accrocha à lui tandis que le tremblement augmentait. Il la recoucha tendrement.

« Reposez-vous, Célia. Je vous prépare un breuvage chaud et je reviens tout de suite. »

Revenant avec la tasse fumante, il s’assit sur le bord du canapé et souleva la jeune femme pour la faire boire. Elle posa sa tête dans le creux de l’épaule de Roger et aspira à petites gorgées, avec difficulté car les dents lui claquaient. Enfin, Roger posa la tasse vide par terre et voulut recoucher Célia, mais le tremblement, qui s’était un peu apaisé, la reprit.

« Gardez-moi… dans vos bras, parvint-elle à dire dans un hoquet. Francis… »

Roger redressa la tête.

« Francis? Qu’a-t-il fait de méchant encore une fois, celui-là? »

Passant ses bras autour du cou de Roger, elle l’attira sur le canapé et se pressa contre lui. Il ne put que l’envelopper plus étroitement dans la couverture et la serrer sur sa poitrine jusqu’à ce que le tremblement s’amenuise et que, petit à petit, elle lui eût raconté les événements de la journée.

« Pauvre petite, dit-il en lui caressant les cheveux, je comprends que vous soyez dans un état pareil, et je commence à penser que maman avait raison lorsqu’elle disait, alors que Francis était encore enfant, qu’il finirait un jour sur la potence. »

Ces paroles de sympathie furent comme un baume sur son cœur ulcéré. Lui, au moins, la comprenait. Il ne lui reprochait pas d’avoir cru aux paroles de Francis, il ne la traitait pas en coupable mais bien pour ce qu’elle était : une victime.

« Merci, merci. Je savais que tu me comprendrais. »

Elle se mit à le bécoter sur les joues, sur le menton, puis posa ses lèvres sur la bouche de Roger. Elle sentit sa résistance, mais le maintint fermement contre elle jusqu’à ce qu’il cède et réponde à son baiser. Alors elle entreprit de le dévêtir à son tour, déboutonnant la chemise, détachant sa ceinture. Elle le caressait, et repoussant la couverture pour se presser plus près de lui, elle eut le bonheur de sentir les mains qui montaient, d’abord hésitantes, le long de ses cuisses, puis, comme un absent qui retrouve soudain les sentiers familiers menant à un paradis perdu, caressant ses hanches, traçant la courbe de sa taille, s’emparant de ses seins. Alors, dans un transport de bonheur, elle s’ouvrit toute à lui.

La notion de temps et de lieu semblait avoir quitté Roger. Comme dans un rêve, ses lèvres glissèrent de la bouche fraîche, vers le cou mince et les seins généreux. Il la caressait avec passion de ses lèvres, de sa langue, de ses mains. Célia se sentit submergée dans une mer de bonheur telle qu’elle n’en avait jamais connue et quand il se coucha sur elle, elle s’arc-bouta pour mieux s’unir à lui.

Lorsque se dissipa l’extase, elle attira la tête sur son épaule et se mit à lui caresser les cheveux.

« Mon amour, mon amour, lui murmura-t-elle à l’oreille, si tu savais comme j’ai désiré ce moment. Garde-moi dans tes bras, pour toujours. »

L’homme tressaillit, comme frappé d’un coup mortel. Il se leva brusquement, et, rajustant ses vêtements, alla s’appuyer à la cheminée, le visage dans les mains.

« Mon Dieu, articula-t-il, qu’est-ce que j’ai fait… », comme s’il était possible d’oublier…

Célia se redressa et s’assit sur le bord du canapé, enveloppée dans la couverture.

« Qu’as-tu? demanda-t-elle. Qu’est-ce que j’ai dit? Qu’est-ce que j’ai fait? Reviens, je t’en prie.

— Tu n’as rien fait, Célia, c’est moi…

— Dis-moi ce qui se passe, supplia-t-elle, alarmée au plus haut point.

— …comme s’il était possible d’oublier, répéta-t-il d’une voix brisée.

— Oublier quoi? La jeune épouse que tu as perdue?

— Elle et aussi, une autre… Je vais te raconter… alors tu verras comme c’est impossible. J’avais déjà été blessé à la débâcle de Dunkerque, et évacué par un port de Belgique non encore occupé par les Allemands. Quand je suis sorti de l’hôpital, je me suis porté volontaire. On demandait des gens qui parlaient français, pour assurer la liaison avec le maquis. Après avoir fait l’entraînement, j’ai été parachuté derrière les lignes ennemies, avec mon poste de radio pour les communications. Je faisais partie d’un groupe de résistants qui se déplaçaient et indiquaient des cibles aux bombardiers alliés. »

Il restait debout, face au mur, parlant d’une voix monotone, mécanique.

« Un jour, nous sommes arrivés près d’une petite commune du nord de la France. C’est là que j’ai rencontré Anne. Elle était blonde, comme toi, et elle s’occupait de nous ravitailler. Je me suis mis à l’aimer, et j’ai eu la chance qu’elle m’aime aussi. J’avais aimé Marie-Laure, mon premier amour de jeunesse ; mais là, j’aimais Anne avec tout l’amour de mon âme d’homme adulte. Pendant plusieurs mois, nous nous sommes rencontrés quand il était possible de le faire. Je suppose que nous nous croyions invincibles…

« Enfin, un soir d’automne, un peu comme aujourd’hui, elle est venue nous dire qu’il y avait un grand rassemblement de troupes allemandes à un centre ferroviaire non loin de là. Nos éclaireurs avaient déjà remarqué une activité croissante. J’ai aussitôt transmis la nouvelle à Londres, et laissant mon assistant continuer à diffuser, je suis allé la reconduire jusqu’à l’orée du bois. Ce soir-là, elle m’a appris qu’elle attendait un enfant de moi, et elle m’a murmuré à l’oreille, comme tu viens de le faire, « garde-moi dans tes bras, pour toujours ». Et j’ai plaisanté et j’ai dit que si elle voulait revenir, il lui fallait rentrer, qu’il était tard, qu’elle ne devait pas prendre de risque, surtout maintenant que j’en avais deux à aimer. »

Sa voix fléchit et il continua d’un ton rauque :

« Elle a été prise. L’avais-je gardée trop longtemps, ou était-ce une dénonciation — il se trouve toujours quelqu’un pour faire ce triste métier — je ne l’ai jamais su. Elle fut emmenée aux bureaux de la Gestapo. Elle est morte sous la torture… »

Il y eut un long moment de silence dans la pièce. Au dehors, la tempête faisait rage, et la neige cinglait les vitres, poussée par un vent violent.

Il reprit d’une voix morne :

« Son père, qui était maire de la commune, alla réclamer son corps. On le lui remit, et elle fut enterrée dans le lot familial au cimetière. Ce soir-là, je suis allé ouvrir la fosse. Il fallait que je la voie encore une fois… et j’ai vu… Je n’avais que vingt-cinq ans et pour la seconde fois une femme qui m’avait aimé et à qui j’avais fait un enfant, le payait par la souffrance, le sang et la mort. Ce soir-là, je suis mort aussi, Célia. Même si j’ai l’air vivant, je fais partie du royaume des morts… »

Sa voix se brisa tout à fait, et encore une fois on n’entendit que le vent sauvage qui sifflait dans les grands arbres, avant que ne reprenne la voix monotone.

« Des camarades sont venus, au risque de leur vie, me ramener de force et refermer la fosse. Alors je suis devenu comme possédé du besoin de tuer. On m’appelait le Loup noir, mais c’était calomnier les loups. J’étais un loup atteint de la rage. Je n’avais pas mon pareil pour égorger une sentinelle. Un jour, nous avons dynamité un pont et j’ai eu l’honneur de presser le détonateur. Un camion chargé de troupes s’y était engagé. Quand j’ai vu le véhicule lancé en l’air par la force de l’explosion, et les corps humains, les membres détachés retomber en pluie dans la rivière, j’ai ressenti une joie telle que je n’avais jamais éprouvé rien de semblable de ma vie. Une seule fois, j’ai eu un sentiment de gêne. L’invasion était déjà commencée et nous rencontrions parfois des soldats allemands qui fuyaient. Ce jeune homme, cet adolescent plutôt — il ne devait pas avoir plus de dix-huit ans — leva les bras et cria : Kamarad! Je l’abattis d’un coup. Je le vois encore tomber, très lentement, comme dans un film au ralenti, tandis qu’il me fixait de ses yeux étonnés. »

Célia ne bougeait pas, hypnotisée par cette voix monocorde qui racontait des horreurs.

Il secoua la tête et continua :

« Un jour, nous étions arrêtés par un nid de mitrailleuses. Nous venions de nous apercevoir que nous allions être encerclés par des détachements allemands qui débouchaient sur nos flancs. Je proposai à mes compagnons de foncer vers l’avant, que nous y serions encore plus en sûreté que de nous laisser prendre au piège. Je rampai vers l’ennemi en disant aux autres de ne pas avancer avant d’avoir vu sauter les mitrailleuses. Je lançai une grenade, puis une autre. Les Allemands m’avaient vu, cependant, et une rafale me faucha avant que les engins ne se taisent définitivement. Je me suis réveillé sous la tente des chirurgiens avec dix-sept projectiles dans la peau. Par un miracle impossible à comprendre, aucun n’avait endommagé irrémédiablement un organe vital. Je fus évacué vers l’Angleterre où j’en ai eu pour plus d’un an à l’hôpital. J’ai dû subir onze interventions chirurgicales. On m’apprit aussi que notre détachement avait pu se barricader dans une grange en pierres et tenir jusqu’à ce que les nôtres, qui avançaient toujours, viennent les délivrer. J’avais gagné la Croix Victoria. »

Roger cessa de parler, et, se dirigeant vers la cuisine, il se mit à ranger des vivres dans une petite caisse. Puis il prit son parka et l’endossa.

Célia se leva, affolée.

« Tu pars? Où vas-tu? »

Il eut un geste vague.

« La forêt est immense, et accueillante aux désespérés.

— Tu ne peux pas partir, cria-t-elle. Je t’aime!

— Raison de plus.

— Mais tu m’aimes aussi. Je le sens, je le sais!

— Raison de plus. »

Il se saisit de la caisse, et siffla son chien. Nistum vint le retrouver en agitant la queue. Lorsqu’il ouvrit la porte, la neige pénétra en rafale.

« Ne pars pas maintenant, supplia-t-elle. Attends, la tempête fait rage. »

Il s’arrêta sur le seuil et la regarda avec tendresse.

« Retourne chez les vivants, Célia. Sois heureuse. »

Il referma la porte. Célia s’effondra en larmes sur le canapé. Le hors-bord démarra avec un bruit sourd qui bientôt s’éloigna et se fondit dans la tourmente.

Longtemps Célia pleura, puis la fatigue aidant, elle s’endormit. Lorsqu’elle s’éveilla, une clarté hésitante se montrait au dehors. Le silence absolu de la forêt la saisit. Plus trace de tempête. Le calme plat régnait partout. Elle aurait pu croire à un cauchemar si elle n’avait vu la neige qui recouvrait le sol. L’âtre était éteint et un froid polaire sévissait dans la maison.

Les événements de la veille lui revenaient en mémoire. Elle se dit que Roger était parti, oui, mais qu’il reviendrait. Il avait été bouleversé, mais après un certain temps de réflexion, il reviendrait. Il ne pouvait pas ne pas revenir. Machinalement, elle se dirigea vers la cuisine et refit les gestes qu’elle lui avait vu faire. Elle fit une attisée dans le poêle, mit la bouilloire sur le feu, et se rendit compte qu’elle avait très faim. Elle se prépara du thé et des tartines, et s’assit près du feu pour en sentir la chaleur. Elle achevait de manger lorsqu’on frappa à la porte. Elle courut ouvrir et aperçut l’oncle Edgar debout sur le perron.

« Est-que Roger est ici? demanda-t-il.

— Non, il est parti. Voulez-vous une tasse de thé?

— Ça serait pas de refus. »

Elle lui servit le thé tandis qu’elle répondait à ses questions. Lorsqu’il apprit que Roger était parti au beau milieu de la tempête, il parut très grave, avala son breuvage d’un trait et se leva.

« Si vous voulez bien vous habiller pour sortir, je vais vous ramener à la maison, puis j’irai voir où il peut bien être allé.

— Laissez-moi aller avec vous, supplia-t-elle. Puis, voyant son visage, elle ajouta : Il n’y a pas de danger, n’est-ce pas? Il connaît si bien le lac, et avec la chaloupe à moteur, ce n’est pas comme le canot.

— Non, je vous ramène à la maison, car il me faut demander de l’aide. Au début, quand les gens venaient à tout moment l’interviewer, il avait réparé une cabane de trappeur, beaucoup plus loin, sur les bords de la rivière Nascapi, la décharge du lac, où il allait se réfugier. Je suis sûr qu’il est allé là. Seulement, l’entrée de la rivière est dangereuse à cause des îles rocheuses qui en bloquent l’entrée. En pleine nuit, et avec la tempête en plus, ce n’est pas prudent de s’y hasarder. »

Célia sentit l’inquiétude la gagner.

« Comment avez-vous su qu’il fallait venir?

— Quand Germaine s’est réveillée ce matin et qu’elle a vu votre auto au bout de la route, elle a eu un pressentiment de malheur.

— Et vous, comment êtes-vous venu?

— À pied, bien sûr, car le canot n’était plus dans la grotte. J’ai eu bien peur que vous ne vous soyez noyée. »

Ils rembarquèrent dans le canot avec lequel Célia était venue. Une aube tardive illuminait le ciel. La surface du lac était lisse et les lieux déserts et silencieux.

Une fois à la maison, l’oncle Edgar appela un fermier voisin, et bientôt un solide jeune homme se présenta à la porte.

« Mon frère Henri va aller nous attendre au lac avec le hors-bord, dit-il. Il vient avec mon cousin Paul par la rivière et le ruisseau à Audet. »

Les hommes partirent par le sentier, et les deux femmes se préparèrent à attendre.

Avant que le petit groupe n’atteigne l’île, il entendit le chien hurler. La patte cassée, la tête maculée de sang, à demi dressé, Nistum lançait au-dessus de son maître le chant mystérieux et mélancolique du loup pressentant la mort.

Il leur fut facile de constater ce qui s’était passé. Un tronc d’arbre flottant, amené là sans doute par la tempête, avait fait dévier la chaloupe lancée à fond de train. L’embarcation s’était échouée sur la rive rocheuse, projetant son conducteur par-dessus bord. La mort avait été instantanée.

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Le téléphone sonna dans la maison de Verneuil comme ils achevaient de dîner. Laura, qui s’était levée pour desservir, alla répondre.

« Quoi! Non, ce n’est pas possible! l’entendirent-ils s’écrier d’un ton de voix si douloureux qu’ils surent immédiatement que le malheur dont ils s’étaient cru exempts avait bel et bien frappé. Quand est-ce arrivé? »

Richard se leva de table et alla retrouver Laura, l’interrogeant du regard. « Voici, oncle Edgar, je vais vous passer Richard tandis que j’apprends à mon mari l’affreuse nouvelle. » Avant de lui passer le récepteur, elle le regarda les yeux pleins de larmes.

« C’est l’oncle Edgar. Roger a eu un accident de bateau.

— Il est blessé? » Et comme elle ne répondait pas, les yeux de Richard s’agrandirent d’horreur. « Il est mort? »

Laura fit signe que oui tandis que les larmes coulaient sur ses joues, puis elle se détourna pour aller vers son mari qui, soudain, paraissait aussi pâle et vieilli que lorsqu’il était au plus mal à l’hôpital.

Richard revint dans la salle à manger, marchant comme un somnambule.

« Mais enfin, demanda Ernest, comment est-ce arrivé? Lui qui était si habile, qui connaissait le lac comme sa main? »

Richard répéta ce que lui avait dit l’oncle Edgar.

« Il m’a mentionné que le père de Célia venait la chercher pour la ramener à Québec, dit Laura. Elle était donc là? »

Richard la regarda et il y avait tant de détresse dans ses yeux que Laura en fut émue.

« Oui, dit-il enfin, elle est même la dernière personne à l’avoir vu vivant. »

***

Les funérailles eurent lieu dans la petite église de Saint-Timothée et l’inhumation se fit dans le lot familial. Au début de la cérémonie, Richard avait cru voir Célia et son père dans un banc à l’arrière, mais lorsque le cortège se dirigea vers le cimetière, elle n’y était plus.

Après la cérémonie, tous les assistants, comme c’était la coutume, se rendirent à la vieille maison des Destel. Les voisines étaient déjà là, chacune ayant apporté de la nourriture de sorte que la table était chargée. Elles assurèrent le service.

À un moment donné, durant la veillée funèbre, l’oncle Edgar avait confié à Ernest :

« Tu sais, parce qu’il avait gagné la Croix Victoria, il aurait eu droit à des funérailles militaires. Mais il nous avait fait promettre, à sa mère et à moi, que s’il lui arrivait quelque chose, seuls les parents et amis en seraient avertis. »

Puis, hochant tristement la tête, il ajouta :

« C’est la guerre qui nous l’a pris. Comme disait Germaine parfois, il y a des parents dont les enfants ne sont jamais revenus. Nous, on nous a rendu son corps, mais ils avaient volé son âme. »

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Durant ces jours de deuil, Francis était venu à Saint-Timothée et s’était comporté selon les convenances. Ni Ernest ni Laura n’avaient rien laissé paraître et n’avaient fait aucune allusion à ce qui s’était passé. Aussi peut-il croire que son père ignorait tout. Richard se contentait de l’éviter, ne l’avait pas salué et ne lui adressait pas la parole.

Francis en fut vaguement soulagé. Même en fauteuil roulant ou se déplaçant sur des béquilles, son père montrait une dignité et une autorité naturelle qui lui rappelait son enfance et qu’il lui avait toujours enviée.

Dès que l’on fut revenu à la ferme de l’oncle Edgar, Francis vint prendre congé de son père en disant qu’il lui fallait retourner s’occuper de l’usine.

« Je comprends, dit Ernest. Au fait, maintenant que je suis de retour à la maison, je vais commencer de nouveau à m’intéresser à l’usine.

— Pourquoi te préoccuper de cela, papa, alors que tu es loin d’être guéri. Et puis ne dois-tu pas retourner à l’hôpital?

— Oui, deux fois par semaine, en réadaptation. Mais même si mes muscles ne sont pas revenus à la normale, par contre mon cerveau fonctionne assez bien. Aussi, je voudrais que tu m’envoies les rapports mensuels pour l’année qui s’achève afin que je reprenne le fil de l’affaire. »

Francis se dit qu’il avait assez d’ennuis comme cela sans que son père ne vienne compliquer les choses.

Voyant qu’il hésitait, Ernest lui dit : « Je suis toujours actionnaire des Ateliers Cusson, je crois.

— Mais oui, papa.

— Alors, envoie-moi ces rapports au plus tôt, tu m’entends?

— Oui, oui, papa, je m’en occupe. »

Sur le chemin du retour Francis se dit que puisque son père voulait voir les rapports, on lui en fabriquerait, qui lui ôteraient toute excuse de venir s’en mêler. Il verrait que son fils avait réussi beaucoup mieux que lui.

***

Richard ramena son père et Laura à la maison. Laura insista pour qu’Ernest prenne du repos. La journée avait été pénible, et il avait certainement présumé de ses forces. Elle lui servirait son repas au lit et il se coucherait tôt, comme à l’hôpital.

« Je partirai très tôt demain matin, dit Richard. Alors je vous dis au revoir dès maintenant afin de ne pas vous déranger…

— Non, Richard, tu ne partiras pas sans que nous ayons parlé. Laura a raison, je me sens fatigué ce soir. Mais demain matin, nous parlerons sérieusement avant que tu ne partes. Compris?

— Oui, papa.

— Alors, bonsoir, mon garçon. À demain. »

Plus tard, lorsque Laura revint au salon, il posa sur elle un regard inquisiteur.

« Est-ce qu’il sait que j’ai quitté la musique?

— Il sait tout, Richard.

— Quoi! Vous le lui avez dit?

— Il savait beaucoup de choses avant de me questionner. Il savait que tu travaillais pour la Coglan et ce que tu y faisais. »

Le jeune homme avait pâli.

« Il m’en veut beaucoup? »

Laura le regarda et hocha la tête.

« Ça, il te le dira lui-même demain. Mais il y a une chose dont tu dois te souvenir. C’est ton père, et il t’aime. C’est une véritable force de la nature, cet homme-là. Nous avons peut-être manqué de confiance en lui. »

Richard eut du mal à s’endormir et il se réveilla avec une sensation d’attente pénible, sans trop se souvenir pourquoi. Puis la mémoire lui revint et il se rendit compte que c’était ce matin qu’il lui fallait parler à son père. Il se sentait comme lorsqu’il était bambin et qu’il avait fait quelque bêtise. Son père n’avait jamais levé la main sur lui — ni sur Francis — mais l’idée qu’il serait grondé le terrifiait littéralement.

Puis il se secoua et se dit qu’après tout, il était adulte maintenant. Cela n’empêcha pas son cœur de battre lorsque Laura vint lui dire que son père l’attendait dans sa chambre.

« Je l’ai persuadé de rester au lit ce matin. Il éprouve des douleurs musculaires, un excès de fatigue, je suppose. Je l’ai sermonné en lui disant qu’il ne ferait que retarder sa guérison s’il n’était pas raisonnable. Alors, va. »

Il frappa à la porte et ouvrit. Son père était assis dans son lit, appuyé aux oreillers.

« Bonjour, papa. Comment allez-vous ce matin?

— Pas mal, mais il va falloir que je m’arme de patience pour un bout de temps encore il me semble. »

Il eut un geste de la main comme pour écarter des considérations oiseuses.

« Assez parlé de moi. C’est de toi qu’il faut parler. Je sais que tu travailles pour Arthur Coglan et je sais ce que tu y fais.

— Je n’étais pas pour laisser Francis jouir tranquillement de sa malhonnêteté, s’exclama Richard. Vous étiez tellement malade qu’on se demandait si vous alliez vous en tirer. Il n’y avait que moi pour l’écraser comme la bête malfaisante qu’il est…

— Richard, calme-toi et souviens-toi que c’est quand même ton frère. »

Le jeune homme se leva au comble de l’agitation.

« On sait bien, vous avez toujours pris pour lui, vous l’avez toujours cru, même quand il mentait, et il mentait toujours. Quand Mme Landeau essayait de vous dire les mauvais coups qu’il me faisait, à moi, vous n’y croyiez pas. Vous me demandiez : Est-ce vrai, ça, Richard? J’étais bien obligé de dire non car je savais bien ce que Francis me ferait lorsque vous auriez le dos tourné.

— J’ai eu tort, je l’admets. J’étais si perdu après la mort de ta mère. Si elle avait vécu, tout aurait été différent. »

Richard eut un petit rire sarcastique.

« Permettez-moi d’en douter, papa. J’aurais quand même été l’infirme à la jambe tordue, alors que Francis était le bel enfant au corps parfait. »

Ernest regarda longuement son fils. D’où venait ce jeune tigre qui osait lui tenir tête et qui se débarrassait de toute l’amertume accumulée depuis l’enfance? Roger avait eu raison quand, à sa dernière visite à l’hôpital, il lui avait dit : « Tu ne reconnaîtras pas Richard. Il a hérité de tes gènes d’homme fort que rien ne peut abattre et il a suffi de ce malheur pour qu’ils se réveillent. »

Tout haut, il dit :

« Assieds-toi, Richard, et calme-toi. J’ai eu mes torts, mais laisse-moi te dire que tu ne comprends rien à la paternité. Si j’ai porté plus d’attention à Francis, c’est peut-être que je sentais qu’il était le plus faible.

— Le plus faible! glapit Richard. En voilà une bonne!

— Au fond, continua tranquillement Ernest, j’ai toujours su qu’il manquait de force morale, que c’était un arbre qui poussait croche, mais il me semblait qu’à force de l’aimer et de lui faire confiance il pourrait surmonter cette faiblesse de caractère. »

Le fils regardait le père avec ébahissement.

« Et puis toi, tu as reçu beaucoup plus que Francis, et ça, c’est ton oncle Roger qui me l’a fait comprendre la dernière fois qu’il est venu me voir à l’hôpital. Tu as reçu ce talent pour la musique que tu n’as, en somme, rien fait pour mériter, mais que tu as le devoir de développer. Alors je veux que tu quittes l’emploi de la Coglan immédiatement et que tu retournes à tes études.

— Quoi! Lâcher Francis alors que je suis sur le point de l’abattre, jamais! »

Ernest leva une main apaisante.

« Tu l’as déjà abattu et je me charge du reste. Tu sais que je ne t’en veux pas d’avoir fait ce que tu as fait. J’ai même été surpris de te voir autant de courage et d’astuce. Comme je te l’ai dit, c’est Francis lui-même qui se précipite vers sa perte, ne t’en inquiète pas.

— Je veux finir ce que j’ai commencé, affirma Richard, buté.

— Si je te disais qu’avant deux semaines je serai de nouveau p.-d.g. des Ateliers Cusson…

— Francis ne lâchera jamais.

— Laisse-moi faire, j’ai mon plan. Alors, revenons à ta carrière. J’ai su que tu as obtenu une bourse du ministère des Affaires culturelles. Serait-il encore temps d’accepter?

— Je ne sais pas, mais j’ai autre chose à faire.

— Tu es têtu comme une mule. Je te propose un marché : Tu retournes à ta musique comme Roger le souhaitait, et si, avant trois semaines je n’ai pas pris charge des Ateliers Cusson, tu reviendras travailler à la Coglan. »

À la mention de Roger, le visage du jeune homme se crispa.

« Je ne peux pas croire que je le reverrai jamais! murmura-t-il.

— Moi non plus. Ç’a été le compagnon de toute ma vie… Alors, tu veux bien exaucer le dernier vœu qu’il a exprimé? »

Incapable de parler, Richard fit signe que oui.

« Merci, fils, et maintenant va, ne perds plus de temps. »

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En ce premier lundi de décembre, Francis arriva à son bureau quelque peu en retard. Il ne remarqua ni l’air apeuré de sa secrétaire, ni que la plaque portant son nom avait été remplacée par l’ancienne plaque où se lisait : Ernest Destel, président-directeur général. Distrait, il ouvrit la porte et s’arrêta net. Là, occupant sa chaise, se trouvait son père. Décidément, se dit-il, les mauvaises surprises arrivent toujours le lundi.

 

« Papa! Vous ne devriez pas venir travailler si tôt. Vous devriez être dans votre lit, à poursuivre votre convalescence.

— Ma convalescence se porte assez bien, merci. Je voudrais pouvoir en dire autant des Ateliers Cusson. »

Francis eut l’air embarrassé.

« Nous avons eu des ennuis temporaires mais rien que nous ne pourrons pas surmonter. D’ailleurs, vous avez vu les rapports. Ce n’est pas si mal.

— En effet, s’ils étaient véridiques. Mais d’abord je veux en venir au plus grave. Tu sais que Célia pourrait te poursuivre en justice pour enlèvement et séquestration?

— Mais voyons, papa, dit-il avec son sourire le plus charmeur, c’était une blague. J’étais content de faire connaissance avec l’amie de mon frère, et je l’aurais ramenée, bien sûr. Il n’avait pas à jouer les chevaliers délivrant les jeunes filles du dragon. Et puis, je voulais inquiéter un peu Richard. Vous savez ce qu’il a fait, ce salaud? demanda-t-il. Il essaie de mettre les Ateliers Cusson en faillite, ni plus ni moins. Vous trouvez cela admirable? C’est un traître! »

Ernest soupira et fixa son fils aîné dans les yeux.

« Francis, tu n’es pas la bonne personne pour parler de traîtrise, après la façon dont tu t’es emparé de la majorité des actions communes de la compagnie.

— Ça c’était une transaction d’affaires, et vous avez signé librement. Vous n’aviez qu’à lire attentivement chaque page avant de signer. C’est ce qu’un vrai homme d’affaires aurait fait. »

De nouveau Ernest le fixa avec tristesse.

« Je le reconnais. J’ai eu tort. Ce n’était pas une transaction d’affaires pour moi, c’était la joie de voir le fils que j’avais toujours rêvé de voir travailler avec moi, s’intéresser à l’entreprise, et y réussir, car il n’y a pas de doute : tu es doué. Aussi, était-ce doublement indigne de ta part de recourir à des subterfuges aussi grossiers pour t’emparer de quelque chose que je t’aurais, plus tard, donné avec joie. »

Francis ouvrit la bouche pour parler, mais son père le fit taire d’un geste.

« Alors je reprends. J’admets que j’ai signé, mais pas en connaissance de cause. Ce n’est que dans ma voiture, en retournant à la maison ce matin-là que je me suis rendu compte de ce que tu avais fait. La nervosité de Serge Gagné, ta sollicitude à me passer les pages à initialer… Ça m’a donné un choc, je te l’avoue. Je ne me sentais pas bien depuis le matin d’ailleurs, et puis, ce n’était pas la première fois que mon cœur battait irrégulièrement… Enfin, je me suis réveillé à l’hôpital, et là, j’ai eu beaucoup de temps pour la réflexion. J’ai beaucoup profité de ce temps de réflexion forcée. »

Francis entendait à peine ce que disait son père. Il ne cèderait pas. Légalement, il n’y avait rien que son père puisse faire, il en était sûr. Ernest essayait simplement de l’effrayer. Et s’il cédait, non seulement il admettait la fraude, mais que lui resterait-il à lui?

« D’abord, continua son père calmement, nous allons redéfaire ces faux documents. Tu pourras garder quinze pour cent, comme tu devais le faire, mais je vais reprendre mes quatre-vingt-cinq pour cent. Ensuite, je contacterai le père de Célia pour voir quel arrangement nous pourrons prendre. »

Francis releva la tête et fixa son père avec défi.

« Non, papa, je resterai à la tête des Ateliers Cusson, comme j’y ai droit légalement. Cependant, je veux bien prendre arrangement avec M. Mercier au cas où il aurait pris la blague au tragique. »

Intérieurement, la pensée que les choses pouvaient en venir devant les tribunaux et aux oreilles de sa femme et de son beau-père lui donnait des sueurs froides.

Ernest haussa les épaules.

« Pauvre Francis, tu as toujours eu plus d’entêtement que de vrai courage. Cependant ne va pas croire que je suis venu ici en me fiant à ta bonne foi. Je te connais mieux que ça. Je savais que le petit Serge Gagné était le maillon faible de la chaîne. Aussi, il n’a pas fallu mettre trop de pression avant qu’il n’avoue, d’autant plus qu’il a terriblement peur de son papa et de sa femme. »

Francis laissa échapper un juron. Il ne l’emporterait pas en paradis, celui-là. On verrait bien si sa femme serait heureuse d’entendre les histoires que lui, Francis, irait lui raconter.

« Alors, continua son père, j’ai ici une déclaration signée de sa main devant Me Landreville à cet effet. Il y a aussi sa secrétaire de l’époque, la petite Marie Couillard. Elle se souvient très bien d’avoir tapé les deux versions et est prête à venir témoigner. Enfin, Me Landreville lui-même va être ici à dix heures ce matin, à la fois pour dresser les contrats véritables, et aussi pour se préparer à représenter les Ateliers Cusson devant les tribunaux, dans la poursuite que nous allons intenter contre la Coglan Mfg. Ltd. dans l’affaire des brevets.

— Mais Serge me dit qu’il n’y a rien à faire, que les brevets ont été accordés.

— Normalement, oui. Quand un brevet est dûment accordé, il n’y a pas grand-chose à faire. Dans le cas présent, je crois qu’on pourra prouver que ces procédés étaient utilisés par nous avant la Coglan, et que les brevets ont été obtenus sous de fausses représentations. Et puis, dans le cas du joint à trois morceaux, Gérard Lumette a pris bien soin de ne pas donner les dessins véritables, ce qui va nous aider considérablement. Tout ça ne sera pas facile, mais nous nous battrons. »

En entendant le nom de Gérard Lumette, Francis explosa avec colère.

« Comment? C’est lui qui fournissait la documentation à Richard? Un autre traître! J’aurais dû le virer en même temps que Gilles Arsenault, ragea Francis.

— Pauvre enfant. Quand apprendras-tu qu’en affaires, et dans la vie en général, un vrai chef c’est celui qui montre le chemin, en qui les gens ont confiance, et qu’ils suivent volontairement? »

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Richard avait repris ses études musicales. Lorsqu’il se présenta de nouveau chez le professeur Sarni, celui-ci le questionna sur ses activités passées, et lui examina les mains, ces mains qui avaient transporté et empilé de lourdes pièces de bois, actionné des machines, accompli toutes sortes de tâches manuelles, et qui avaient déjà développé des callosités.

« Si c’est pas une pitié, s’exclama-t-il, quand on a reçu des doigts capables de faire chanter un violon, de les employer à des tâches non voulues par le Créateur. Alors, c’est bien fini? On revient à la musique pour de bon? C’est promis?

— Oui, maître, c’est promis.

— Bon, nous verrons bien. Et si tu n’as pas trop oublié, et que tu travailles fort… Bon, en attendant, voyons le dommage. Tiens, continua-t-il en prenant une feuille de musique et en l’installant sur le lutrin, joue-moi le Concerto russe d’Édouard Lalo, qu’on voie. »

Il écouta attentivement, agitant la tête en cadence. Quand il eut fini, il soupira :

« Tu as du chemin à refaire, mais ce n’est pas sans espoir. Reprenons ce passage-ci, la, la la, la… »

***

Chaque fin de semaine, Richard passait à Verneuil, puis il se rendait à Saint-Timothée où les parents de Roger vivaient leur deuil. C’était, pour eux, un fils qui de nouveau occupait la maison, comme il l’avait fait pendant les trois ans où son père dirigeait un chantier forestier.

Il aimait venir dans cette maison, qui avait été le seul foyer où il se fût senti aimé et en pleine sécurité de toute son enfance. Le soir, ils aimaient l’entendre jouer, se souvenant que Roger avait été le premier à reconnaître son talent et à l’encourager dans cette voie.

À Noël, Laura et Ernest vinrent pour le réveillon. Francis et Louise se contentèrent d’une visite de convenance l’après-midi de Noël avant de partir pour Québec. Richard eut de la difficulté à endurer la présence de son frère, même pour un temps aussi court, mais il se contint pour ne pas peiner son père.

Le lendemain, au déjeuner, il demanda à son oncle et à sa tante la permission de se rendre à l’ermitage.

L’oncle Edgar ne répondit pas et se concentra sur son assiette. Ce fut tante Germaine qui prit la parole.

« Mais oui, cher. Tu sais bien avec quel plaisir Roger te recevait, alors ce n’est pas nous qui allons t’empêcher de t’y rendre si le cœur t’en dit.

— Merci, tante Germaine. Vous permettez aussi, mon oncle? »

Edgar fit signe que oui, incapable de parler.

Aussitôt la vaisselle faite, il chaussa ses raquettes et se dirigea vers le sentier. Il faisait un froid sec, mais le pâle soleil d’hiver faisait briller les cristaux de neige, allongeant de longues ombres bleues sur la blancheur éblouissante. Quand il déboucha de l’autre côté de la pointe, il regarda la maison, entourée de sapins et de troncs d’arbres dénudés. C’était la première fois qu’il ne voyait pas de fumée s’échapper de la cheminée et son cœur se serra comme si, malgré tout, il avait espéré retrouver Roger comme d’habitude.

Il faisait terriblement froid dans la maison, et il se hâta d’allumer un feu dans le foyer et aussi dans la cuisinière de fonte afin de se préparer un breuvage chaud. Il tira un fauteuil près de la fenêtre et, tout en dégustant son thé, il contempla le paysage, si familier, si empreint de sérénité. Après un moment, il remarqua la mangeoire d’oiseaux suspendue depuis une branche du gros érable qui abritait la maison. Quelques oiseaux se pressaient autour. Lorsqu’il quitta la maison, il alla inspecter cette petite structure que Roger avait faite de ses mains. Elle était presque vide.

Ce soir-là, il dit à tante Germaine qu’il y retournerait le lendemain pour remplir la mangeoire de grain.

« C’était l’une des joies d’oncle Roger, expliqua-t-il, aussi je n’veux pas que ces petites créatures qu’il aimait manquent de nourriture.

— Tu fais bien et je t’en remercie. As-tu eu des nouvelles de Célia depuis…

— Non, mais papa, qui a été en communication avec M. Mercier, m’a dit qu’ils étaient partis à New York pour le temps des fêtes. Elle a été si affectée par les événements qu’il cherche à la distraire. J’sais pas quand ils reviendront.

— Tu sais, quand Edgar l’a ramenée, elle m’a beaucoup parlé. Et surtout, après qu’on a appris ce qui était arrivé, elle se blâmait, disant que c’était sa faute si Roger était mort. Elle s’est mise dans tous ses états, pauvre fille. J’avais beau lui dire que non, qu’elle n’était pas responsable, elle ne voulait rien entendre. J’espère qu’elle est devenue plus raisonnable depuis. Tu devrais lui écrire. »

Richard soupira.

« J’ai bien peur, tante Germaine, qu’elle ne serait pas très contente d’avoir de mes nouvelles. J’ai été bien bête et bien maladroit, ce jour-là, mais j’étais si fort en colère que je ne savais plus ce que je faisais, ni surtout, ce que je disais. J’ai été impardonnable, et ce qui m’enrage encore plus quand j’y pense, c’est que je suis tombé dans le panneau. C’est exactement ce que Francis voulait : nous séparer.

— Célia est une fille intelligente. Quand elle sera calmée, elle finira par comprendre, j’en suis sûre, et par te pardonner. Sais-tu ce qu’elle m’a raconté? Quand Roger a quitté la maison, la dernière chose qu’il lui a dite ç’a été : « Retourne chez les vivants, Célia. Sois heureuse. » Je crois que tu devrais lui écrire.

— Merci de m’avoir raconté tout ça. Je vais y réfléchir, tante Germaine. »

Le lendemain, il reprit le chemin de l’ermitage. Après avoir rempli de grain la mangeoire d’oiseaux, il tira la table devant la fenêtre et s’installa pour écrire. Longtemps il réfléchit, palpant de ses doigts les dessins harmonieux que Roger y avait incrustés dans le bois, les teintes délicates des diverses essences. Enfin le stylo se mit à courir sur le papier.

Chère Célia,

Je t’écris depuis l’ermitage, et j’ai devant moi le lac emprisonné sous

la glace, la neige blanche qui recouvre de son manteau discret les

feuilles mortes, les plantes desséchées et autres débris de l’automne, tout

ce qui est triste en somme.

Tu connais la paix qui règne ici, et même si la maison est terriblement

déserte, je sens l’esprit de Roger qui hante ces lieux et qui m’encourage

à t’écrire. J’ai rempli la mangeoire d’oiseaux et je vois de la fenêtre trois

geais bleus, comme des bijoux vivants, qui nourrissent. Tu te souviens

comme Roger nous parlait avec tendresse de ses amis ailés?

Tout ce que je te demande c’est que tu excuses mon impardonnable

maladresse et que tu me rendes un peu d’amitié. Pour ma défense je ne

peux qu’avancer que je t’aimais tellement et que j’en voulais tant à mon

frère d’avoir voulu salir ce à quoi je tenais le plus au monde, que j’ai

perdu la tête, un peu comme une mère grondant un enfant qui vient

d’échapper à un danger mortel parce qu’elle a eu trop peur de le perdre.

Je n’espère rien d’autre que l’aumône du pardon, et j’attendrai aussi

longtemps qu’il faudra pour l’obtenir.

J’ai repris mes cours avec le professeur Sarni, et je n’ai pu

m’empêcher de lui parler de toi, de ta voix merveilleuse. Il m’a dit qu’il

avait un ami, un professeur de chant réputé, avec qui travaillent

plusieurs artistes du Metropolitan Opera de New York. Il doit venir à

Montréal en février. Si tu le veux bien, M. Sarni pourrait demander à son

ami de t’entendre chanter puisqu’il dit qu’il ne faut jamais se fier au

verdict d’une seule personne.

Oh, Célia, s’il fallait que la vie nous donne une seconde chance et

que nous puissions réaliser nos rêves?

Tu te doutes bien avec quelle anxiété j’attendrai une réponse. Richard.

Il plia le feuillet et le mit dans l’enveloppe qu’il scella. Le soleil continuait la course diminuée de son arc hivernal. Les oiseaux se chamaillaient autour de la mangeoire regarnie, les geais ayant été dérangés par des moineaux effrontés.

Un lièvre timide sortit du bois en regardant nerveusement autour de lui de son œil noir, puis détala en grands bonds lorsqu’il vit un renard traverser la baie d’une démarche affairée.

La vie reprenait son cours. Richard se dit qu’on avait toujours tort de désespérer.

 

FIN

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