Ermitage

Hélène Brodeur · Annexe

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Ermitage

Remerciements

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 7 parties.

L’auteure désire remercier

Léopold Drolet,

président fondateur de

Sherwood Drolet Corporation Ltd.,

qui a bien voulu lui révéler

les secrets de la fabrication

des bâtons de hockey.

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D’un mouvement rythmé et régulier, Roger Destel promenait la varlope sur la surface d’une pièce de bois fixée à son établi. Les minces lamelles que soulevait l’outil allaient s’ajouter à la pile odorante de copeaux qu’avait produite son travail de l’après-midi.

Peu à peu, sous ses mains expertes, se découvrait le grain du bois où se dessinait, dans les lignes d’un brun doré se détachant sur la chair pâle et délimitant la croissance annuelle, l’histoire de ce matériau vivant, les années fastes et les années maigres.

Il s’arrêta et caressa le bois, suivant les lignes de ses doigts. « Un vrai beau morceau d’orme dur », se dit-il. Ernest serait content de l’avoir, lui qui, dans son petit village de Stevens du nord de l’Ontario, ne trouvait que de l’épinette, du pin, du tremble et quelques bouleaux blancs. Rien pour faire de bons bâtons de hockey pour les joueurs de l’équipe qu’il avait fondée, surtout pour son fils Francis qui s’était montré si habile à ce jeu.

L’avantage de l’orme dur qui poussait dans le terrain rocheux du Haut Pontiac c’était que tout en étant résistant, avec un beau grain serré, il se pliait assez facilement lorsqu’on le trempait pendant quelques jours dans l’eau bouillante. Il lui préparerait ce morceau-là, le recourbant à l’angle nécessaire, et le lui enverrait pour Noël. Dans cette seule pièce Ernest pourrait découper au moins une bonne demi-douzaine de bâtons de hockey.

Soudain conscient de la diminution de la lumière, il se redressa et regarda par la fenêtre qui s’ouvrait sur l’immensité de la forêt. Le ciel s’assombrissait à vue d’œil, le vent s’élevait dans les branches dénudées des arbres, avant-coureur de tempête.

Alors, il rangea son outil, quitta l’atelier et se rendit à la cuisine afin de faire bouillir l’eau pour le thé. Puis il songea qu’il valait mieux aller remplir la mangeoire d’oiseaux suspendue au gros érable à l’entrée de sa demeure. Si la tempête se prolongeait, ses amis ailés pourraient y trouver leur nourriture.

Voyant son maître s’emparer du sac de graines et se diriger vers la porte, un grand chien sombre dont les curieux yeux pâles dénotaient des ancêtres venus de la steppe arctique, se leva promptement d’en arrière du poêle et le suivit dehors où il s’affaira à une rapide vérification des lieux tandis que Roger accomplissait sa tâche.

De retour dans la maison, il versa l’eau dans la théière et apporta le plateau devant la large baie qui s’ouvrait sur le lac et d’où il avait l’habitude de contempler le spectacle changeant des saisons. Tandis qu’il buvait à petites gorgées le liquide brûlant, la neige se mit à tomber, d’abord en flocons hésitants puis de plus en plus drus, masquant la pointe rocheuse qui s’avançait dans les eaux et tirant un rideau sur tout ce qui n’était pas cette masse mouvante précipitée vers la vitre.

« La première neige de la saison, se dit-il. Ah, oui, que vivement vienne l’hiver, la saison du repos et de l’oubli. »

Depuis tant d’années qu’il vivait ici, dans cette solitude sylvestre, pourquoi la sérénité si péniblement acquise lui faisait-elle aujourd’hui défaut? La douleur intolérable du début de son exil volontaire s’était amenuisée peu à peu, anesthésiée par les travaux manuels épuisants auxquels il s’était astreint. Mais depuis quelque temps, l’angoisse refaisait surface, comme un monstre marin caché sous les eaux dont on verrait affleurer la tête hideuse.

« Bah, se dit-il en se secouant, il me faudra, durant l’hiver, entreprendre un travail difficile, absorbant, pour chasser ces fantasmes noirs qui reviennent me hanter. »

Avant, surtout, que ne s’éveille la vitalité puissante de la forêt, qui ferait sourdre dans son cœur des aspirations et des désirs, en dépit de tout, irrépressibles.

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En ce dimanche après-midi de novembre, ensoleillé mais froid à vous geler le lobe des oreilles, le jeune Francis Destel se dirigeait vers la gare de Stevens afin d’assister à l’arrivée de la nouvelle institutrice.

 

Dans ce village nommé, comme la plupart des petites agglomérations accrochées de loin en loin à la ligne de chemin de fer, d’après un politicien du début du siècle, c’était là un événement majeur.

Depuis septembre on ne parlait au village que de la nécessité de trouver un remplaçant à l’instituteur Cliche dont les cuites sans cesse plus rapprochées rendaient l’enseignement aléatoire et irrégulier. Il n’avait pas été facile cependant de trouver une personne qualifiée encore libre trois mois après le début de l’année scolaire, et qui consente à s’exiler dans un petit patelin en pleine forêt.

Le curé Calvin, qui tranchait de droit divin tous les problèmes surgis dans sa paroisse, avait cette fois eu de la chance. Un confrère de North Bay lui avait recommandé une jeune fille qui avait quitté temporairement l’enseignement pour prendre soin de sa mère malade. Cette dernière étant décédée quelques semaines auparavant, la pauvre fille se cherchait maintenant un emploi.

Que ce fût une jeune fille avait embêté le curé Calvin. Dans ce village pauvre et durement touché par la crise économique qui avait sévi jusqu’à ce que la guerre de 1939 la dissipe comme par enchantement, il n’y avait guère de quoi loger une demoiselle. Les maisons étaient presque toutes des camps en bois rond exigus qui abritaient déjà des familles nombreuses.

L’instituteur Cliche avait habité chez Ernest Destel, marchand général, entrepreneur forestier et notable de la place, dont l’établissement, comprenant des locaux spacieux pour la famille, voisinait avec le presbytère. Pas question d’y loger une jeune femme toutefois. Destel était veuf, et Mme Landeau qui s’occupait du ménage et des deux fils orphelins retournait chez elle le soir.

Avec un soupir le curé s’était dit qu’il lui faudrait garder l’institutrice au presbytère, ce qui n’avait pas eu l’heur de plaire à sa ménagère, une demoiselle d’âge canonique. Mais comme il le lui avait expliqué, ce ne serait après tout que pour quelques mois, jusqu’à la fin de l’année scolaire.

Lorsque Francis arriva sur le quai de la gare, le curé s’y trouvait déjà, un bonnet de fourrure enfoncé sur sa tête allongée et maigre. Il marchait de long en large les mains derrière le dos, s’arrêtant parfois pour interpeller un des nombreux paroissiens qui s’y étaient rendus. Même sans un événement aussi marquant il y aurait eu foule car, dans ces lieux isolés, la valeur récréative de voir défiler des wagons avec des visages inconnus derrière chaque vitre n’est pas à dédaigner.

Francis se dirigea vers un groupe d’adolescents de son âge.

« Le curé n’a jamais mentionné si elle était jeune ou vieille, la nouvelle maîtresse, dit l’un.

— Non, mais elle est censée avoir soigné sa vieille mère, j’la vois pas jeune, dit un autre.

— J’gagerais n’importe quoi qu’elle ressemble à la ménagère du curé.

— Oui, dit Francis, faite comme une église : les « saints » en dedans. »

Un éclat de rire général accueillit ce jeu de mots, mais déjà le train entrait bruyamment en gare et le silence tomba sur l’assemblée.

Tous les yeux se braquèrent sur la portière du wagon que le conducteur ouvrait. Il en descendit, déposa une mallette sur le quai avant de se retourner pour tendre la main à la voyageuse qui venait d’apparaître.

Un ange descendu du ciel n’eût pas plus étonné les accueillants. Francis la regardait, bouche bée. Jamais il n’avait vu de femme semblable, même à la ville de Hearst où son père l’emmenait parfois lorsqu’il devait s’y rendre pour affaires. Il lui semblait qu’il flottait dans la brume et que tout s’effaçait autour de lui, sauf cette apparition lumineuse, cette jeune fille blonde au teint vermeil, aux yeux bleu ciel, dont les lèvres roses découvraient des dents parfaites comme une annonce de crème dentifrice. Elle portait une petite toque de fourrure grise et un manteau de lainage turquoise dont la coupe élégante soulignait sa taille fine. Lorsqu’elle vit le curé s’avancer à sa rencontre, elle sortit de son manchon une petite main gantée de chevreau gris et la lui tendit.

Comme dans un rêve, Francis quitta ses compagnons et suivit le pasteur et la nouvelle arrivée, tandis qu’ils se dirigeaient vers le presbytère. Même après qu’ils eurent disparus à l’intérieur, il demeura un long moment à faire le pied de grue devant cette porte fermée, jusqu’à ce que le froid pénétrant lui rappelle où il se trouvait.

Au repas du soir il parla peu, laissant son père et son frère Richard échanger des propos sans y prendre part.

« Tu n’es pas bien parlant ce soir, fit observer Ernest, couvant d’un regard affectueux ce fils dont il était si fier. Qu’est-ce que tu as?

— Rien, papa. »

Ernest n’insista pas, mais lorsqu’ils se levèrent de table, il ne put s’empêcher de suivre des yeux son fils aîné qui bondissait en haut de l’escalier deux marches à la fois alors que le cadet, au visage mince et pâle, aux grands yeux bruns craintifs, boitillait vers la cuisine. Ernest n’avait jamais accepté qu’un homme comme lui, robuste, plus grand que la moyenne, dont la force était quasi légendaire, eût pu engendrer cet avorton qui, de plus, malgré ce que lui avait dit le médecin, avait fini par coûter la vie à sa mère.

Lorsque ce deuxième fils était né après un accouchement des plus difficiles et qu’elle avait vu le petit pied déformé, la mère avait été inconsolable. Elle ne s’en était jamais remise comme si l’effort de cette naissance lui eût coûté ses dernières forces vitales. Deux ans plus tard, elle s’éteignait. Le médecin avait diagnostiqué une tuberculose pulmonaire, mais Ernest n’avait jamais pu dissocier ces deux événements : la naissance de Richard et la mort de son épouse.

Il ne s’était pas remarié. Tout le village était au courant qu’il voyait régulièrement une métisse, veuve d’un de ses employés décédé dans un accident de la forêt, qui habitait une masure aux abords du village. À Ernest Destel, on ne reprochait pas ses petits manquements, et même le curé Calvin trouvait plus prudent de s’en tenir à de vagues exhortations à la pénitence et au ferme propos.

Le lendemain, Francis se leva tôt et entra en courant dans la cuisine où Mme Landeau, qui venait d’arriver, allumait le feu dans le gros poêle de fonte.

« Dépêchez-vous d’me donner mon déjeuner. J’suis pressé.

— Ton déjeuner, tu l’auras quand y s’ra prêt », bougonna la vieille sans se retourner.

Francis lui tira la langue et sortit dans le hangar faire les petits travaux dont son père l’avait chargé, tout en surveillant le presbytère. Quand la nouvelle institutrice sortirait pour se rendre à l’école, elle aurait probablement des livres qu’il s’offrirait à porter. La seule pensée de lui adresser la parole, de la voir sourire, de l’accompagner jusqu’à l’école, remplissait d’une joie fébrile son cœur d’adolescent.

Lorsqu’il sortit de la maison après avoir avalé son petit déjeuner de façon expéditive, il pleuvait. Un dégel subit, caractéristique de ces régions, s’était produit durant la nuit. La pluie avait détrempé la neige, où apparaissaient de grandes flaques de gadoue, et avait lustré les sentiers d’une mince couche de glace brillante.

« Quelle chance! se dit-il. Je pourrai lui offrir le bras puisque c’est glissant. »

Et il se posta de façon à surveiller la porte avant du presbytère.

Après quelques minutes, son attente fut récompensée. La porte s’ouvrit. L’institutrice sortit, portant à la main une serviette bourrée de livres, et descendit prudemment les marches glissantes du perron.

Tout souriant, Francis s’avançait pour lui offrir son aide lorsqu’une énorme truie arriva en trombe et s’immobilisa en grognant, la gueule ouverte, bloquant le sentier. La jeune fille recula d’un pas et regarda l’adolescent qui souriait. Elle se méprit sur la signification de ce sourire. On l’avait avertie qu’elle pouvait s’attendre à quelques tracasseries puisque c’était la façon des villageois de mettre à l’épreuve les nouvelles institutrices, surtout celles qui arrivaient tout droit de la ville.

« C’est à toi, cet animal?

— Oui, mademoiselle, c’est à mon père.

— Va la reconduire tout de suite à la porcherie et ne t’avise plus de me jouer des tours pareils.

— Mais ce n’est pas moi, protesta Francis, désemparé. C’est notre homme engagé qui l’a laissée sortir, parce qu’elle est en jeu.

— Comment, elle est en jeu? Elle ne peut pas aller jouer ailleurs?

— Ben… c’est qu’y faut qu’elle rencontre le verrat, elle est en jeu… »

Un éclat de rire moqueur acheva de démolir Francis.

« En jeu? En voilà une façon pittoresque de dire les choses! À l’avenir, arrange-toi pour qu’elle aille jouer ailleurs. »

Ce disant, elle contourna d’aussi loin qu’elle le put l’animal qui n’avait pas bronché et s’éloigna rapidement, laissant Francis humilié jusqu’au tréfonds de son cœur, avec le rire moqueur encore dans les oreilles.

Il rebroussait chemin lorsqu’il aperçut son frère Richard qui sortait de la maison et s’avançait péniblement sur le sentier glissant. Toute sa douleur et sa rage se concentrèrent sur cette cible, sur ce frère dont la naissance l’avait privé de l’attention de sa mère d’abord, puis, comme on le lui avait laissé entendre, avait causé sa mort.

Il attendit que Richard soit près d’une grande flaque de gadoue, puis s’approcha en courant. Son frère l’entendit venir et se retourna, le regardant avec la rage impuissante et les yeux terrorisés de l’oiselet sur qui fonce le rapace. D’un croc-en-jambe habile Francis fit tomber l’enfant dans l’eau glacée.

Mme Landeau, qui avait observé la scène depuis la fenêtre, sortit comme une furie.

« Sale garnement! lui cria-t-elle tout en relevant le petit et en l’entraînant vers la maison. J’vas l’dire à ton père. »

Francis haussa les épaules, mais la vieille ne s’apaisait pas. Ses cris finirent par amener Ernest.

« Voyez c’que le beau Francis a fait, Monsieur Destel, lui dit-elle en montrant l’enfant qui pleurait, tout trempé.

— Mais voyons, Madame Landeau, pourquoi accusez-vous toujours Francis?

— Parce que j’l’ai vu faire, c’t’affaire. Y a donné une jambette. »

Ernest s’avança vers Francis. « C’est vrai ça, Francis?

— Mais non, papa. Vous savez comme il est maladroit. Y a glissé pis y est tombé.

— C’est vrai ça, Richard? »

L’enfant leva sur lui des yeux d’agneau qu’on égorge, ce qui ne manquait jamais d’agacer Ernest, et fit signe que oui, sachant trop bien l’inutilité d’accuser son frère et les sévices que celui-ci lui réserverait si jamais il s’avisait de le faire.

« Vous voyez, Madame Landeau, c’était tout simplement un accident. »

La vieille lui jeta un regard noir et, saisissant la main de Richard, l’emmena changer de vêtements tout en maugréant à mi-voix.

« Si tu n’as pas fait tomber ton frère comme Madame Landeau le prétend, tu aurais quand même pu l’aider puisque c’est glissant et qu’il a de la peine à marcher.

— Y a pas voulu que j’l’aide, papa.

— Je sais, je sais. Maintenant, va-t-en à l’école. Tu vas être en retard. »

Ernest retourna au magasin en soupirant. Mme Landeau tenait sa maison à merveille, mais comme c’était dommage qu’elle n’eût jamais aimé Francis. Comment pouvait-on ne pas aimer Francis, ce beau grand garçon aux cheveux bouclés, aux yeux clairs, au langage direct?

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On était en juillet 1953. Ernest Destel se réjouissait parce qu’enfin il avait pu, accompagné de ses fils, quitter Stevens pour son pèlerinage annuel au Québec.

 

Surtout depuis la mort de sa femme, il avait pris l’habitude de profiter du temps où les fermiers étaient occupés à la fenaison et où ses chantiers forestiers étaient inactifs, pour retourner à Saint-Timothée dans le haut Pontiac où habitait son oncle Edgar. Il y était né et y avait vécu jusqu’au jour où son père, limeur de scie, avait perdu son emploi quand la scierie avait fermé ses portes. Un cousin qui habitait Stevens lui avait dit qu’il pourrait y trouver du travail, et c’est ainsi qu’Ernest, le plus jeune de sa famille, était arrivé adolescent dans ce petit village du nord de l’Ontario.

Cette année, il avait attendu avec plus d’impatience que d’habitude ce retour aux sources car les ennuis n’avaient pas manqué. D’abord, il avait eu toutes sortes de déboires à son chantier de bois de pulpe, même un accident mortel, l’un de ses bûcherons ayant perdu la vie. En plus, les tempêtes de neige avaient succédé aux dégels subits et inattendus, ruinant les chemins par lesquels on transportait le bois depuis la forêt jusqu’au chemin de fer. Vraiment, se disait-il, l’ère des chevaux était révolue et il lui faudrait s’acheter plus de camions et des bulldozers, mais le moyen de le faire avec ce que ça rapportait? Si au moins il avait pu vendre son bois de pulpe à des prix compétitifs! Malheureusement, le transport depuis le nord de l’Ontario coûtait trop cher et il était bien forcé de le vendre à l’usine locale qui avait beau jeu de fixer les prix.

Puis, il y avait eu les ennuis avec Francis. La nouvelle institutrice avait osé le renvoyer de l’école sous prétexte qu’il était dissipé et insolent, et qu’il dérangeait la classe. Ernest avait dû user de toute son autorité pour la forcer à reprendre le garçon. Il secoua la tête. Encore une autre comme Mme Landeau qui favorisait Richard. Sentimentales comme le sont les femmes, elles prenaient Richard en pitié à cause de son infirmité et semblaient ressentir comme une injustice la bonne santé, l’exubérance et la force de Francis. Cette petite sotte avait été jusqu’à lui dire qu’il était chanceux d’avoir un fils comme Richard, studieux, intelligent, et si doué pour la musique.

De fait, tout petit, l’harmonium de sa défunte mère avait attiré le garçonnet, et l’organiste de l’église avait bien voulu lui donner des leçons. Puis, les postes émetteurs de radio ayant enfin atteint le nord de l’Ontario, Richard, en tournant le bouton était tombé par hasard sur une émission où un artiste du nom de Jasha Heifetz donnait un récital de violon. Cette musique l’avait transporté d’émotion et de ravissement. Jamais il n’avait entendu quelque chose de semblable et il avait décidé qu’un jour il apprendrait à jouer cette musique céleste. Fidèle à la parole donnée à sa femme mourante, Ernest ne lui refusait rien de raisonnable. Aussi quand Richard avait demandé, pour son septième anniversaire, que son père lui achète un violon, celui-ci s’en était procuré un que le garçonnet commença aussitôt à jouer à l’oreille avec des résultats surprenants.

Enfin, en septembre, Francis irait au collège. Les bons Pères Jésuites, qui en avaient vu d’autres, sauraient canaliser cette énergie surabondante de la jeunesse et en faire un homme propre à le seconder dans ses affaires, et éventuellement à lui succéder. Les études coûtaient cher cependant. Il lui faudrait aviser.

Ernest chassa ces pensées sombres et se concentra sur la route étroite qui, maintenant qu’il approchait de Pembroke, était au moins pavée. Bientôt il serait à Saint-Timothée et, pendant trois semaines, il pourrait retrouver les sentiers de son enfance et aller à la pêche avec son cousin Roger, comme lorsqu’ils étaient enfants. Curieuse destinée que celle de Roger. Depuis ses malheurs, il s’était bâti une cabane sur les bords du lac Fantôme, et s’était fait ermite.

Alors qu’elle n’avait que seize ans et lui dix-sept, Roger était tombé follement amoureux de Marie-Laure, au teint de pêche et aux yeux de velours. Le père de la jeune fille avait refusé tout net sa demande en mariage, mais les amours avaient continué. En 1938, à la veille de la guerre, le père avait cédé, et ils s’étaient épousés. Un an après, Marie-Laure était morte en donnant naissance à un enfant mort-né, dans des circonstances particulièrement tragiques, où il fut impossible de trouver à temps un médecin qui voulût bien se rendre dans ce patelin perdu. Lorsqu’enfin Roger était revenu avec le médecin de Fort-Coulonge, celui-ci n’avait pu que constater le décès de la mère et de l’enfant. Après l’inhumation, Roger s’était enfui comme un fou dans la forêt et y avait vécu durant trois mois. Il n’en était sorti que pour aller s’engager volontaire dans les Forces armées, « pour se faire tuer », disaient les vieux.

Malgré la témérité du désespoir, il avait traversé à peu près indemne cinq années de guerre, sauf pour la dernière année, alors qu’au cours d’un exploit particulièrement glorieux il avait été balayé par une rafale de mitrailleuse. Il était parti désespéré, il en était revenu avec la Croix Victoria, mais muet ou à peu près sur ses expériences de guerre. Sa renommée lui avait attiré la visite de journalistes et d’autres curieux. C’est alors qu’il s’était bâti cet ermitage sur la rive la plus éloignée du lac Fantôme. Ce lac avait été ainsi nommé par les Indiens lorsqu’un vieux missionnaire avait installé une statue de la Vierge de Lourdes dans une espèce de grotte naturelle au bord de l’eau et qu’ils avaient aperçu cette forme blanche à travers les brumes du lac.

Avec l’astuce des bêtes de la forêt, Roger avait situé son gîte dans le flanc d’une colline peu élevée, entourée d’un ruisseau assez profond qui tenait lieu de douve naturelle. De là-haut, il pouvait surveiller l’accès à sa demeure par le seul sentier praticable. De plus, il s’était aménagé des issues cachées de sorte que, lorsqu’un indésirable se présentait, il avait tout le loisir de quitter les lieux jusqu’à ce que, découragé de frapper en vain, le raseur s’en retourne bredouille.

La voiture quitta la route 148 pour s’engager dans le chemin de sable étroit qui conduisait à la ferme du père de Roger, tout au bout du rang, à l’orée de la forêt.

« Eh bien, les garçons, nous voici presque rendus. Nous serons bientôt chez l’oncle Edgar.

— À peu près temps », maugréa Francis que ces vacances n’enthousiasmaient pas. Les années précédentes, son père l’avait forcé à aider son oncle dans les travaux de la ferme, tâches qu’il ne trouvait guère emballantes. De plus, les voisins étaient loin, et il y avait peu de jeunes gens de son âge dans les environs.

Richard, quant à lui, adorait sa tante Germaine qui le lui rendait bien, et aimait l’aider à la préparation des repas, s’occuper du poulailler, du potager, de la cueillette des baies sauvages.

La mauvaise humeur de Francis se dissipa entièrement lorsque, à un détour de la route, les bâtiments de ferme apparurent et qu’il vit, devant la grange, un tracteur tout neuf.

« Papa, regardez donc, l’oncle Edgar qui s’est enfin modernisé. Ah, que j’ai hâte d’essayer ça! »

Ernest freina devant la porte de la maison et suivit des yeux son fils qui, dès que la voiture se fut arrêtée, s’élançait vers la machine rutilante. Il en fut heureux. Francis était vraiment doué pour tous ces engins. Ça l’occuperait, et ils passeraient tous de bonnes vacances.

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Dès le lendemain, de bon matin, Ernest prit le sentier dissimulé qui conduisait au lac Fantôme. Le temps était radieux. Lorsqu’il quitta la prairie pour entrer dans la forêt, la bonne odeur des bois francs l’assaillit, si différente de celle des forêts du nord où les résineux, la cendre des vieux brûlés et l’odeur de muskeg se mêlent en un bouquet acide et amer. Ici, les grands érables, les merisiers, les chênes donnent à la forêt un parfum clair de bonne végétation auquel s’ajoute la note cireuse des fougères qui tapissent le sol.

Combien de fois n’avait-il pas parcouru ce sentier avec Roger lorsqu’ils étaient enfants! Ici se trouvait l’étang plein de têtards au printemps, qui devenait sonore avec ses ouaouarons, et où habitaient les tortues à bec. Plus loin s’élevait une colline aux flancs couverts de merisiers, du sommet de laquelle on découvrait les eaux miroitantes du lac.

Ernest descendit le versant et se dirigea vers la gauche où un amoncellement de gros rochers gris trempait les pieds dans l’eau. Une faille dans le rocher conduisait à la grève. Il se pencha, regarda dans une caverne basse qui s’ouvrait au niveau de l’eau et sourit avec satisfaction. Roger y avait laissé un canot. Il n’aurait pas besoin de faire le tour du lac à pied. Il tira l’embarcation hors de sa cachette et, avant d’y monter, lança de l’eau avec ses mains sur la paroi rocheuse pour le plaisir d’y voir apparaître les dessins rupestres tracés jadis par les Indiens avec une substance rouge marron. Roger et lui l’avaient nommée la caverne du Dieu du Tonnerre à cause de certains traits figurant vaguement des éclairs zigzagants.

Il se mit à pagayer avec entrain, et lorsqu’il contourna la pointe rocheuse qui cachait une baie profonde, il aperçut tout au fond la masse sombre de l’habitation de Roger tapie au flanc de la colline. À son approche, son cousin sortit de la maison et lui fit un grand signe de la main.

Lorsque la pointe du canot crissa sur la grève, Roger était là pour le tirer hors de l’eau. Ils se serrèrent la main et s’acheminèrent côte à côte vers la maisonnette juchée sur un rocher, regardant le lac de sa fenêtre panoramique, véritable œil de Cyclope luisant doucement dans l’ombre des grands arbres. L’arrière se prolongeait et s’enfonçait dans le flanc de la colline abrupte, de sorte qu’elle ressemblait à une bête alerte, tapie au bord de son antre.

« Ta mère m’a dit qu’elle ne t’avait pas vu depuis presque un mois. Pourtant, tu savais que j’arrivais puisque t’as laissé le canot dans la caverne.

— Oh, tu sais, c’est pas difficile à deviner puisque tu viens chaque année à ce temps-ci.

— Oui, et cette année je n’y aurais pas manqué. »

Ernest se mit à raconter tous les ennuis qu’il avait eu à supporter.

« Tout ça pour te dire, conclut-il, que j’ai eu des soucis. Et maintenant, il faut que je songe à faire instruire les garçons. Francis a terminé l’école primaire. Il lui faudra donc aller pensionnaire. Et pour te dire franchement, j’en ai assez de trimer dur pour la compagnie de Stevens qui s’arrange toujours pour que le jobbeur ait juste un salaire alors qu’eux ramassent les gros profits. »

Roger qui, durant ce récit, s’était affairé à préparer une boisson glacée aux framboises, s’avança avec le plateau qu’il posa sur une table rustique.

« Eh ben, mon vieux, dit-il en invitant son cousin à se servir, il faut dire que tu tombes bien. Je t’attendais justement pour te proposer quelque chose. Tu sais que la Black Hawk Lumber exploite les limites autour des lacs Turpin et Papineau?

— Oui, ils les avaient déjà sous-louées de la E.B. Eddy il y a au moins trois ans.

— En deux ans, ils avaient déjà tout coupé le bois mou pour faire de la pulpe à papier. Alors, l’an dernier, ils ont demandé à leur contracteur d’y couper le bois franc. Le gars a perdu sa chemise. C’est pas du tout la même chose, le bois franc et le bois mou.

— Oui, en effet.

— Il leur reste une limite au nord du lac Papineau. Demain je veux que tu viennes avec moi. J’ai quelque chose à te montrer.

— Pourquoi pas aujourd’hui?

— C’est trop loin. Il faudra partir de bonne heure demain matin si on veut être revenus avant la nuit. J’te garantis que tu ne le regretteras pas.

— Tu peux pas me dire de quoi il s’agit? demanda Ernest en reposant son verre dans le plateau.

— Non, j’aime mieux que tu voies par toi-même. Crois-moi, ça va être bien plus convaincant. »

***

Au repas du soir, Ernest raconta à son oncle et à sa tante sa visite chez Roger. Puis il se tourna vers Francis.

« Il faut se lever à cinq heures et demie, demain, lui dit-il. Faut aller marcher une limite avec Roger, et je te veux avec moi. Il est temps que tu apprennes le métier de la forêt si tu dois travailler avec moi plus tard. »

Francis fit la moue.

« J’aime mieux conduire le tracteur que d’aller marcher toute la journée dans le bois.

— Moi j’irai, papa, s’écria Richard. J’ai hâte de voir mon oncle Roger.

— Tu iras passer une journée avec lui si tu veux, mais pas demain, ça te ferait trop long à marcher. »

L’enfant, toute sa joie éteinte, plongea le nez dans son assiette. Avec l’insouciance de la jeunesse, il oubliait parfois son infirmité. Mais les soucis que se faisaient pour lui les gens qu’il aimait se chargeaient vite de la lui rappeler.

« Je te réveillerai à cinq heures et demie, Francis », dit Ernest d’un ton sans appel.

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Roger avait dû les guetter. Dès que le canot s’engagea dans la baie il sortit et descendit vers la grève. Lorsqu’ils abordèrent, il déposa son sac et sa hachette dans l’embarcation et fit signe à Francis de se mettre au milieu. Puis Ernest et lui poussèrent le canot vers le large et se mirent à pagayer en parfaite synchronisation.

Dans la brume du matin qui collait à la surface, l’embarcation glissait sur l’eau, sans bruit, comme un bateau de rêve. Une orignale et son petit, debout dans l’eau peu profonde près du rivage, cessèrent un moment de brouter les plantes aquatiques pour regarder s’éloigner et se fondre dans la brume ce canot fantôme qui avait soudain traversé leur univers.

« Nous allons remonter la petite rivière aux Saules aussi loin que nous pourrons, dit Roger. L’eau est haute cette année et nous pourrons approcher plus près du lac Papineau. Ça fera d’autant moins long à portager. »

La rivière qui alimentait le lac s’ouvrait comme un corridor sombre et tortueux courant sous les grands arbres. Ils s’y engagèrent, ramant à contre-courant. Un quart d’heure plus tard, les berges se rapprochant sans cesse, ils durent mettre pied à terre.

« Bon, dit Roger, il ne nous reste au plus qu’un mille et demi pour le lac Papineau. »

Il ceignit la courroie qui retenait la hachette à sa taille, endossa son sac, et partit à l’avant. Ernest plaça les pagaies de façon à former une assise, et se renversa le canot sur la tête. Francis fermait la marche portant un grand sac de toile brune qui contenait les provisions pour la journée.

Une demi-heure plus tard Roger fit halte sur le dessus d’une colline assez élevée. Avec soulagement, Ernest déposa le canot et, enlevant son chapeau, s’essuya le front.

« Ouf, je commençais à avoir soif. Passe-moi la bouteille d’eau, Francis. »

Il la prit, but à longs traits, et la passa à Roger.

« Donne-moi aussi l’huile à mouches. J’en avais mis passablement avant de partir mais ces maudits maringouins-là semblent penser que la table est mise. »

Il se versa de l’insecticide dans la main et s’en frotta soigneusement le visage et les mains.

« Ça va, Ernest? demanda Roger. On peut repartir?

— Bien sûr que ça va, grommela Ernest. Tu penses que j’peux pas porter un canot pour une si petite distance? D’ailleurs, si j’me rappelle bien, à partir d’ici ça va plutôt en descendant. »

La marche reprit dans les sous-bois humides d’où se dégageaient des nuées de moustiques. Enfin, une heure plus tard, ils virent luire les eaux brillantes et placides du lac Papineau à travers les arbres.

Roger regarda sa montre. « Il est déjà onze heures, dit-il. Allons nous installer sur l’île en face pour manger. Il y aura moins de maringouins. »

Ils déballèrent le goûter sur une plage rocailleuse.

« Dis donc, Francis, fit Ernest, s’apercevant soudain du mutisme de son fils, le chat t’a mangé la langue? T’as rien dit depuis le matin. »

Francis haussa les épaules.

« J’vous l’avais dit que j’aimais mieux conduire le tracteur de mon oncle que de marcher des heures pour rien dans le bois.

— C’est certainement pas pour rien, mon garçon. J’ai insisté pour qu’il vienne, continua Ernest en se tournant vers Roger. Après tout, il est temps qu’il apprenne le métier s’il doit me remplacer un jour.

— Pourquoi qu’on a pas apporté de carabine, aussi, se plaignit Francis.

— Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse avec une carabine quand on va marcher une limite de bois? demanda Roger. Ça fait juste une chose inutile à porter.

— On sait jamais. Si on rencontrait un ours…

— Tu peux être sûr qu’on n’en verra pas. Ils te sentent et t’entendent venir de loin, et ils s’enfuient.

— On aurait pu tuer des oiseaux.

— On ne tue pas les bêtes sans raison », riposta Roger, un peu sèchement.

Il se pencha et sortit de son sac une carte géographique.

« Tu vois, Ernest, j’ai eu la carte des limites dont je te parle. »

Il la déplia et l’étendit sur le sol devant eux.

« Ici, dit-il, c’est le lac Papineau. Au nord, c’est la limite qui n’a jamais été bûchée, et là, à l’ouest, c’est celle où ce pauvre Daviault a perdu sa chemise l’année dernière. Comme tu vois, elles se touchent. »

Il replia la carte avec soin et la rangea dans son sac.

« Bon, si tout le monde a fini, allons-y. Nous allons commencer par la tête du lac. Puis, j’ai hâte de te montrer celle de l’ouest. Tu n’en croiras pas tes yeux. »

Le canot fut remis dans l’eau calme où seules frissonnaient de petites vaguelettes.

« Au moins, fit Ernest, il n’y a pas de mouches ni de maringouins. »

La rive nord du lac était marécageuse et couverte d’ajoncs mais ils finirent par trouver une pointe plus sèche où ils purent mettre pied à terre. Ernest tira le canot hors de l’eau.

« Marchons jusqu’au flanc de la grosse colline que tu vois là-bas. Je vais te prouver que cette limite-là contient plus que les deux millions et demi de pieds de bois que l’ingénieur de la Black Hawk Lumber a estimés.

— Ça a l’air loin, ronchonna Francis. J’pourrais pas vous attendre ici?

— Bien sûr que non, dit vivement son père, c’est exactement pour ça que je t’ai amené. T’as la chance d’être avec ton oncle Roger qui est un connaisseur de bois dépareillé. Il faut que t’apprennes comment ça se fait. »

La marche reprit en file indienne d’abord dans un épais fourré où chaque pas levait les inévitables moustiques. Après une vingtaine de minutes, le terrain s’élevant, la horde dévorante diminua un peu. Les buissons d’aulnes et de saules cédèrent la place à des arbres plus gros et plus espacés.

Roger s’arrêta et d’un grand geste embrassa le flanc de la colline.

« Hein, qu’est-ce que tu penses de ça, Ernest? Comme tu sais, les merisiers n’aiment pas se mouiller les pieds, mais sur le versant des collines, dans ce sol-ci, rien de plus beau. J’ai marché pratiquement toute la limite et je peux te certifier que c’est presque aussi beau que ça partout. »

Il sortit de sa poche de chemise un crayon et un carnet et, s’avançant un peu plus loin, il se mit à compter tous les arbres de bonne taille qu’il pouvait apercevoir et inscrivit un chiffre sur son carnet.

« Regarde-moi ça, dit-il en appuyant la main sur l’un des gros merisiers. Un arbre comme ça a facilement deux billots. Mettons que la moyenne est d’un billot et demi, bon, je multiplie. »

Il continua ses calculs en silence pour un moment, puis il leva les yeux vers Ernest.

« Tu vois, si l’on compte qu’on peut apercevoir environ un acre, et avec la grandeur de la limite telle qu’indiquée sur la carte, j’arrive facilement à trois millions et demi de pieds de bois. Tu penses que ça vaut pas la peine de prendre le risque? »

Ernest hocha la tête. « En effet, j’pensais pas que ça serait aussi bien que ça. Mais, tu sais, c’est un risque, et un gros. Ça veut dire qu’il me faut abandonner mes opérations de Stevens, déménager mes hommes-clefs ici… Et puis, c’est que ça presse. On est déjà en juillet. Il me faudrait bâtir les camps en août pour loger tout ce monde, et être prêt à commencer la coupe en septembre, dès que la sève aura ralenti pour que le bois se conserve bien. »

Les yeux perdus au loin, Ernest hocha la tête.

« Je comprends que ce serait pour toi une décision difficile à prendre. Mais avant de trop t’inquiéter, allons voir la limite de Daviault. Laisse-moi te dire que tu n’as pas encore vu le meilleur. »

Ils retournèrent au canot et allèrent aborder sur la rive ouest du lac. Là la forêt portait les traces d’une exploitation récente : des chemins de halage serpentaient autour des collines, et des souches fraîchement coupées se voyaient partout.

« Viens par ici, dit Roger. Suivons ce chemin. »

La route serpentait le long d’un ruisseau clair et babillard. À un détour du chemin, au pied d’une grosse côte, ils débouchèrent sur une prairie où se dressaient une douzaine de cabanes groupées autour d’une construction plus importante.

« Ah, ça, fit Ernest, étonné, ils n’ont pas défait les camps à la fin de la saison? Ça me surprend de la Black Hawk Lumber. Des gens auraient pu s’y installer et mettre le feu à la forêt. Comment se fait-il qu’ils aient toléré ça?

— Ils ont préféré les laisser, vu que les opérations n’étaient pas terminées. »

Autour des cabanes se voyaient les débris que laisse le passage des humains : outils brisés ou rouillés, vieilles chaussures, gants dépareillés, cordées de bois de chauffage. Chaque porte était solidement verrouillée par un cadenas.

« Comme tu vois, continua-t-il, avec un peu de réparations et de nettoyage, tu pourras commencer les opérations.

— Tu crois qu’ils vont me laisser l’usage des camps et des chemins comme ça sans m’offrir un prix ridicule ou exiger un loyer exorbitant?

— Ce que je crois, Ernest, c’est qu’ils ont perdu assez d’argent l’an dernier pour une récolte de bois décevante qu’ils sont mûrs pour ce que tu leur offriras. Bon, allons jusqu’au flanc de la grosse côte là-bas. C’est là ma surprise. »

Ils repartirent à la file indienne, Roger en tête. Au bout d’un quart d’heure de marche, Roger s’arrêta dans une clairière où, parmi les souches, s’élevaient des arbres majestueux d’une grosseur et d’une hauteur étonnantes.

« Vois-tu ce que cet ignorant a fait? Il a coupé seulement les merisiers blancs moyens car il était sûr qu’ils étaient sains. Il a eu peur des gros, pensant qu’ils étaient pourris au cœur à cause des petites branches sèches. Mais écoute-moi ça. »

D’un coup de hachette il fit voler un morceau d’écorce de la grandeur de la main. La chair de l’arbre apparut, blanche, humide, irisée comme un os. Du dos de la hachette, il frappa la plaie. L’outil rebondit et l’arbre tout entier rendit un son clair, chantant.

« Tiens, Francis, continua-t-il, se tournant vers l’adolescent qui se tenait en retrait, puisque tu es venu ici pour apprendre, laisse-moi te montrer la différence avec un arbre qui est pourri au cœur. »

Il chercha du regard jusqu’à ce qu’il trouve un arbre qui avait été autrefois frappé par la foudre et il répéta l’opération. Cette fois, même si la chair de l’arbre paraissait aussi saine que l’autre, l’arbre rendit un son sourd, de trois tons plus bas.

« Tu entends? Il est pourri au cœur. Tout ça pour te dire, Ernest, continua-t-il, que t’as ici tout ce qu’il faut pour faire un coup d’argent si tu sais comment t’y prendre.

— Qu’est-ce que tu veux dire?

— C’est bien simple. Tu prends le contrat de couper la limite nord au prix qu’ils ont payé l’an dernier à Daviault et avec lequel il a fait faillite, mais à deux conditions : d’abord, que tu puisses te servir des camps et des chemins, sans frais, et puis, et c’est là le plus important, tu veux qu’ils te permettent de couper tout ce qui reste de cette limite-ci, toujours au même prix. Comme ils pensent qu’il ne reste à peu près rien de bon ici, ils ne feront pas de difficultés.

— Combien ça ferait en tout? »

Roger se mit à rire.

« Presque six millions de pieds de bois, mon cher. Et avec ça, pas de camps ou à peu près à bâtir, des chemins à faire seulement pour la limite nord. Tiens, rien qu’avec un arbre comme celui-ci, continua-t-il, montrant l’énorme tronc où il avait fait le premier test, tu peux scier mille pieds de planches. Je l’ai déjà compté. T’as ici un autre deux millions au moins. Et dire que Daviault est passé à côté de tout ça, dit-il en secouant la tête.

— Je suppose qu’ils veulent le bois livré à leur moulin de Donaldson?

— Oui, une trentaine de milles tout au plus. »

Pendant cette discussion qui ne l’intéressait visiblement pas, Francis s’était éloigné. Soudain, vers la gauche, on entendit les cris d’un petit animal en détresse. Roger écouta un moment, puis à grands bonds silencieux il courut dans cette direction, suivi de près par Ernest.

En débouchant dans la clairière ils aperçurent Francis qui s’acharnait sur un porc-épic qu’il avait blessé à coups de pierre. L’animal saignait, une oreille pendante, une patte cassée, tandis que l’adolescent, une branche taillée en biseau à la main, poursuivait l’animal qui se traînait péniblement, tout en essayant de lui crever les yeux.

D’un bond Roger fut sur lui, lui appliquant la prise du commando, le visage si en colère qu’Ernest s’inquiéta qu’il ne lui fit du mal.

Il prit son cousin par les épaules. « Lâche-le, Roger, je m’en occupe. »

L’étreinte se desserra et Francis s’écarta, l’air effrayé.

Ernest regarda son fils avec tristesse.

« Tu me déçois, Francis. T’amuser à faire pâtir les bêtes au lieu de tâcher d’apprendre ce qui peut être si important pour nous… vraiment, j’te comprends pas. Enfin, soupira-t-il, puisque tu te conduis comme un enfant, tu seras puni comme un enfant. Demain et après-demain, tu fendras du bois et tu le corderas pour l’hiver prochain. Pas de tracteur pour deux jours, tu m’entends? »

Pour une fois, Francis n’essaya pas de se justifier.

Le retour se fit en silence ; le charme était rompu. Chacun accomplissait mécaniquement sa tâche. Lorsqu’ils arrivèrent en vue de la demeure de Roger, celui-ci se tourna vers Ernest :

« Je crois qu’il faudrait aller parler à la Black Hawk Lumber au plus vite. J’irai avec toi. Ils ont leurs bureaux à Pembroke, comme tu sais.

— Laisse-moi réfléchir, Roger. Si au moins tu voulais prendre ce contrat-là avec moi, comme associé. Ça te reviendrait. »

Roger hocha la tête.

« Qu’est-ce que tu veux que je fasse avec de l’argent? J’ai ma pension, et avec ce que je gagne comme plaqueur de chemins pour les compagnies forestières des alentours, plus les quelques meubles que je fabrique pour revendre, j’en ai amplement. Mais mettons que j’te laisse la journée de demain pour y penser. Après-demain, je me proposais d’aller aux provisions de toute façon. Je passerai te prendre et nous irons à Pembroke, d’accord?

— Je vais y penser d’ici là, Roger. Ah, j’oublie. Richard m’a fait promettre de te dire qu’il a bien hâte de te voir. »

Le visage de Roger s’éclaira.

« Dis à Richard que je le ramènerai pour passer deux ou trois jours avec moi.

— En voilà un qui sera content! Alors, on se dit à bientôt, Roger », ajouta Ernest en poussant vers le large le canot où Francis, silencieux, avait déjà pris place.

***

Cette nuit-là, Ernest ne parvenait pas à s’endormir. Vers minuit, le vent s’éleva, faisant craquer la vieille maison de ferme. Les éclairs illuminaient la chambre d’une lueur blafarde à travers les rideaux de voile, puis le tonnerre se mit à gronder. Les yeux grands ouverts il repassait toutes les choses qu’il devrait accomplir si jamais il obtenait ce contrat. D’abord, régler ses affaires à Stevens, puis, dès août, mettre en ordre les camps existants pour abriter les bûcherons. Il pouvait compter sur Roger pour lui plaquer les chemins. Puis il lui faudrait acheter un bulldozer pour défricher et niveler ces routes, et embaucher des camionneurs pour charroyer les billots jusqu’à la scierie. Heureusement que les chemins étaient déjà faits pour la limite à l’ouest du lac. On pourrait commencer par là en attendant qu’il fasse assez froid pour geler les nouveaux chemins de la limite nord. Il finit par s’endormir.

Le lendemain, il se réveilla plus tard que d’habitude car, lorsqu’il descendit à la cuisine où tante Germaine s’affairait autour du poêle à bois, toute la famille avait pris place autour de la table, même Roger qui était arrivé du lac Fantôme au lever du jour.

« Bonjour tout le monde, dit-il. Tu es déjà là, Roger? Tu m’avais dit après-demain. »

Celui-ci sourit. « Il y a un vieux proverbe qui dit qu’il faut battre le fer quand il est chaud.

— Ouais, mais ça fait des choses à penser, tu sais. »

Il remercia tante Germaine qui déposait devant lui une assiette remplie de « pitounes », petites crêpes de farine de sarrazin qu’elle faisait cuire sur la surface noire et luisante du poêle, frottée d’une couenne de lard. Puis il allongea le bras pour prendre le pot de sirop d’érable qui trônait au milieu de la table, s’en servit largement, et se tourna vers son oncle.

« Roger vous a parlé du projet qu’il voudrait que j’entreprenne? Croyez-vous que ça pourrait réussir? »

L’oncle Edgar releva la tête mais ne répondit pas tout de suite. C’était un homme qui ne parlait pas beaucoup, et qui réfléchissait avant de parler.

Il commença : « D’après ce que Roger m’a dit, je crois que c’est bon, surtout s’ils ne se doutent pas du bois qui reste dans la limite de l’ouest et qu’ils te donnent le même prix…

— Vraiment, j’pense pas que tu devrais manquer ça », coupa tante Germaine.

Habitué qu’il était d’être interrompu par sa femme, Oncle Edgar se pencha vers son assiette et se remit à manger.

« Tu sais, continua-t-elle, Daviault, c’est un bon jobbeur, mais y connaît rien dans le bois franc, et d’après ce qu’en dit Roger, y t’a laissé le meilleur.

— Alors, reprit Roger, j’suis prêt à aller avec toi ce matin. Si ça marche comme je l’espère, t’auras pas trop de temps pour mettre tout ça en marche. »

Ernest hocha la tête.

« J’ai bien l’impression que si je laisse aller ça, j’vais le regretter. Alors, allons à Pembroke. On verra bien. »

Les deux hommes se levèrent.

« Est-ce que j’peux aller avec toi quand tu retourneras chez-vous, oncle Roger? » demanda Richard.

Celui-ci lui ébouriffa les cheveux en passant.

« Mais oui, j’avais dit à ton père que je t’amènerais. Tu vas trouver du changement, tu sais. Les castors ont commencé un barrage dans le ruisseau devant la maison. Une chance que je suis bâti haut. Ils m’auraient inondé. Tu verras tout ça.

— Bonne chance! » leur cria tante Germaine comme les deux hommes sortaient.

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Alors que la voiture filait sur le pont qui relie l’île aux Allumettes québécoise à la rive ontarienne, Ernest s’inquiétait.

 

« Tu crois vraiment que la Black Hawk Lumber va m’accorder un contrat de cette importance? Après tout, ils me connaissent pas et, dans le fond, j’peux pas dire que j’ai de l’expérience dans la région.

— J’connais bien Buck Acheson, le gérant régional. Il a commencé comme simple mesureur de bois et s’est élevé dans la compagnie à force de travail. C’est pas un mauvais gars, mais faut savoir le prendre. Tu m’laisseras faire. »

Les bureaux de la compagnie se trouvaient dans une modeste maison que rien ne distinguait de ses voisines si ce n’est une plaque de petites dimensions fixée à la porte et portant les mots : Black Hawk Lumber Company. Un homme dans la cinquantaine, aux yeux bleus très pâles sous des sourcils embroussaillés et au teint coloré et raviné de ceux qui ont passé leur vie exposés aux éléments, leur ouvrit la porte.

« Roger! s’exclama-t-il en l’apercevant. Je m’attendais pas à te voir si tôt dans la saison.

— Buck, je te présente mon cousin et presque frère, Ernest Destel. Et si tu as une minute, je te dirai ce qui nous amène. »

Buck les fit passer dans son bureau, aménagé dans l’ancienne salle à manger de la demeure. La pièce conservait encore le papier peint à rayures jaunes de son ancienne vocation, et une guirlande brillamment coloriée de pommes, de poires et de raisins courait au haut des murs.

« Voici, dit Roger. Hier, nous sommes allés marcher vos deux limites du lac Papineau. Mon cousin Ernest serait disposé à prendre le contrat pour la coupe et le transport du bois à votre scierie de Donaldson…

— Pas si vite, Roger. Le fait d’être ton cousin est déjà une recommandation, bien sûr, mais quelle expérience a-t-il pour qu’on lui accorde un contrat aussi difficile? »

Ernest prit la parole. « Depuis dix ans je dirige des opérations forestières pour la Spruce Lumber entre Stevens et Hearst dans le nord de l’Ontario.

— Ici, c’est bien différent, fit remarquer Buck. Là-bas c’est du bois de pulpe, ici, c’est du bois dur. Ce n’est pas du tout le même travail. Là-bas, il est facile pour deux hommes de couper les troncs d’épinette en tronçons de quatre pieds et de les empiler près du chemin pour que les camions les ramassent. Mais quand on a un billot de merisier de douze, ou même de seize pieds, ça ne se déplace pas à bras d’hommes.

— Je sais, dit vivement Ernest, je connais ce qu’il faut faire. Mais en plus, je connais bien la région. Je suis né à Saint-Timothée et j’y ai grandi jusqu’à l’âge de quinze ans. Roger et moi avons passé notre enfance à parcourir cette forêt-là.

— Tu sais bien, Buck, ajouta Roger, que je te l’aurais pas amené si j’étais pas sûr qu’il pourrait en faire une réussite. Mais pour qu’il prenne le contrat, il y aurait deux conditions. »

Buck fronça les sourcils. « C’est la compagnie qui fixe les conditions, Roger, dit-il sèchement.

Oui, bien sûr, se hâta de dire Roger. Mais tu conviendras que c’est un contrat assez spécial. Daviault s’en est aperçu, n’est-ce pas? »

Le visage de Buck se crispa. La compagnie avait perdu de l’argent dans cette faillite. Et ça s’était produit dans sa région, sous sa responsabilité. C’était la première fois qu’une chose pareille lui arrivait.

« Vois-tu, Buck, continua Roger d’un ton de voix apaisant, mon cousin serait prêt à prendre le contrat au même prix que vous payiez Daviault, mais à deux conditions : d’abord qu’il puisse se servir des chemins et des camps déjà bâtis, et ce, sans frais. »

Buck hocha la tête. « Ça pourrait se faire. Et l’autre?

— Qu’il puisse couper non seulement la limite nord, mais tout le bois qui reste sur la limite ouest, toujours au même prix.

— D’après l’ingénieur, il ne reste rien de bon sur celle de l’ouest.

— Buck, ce n’est pas à un homme d’expérience comme toi que j’vais apprendre qu’il y a plus à savoir à propos de la forêt que ce qu’on apprend dans les livres. Ernest est sûr qu’il y a plus de bois dans les deux limites que ce qu’en dit l’ingénieur, et je suis de son avis. Alors, si tout est payé au même prix, à la quantité, il va se tirer d’affaire. »

La discussion continua entre les trois hommes, et à la fin Buck se laissa persuader. L’échec de l’année précédente l’avait marqué. Il s’était creusé la tête pour savoir quoi faire, à qui faire confiance. Et voilà que Roger, qu’il avait en haute estime, semblait lui apporter la solution.

Les deux hommes retournèrent à Saint-Timothée de fort bonne humeur. Pragmatique comme l’était Ernest, il ne regardait pas en arrière lorsqu’une décision avait été prise. Toutes ses énergies étaient dirigées vers le projet à venir.

Le repas du midi fut gai et la discussion continua sur la meilleure façon d’organiser leur nouvelle vie. Seul Francis gardait son visage boudeur, et le fait d’avoir fendu et cordé du bois de chauffage tout l’avant-midi au lieu de se promener sur le beau tracteur neuf n’avait pas amélioré son humeur.

« Alors, il faut déménager ici, dans le fond des bois? demanda-t-il d’une voix hargneuse.

— Ça ne change rien pour toi, dit Ernest. De toute façon, tu t’en vas pensionnaire au collège.

— Je veux que Richard vienne vivre ici, avec nous, déclara tante Germaine. L’école est tout près, même pas un mille. »

Les yeux de Richard brillèrent. « C’est vrai, ma tante? Je vais rester ici?

— Bien sûr, mon petit chou. N’est-ce pas, Ernest?

— Vous êtes bien bonne, ma tante. Ça m’arrangerait bien puisque je devrai rester au chantier jusqu’à la fin du contrat. J’en ai pour au moins six mois. »

Les problèmes disparaissaient un à un, se dit Ernest. Il eut soudain l’impression qu’il était emporté par un courant irrésistible et que sa vie ne serait plus jamais la même.

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Lorsqu’Ernest s’était vu confronté au problème d’embaucher des bûcherons dans une région où il ne connaissait plus beaucoup de gens, Roger lui avait suggéré de se trouver d’abord un bon cuisinier, quelqu’un qui jouisse d’une bonne renommée.

 

« J’en connais un, avait-il dit, mais il faudrait que tu fasses vite. Et au besoin, offre lui plus cher pour t’assurer de ses services. Il en vaut la peine. Lorsque les bûcherons apprendront qu’il a signé un contrat avec toi, ils sauront que c’est une opération sérieuse et tu les verras arriver pour s’embaucher. »

C’est ainsi que Gros-Christ était entré dans sa vie, avec son fidèle adjoint et inséparable compagnon, Ti-Christ.

On avait affublé le cuisinier de ce sobriquet parce que, quoique fort peu loquace, lorsque la colère le saisissait, il laissait échapper un Christ! tonitruant qui faisait cesser toute discussion. Aussi grand qu’Ernest, avec un cou de taureau et un tour de taille impressionnant, le visage rongé par une barbe noire qui rejoignait ses cheveux raides et abondants, il aurait pu figurer le mythique abominable homme des neiges. Pourtant, ses énormes mains velues n’avaient pas leurs pareilles pour façonner des croûtes de tarte légères, des beignets qui fondaient dans la bouche, des rôtis juteux. Le soir, les hommes s’endormaient dans l’odeur du bon pain doré cuisant dans les fours mêlée à l’arôme des fèves au lard qui mijotaient pour le petit déjeuner du lendemain.

Continuer : partie 2 sur 7