Ermitage
Remerciements
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 7 parties.
C’était un disciplinaire strict, qui ne tolérait aucun manquement. Il était alors d’usage d’interdire les conversations à table. On était là pour se restaurer le plus rapidement possible afin de retourner au travail dans les plus brefs délais, ou, si c’était le soir, d’aller au repos de bonne heure afin de se lever à l’aube. Au début du chantier, les anciens s’amusaient à encourager les nouveaux à parler afin de provoquer l’éclat qui ne manquait pas de se produire. Le cuisinier faisait brusquement irruption dans la pièce, et, avec un Christ! retentissant, il plantait la lame de son coutelas dans la table devant le coupable en disant : « Y aura pas de parlage icitte, compris? »
Ti-Christ était tout l’opposé : maigre, les joues creuses, le crâne dégarni, la cage thoracique efflanquée soutenue par deux petites jambes grêles, il était souvent la cible des plaisanteries des bûcherons. Aussi volubile que Gros-Christ était silencieux, il avait la colère facile, mais, comme les souffre-douleur nés, n’avait jamais fait peur à personne. Nul cependant n’aurait osé porter la main sur lui car alors c’est à Gros-Christ qu’on aurait eu affaire.
Pendant que Roger s’occupait, avec le premier groupe de bûcherons embauchés, à nettoyer et à réparer les camps existants, Ernest voyageait jusque dans les cantons de l’Est pour trouver des ouvriers d’expérience dans les bois durs, et surtout, outillés pour faire ce travail. Il avait compris qu’il fallait maintenant se tourner vers la mécanisation et abandonner les méthodes traditionnelles, trop lentes et trop coûteuses. Il eut la chance de dénicher le nombre requis de bûcherons possédant des scies mécaniques, et même des Timber Jacks, ces nouvelles machines montées sur des pneus qui permettaient de traîner et d’empiler les lourds troncs de merisier, éliminant par le fait même la nécessité d’avoir recours aux chevaux.
Une fois les équipes distribuées dans les différents secteurs, les travaux débutèrent. Dès que Roger eut fini de plaquer les chemins, il retourna à son cher ermitage.
« Je reviendrai de temps à autre pour voir comment ça va, dit-il à son cousin qui le voyait partir à regret. Et si tu as jamais besoin de moi, tu n’as qu’à m’avertir. »
Le mois de septembre fut si beau qu’on se serait cru en été. Au début d’octobre les feuilles avaient à peine commencé de tomber. La forêt s’étalait dans toute sa splendeur avec le feuillage or des merisiers piqué ici et là par l’écarlate flamboyant d’un érable. Cette beauté fut cependant la cause indirecte du premier accident en forêt.
Même si les règlements de sécurité des travailleurs exigeaient le port du casque en tout temps, il s’en trouvait toujours pour qui ce couvre-chef semblait trop lourd et trop chaud. Dès qu’Ernest avait tourné le dos, ils s’en débarrassaient. Ainsi avait-il pris un certain Jules Desloges en flagrant délit à deux reprises et il l’avait sévèrement averti.
Un matin qu’il circulait dans sa jeep pour inspecter les divers foyers d’activité, il se rendit soudain compte qu’il régnait un silence suspect dans le secteur ouest, bientôt suivi de cris. En arrivant sur les lieux, il vit Desloges qui gisait sur le sol tandis que son coéquipier tentait d’enlever l’arbre sec qui était tombé sur lui lorsqu’il avait abattu un gros merisier. Les feuilles avaient caché le tronçon d’arbre mort emmêlé dans les branches de l’arbre sain. En tombant, le chicot avait manqué de peu la tête de Desloges qui, une fois de plus, avait retiré son casque, et lui avait fracassé l’épaule. Ernest le conduisit à l’hôpital tout en remerciant le Ciel que ce ne fût pas plus grave.
Toujours le premier levé, avant même que les hommes aient pris leur petit déjeuner, Ernest faisait la vérification de l’équipement et inspectait les deux bulldozers dont on se servait pour faire les chemins sur lesquels circuleraient les camions dès que le gel en rendrait la surface assez solide pour les porter. Puis il passait la journée dans sa jeep à inspecter les diverses équipes responsables de l’abattage.
Ces équipes se composaient de deux hommes : un abatteur et un « skiddeur » qui, à l’aide du Timber Jack, traînait les lourds billots de merisier et les empilait le long de la route où les camions viendraient les prendre. Les deux hommes étaient payés selon le nombre de mille pieds de bois produits, cette quantité étant déterminée par un employé de la Black Hawk Lumber Company qui venait périodiquement mesurer les piles de billots dans chaque secteur. Cela ne manquait pas de susciter certaines querelles, comme dans les sports où les joueurs sont rarement d’accord avec les décisions de l’arbitre.
Là où l’habileté d’un bûcheron devenait manifeste c’était lorsqu’il décidait, après l’abattage d’un arbre, du nombre de billots de dix, douze ou même seize pieds qu’on pouvait tirer de ce tronc afin d’en extraire le bois le plus valable. Ernest devait souvent donner son avis, en expliquer le pourquoi à ceux qui prenaient de mauvaises décisions afin qu’ils ne les répètent pas, ou même s’interposer lorsqu’il y avait querelle entre les bûcherons et le mesureur de la compagnie.
Novembre amena la neige et décembre ce froid noir qui rend le sol dur comme pierre. Au bruit déchirant des chaînettes de scies s’enfonçant dans la chair vive des arbres et des bulldozers se frayant un chemin à grand fracas dans la forêt en renversant broussailles, souches et arbres, s’ajouta celui des camions peinant sous les énormes charges de bois qu’ils transportaient à la scierie.
On aurait cru que tout ce vacarme aurait fait fuir les bêtes de la forêt, mais au grand dam de Ti-Christ, le dépotoir situé à une petite distance de la porte arrière de la cuisine avait un visiteur régulier : un ours noir énorme qui avait pris l’habitude de venir se nourrir à même les déchets. L’une des fonctions de Ti-Christ était justement d’aller y jeter les restes de cuisine, et il avait eu souvent l’occasion de rencontrer le Gros Noir, comme il l’appelait. Gros-Christ l’avait rassuré en lui disant que l’ours entrerait bientôt en hibernation, mais celui-ci, se nourrissant dans un établissement de cette qualité, semblait peu pressé d’aller jeûner dans son antre.
Un matin, alors que les bûcherons étaient à prendre le petit déjeuner, la porte s’ouvrit à grand fracas et Ti-Christ, retenant d’une main ses pantalons qui lui tombaient autour des genoux, courut vers Ernest.
« J’en ai assez, cria-t-il en jetant par terre sa tuque de laine et en trépignant de rage de sorte que son pantalon tomba autour de ses pieds, découvrant ses fesses maigres et pâles. J’peux pus aller chier en paix sans rencontrer c’te maudit Gros Noir. Ça peut pus durer comme ça, Monsieur Destel, j’vous avertis! »
Lorsqu’Ernest eut réussi à le calmer, Ti-Christ raconta qu’il venait à peine d’entrer dans l’une des chiottes bâties en arrière du camp principal lorsqu’il avait entendu un bruit suspect. En ouvrant la porte, il s’était trouvé nez à nez avec son vieil ennemi Gros Noir, qui, surpris, s’était dressé sur ses pattes arrière.
Un éclat de rire général accueillit ces explications.
« En tout cas, moé, j’travaille pus, cria Ti-Christ au comble de la fureur. J’vas me coucher sur mon lit et j’me r’lèverai quand c’te maudit Gros Noir ira dormir.
— Mais voyons, commença Ernest, j’peux pas le tuer. Tu sais bien qu’on n’a pas le droit d’avoir des armes à feu… »
Gros-Christ apparut dans l’embrasure de la porte de la cuisine.
« Laissez-moi faire, patron, j’vais m’en débarrasser, moi, de cet ours-là.
— Comment? »
Gros-Christ sourit. « Faites-moi confiance, patron. J’ai ma façon.
— Tu ne vas pas te servir de poison, au moins. Ça aussi c’est défendu par la loi.
— Pas de poison.
— Bon, si tu crois. Allons travailler, les gars », dit-il en se levant.
Les bûcherons défilèrent fort intrigués, se demandant bien ce que Gros-Christ comptait faire. Le lendemain, certains rapportèrent qu’ils avaient entendu des coups de marteau en arrière de la cuisine.
Deux jours plus tard, alors que de nouveau les hommes étaient en train de déjeuner, un grondement sourd, qui allait s’amplifiant, entrecoupé de chocs contre les parois de la salle à manger, galvanisa l’assemblée. On courut dehors dans le matin clair et froid.
Un ours noir gigantesque, coiffé d’un gros baril qui le faisait paraître deux fois plus grand, courait de-ci de-là sur ses pattes arrière. Dès qu’il essayait de retomber sur ses quatre pattes, il se redressait aussitôt avec des hurlements de douleur.
On s’aperçut vite du moyen imaginé par le cuisinier. Il avait, dans un baril au fond duquel il avait placé un appât, enfoncé de longs clous acérés à travers les parois, la pointe tournée vers le fond. Puis il avait placé le piège dans un endroit stratégique. L’ours s’était facilement introduit le museau jusqu’au fond du baril, mais lorsqu’il avait voulu l’en retirer, les clous l’avaient piqué à la gorge. Lorsqu’il se redressait, les clous cessaient de s’enfoncer dans sa chair, lui procurant ainsi un peu de soulagement.
« Essayons de le chasser vers la forêt, cria Ernest, sinon il va tout casser. »
C’est alors que Ti-Christ put savourer la douceur de la vengeance. Enfin la bête détestée, devenue impuissante, se trouvait à sa merci. S’armant d’une longue tige de saule, il se mit à la poursuivre en trépignant de joie, lui cinglant les jarrets de son fouet improvisé, l’abreuvant d’injures. Il y trouvait tant de plaisir que les autres abandonnèrent la poursuite, se contentant de le regarder faire.
Puis, il y eut un craquement sourd. L’ours affolé, aveuglé par le baril, avait percuté un gros merisier. Sous le choc, le baril se fendit en deux. La bête, délivrée, se dressa soudain devant Ti-Christ qui s’arrêta, paralysé, puis, faisant demi-tour, s’enfuit en hurlant de terreur, aussi vite que ses petites jambes pouvaient le porter. Agissant comme les banderillos dans une course de taureau, les bûcherons se mirent à chahuter l’ours qui, débordé par les événements, fit volte-face et disparut dans la forêt. On ne le revit plus dans les parages. Cela n’empêcha pas les hommes de taquiner Ti-Christ en prétendant avoir vu l’ours s’approcher du camp à diverses reprises.
En décembre, Ernest reçut une lettre de Francis, seulement la deuxième depuis l’arrivée du garçon au collège. Il semblait plus préoccupé de hockey que de ses études.
« Samedi dernier, écrivait-il, nous avons rencontré l’équipe de Saint-Stanislas. J’aurais dû compter un point sur une passe de François Hamel quand un grand escogriffe de joueur de défense m’a flanqué un coup de bâton. Mon bâton à moi s’est fendu, et j’ai tout manqué. Envoie-moi au plus tôt un bon bâton de hockey comme tu m’en faisais quand nous étions à Stevens. Ceux qu’on nous fournit ne valent rien. »
Malgré ses occupations, Ernest s’était exécuté. Il avait taillé et poli à la main, dans du frêne blanc léger, un manche conforme aux normes établies, auquel il avait relié une palette en orme dur, bien galbée, unie par ténon et mortaise pour constituer un ensemble souple et fort. Une fois vernie, la palette entourée de ruban gommé noir, c’était un instrument qui ne manquerait pas de conduire son cher Francis à des victoires toujours plus nombreuses. Et tant pis si pour ce faire il lui fallait rogner sur ses heures de sommeil.
À la mi-mars, avant les premiers dégels du printemps, le charroyage du bois au moulin de Stevenson était terminé. Là où les ingénieurs avaient prévu deux millions et demi de pieds de bois, Ernest en avait tiré, tel que prévu, près de six millions.
En entrant dans le bureau de Buck Acheson, Ernest s’aperçut que ce dernier était furieux. Il semblait avoir oublié ses déboires de l’année précédente pour ne voir que le montant élevé que la compagnie devait à Ernest.
« C’est scandaleux, proféra-t-il. Personne n’a le droit de faire autant de profit sur les limites de la compagnie. Tu gagnes plus que moi alors qu’il y a plus de trente ans que je travaille pour la Black Hawk.
— Peut-être, Buck, mais tu dois admettre que c’est moi qui ai pris les risques. Tu devrais être content, au contraire. Jamais la production n’a été si élevée. »
De mauvaise grâce Buck dut admettre que l’opération avait été un succès. La discussion continua entre les deux hommes et à la fin il fut convenu qu’on accorderait un nouveau contrat à Ernest pour la saison prochaine.
De retour à Saint-Timothée, la tante Germaine déclara : « Que je suis contente! S’il avait fallu que tu m’enlèves mon Richard, la maison m’aurait paru bien grande. »
Les hasards de la vie me ramènent sur les lieux de mon enfance, songea Ernest. Il avait déjà accumulé un petit capital, donc plus d’inquiétude pour payer les études de Francis, quelle que soit la profession qu’il choisirait. Même Richard s’épanouissait sous les soins de l’oncle Edgar et de la tante Germaine. Il avait pris de l’assurance et perdait peu à peu cet air craintif qui avait le don d’agacer son père.
Le travail était dur, certes, mais il avait l’appui et l’amitié de Roger. L’avenir lui paraissait comme une rivière qui émerge du tumulte des rapides pour s’étaler dans la vallée et suivre paisiblement son cours vers l’embouchure. Ernest ne songea pas aux obstacles et méandres imprévus qui peuvent surgir d’ici là.
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Ernest se leva du bureau où il vérifiait les comptes et fit le tour du comptoir pour se diriger vers la fenêtre. Il était déjà cinq heures passées et Albert, le commis qui était allé aux provisions, n’était pas encore revenu de Fort-Coulonge. De l’autre côté de la vitre, la neige tombait toujours avec une régularité désespérante. Il en était à sa troisième année avec la Black Hawk Lumber Company et cette fois, il aurait juré que les éléments s’acharnaient à lui rendre la vie difficile.
Déjà l’accumulation de neige dans la forêt avait atteint un niveau sans précédent, et il continuait de neiger presque chaque jour. À travers le rideau mouvant tendu par la tempête, il regarda approcher les camions revenant de leur dernier voyage. Lorsqu’ils tournaient pour venir se ranger près du camp, leurs phares illuminaient un long corridor où les flocons se précipitaient comme des bestioles affolées.
Soudain, il vit un homme, portant des raquettes sous son bras, qui s’engageait dans le sentier menant à l’office. Avec joie, il reconnut la démarche de Roger et lui ouvrit la porte avec un grand sourire.
« Salut, Roger. C’que je suis content de te voir, dit-il en lui serrant chaleureusement la main.
— J’ai pensé qu’avec toute cette neige, tu aurais besoin qu’on te remonte le moral un peu. Ça va?
— Faut bien. »
Tandis que Roger rangeait ses raquettes, et enlevait son parka, il ajouta :
« Tu n’es quand même pas venu du lac Fantôme en raquettes?
— Non, seulement jusqu’à la route, puis je suis monté dans un de tes camions.
— Viens t’asseoir qu’on puisse jaser. »
Roger le suivit dans la pièce attenante qui lui servait de chambre à coucher, meublée de l’inévitable poêle de fonte devant lequel se trouvaient deux fauteuils. Près de la cloison, deux couchettes rustiques superposées. Dans un coin, une table fruste en bois blanc avec deux chaises. Un lavabo surmonté d’un petit miroir complétait l’ameublement.
« Il y a longtemps que je n’ai pas vu aussi épais de neige dans le bois, dit Roger en se laissant tomber dans le fauteuil le plus près et en tendant les mains vers la chaleur.
— Oui, et le pire c’est que ça a commencé tellement de bonne heure que les chemins n’ont pas eu le temps de geler comme il faut. Les Timber Jack restent embourbés, les gars pataugent dans la neige jusqu’à la ceinture. J’ai été obligé de me servir des bulldozers pour déblayer. Les abatteurs doivent enlever la neige autour de l’arbre pour ne pas laisser de trop longues souches. Tout ça retarde les travaux. Sans compter qu’avec cette maudite neige, on perd des billots que l’inspecteur va retrouver à la fonte des neiges et pour lesquels je devrai payer. J’étais justement en train de vérifier les comptes quand je t’ai vu arriver. Jamais ça m’a coûté aussi cher que cette année. »
À ce moment le gong, une plaque de tôle sur laquelle Ti-Christ frappait à coups redoublés avec une barre de fer, retentit, produisant un tintamarre que même la neige ne réussissait pas à étouffer.
« Allons souper, dit Ernest. Les problèmes seront encore là après. »
Lorsque les deux hommes revinrent, le commis était arrivé et commençait à décharger la marchandise.
« Je me demandais bien si t’étais pas pris en quelque part, Albert. Comment sont les routes?
— Ça passe, mais on peut pas faire de vitesse, c’est sûr.
— As-tu été porter les provisions à la cuisine?
— Oui, Monsieur Destel.
— Alors, va manger. Roger et moi nous occuperons du reste. »
Tandis qu’ils entraient les caisses et rangeaient sur les tablettes les chaussettes de laine, les bottes, les gants, les cigarettes, les tablettes de chocolat, les comprimés d’aspirine et les sirops contre la toux, tous les objets dont les bûcherons pouvaient avoir besoin et qu’ils ne pouvaient se procurer puisque le magasin le plus près se trouvait à plus de trente-cinq milles de là, les deux hommes continuèrent à converser. Ernest était heureux d’avoir quelqu’un à qui parler et il se rendait de plus en plus compte de la solitude dans laquelle il vivait, si loin dans la forêt, entouré seulement de ses employés.
Une fois leur tâche terminée, ils retournèrent s’asseoir dans la chambre d’Ernest. Roger alluma sa pipe, et Ernest prit un bâton de hockey qu’il se mit à polir au papier émeri.
« C’est pour Francis que tu fais ça? Chaque fois que je viens, tu es en train d’en fabriquer.
— Il est devenu l’étoile de l’équipe de hockey, dit Ernest avec fierté, alors j’veux pas qu’il en manque.
— A-t-il décidé ce qu’il veut faire dans la vie, à part jouer au hockey?
— J’crois pas. Il est encore jeune, et j’espère toujours qu’il voudra travailler avec moi. Tu sais qu’il est doué pour opérer les machines. »
Roger se mit à parler de la dernière visite qu’il avait rendue à ses parents, et de Richard qui réussissait si bien à l’école.
« Il est vraiment doué pour la musique, ce garçon-là. Tu devrais l’entendre au violon. J’en ai été vraiment surpris, et je lui ai dit que lorsqu’il irait au collège, je lui paierais des leçons avec un bon professeur.
— Tu es bien gentil pour lui, Roger.
— Mais non. Je l’aime bien et je sais qu’il a du talent, qu’il mérite d’être encouragé. »
Ernest soupira.
« L’an prochain, j’aurai les deux garçons aux études. Un autre hiver comme celui-là et je vais être obligé de toucher à mon capital. J’te cacherai pas, Roger, que je voudrais bien sortir de ce fichu métier.
— Tu pourrais te lancer dans la fabrication des bâtons de hockey », fit Roger en riant.
Ernest s’arrêta net et le regarda curieusement.
« Qu’est-ce qui te fait dire ça? Est-ce que je t’en ai parlé?
— Parlé de quoi? Je disais ça simplement parce qu’il me semble que personne n’a plus d’expérience que toi. Chaque fois que je te vois, tu es en pleine production.
Ernest se remit à polir le manche du bâton. « L’été dernier, commença-t-il, quand je suis allé conduire Francis chez son ami à Verneuil-Station, j’y ai vu une usine de bâtons de hockey.
— Est-ce qu’elle serait à vendre?
— Peut-être. »
Ils discutèrent longuement, et en vinrent à la conclusion que l’idée n’était pas aussi farfelue qu’on aurait pu croire de prime abord et que ce serait probablement une solution à envisager.
***
La deuxième semaine de février, la neige cessa. Une grande vague de froid venue tout droit de l’arctique balaya les nuages et amena des jours ensoleillés et des nuits si froides que les clous dans les murs des cabanes hâtivement bâties se contractaient la nuit avec un bruit sec comme un coup de pistolet. Les camions circulaient allègrement sur les routes gelées et Ernest se dit que si ça pouvait durer jusqu’aux poudreries de mars, il pourrait fermer le chantier. Déjà, n’ayant plus à déblayer les routes chaque matin, les bulldozers avaient commencé à aider au ramassage des billots dans les secteurs les plus lointains.
Puis, Francis arriva.
Ernest le vit descendre d’un camion en provenance de Stevenson, sa valise à la main.
« Francis! Qu’est-ce qui se passe? Tu as quitté le collège?
— Salut, papa! Dis donc, ça marche ton affaire. Le camionneur m’a dit que tu t’attendais à fermer le chantier dans deux ou trois semaines? »
Il avait repoussé son chapeau et souriait largement.
« Oui, oui. Ça va mieux maintenant. Mais tu m’as toujours pas dit comment il se fait que tu aies quitté le collège.
— Mettons que c’est le collège qui m’a quitté.
— Tu es renvoyé?
— C’est ce que le Père Préfet m’a dit.
— Mais, pourquoi? Qu’est-ce que t’as fait? »
Francis haussa les épaules. « À vrai dire, pas grand-chose. J’ai été au cinéma avec des copains voir une reprise de Autant en emporte le vent et un des Pères, le préfet de discipline justement, nous a repérés à la sortie. Tu sais, les autres aussi ont été renvoyés. »
Devant la mine découragée de son père, il lui passa le bras autour des épaules.
« À vrai dire, je commençais à en avoir assez de la discipline et des études. J’aime mieux travailler avec toi un peu. Tu sais que je suis bon sur le bulldozer. »
Ernest dut convenir qu’il était trop tard dans l’année pour chercher un autre collège. On verrait pour l’an prochain. En attendant, au fond, il était heureux de l’avoir près de lui, ce grand jeune homme robuste au sourire enjôleur. Après tout, n’avait-il pas rêvé toute sa vie qu’une fois grand Francis serait là pour le seconder, pour prendre les affaires en main?
Le lendemain matin il regarda Francis monter sur l’un des bulldozers, sortir du garage et se diriger vers le secteur nord-ouest où l’on avait repéré des piles de billots ensevelis par les chutes de neige extraordinaires du début du mois. Il maniait cette énorme machine avec l’aisance d’un vieux chauffeur.
« C’est vrai qu’il est doué pour la mécanique », songea-t-il avec fierté.
Il était déçu des Pères Jésuites qui n’avaient pas su voir au-delà des égarements de l’adolescence et apprécier un garçon intelligent et talentueux comme lui.
Il monta dans sa jeep mais évita de se rendre là où son fils travaillait. Mieux valait attendre cet après-midi. Il ne fallait pas qu’il croie que son père manquait de confiance en lui. Lorsque enfin il se permit d’aller de ce côté-là, il fut surpris de voir un camion chargé enlisé dans le tournant. Le chauffeur était descendu et paraissait fort en colère. Debout près du bulldozer, il menaçait Francis du poing. En voyant arriver la jeep, tous deux se tournèrent vers Ernest.
« Qu’est-ce qui se passe?
— Y s’passe, Monsieur Destel, que j’suis pris, pis qu’c’est la deuxième fois aujourd’hui. C’était mon dernier voyage. Ç’a pas de bon sens de faire des virages raides de même. J’lui avais pourtant dit.
— Si t’étais meilleur chauffeur, commença Francis…
— Laisse faire, Francis. C’est ta première journée. T’en as assez fait. Ramène ton bull au camp. Je sortirai Isidore de là avec la jeep. »
Francis s’éloigna et les deux hommes se mirent à installer le câble du treuil à engrenage monté à l’arrière de la jeep.
« Vous m’excuserez, Monsieur Destel, mais le jeune là, y fait ses virées trop raides. J’lui ai dit avant-midi, et y m’fait le même coup après-midi.
— Ça va, Isidore. Il est jeune et manque d’expérience. »
Le câble d’acier entourait maintenant la boîte du camion et faisait le tour d’un gros merisier avant de revenir à son port.
« Monte et pars le moteur. »
La jeep s’aligna devant le camion et le câble se tendit. Telle une fourmi peinant sous un poids plus gros qu’elle, la jeep s’arc-bouta. Les roues avant quittèrent le sol, la machine se dressait à demi. Petit à petit le mastodonte grondant s’ébranla et s’avança sur le chemin.
Ernest recula et détacha le câble.
« Merci, Monsieur Destel. J’vais y aller car c’est seulement mon deuxième voyage aujourd’hui.
— C’est ça, Isidore. Et si tu es en retard pour souper, je dirai à Ti-Christ de garder ton repas au chaud. »
En revenant à l’office, il fut surpris de voir que Francis avait changé ses vêtements de travail pour une tenue de ville.
« Tu sors?
— Oui. Ça te fait rien que je prenne la jeep? J’vais aller souper à Donaldson. J’connais des gens là-bas. »
Machinalement, son père lui tendit les clefs.
« Bonsoir, papa. Ne m’attends pas pour te coucher. »
Ernest le regarda partir. Francis s’engageait dans la route à une vitesse beaucoup trop grande, vu l’étroitesse du chemin et les nombreux camions qui revenaient, leur dernier voyage terminé. Ernest avait tant escompté de cette soirée en tête-à-tête avec son fils, et maintenant, il se retrouvait seul. Se tournant vers le bureau où travaillait Albert, il lui dit :
« Donne-moi les derniers rapports du mesureur. Je vérifierai ça ce soir. »
Il prit les feuilles que le commis lui tendait, entra dans sa chambre et referma la porte.
Francis rentra tard dans la nuit. Il avait enlevé ses chaussures et ses vêtements dans l’autre pièce. Évitant de faire du bruit, il alla se coucher et s’endormit aussitôt. Ernest, dont le sommeil avait été perturbé par l’inquiétude de le savoir sur une route de forêt en pleine nuit, put enfin trouver le repos.
Le samedi suivant, une pluie fine se mit à tomber dès le matin, lustrant les routes. Deux heures plus tard, il y avait déjà trois camions en panne, incapables de monter la longue côte qui donnait accès à la route du comté conduisant à Donaldson.
« Viens avec ton bull, dit Ernest à Francis. Il va falloir les aider à monter la côte. »
En arrivant sur les lieux, Francis jaugea la montée d’un coup d’œil rapide.
« Je vais essayer de la monter, c’te côte-là.
— C’est inutile… commença Ernest. »
Francis n’écouta pas. À grands pas il se dirigea vers le premier camion et monta dans la cabine. La machine s’ébranla et se mit à monter la pente, grondant, peinant, sous les regards moqueurs des chauffeurs qui se faisaient des gestes entendus. Lorsqu’il atteignit l’endroit où précédemment les autres avaient dû abandonner, il changea de vitesse si prestement que les roues continuèrent à tourner sans perte d’élan. Plus lentement, mais sans hésitation, le camion montait toujours, et bientôt, dans un soudain relâchement de tension, le moteur rendit un son plus léger et l’engin, se retrouvant à l’horizontale, s’arrêta au bord de la route.
Francis redescendit et se dirigea vers le second camion.
« Bravo! cria Ernest. C’est certainement plus rapide qu’avec le bull. »
Les trois camions furent ainsi montés les uns après les autres.
Ernest jubilait. « Tu n’as pas perdu ton talent pour la mécanique. Peut-être devrais-tu songer à devenir ingénieur?
— Ou conducteur d’automobile de course. J’aimerais mieux ça. Il paraît que les meilleurs, c’est par le siège de leur pantalon qu’ils savent quand faire donner le maximum à leur engin. »
Il avait l’air si jeune, si sûr de lui, que le cœur de son père en fut ravi.
Comme la pluie continuait et que la couche de verglas allait s’épaississant, on interrompit les travaux.
« Tu ne sortiras pas ce soir, n’est-ce pas, Francis? Même si tu as prouvé que tu es un as du volant, ça empire tout le temps.
— Si tu crois, papa. D’ailleurs, c’est aujourd’hui samedi. Les gars ici ont toujours leurs parties de cartes?
— Eh oui, pourvu qu’on y joue pas à l’argent. Et comme on ne travaille pas demain, le cuisinier sert ses « binnes » et son pain sortant du four à onze heures et demie.
— Je vais aller voir ça. »
Ernest ne protesta pas, mais il sentit la mélancolie l’envahir. Pas une fois depuis son arrivée il n’avait pu avoir une bonne conversation avec Francis. Peut-être celui-ci l’évitait-il justement pour ne pas avoir à parler de ce qui s’était passé au collège, ni du rapport envoyé par le Père Préfet qualifiant Francis d’élève indiscipliné, peu intéressé aux études, dissipé, désobéissant, mauvais esprit…
Il se remit à ses comptes. Bien que les difficultés rencontrées l’aient fortement inquiété, maintenant que les travaux s’achevaient il s’apercevait qu’il s’en sortirait mieux qu’il n’avait craint. Une autre semaine à ce rythme-là…
La porte de l’office s’ouvrit en coup de vent et Ti-Christ entra, au comble de l’excitation.
« Monsieur Destel, cria-t-il, venez vite, ça se bat dans le camp des hommes!
— Quoi? Qui ça?
— Isidore Chaput pis vot’ garçon. »
Ernest enfila son parka en hâte et suivit l’aide-cuisinier. Lorsqu’il arriva dans le camp il aperçut Isidore, rouge de colère, retenu par cinq ou six compagnons.
« Maudit tricheur de p’tit frais-chié, criait-il en direction de Francis qui, le nez dégoulinant de sang, s’était réfugié derrière une table.
— Ça suffit! » cria Ernest d’une voix forte qui fit taire le tumulte instantanément.
Le silence tomba dans la pièce. Tous s’étaient tournés vers le patron, debout dans l’embrasure de la porte.
« Francis, va-t-en à l’office. Tout de suite, ajouta-t-il voyant que son fils hésitait. J’irai te rejoindre. »
Il s’écarta pour le laisser passer et Francis sortit, tenant un mouchoir sous son nez ensanglanté.
« Toi, Isidore, tu ramasseras tes hardes et tu viendras à l’office demain matin qu’on te donne ta paie. Tu connais les règlements concernant les batailles. Tu es renvoyé. Quant aux autres, vous avez dix minutes pour vous coucher. »
Il se tourna vers Ti-Christ qui le regardait, bouche bée.
« Dans dix minutes, tu coupes le courant électrique. Compris? »
Il sortit sans un regard vers les bûcherons, et telle était l’autorité de cet homme qu’ils s’affairèrent en silence à se préparer pour la nuit avec la docilité d’écoliers pris en faute.
De retour à sa chambre, il trouva Francis qui, debout près du lavabo, s’appliquait une compresse froide sur le nez.
« Qu’est-ce qui a déclenché ça?
— J’sais pas. On jouait au poker …pour des allumettes, ajouta-t-il voyant l’expression de son père. Je gagnais quand c’te maudit fou d’Isidore se lève et commence à me traiter de tricheur.
— Trichais-tu?
— Mais non, j’trichais pas. Comme j’lui ai dit, il aurait d’ailleurs été trop imbécile pour s’en apercevoir. Tu vas pas croire un menteur comme lui? »
Ernest le regarda et hocha la tête.
« Isidore n’est ni un menteur ni un imbécile. C’est la troisième année qu’il travaille pour moi. J’ai été obligé de le renvoyer, tu m’en as pas laissé le choix. Mais c’est dommage, il aurait été utile pour finir les travaux.
— Tu voulais quand même pas que j’me laisse traiter de tricheur devant tout le monde sans rien dire? »
Ernest se sentit soudain las.
« Couche-toi, Francis. Les saignements de nez s’arrêtent plus vite quand on est couché. »
En attendant de s’endormir il se dit qu’après tout Francis n’avait pas tout à fait vingt ans. Avec un peu plus de maturité il apprendrait à devenir meneur d’hommes.
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La saison s’acheva sans autre incident sérieux, au grand soulagement d’Ernest, mais les profits étaient moindres qu’ils n’avaient été les année précédentes. Il mesurait combien il était à la merci des éléments dans ce métier : s’il avait continué à neiger… si le froid n’avait pas repris pour geler les chemins… Aussi, quand il se rendit chez Buck Acheson pour fermer les livres sur ses opérations, et qu’il se vit offrir, pour la saison prochaine, une limite à plus de soixante milles de Donaldson, il dit à Buck, surpris, qu’il y réfléchirait avant d’accepter.
« C’est une belle limite, Ernest. Va la voir avant de refuser.
— Je n’en doute pas, Buck, mais en plus d’y bâtir les camps, il me faudra bâtir aussi une scierie puisque c’est trop loin pour transporter les billots à Donaldson. Ça serait un gros investissement. Enfin, je vais y penser.
— La compagnie ne peut pas attendre ta réponse indéfiniment.
— T’auras ma réponse dans une semaine au plus tard, Buck. »
Alors qu’il retournait à Saint-Timothée, il se dit que ces opérations forestières n’étaient pas vraiment ce qu’il fallait pour intéresser Francis et assurer son avenir. Pour cette année, il retournerait au collège. Dieu merci, il avait été accepté au Collège Eymard. On verrait bien si les Eudistes sauraient, mieux que les Jésuites, apprécier les qualités de Francis. Mais quand il aurait fini ses études, Ernest ne le voyait pas s’isoler dans la forêt des mois durant, lui qui ne supportait pas de rester au camp un seul soir depuis qu’il avait quitté le collège.
Ernest avait promis à Francis de le conduire encore cette année à Verneuil Jonction puisque son copain, Serge Gagné, l’avait de nouveau invité à passer deux semaines au chalet de son père. Serge, de deux ans l’aîné de Francis, fils unique du notaire le plus respecté de Verneuil, poursuivait ses études de droit à l’université de Montréal. Cela flattait Ernest que son fils préféré se fasse des relations aussi brillantes.
Comme il l’avait promis à Buck Acheson, il pesa sérieusement l’offre que celui-ci lui avait faite. Il y songea si bien que trois mois plus tard il descendait la rue Principale de Verneuil avec la fierté d’avoir choisi une direction plus sage. Il était devenu le nouveau propriétaire des Ateliers Cusson Ltée, manufacturier de bâtons de hockey.
Encore une fois, il eut le sentiment qu’il avait pris la bonne décision. Il aimait tout de cette petite ville de Verneuil : la rivière modeste qui longeait tranquillement l’usine, poursuivant son chemin vers le Saint-Laurent ; les rues bordées de maisons vieillottes avec galerie en avant et potager à l’arrière ; les habitants de la ville et des campagnes environnantes qui déambulaient avec l’assurance de gens qui occupent un territoire depuis plusieurs générations.
Il y avait là un sentiment de permanence, d’homogénéité, qui manquait aux établissements nord-ontariens comme Stevens, petites enclaves dans la forêt, où les vieux parlaient de leur enfance québécoise avec des accents régionaux rappelant la diversité géographique de leurs origines.
Il aimait, chaque matin lorsqu’il arrivait à l’usine, voir les camions chargés de tremble de l’Abitibi ou du nord de l’Ontario, d’orme dur des collines rocailleuses du haut Pontiac, se ranger tour à tour devant la rampe de déchargement.
Puis il prenait vers la droite le corridor menant aux bureaux où parvenait en sourdine le tintamarre des ateliers.
Lorsqu’il avait rencontré Georges Cusson, le propriétaire, afin d’entamer les pourparlers pour acheter l’usine, un courant de sympathie s’était vite établi entre eux : tous deux avaient une connaissance approfondie du bois, et tous deux aimaient ce matériau vivant à nul autre pareil. En entrant dans le bureau, Ernest avait été frappé par la beauté du parquet fait d’un bois très pâle découpé en carreaux par des bandes de bois foncé, et assujetti par des chevilles de bois noir.
Après les salutations d’usage, Ernest avait dit en désignant le parquet :
« C’est de l’aubier? »
Heureux d’avoir affaire à un connaisseur, Georges avait entrepris une véritable dissertation sur les essences employées.
« En effet, c’est de l’aubier. Et les bandes plus foncées représentent les principales essences de bois dur de nos régions, soit érable, frêne, hêtre, chêne et merisier. Quant aux murs…
— Là je puis vous dire que c’est de l’orme dur. J’en ai assez coupé dans le haut Pontiac. Malheureusement, il se fait de plus en plus rare.
— Hé oui, soupira Georges, bientôt il faudra l’importer des États-Unis. Et les chevilles, c’est du noyer noir de la Nouvelle-Angleterre. C’est avec ça qu’on faisait les crosses de fusil. Il m’a suffi de trouver quelques vieilles crosses de fusil et de faire découper les chevilles à l’atelier. »
Ils s’étaient entendus assez rapidement. En fait, Georges Cusson songeait depuis quelques années à vendre son entreprise. Ses quatre filles, dûment éduquées chez les Ursulines de Québec, avaient trouvé de bons partis, mais aucun de ses gendres n’était susceptible de prendre l’affaire en main. Son fils unique s’était fait franciscain. Et puis, il avait promis à Sophie, l’infirmière française qu’il avait épousée en 1918, qu’il la ramènerait en France pour un long voyage qui éventuellement les conduirait à Jérusalem où se trouvait leur fils.
Ils étaient tombés d’accord pour qu’Ernest achète quarante-neuf pour cent des actions communes des Ateliers Cusson Ltée, et travaille jusqu’au printemps suivant avec le président-fondateur pour apprendre les secrets de la fabrication et de la vente des bâtons de hockey. Après seulement, si tout était satisfaisant, Ernest pourrait acquérir le reste des actions. Georges et son épouse seraient alors libres de prendre le paquebot pour l’Europe.
Méthodiquement, le nouvel acheteur s’était familiarisé avec chaque étape de la fabrication, depuis le découpage, l’encollage des pièces, l’assemblage, le polissage et la finition.
Aussi, était-ce un homme heureux qui se dirigeait vers la maison spacieuse qu’il avait achetée, dans une rue tranquille non loin de l’usine. Comme il en approchait, il vit sortir de la maison voisine une femme d’une quarantaine d’années qu’il avait déjà aperçue dans le jardin lors de son arrivée mais qu’il n’avait pas revue depuis. Il s’était renseigné discrètement et avait appris qu’elle était veuve d’un médecin et que sa fille unique s’était mariée l’année précédente et habitait maintenant Montréal. Il enleva son chapeau.
« Je crois que nous sommes voisins, madame. Permettez-moi de me présenter. Je m’appelle Ernest Destel et je suis le nouveau propriétaire des Ateliers Cusson.
— Bonjour, Monsieur Destel. Moi, je m’appelle Laura Bazinet, ajouta-t-elle en levant vers Ernest un regard amical et en lui décochant un sourire qui fit soudain naître dans l’esprit de celui-ci — pour la première fois depuis la mort de sa femme — l’image d’un foyer coquet où l’attendrait une femme charmante avec un visage aux pommettes saillantes, de magnifiques yeux noisette et un sourire envoûtant.
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Francis avait été très heureux de voir son père s’établir en permanence à Verneuil où habitait son camarade de collège, Serge Gagné, qui, lui, continuait ses études de notariat à l’Université de Montréal.
Au collège des Jésuites, lorsque Francis et deux autres camarades avaient été pris en flagrant délit d’être allés voir un film interdit, Serge accompagnait le groupe. Mais plus futé qu’eux, il les avait laissés sortir les premiers tandis qu’il scrutait le terrain depuis l’encoignure de la porte. Il n’avait pas tardé à voir le Père Préfet fondre triomphalement sur le petit groupe et avait filé discrètement par une des sorties latérales du cinéma. Cela lui avait valu de pouvoir achever sa dernière année d’études dans cette institution.
Francis ne s’était pas fait prier pour joindre les rangs des employés des Ateliers Cusson, « pour apprendre le métier », comme disait son père. Il avait même consenti à commencer par l’emploi peu reluisant de manœuvre à la réception des matériaux, puisque Ernest avait insisté pour qu’il séjourne dans chacune des diverses phases de la fabrication.
En retour, Ernest avait consenti à lui acheter une MG, voiture de sport anglaise, qu’il conduisait avec plus de brio que de prudence, et qui lui permettait de se rendre presque chaque jour à la résidence d’été des Gagné une fois le travail terminé. À son désir de se joindre au groupe de jeunes gens gravitant autour de Serge, s’ajoutait une raison très particulière ces derniers temps : Louise, une cousine de Serge, fille d’un juge de Québec, venait passer le mois d’août chez Mme Gagné, sa marraine. Lorsque Francis l’avait aperçue pour la première fois, il lui avait semblé qu’elle éclipsait facilement les autres jeunes filles du groupe. Grande, les cheveux noirs brillants, un visage d’un ovale classique et des yeux noirs en amande, il émanait d’elle une sérénité un peu hautaine.
Habitué aux conquêtes faciles, Francis en avait d’abord été pour ses frais. Mais il s’était piqué au jeu. Avec un habile mélange d’attentions délicates et d’indifférence feinte, il avait peu à peu apprivoisé la belle. Son cœur sec de don Juan lui permettait d’évaluer froidement le succès de chacune de ses tactiques, sans jamais être touché. Seul comptait pour lui le plaisir de la conquête.
Un soir qu’il avait avalé son repas de façon expéditive, il quitta la table avec un bref « bonsoir » à son père avec qui il mangeait en tête à tête, depuis que Richard avait demandé d’aller passer ses vacances à Saint-Timothée, dans la grande maison de tante Germaine.
Ernest ne lui posa pas de questions, habitué qu’il était aux longues soirées solitaires. Sa charmante voisine avait bien accepté quelques invitations, mais elle était souvent absente, soit à visiter sa fille, soit, comme maintenant, à séjourner avec la famille de sa sœur à la plage de Old Orchard, Maine.
Comme Francis quittait la ville par la route du nord, il aperçut sur le bord de la route une jeune fille qui marchait d’un pas pressé, ses cheveux cuivrés formant auréole sous les rayons du soleil couchant. Il reconnut Maggie O’Reilly, l’une des sténos à l’emploi des Ateliers Cusson, qu’il avait déjà remarquée d’ailleurs parce qu’elle était jolie. Il freina et descendit de voiture.
« Bonsoir, Mademoiselle. Est-ce que les Ateliers Cusson vous gardent à travailler jusqu’à des heures pareilles? »
Elle se tourna vers lui, confuse, puis le reconnaissant, il vit une rougeur monter de sa gorge et colorer son teint laiteux de rousse.
« Oh, Monsieur Destel! Non, non, j’travaillais pas. Je suis allée chez ma tante… »
Elle était là, toute rougissante, toute confuse, et il en eut brusquement une envie folle.
« De toute façon, il est tard. Montez, dit-il en la prenant par le bras, je vais aller vous reconduire chez vous. »
Elle se débattit, brusquement effrayée.
« Non, non. Je suis tout près : vous voyez la route ici, c’est celle qui conduit à notre maison. Il ne faudrait pas que mon père… »
Il songea un moment à la faire monter de force mais, à ce moment, une voiture venant en sens inverse ralentit pendant que les occupants les dévisageaient curieusement. Il desserra son étreinte et la petite s’enfuit comme si elle avait le diable à ses trousses. Il la regarda courir un long moment avant de remonter en voiture. On verrait bien, se dit-il, dépité, si une petite dactylo se permettrait de tenir tête au fils du patron.
En arrivant à la résidence d’été des Gagné, il vit que tout le groupe était occupé à une partie de croquet. Après les avoir salués de la main, il se laissa tomber dans un fauteuil de jardin et se contenta de les observer.
Une jeune fille se détacha du groupe et vint lui tendre son maillet.
« Voilà, beau ténébreux, viens prendre ma place, dit-elle en riant. Moi, je n’arrive à rien.
— Non, merci, Thérèse. Pas ce soir.
— Hé, Thérèse, c’est ton tour, lui criait-on. Tu viens? »
Force lui fut de retourner.
Francis continua à observer de loin, pensif. Lorsque la partie prit fin, quelqu’un suggéra d’aller en chaloupe sur le lac assister au coucher du soleil. On se dirigea vers le quai où deux chaloupes étaient amarrées, et les couples y prirent place avec force taquineries et plaisanteries. Francis restait à l’écart, l’air sombre. Louise hésita, puis se dirigea vers lui.
« Tu viens, Francis? »
Il secoua la tête. « Je préférerais être seul avec toi », murmura-t-il très bas en la regardant intensément.
Elle eut un petit rire un peu troublé. « Il n’y a pas d’autre embarcation », fit-elle remarquer.
— Alors, on n’a qu’à prendre la voiture. »
L’une des chaloupes s’éloignait déjà. Les occupants de l’autre commençaient à s’impatienter.
« Alors, vous venez ou vous restez? cria Serge.
— On reste, déclara Francis avec assurance.
— Comme vous voudrez », dit Serge, tout en poussant avec la rame pour éloigner l’embarcation du quai.
Francis prit Louise par la main.
« Viens, allons admirer le coucher de soleil d’un autre point de vue.
— Mais… il faudrait que j’avertisse marraine. Ce ne serait pas gentil de disparaître sans le lui dire. Où irait-on?
— Pourquoi pas vers le sud? Il n’y a guère plus de vingt milles pour atteindre le Saint-Laurent. Ce serait tellement plus beau de voir le soleil se coucher sur le fleuve plutôt que sur le petit lac Gagné, non? »
Tout en parlant, il faisait de grands gestes comiques pour exprimer l’immensité du fleuve et la petitesse du lac. Louise ne put s’empêcher de sourire.
Ils se dirigèrent vers la maison où le notaire et sa femme prenaient le frais dans la véranda grillagée.
« Marraine, nous allons faire une petite promenade en voiture, Francis et moi. »
Mme Gagné fixa le jeune homme d’un regard sans indulgence. « Vous me la ramènerez avant dix heures et demie, d’accord? »
Elle les regarda partir en se demandant pourquoi ce jeune homme lui inspirait une sorte d’inquiétude. C’était pourtant un bon copain de son fils Serge, et ils le connaissaient depuis déjà deux ans.
La voiture filait sur la route, et Francis, le regard fixé à l’avant, gardait le silence. Louise hasarda quelques banalités, mais la conversation cessa bientôt et le silence retomba, plus pesant qu’auparavant, semblait-il. Quand ils arrivèrent en vue du fleuve, Francis s’engagea dans un petit chemin de campagne qui conduisait au rivage et tourna vers la gauche dans une route longeant le fleuve. Parvenu à une sorte de promontoire couronné d’un bocage et hors de vue des maisons de ferme disséminées le long de la rive, il quitta la route et se glissa dans un espace ouvert, sous les grands arbres. Des traces de pneus dans le sol mou du sous-bois témoignaient qu’il n’était pas le premier à découvrir cet endroit discret. Il ferma l’allumage et se tourna vers elle.
« N’est-ce pas que nous serons mieux ici pour admirer le coucher de soleil? »
Une longue traînée lumineuse dansait sur les eaux à peine agitées par le léger frémissement du courant. Le soleil, entouré d’un cortège de petits nuages de pourpre et d’or, rasait le faîte des arbres et descendait lentement dans sa couche d’ombre derrière un rideau de végétation. Au zénith, une volée de nuages roses semblaient se tenir à distance respectueuse.
« En effet, dut convenir Louise, c’est splendide. »
Son profil classique, au nez légèrement busqué, se détachait sur le ciel lumineux. De son index, Francis releva légèrement le menton de Louise et lui tourna la tête vers lui.
« Pour moi, il y a quelque chose de plus admirable que le soleil couchant. C’est ton beau visage, dit-il tout en traçant du doigt la courbe de sa joue, tes yeux, comme je n’en ai jamais vu de pareils, tes lèvres… Depuis la première fois où je t’ai vue, tes lèvres me hantent… »
Doucement, pour ne pas l’effrayer, il s’approcha et lui effleura légèrement les lèvres.
« Tu ne peux pas savoir à quel point j’ai attendu ce moment. »
De nouveau il l’attira vers lui et cette fois le baiser fut long et passionné. Ses mains couraient sur le corps de la jeune fille, mais lorsqu’il voulut l’étendre sur la banquette, elle eut un sursaut et le repoussa d’un geste violent. Ouvrant la portière, elle sortit, puis, se retournant, lui dit d’une voix coupante :
« Tu te méprends, mon cher Francis. Je ne suis pas une petite niaiseuse qu’on prend pour s’amuser ou pour ajouter au tableau de ses conquêtes.
— Oh, mais c’est toi qui fais erreur, ma chère Louise », dit-il froidement, descendant de la voiture à son tour.
Il vint tenir la portière et lui fit signe de monter, tout en consultant sa montre-bracelet.
« Monte, je t’en prie. Je vais te ramener chez toi. Je ne voudrais pas dépasser l’heure fixée par ta marraine. »
Elle le regarda un moment, interloquée, puis remonta dans la voiture. Il démarra sans un mot et reprit la route. Comme le silence se prolongeait, elle se sentit un peu mal à l’aise. Au fond, elle ne voulait pas rompre l’amitié entre eux, et elle ne demeurait pas insensible à cette espèce de charme pervers qui émanait de lui. Les autres jeunes filles avaient flirté avec Francis, mais il était apparu depuis le début que c’était elle qui l’intéressait, ce qui l’avait flattée.
Il ne desserra pas les lèvres jusqu’à ce qu’il freine devant la maison et vienne courtoisement lui ouvrir la portière. Il lui prit la main et y posa ses lèvres.
« Bonsoir, Louise, et merci.
— On se reverra demain?
— Demain, je ne crois pas. Après-demain, peut-être. » Alors qu’il s’engageait sur la route de Verneuil, il songea qu’il lui restait encore trois semaines avant son retour au collège. Il aurait bien le temps, mais il lui faudrait jouer habilement ses cartes. En attendant, il y avait toujours la petite Maggie, n’est-ce pas? Puisqu’elle s’était troublée à ce point à sa vue, c’est qu’elle l’avait déjà remarqué. On verrait bien s’il ne pourrait pas capturer cette petite biche timide. Il appuya sur l’accélérateur et la voiture fonça dans le noir. Ah, que la vie était belle!
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Encore une fois, Francis changeait de secteur d’opération à l’usine. Dans sa progression à travers les diverses transformations du bois jusqu’au produit fini, il ne séjournait que quelques jours dans chaque secteur, afin de terminer un circuit complet avant son retour aux études.
Ce lundi-là, il allait à l’encollage, là où le manche bien plané était réuni à la palette mortaisée au moyen d’un ténon enduit de colle. Comme il le faisait chaque fois, Ernest lui-même était venu le présenter au contremaître, un homme au teint coloré et aux cheveux roux mêlés de gris, qui surveillait le mélange des ingrédients dans la cuve de trempage.
« Tim, je te présente mon fils Francis. Il va travailler avec toi pour quelques jours. Francis, tu ne pourrais trouver meilleur professeur que M. O’Reilly. Il est en charge de cette opération depuis plusieurs années et l’encollage n’a plus de secrets pour lui. »
L’homme tendit la main à Francis sans grand enthousiasme tout en le fixant d’un regard bleu acier.
« Bon, alors, je te le confie, Tim », conclut Ernest en s’éloignant.
Le contremaître fit faire le tour de la pièce au nouvel arrivant pendant qu’il lui expliquait les tâches qu’accomplissaient les divers groupes d’ouvriers. Francis écoutait d’une oreille distraite.
« Ainsi, songea-t-il, c’est là le père dont la petite Maggie a si grande peur. »
La veille, il avait attendu la jeune sténo à la porte de l’usine. Lorsqu’elle l’avait aperçu, elle avait d’abord fait semblant de ne pas le voir, malgré la rougeur subite qui la trahissait. Il s’était approché et s’était placé carrément devant elle pour la forcer à s’arrêter.
« Bonsoir, Maggie. Pourquoi vous sauvez-vous toujours comme ça? Est-ce que je vous déplais?
— Oh, c’est pas ça, Monsieur Destel. Mais si mon père me voyait, il serait pas content.
— Tiens, pourquoi?
— Il ne veut pas que je m’attarde après le travail. Il faut que je rentre directement à la maison.
— Pourtant, l’autre soir, il était assez tard.
— C’est que, de temps à autre, je vais chez ma tante où il y a des cousines de mon âge.
— Je voulais simplement vous inviter au cinéma, ce soir peut-être?
— Oh, non, j’pourrais pas. Faut que je m’en aille car si mon père me voyait…
— Que diriez-vous de demain soir? Vous pourriez dire à votre père que vous allez chez votre tante. »
La petite jetait autour des regards apeurés, craignant toujours de voir surgir son père de l’usine.
« Écoutez, dites-moi oui pour demain soir et je m’en vais tout de suite. D’accord? Voulez-vous que je vous rencontre ici, et qu’on aille manger au restaurant avant le cinéma?
— Oh, non. J’irai souper chez ma tante, puis je vous rencontrerai au cinéma. Maintenant, il faut que je m’en aille », dit-elle en s’échappant vivement.
La voix soudain mordante de Tim O’Reilly coupa sa rêverie. « L’encollage n’a pas l’air de vous intéresser beaucoup, Monsieur Destel, mais vous avez tort. Si l’encollage n’est pas bien fait, le bâton de hockey est foutu. Allez donc aider Marcel à transporter les manches là-bas puisque vous savez déjà tout. »
Ce disant, il lui tourna le dos et alla veiller à son dosage d’ingrédients dans la cuve de trempage.
Francis se dit que le bonhomme n’était pas commode en effet, mais l’idée que ce soir il aurait la petite avec lui, sans que son père n’en sache rien, le fit rire.
Elle fut fidèle au rendez-vous. Il l’attendait devant le cinéma avec les billets lorsqu’il la vit venir d’un pas pressé. Il se dit qu’elle était bien amusante avec son air de biche effarouchée.
« Viens, dit-il simplement en lui prenant le bras. Ils pénétrèrent dans la salle, et Francis l’installa dans un coin discret, dans la dernière rangée afin de ne pas avoir de témoins derrière. Dès que la salle fut plongée dans le noir, puis éclairée seulement par le reflet de l’écran où évoluaient des personnages auxquels il prêtait fort peu d’attention, il se mit à lui caresser doucement le genou, puis lentement sa main monta vers la cuisse. Maggie le repoussa. Francis n’insista pas, mais lui passa le bras autour du cou et se mit à lui caresser doucement la joue. Peu à peu sa main s’égarait dans le cou, puis, pénétrant dans le corsage, en vint à découvrir un petit sein ferme. Maggie se dégagea d’un coup d’épaule, et murmura : « Il ne faut pas, Monsieur Francis…
— Pourquoi pas, Maggie? Ici, votre père ne peut pas vous voir, et puis, vous avez la peau si douce, vous êtes si jolie… »
D’une caresse à l’autre elle finit par tolérer qu’il passe le bras autour de sa taille et lui caresse les seins, mais par-dessus le corsage. Le film n’était pas encore fini lorsqu’il lui proposa de sortir avant que la foule ne s’écoule. Il la reconduirait jusque près de chez elle puisqu’elle ne voulait pas qu’il se rende à la maison.