Ermitage
Remerciements
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 7 parties.
— Plus que tu peux l’imaginer, papa. Puis-je appeler Serge pour qu’il prépare le contrat?
— Il ne vaudrait pas mieux s’adresser à son père? C’est lui d’habitude qui fait le travail pour nous. »
Francis se leva comme un ressort. Il n’avait pas prévu cela.
« Mais non, papa, c’est une chose si peu compliquée. Et j’ai promis à Serge qu’on lui donnerait du travail. Même si tu appelais son père, il désignerait probablement Serge pour s’en occuper. Non, laisse-moi appeler Serge directement et lui faire plaisir à lui aussi. Je suis si content.
— Bon, quel enfant tu fais. Mais dans le fond, tu peux pas t’imaginer comme je suis heureux de te voir prendre un tel intérêt. Alors, fais comme tu veux.
— Merci, papa. Je vais l’appeler tout de suite. »
Francis sortit précipitamment, tout en songeant qu’il l’avait échappé belle. Une occasion comme celle-là ne se représenterait pas de sitôt et s’il avait fallu qu’il la manque… Le pire restait à faire. Il avait toujours su qu’il pourrait amener son père à lui céder des actions, mais il fallait encore le faire signer, et là, faudrait voir si Serge aurait le sang-froid nécessaire. Enfin, il serait présent, après tout. Il y aurait l’œil.
Dès le lendemain, Laura fut surprise de voir arriver Francis au début de l’après-midi.
« Tiens, est-ce que tu cherches ton père? N’est-il pas au bureau?
— Bonjour, belle-maman, dit-il en l’embrassant sur les deux joues. La réponse à vos deux questions c’est oui il est au bureau, et non, ce n’est pas lui que je cherche. C’est votre aide dont j’ai besoin. »
Il souriait de toutes ses dents.
Laura recula et lui fit signe d’entrer au salon. Francis avait toujours eu cette habitude de s’approcher d’un peu trop près, ce qui provoquait chez Laura la désagréable impression qu’il empiétait sur son espace vital.
« En quoi puis-je t’être utile?
— J’ai l’intention d’offrir à mon père un cadeau de Noël un peu spécial et je sens que j’aurai besoin de votre aide pour le lui faire accepter.
— Ah, vraiment? »
Francis se pencha vers elle.
« N’avez-vous pas remarqué qu’il a l’air fatigué dernièrement?
— Mon Dieu, non. Il me disait encore hier soir que les affaires sont prospères et il paraissait tout à fait bien.
— Peut-être qu’ici il vous le cache, mais je l’ai vu, vers la fin de la journée, alors qu’il a le teint presque gris. Et ça se comprendrait très bien vu qu’il a tellement travaillé pour rebâtir l’usine et remettre la production à flot. »
Il continuait à parler, exsudant le charme particulier avec lequel il savait si bien enjôler ses victimes.
Plus tard, chaque fois que Laura sentirait sa colère faiblir et son ferme propos flancher, elle repasserait dans sa mémoire cette visite inopinée qui l’avait précipitée dans le filet de Francis.
OceanofPDF.com
Quelques jours plus tard, rencontrant son fils dans un couloir des Ateliers Cusson, Ernest s’enquit si Serge avait rédigé le contrat.
« Il y travaille, mais je lui ai dit qu’on le signerait juste avant Noël, à prendre effet le 31 décembre. Comme la fin de l’année financière coïncide avec la fin de l’année civile, cela va simplifier la comptabilité.
— Tu as raison, Francis, tu penses à tout. »
En effet, songea Francis, je pense à tout, et bientôt, bientôt…
L’avant-veille de Noël, il avertit son père que le contrat était maintenant prêt et que Serge viendrait le leur faire signer au début de l’après-midi.
Lorsque Serge entra avec une serviette bourrée de papiers, il avait l’air nerveux, mais Ernest mit cela sur le compte de son manque d’expérience. Le notaire sortit trois copies du contrat, un nombre de feuilles assez considérable retenues par un trombone.
Ernest les prit et commença à lire.
« C’est pas possible, Serge, tu dois avoir copié tes manuels de droit là-dedans. Ce n’est que partie de la première part, partie de la deuxième part, des nonobstant et des icelles. Est-ce que je dois lire tout ça?
— Certainement que tu devrais lire les pages importantes, dit Francis, prenant le contrat en mains et enlevant le trombone pour détacher les feuilles. C’est à quelle page, Serge, l’essentiel?
— À la page trois.
— Voilà, papa, dit Francis en prenant la liasse de papiers, voici la page trois. Lisez celle-là attentivement. On vous dispense du reste. »
Ernest parcourut des yeux la page en question où il était stipulé qu’Ernest Destel transférait à Francis Destel quinze pour cent des actions communes, émises et payées, des Ateliers Cusson, Inc., s’en réservant à lui-même quatre-vingt-cinq pour cent.
« Tout me paraît en ordre, dit Ernest. Où dois-je signer?
— Voici, papa, à la dernière page où il est dit qu’en foi de quoi ont signé… »
Il déposa cette page devant Ernest et pendant que celui-ci signait, il retira prestement la page trois et la remplaça par une feuille qui dépassait de l’autre copie du contrat. Puis il regarda Serge.
« Bien, Monsieur Destel, si vous voulez bien maintenant apposer vos initiales à chaque page de ce contrat…
— Voilà papa, je vais vous aider. »
Allant se placer à la gauche de son père, il fit glisser les feuilles une à une tandis qu’Ernest les initialait, mais sans toutefois les découvrir complètement.
« Maintenant, dit Serge, tu signes et tu initiales à ton tour, Francis. Pendant ce temps, vous voudrez bien me signer ces certificats en blanc, Monsieur Destel. Je les ferai remplir quand je serai de retour au bureau et je ferai mettre les livres de la compagnie à jour pour refléter cette nouvelle transaction. »
Lorsque tout fut terminé, Serge enfouit les documents dans sa serviette, et allait prendre congé lorsque Francis l’arrêta.
« J’ai fait préparer le champagne pour célébrer cela », dit-il en sonnant la secrétaire.
Lorsque celle-ci entra portant le plateau et trois flûtes remplies du liquide doré et pétillant, Francis leva son verre :
« Je porte un toast au président fondateur des Ateliers Cusson.
— Oh, le fondateur ce serait plutôt Georges Cusson.
— Mais non, papa, puisque tu l’as fait renaître de ses cendres. Tu m’as rendu très heureux aujourd’hui. Sois assuré que je ferai de mon mieux et que tout ira bien.
— Je n’en doute pas », répondit son père avec conviction.
***
Comme d’habitude, on se réunirait chez l’oncle Edgar à Saint-Timothée pour fêter Noël à la campagne, et cette fois Richard viendrait accompagné d’une jeune fille. Même Ernest et Laura ne l’avaient pas rencontrée. Edgar et Germaine en disaient cependant beaucoup de bien.
Francis accueillit cette nouvelle avec un sourire méprisant. Il pouvait imaginer la personne qui s’intéresserait à un infirme tel que Richard. On la disait musicienne. Ce serait sans doute quelqu’un destiné à enseigner le piano, cheveux raides, corps sans grâce. Lorsque enfin il parvint à Saint-Timothée, bon dernier comme d’habitude, avec Louise et son fils Jean, et qu’il aperçut cette éblouissante blonde aux yeux bleus, vêtue d’une robe dernier cri, il en fut sidéré. Non, ce n’était pas possible. Il n’eut guère le temps d’essayer son charme sur elle car il était temps de partir pour la messe de minuit.
Au retour, il se dit qu’il s’arrangerait pour être son voisin de table au réveillon. Cependant, quand ce fut le moment, elle sembla quitter sans regret la conversation qu’il avait entamée avec elle et, passant son bras sous celui de Richard d’un côté et de Roger de l’autre, déclara qu’ils seraient ses deux chevaliers servants. Force lui fut donc de prendre place entre Louise et Laura.
À la distribution des cadeaux, Francis prit la parole.
« Vous savez sans doute que je suis maintenant non seulement un employé des Ateliers Cusson, mais aussi un actionnaire. Et ma première suggestion comme actionnaire c’est que le président fondateur aurait bien droit à des vacances. J’ai donc l’honneur, mon très cher papa, de vous présenter ces billets pour une croisière de deux semaines dans les Caraïbes. Ça vous changera de tous ces hivers glacés passés dans la forêt.
— Mais, je ne peux pas partir pour deux semaines! Le bureau…
— Voyons, papa, c’est le temps creux, je suis au courant de tout ce qui se passe, je peux me débrouiller pour deux semaines. Et puis, n’est-ce pas votre troisième anniversaire de mariage le onze janvier? N’est-ce pas, belle-maman, que vous apprécieriez un second voyage de noces un peu plus prolongé que le premier? »
Ernest se tourna vers Laura.
« Tu étais au courant?
— Oui, Francis m’en avait parlé.
— Tu crois que ce serait une bonne idée?
— Mais oui, mon ami. Tu as travaillé très fort depuis ce malheureux incendie. Il serait temps de prendre un peu de repos. »
Toute la famille applaudit. Personne ne jubilait plus que Francis.
OceanofPDF.com
Il avait été entendu que Richard prendrait la voiture de son père pour aller les conduire, lui et Laura, à l’aéroport de Dorval. De là partait l’avion qui les amènerait vers leur navire en rade à San Juan. À leur retour, il irait de nouveau les rencontrer à Dorval pour les ramener à Verneuil.
Francis s’était offert, mais Ernest avait refusé. Il lui faudrait garder l’œil sur les Ateliers Cusson et, de toute façon, comme Richard habitait Montréal, il serait sur place.
À la date de leur retour, Richard était à l’aéroport, guettant la porte par laquelle les passagers défileraient au sortir du service des douanes. Soudain il les aperçut dans la foule. Tous deux avaient l’air bronzés et détendus. Son père était penché vers Laura qui riait en écoutant ses propos. Ce fut comme un instantané qui figeait un moment de la vie de son père, une image qui devait le hanter longtemps après, ce couple de vacanciers qui avaient l’air si heureux. Puis, Laura l’aperçut et lui fit signe de la main.
Ils avaient fait un magnifique voyage, ils avaient vu des îles chaudes et enchantées ; sur la mer, des nuées de poissons volants jetaient des voiles argentés devant la proue du navire ; ils avaient rapporté des tas de photos et de souvenirs qu’on lui montrerait plus tard, lorsque les valises seraient défaites. En attendant, Ernest lui remit un cadeau, une superbe montre-bracelet qu’il avait achetée dans une boutique d’importation hors taxes.
« Voilà, mon garçon. Laura m’a rappelé que tu n’avais pas de bonne montre. Tu la mérites bien, va. »
Richard en fut si touché qu’il rougit de plaisir. Son père avait pensé à lui, et lui avait même fait un compliment! Il se confondit en remerciements auxquels Ernest coupa court, mais refusa une invitation à souper. Il devait rentrer puisqu’il avait des cours le lendemain matin.
***
Ce ne fut que deux jours plus tard qu’un appel de Laura lui apprit ce qui s’était passé.
C’est-à-dire qu’il apprit que son père était à l’hôpital mais guère autre chose car Laura paraissait parfaitement incohérente. Ernest avait été victime d’un accident d’automobile et ce qui avait provoqué cet accident c’était le fait que Francis s’était emparé de la compagnie. Il la fit répéter, n’en croyant pas ses oreilles, mais c’étaient bien les mots qu’elle employait.
Alors il lui dit qu’il arriverait immédiatement, et d’essayer de se reposer en attendant. Il lui suggéra de demander à son médecin de lui prescrire un calmant.
Lorsqu’il parvint à Verneuil, il trouva Laura pâle et triste, les yeux rougis.
« Tu as bien compris, Richard. Francis s’est emparé de la compagnie en faisant signer à ton père des documents frauduleux. Ernest avait accepté de transférer quinze pour cent des actions communes au nom de Francis. Or, le document qu’on a fait signer à ton père dit exactement le contraire : quatre-vingt-cinq pour cent des actions communes à Francis et quinze pour cent pour Ernest. Il perd donc le contrôle de la compagnie et devient un actionnaire minoritaire.
— Mon père aurait-il signé ce document sans le lire? s’étonna Richard. Remarquez, continua-t-il avec amertume, que cela est fort possible étant donné la confiance qu’il a envers Francis. »
Laura eut un geste d’impuissance.
« Mais non. Ce jour-là, au téléphone, ton père m’a dit que Francis l’avait obligé à bien lire et que tout était en ordre. Et maintenant, le document officiel, signé et initialé sur chaque page, dit tout le contraire. Comprends-tu maintenant pourquoi Francis tenait tant à nous éloigner, ton père et moi? Ces vacances qu’il nous offrait si généreusement, c’était un piège pour lui permettre de pousser ses noirs desseins. Et dire que, sans le savoir, je suis devenue sa complice!
— Que voulez-vous dire? »
Laura lui raconta la visite de Francis.
« Il avait besoin de ces deux semaines-là pour tout changer l’administration. Même que ton père a douté de moi un moment. Il se demandait si je n’étais pas de connivence!
— Je ne suis pas surpris, je connais trop bien mon frère. Racontez-moi ce qui est arrivé. »
Laura s’essuya les yeux et prit une respiration profonde.
« Quand ton père est arrivé au bureau hier, tout avait été chambardé. Francis s’était installé dans le bureau de ton père avec une belle plaque de cuivre sur la porte : Francis Destel, président-directeur général. Il avait assigné à ton père un petit bureau sous les combles. Il avait renvoyé Gilles Arsenault, le chef comptable, un homme tout à fait compétent et en qui ton père avait confiance, et avait embauché quelqu’un d’autre.
— Tel que je le connais, mon père a dû protester. Qu’est-ce que Francis a dit?
— Il lui a dit que tout était fait maintenant et que les choses en resteraient là, que les Ateliers Cusson se trouveraient bien d’une direction plus jeune et plus moderne. Ton père a été tellement sidéré qu’il est monté à son nouveau bureau et m’a appelée. C’est là qu’il m’a demandé si j’avais été de connivence avec Francis pour l’évincer. Tu te rends compte? » demanda Laura tandis que les pleurs ruisselaient de nouveau sur ses joues.
Sous le coup de l’émotion, Richard s’était levé et marchait de long en large de la pièce.
« Alors, continua Laura, il m’a dit qu’il se sentait fatigué et qu’il s’en venait à la maison pour se reposer et réfléchir. C’est en route qu’il a eu son accident de voiture. D’après son médecin, il avait déjà eu des épisodes d’arythmie cardiaque. C’est ce qui se serait produit, lui faisant perdre le contrôle de son véhicule. Il a percuté un gros orme à l’entrée du pont de la rue du Ruisseau, et il a dégringolé la pente pour venir s’arrêter sur les rochers au bord de la rivière.
— Il doit avoir subi des blessures très graves?
— En effet. Il a une fracture du fémur droit avec écrasement du col, des blessures internes, et aussi, des lésions à la tête qui font qu’il est, la plupart du temps, dans un état comateux. Il en émerge de temps à autre, pour y retomber aussitôt. Dès que son état sera stabilisé, il devra être transporté à Montréal où l’on tentera une intervention chirurgicale au cerveau.
— Est-ce que je peux le voir?
— Bien sûr, mon grand. Le médecin m’a renvoyée chez moi vers la fin de l’avant-midi mais je me proposais d’y retourner bientôt. Tu pourras m’y conduire. »
Pendant qu’ils se dirigeaient vers l’hôpital, Richard revint à la situation à l’usine.
« Il doit y avoir quelque chose qu’on peut faire. Si Francis s’est emparé de la compagnie par fraude, il faut le poursuivre en justice.
— Apparemment, c’est sans remède. Le document est dûment signé et même la page où les pourcentages sont indiqués a été initialée devant témoin. Il va sans dire que Serge, cette âme damnée de Francis, je m’en rends bien compte maintenant, a rempli les certificats d’actions et le registre des délibérations à sa façon. »
Depuis le début de cette conversation, Richard avait senti une rage froide s’emparer de lui. Personne mieux que lui ne connaissait la duplicité et la cruauté de Francis. Il posa sa main sur le bras de Laura.
« Je vous jure que je vais faire quelque chose. Francis est une bête malfaisante. Il faut le détruire. »
Il avait prononcé ces mots avec tant d’intensité que Laura en fut surprise et un peu inquiète.
« Que comptes-tu faire? Je ne vois pas ce qu’on y pourrait. Il a tous les atouts en main et il le sait. Je ne voudrais pas qu’il t’arrive quelque chose à toi aussi. Il est capable de tout. »
Richard rangea la voiture dans un espace de stationnement et se tourna vers Laura.
« Je ne sais pas encore ce que je ferai, mais je vous jure que je vais trouver un moyen, dussé-je y consacrer ma vie », dit-il d’une voix sourde, en serrant les dents.
Ces paroles, il devait se les répéter au chevet du malade en voyant sur les oreillers ce visage blanc aux yeux fermés, et ce corps entouré d’appareils médicaux. C’était là son père, ce colosse si fort, si tranquille, maintenant devenu ce gisant douloureux. Non, vraiment, Francis paierait, et non seulement pour ce qu’il avait fait à leur père, mais aussi pour tout ce qu’il lui avait fait subir à lui, son cadet impuissant, durant son enfance.
OceanofPDF.com
Sur le chemin du retour vers Montréal, Richard se laissait envahir par le flot noir de la haine et du désir de vengeance. C’était comme si un abcès avait crevé en lui, libérant toute la rancœur qu’il avait accumulée à son insu depuis sa première enfance. Avec une clarté hypnotique, toutes les méchancetés perpétrées par son frère lui revenaient en mémoire. Envers lui et envers d’autres. Envers les animaux.
Il y avait eu cette fois où Mme Landeau lui avait apporté un petit chaton gris et blanc.
« Mon Dieu, se dit-il, il y a longtemps que je n’ai pas pensé à cet épisode. Pourtant c’est là où j’ai vraiment compris à qui j’avais affaire avec Francis. »
Quel âge pouvait-il avoir? Pas plus de cinq ans puisqu’il n’avait pas encore commencé à fréquenter l’école. Ce chaton avait encore les yeux bleus des tout jeunes chats. Sa fourrure était soyeuse, son petit corps frétillant. Il aimait le flatter, l’entendre ronronner, lui donner des soucoupes de lait chaud. Il avait adoré cette petite bête avec toute l’ardeur de son cœur d’enfant mal aimé.
Puis un jour qu’il s’amusait dans le hangar à faire courir le chaton après une ficelle, Francis était entré. Il lui avait arraché la ficelle, s’était emparé de la petite bête, et lui avait noué la ficelle autour du cou, en nœud coulant. Tenant les deux bouts de la ficelle, il avait soulevé le petit chat et l’avait agité devant lui. La pauvre bête se débattait désespérément. Il avait essayé de le sauver, mais Francis s’éloignait toujours juste assez pour rester hors de portée, et impuissant, il avait assisté à l’agonie de son chaton. Puis, avec un éclat de rire méchant, Francis avait jeté le petit corps inerte à ses pieds et avait quitté le hangar.
Plus tard, il avait demandé à Mme Landeau de lui donner une boîte de carton.
« Pourquoi faire? avait-elle demandé.
— Mon petit chat est mort. Je voudrais l’enterrer. »
Elle avait regardé ses yeux rougis, et l’avait suivi jusqu’au hangar.
« Qui a fait ça?
— J’sais pas. Je l’ai trouvé comme ça. »
Elle l’avait regardé un moment, puis elle était allée chercher une pelle et l’avait aidé à l’enterrer dans le jardin.
« Pleure pas, mon Richard, avait dit Mme Landeau avec bonté. Je vais t’apporter un autre chaton demain. »
Alors il avait crié : « Non, je n’en veux pas d’autre! »
Toutes les caresses et les gâteries de la bonne vieille n’avaient pu apaiser son chagrin d’enfant, ni lui faire accepter un autre chaton. Il se rendait bien compte maintenant que déjà, à cet âge, il savait que tout ce qu’il aimerait deviendrait pour Francis un otage, un moyen de le faire souffrir.
La voiture filait sur la route de Montréal à une vitesse pour lui inhabituelle quand une charrette de foin tirée par des chevaux eut le malheur de se placer dans la voie de gauche, se préparant à tourner. Il la dépassa à droite en klaxonnant brutalement, faisant sursauter le vieillard qui conduisait la charge et énervant les chevaux.
S’il allait combattre Francis, il faudrait le faire à armes égales. À méchant, méchant et demi. Il y avait une chose à quoi Francis tenait : les Ateliers Cusson Inc. Il revit un moment le petit chat se débattant désespérément pour se libérer de la ficelle, et se complut à imaginer Francis pris au piège à son tour. Il en ressentit une joie sauvage et vivifiante.
En arrivant à la pension, il monta tout droit à sa chambre et se laissa tomber dans un fauteuil. Comment s’y prendrait-il pour atteindre Francis en tant que p.-d.g. des Ateliers Cusson? Qui pourraient être ses alliés dans une pareille lutte? Puis il se dit qu’il laisserait à son subconscient le soin de lui suggérer des réponses. Parfois, lorsqu’il s’était trouvé confronté à un problème artistique, il avait trouvé cette solution profitable.
En attendant, se dit-il, mieux vaudrait pratiquer cette pièce qu’il aurait à jouer en concert bientôt. Il prit son violon et entama le Rondo en do majeur de Mozart, mais cette musique tendre et gaie ne répondait pas à son état d’âme. Il attaqua plutôt le premier mouvement du Concerto pour violon de Brahms et, à grands coups d’archet, il chanta la joie guerrière du combat. On frappa à la porte.
« Oui? » demanda-t-il d’un ton belliqueux.
La porte s’entrouvrit timidement et le visage rose de Célia apparut.
« Je te dérange? »
Il posa son violon. « Mais non, entre.
— Comment va ton père?
— Pour le moment, son état est stable, mais il demeure dans le coma. D’après le médecin, il faudra attendre quelque temps avant d’en savoir plus.
— Je comprends que tu sois bouleversé.
— J’suis pas seulement bouleversé, mais en colère. Tout ça c’est la faute de Francis, et je te garantis que j’vais le lui faire payer très cher.
— Mais enfin, au téléphone, tu m’as dit que c’était un trouble cardiaque qui avait été la cause de cet accident. Comment peux-tu dire que c’est la faute de Francis? »
La rage s’empara de nouveau du jeune homme.
« Après ce qu’il a fait, cria-t-il, tu ne crois pas que c’est plus qu’une coïncidence que cette attaque cardiaque soit arrivée juste à ce moment-là? »
Célia recula. Jamais Richard n’avait élévé la voix avec elle.
« Tu es fâché contre moi? »
Du coup la colère de Richard tomba. Il la prit dans ses bras et la serra contre lui.
« Comment pourrais-je être fâché contre toi, mon amour? Tu es mon trésor, le seul point lumineux dans ces ténèbres qui m’entourent… »
Il s’assit sur le bord du lit et se cacha le visage dans les mains.
Célia se mit à lui caresser les cheveux comme on console un enfant triste.
« Tu souffres? Tu es inquiet pour ton père?
— Oui, bien sûr. Ses blessures sont graves, mais j’ai bon espoir qu’il s’en tire. Il a une constitution tellement forte. C’est surtout mon frère qui me préoccupe. Il faut que je fasse quelque chose pour l’arrêter et je ne sais pas si je serai à la hauteur. »
Il l’attira sur ses genoux et se mit à l’embrasser passionnément tandis que ses mains caressaient le corps souple de la jeune fille.
« Tu ne peux pas savoir comme j’ai besoin de toi, lui murmura-t-il à l’oreille, de ton appui, de ton sourire. Tu es mon talisman… »
Les caresses de ses mains d’artiste se faisaient de plus en plus précises et excitaient la jeune fille.
« Richard, Richard, qu’est-ce que tu fais?
— Il y a si longtemps que j’en rêve, mon amour. Veux-tu être à moi? »
Sans attendre de réponse, il la coucha sur le lit et se mit à la dévêtir.
« Mais, dit Célia hésitante, c’est que je n’ai aucune précaution…
— Moi, si, Célia. Ne t’inquiète pas.
— Alors, c’était prémédité? » dit-elle, comme si elle voulait le réprimander.
Mais il était difficile de garder ce masque sévère alors que les lèvres de Richard couvraient ses seins de baisers, que les mains détachaient la ceinture de sa jupe, que les lèvres descendaient vers le ventre à la peau nacrée.
Rapidement il enleva ses propres vêtements et, se penchant de nouveau sur elle, il prit possession de sa bouche tandis que ses mains caressaient doucement le corps soyeux. Alors il sentit les bras de Célia lui entourer le cou et les cuisses s’ouvrir pour le recevoir.
Rien dans ses rêves ne l’avait préparé à la douceur et à l’exaltation de cette possession.
Lorsque fut épuisée leur ardeur et qu’il retomba sur le lit, il attira sur son épaule la tête de son amie.
« Ah, Célia, Célia, je ne peux pas te dire ce que je ressens. Jamais je n’aurais cru qu’il existait de bonheur pareil. Es-tu heureuse, toi aussi? »
Puis, soudain, s’apercevant qu’il y avait du sang sur la couverture, il fut tout contrit.
« Mon Dieu, est-ce que je t’ai fait mal? J’ai été maladroit je crois. »
Elle le regarda en souriant. « Mais non, mon amour, tu as été merveilleux. C’est parce que c’est la première fois.
— Tu ne regrettes rien?
— Non je suis contente que cette première fois ait été avec toi.
— Tu es vraiment un trésor, mon trésor à moi. Maintenant je me sens comme un chevalier après la veillée d’armes : invincible. Si une femme aussi belle et aussi talentueuse que toi a bien voulu de moi, pourquoi douterais-je?
— Tu vas retourner voir ton père bientôt?
— Oui.
— Emmène-moi. J’aimerais bien voir Laura. Elle a été si gentille pour moi à Noël.
— Avec plaisir… » commença Richard. Puis, soudain, en un éclair, la vision du chaton s’étranglant dans le nœud coulant de la ficelle lui revint. Quand il était sorti de l’hôpital, tout à l’heure, il avait vu la voiture de Francis se placer dans le parc de stationnement. Quelques minutes de plus et ils se seraient croisés dans les corridors de l’hôpital. Richard ne voulait pas que Francis revoie Célia, surtout maintenant qu’il allait lui déclarer la guerre. L’effet que la jeune fille avait produit sur Francis lors des fêtes de Noël, et les manœuvres auxquelles il s’était livré pour se rapprocher d’elle, ne lui avaient pas échappé.
« Pardonne-moi, Célia, mais je crois qu’il vaut mieux pas.
— Pourquoi? fit celle-ci, blessée. Tu ne veux pas que je partage cette peine avec ta famille? Laura va bien se demander pourquoi je n’y vais pas. »
Richard prit entre ses mains la tête blonde et baisa avec ferveur le front lisse, les beaux yeux bleus, la bouche vermeille.
« Fais-moi confiance, Célia. Je ne peux pas t’en dire la raison maintenant. Surtout, mon amour, je veux te garder toute pour moi, et te préserver de cette boue que je serai obligé de remuer pour régler le cas de Francis. »
Célia ouvrit de grands yeux.
« Tu détestes donc ton frère à ce point-là?
— Après ce qu’il a fait, il n’est plus mon frère et je te jure que je ne reculerai devant rien pour l’écraser comme le misérable insecte qu’il est. »
Comme elle semblait effrayée, de nouveau il la reprit dans ses bras.
OceanofPDF.com
Lorsque Laura vit arriver Richard, l’air préoccupé, elle pensa, sans savoir pourquoi, à la visite que Francis lui avait faite avant Noël pour l’embrigader dans son complot sans qu’elle s’en doute. Les premières paroles confirmèrent ses soupçons.
« Je vais avoir besoin de votre aide », dit-il de but en blanc.
Elle le regarda un moment en silence. Lui d’ordinaire si timide, il avait maintenant une mine désinvolte, un air buté, déterminé.
« Tu ne m’en voudras pas, mon grand, si je veux savoir d’abord de quoi il s’agit. Après ce que Francis m’a fait…
— Justement, c’est de Francis qu’il s’agit. Je ne veux pas qu’il ait la jouissance tranquille de son forfait. J’y ai pensé toute la semaine et je crois avoir trouvé la façon de l’abattre. Mais je vais avoir besoin de votre aide.
— Dis toujours, on verra bien. »
Le jeune homme se leva et se mit à parler tout en marchant de long en large, semblant pour une fois indifférent à sa claudication, s’arrêtant parfois devant elle pour faire le point. Lorsqu’il eut fini, il s’arrêta de nouveau.
« Alors, qu’est-ce que vous en dites? Vous allez m’aider?
— Ce que j’en dis, c’est que j’ai d’abord besoin d’une bonne tasse de thé. Je crois que cela ne te fera pas de mal non plus. Et puis, assieds-toi. Tu me fais l’effet d’un fauve en cage. Vraiment, je ne te reconnais plus. »
Elle revint avec le plateau, remplit les deux tasses, puis s’asseyant, se mit à boire à petites gorgées.
« Et les études musicales dans tout ça?
— Elles attendront.
— Ce n’est pas aussi simple que cela, Richard. Tu ne vas quand même pas risquer ta carrière future pour une simple question de vengeance.
— Vous appelez ça une simple question de vengeance! cria-t-il presque. Vous ne croyez pas plutôt que c’est une question de justice?
— Je comprends, mais si j’entrais dans ton jeu, j’aurais l’impression de travailler à détruire les Ateliers Cusson. Que dira ton père lorsqu’il ira mieux?
— Mon père les a perdus de toute façon, les Ateliers Cusson, n’est-ce pas? »
Longtemps ils en discutèrent et Laura ne cessait de s’étonner du changement survenu chez Richard. Quoique physiquement il ressemblât à sa mère, il semblait que les événements survenus eussent réveillé chez lui une force latente héritée du père.
« En as-tu parlé à ton oncle Roger? »
Richard ne répondit pas et parut embarrassé.
« Tu as peur qu’il n’approuve pas tes projets, n’est-ce pas? Il me semble qu’il aurait le droit de savoir puisque c’est lui qui le premier t’a encouragé à poursuivre une carrière musicale en payant tes leçons de violon. »
Le jeune homme se leva de nouveau, semblant incapable de maîtriser l’agitation fébrile qui l’habitait. Il s’arrêta devant la fenêtre, le dos tourné à Laura, semblant examiner avec attention le va-et-vient paisible des habitants de Verneuil.
« Je lui en parlerai plus tard. Pour le moment, ce que je veux savoir de vous c’est si vous m’aiderez. Je vais l’entreprendre de toute façon, mais si j’ai votre collaboration, ce sera plus facile puisque vous connaissez tout le monde ici.
— Laisse-moi réfléchir un peu, Richard. Ce que Francis a fait à ton père, c’est impardonnable, que dis-je, c’est criminel. Et ce que je n’arrive pas à oublier, c’est qu’il m’a entraînée malgré moi dans cette sale affaire.
— Justement, reprit Richard avec passion, vous voyez bien qu’il faut faire quelque chose. Vous m’avez dit vous-même que mon père a douté de vous tellement le complot était bien monté. À votre tour maintenant de rendre à Francis la monnaie de sa pièce. N’est-ce pas que vous m’aiderez? »
Laura hocha la tête.
« Tu as peut-être raison, Richard. On ne peut pas laisser une telle situation perdurer sans rien faire.
— Oh, merci, merci Laura! Vous permettez que je vous appelle Laura? Je pourrais difficilement vous appeler maman, ou même mère. Ce sont là des mots qu’on apprend tout petit sur les genoux maternels. Je n’ai jamais eu la chance de le faire. »
Ils discutèrent longuement pour mettre au point le plan imaginé par Richard. Quand il la quitta, il sentit qu’il avait gagné la première manche. Francis n’avait qu’à bien se tenir.
OceanofPDF.com
Richard ne perdit pas de temps à se mettre en communication avec Arthur Coglan, le président-directeur général de la Coglan Mfg. Ltd., le plus sérieux compétiteur des Ateliers Cusson dans le domaine des articles de sport, et des bâtons de hockey en particulier. Il obtint un rendez-vous pour le lundi suivant.
Les yeux gris d’Arthur Coglan, un Anglais corpulent, au visage raviné rouge brique, pétillaient de curiosité lorsqu’il vit entrer ce grand jeune homme qui s’avança. Après les salutations d’usage, il s’enquit de la santé d’Ernest Destel dont, dit-il, il avait appris le sérieux accident d’automobile.
« D’après les médecins, la convalescence sera assez longue. Dès que son état sera stabilisé, il devra être transporté à Montréal pour y être traité pour des blessures à la tête qui sont la cause, à ce qu’on nous a dit, de son état comateux.
— Vous m’en voyez navré, dit Arthur Coglan. J’espère bien qu’il s’en remettra. Cependant, quand vous m’avez appelé, vous avez mentionné que vous auriez des propositions intéressantes à me faire. Avez-vous l’intention de vendre les Ateliers Cusson?
— Mais non, pour la bonne raison que je ne suis pas mandaté pour le faire.
— Qui dirige la compagnie?
— Mon frère aîné, Francis.
— C’est lui qui vous envoie?
— Non.
— Alors, ces propositions?
— Voici. Je voudrais que vous m’embauchiez dans le secteur des bâtons de hockey et que vous me donniez la chance d’apprendre comment se fait leur fabrication. »
Coglan se mit à rire.
« Jeune homme, vous êtes d’une naïveté que seul votre jeune âge peut excuser. Votre proposition intéressante c’est que j’embauche le fils de mon compétiteur et que je lui révèle tous les secrets de notre fabrication. Où est l’avantage pour moi là-dedans?
— Je crois que vous serez d’accord avec moi pour dire que les Ateliers Cusson fabriquent un excellent bâton de hockey, et que nous possédons des secrets de fabrication qui vous sont inconnus. Je suis prêt à vous les révéler. Et non seulement ça, mais vous pourrez les faire breveter et exiger des redevances des Ateliers Cusson pour leur utilisation. »
Coglan laissa échapper un sifflement de surprise et se renversa dans son fauteuil.
« En somme, vous êtes le fils d’Ernest Destel, le frère de Francis, le nouveau p.-d.g., et vous venez calmement me proposer de mettre les Ateliers Cusson en faillite pendant que votre père gît à l’hôpital. Pourquoi? »
Richard n’avait pu s’empêcher d’accuser le coup en entendant Coglan décrire ce qu’il lui proposait en des termes aussi crus. Aussi avait-il la voix mal assurée lorsqu’il reprit :
« Monsieur Coglan, chaque famille a ses secrets douloureux. Vous ne m’en voudrez pas si je me contente de vous dire que je tiens mon frère Francis responsable de l’accident qui est arrivé à notre père, et des conséquences peut-être irréversibles qui pourraient en résulter. Je crois que mon frère a besoin d’une bonne leçon et je me propose de la lui servir. »
Coglan demeura silencieux un moment, plongé dans ses réflexions.
« Bon, mettons que vous désirez conserver vos secrets de famille. Revenons plutôt à ce que vous m’apportez à moi. D’abord, pourquoi devrais-je vous embaucher? Pourquoi ne pas tout simplement me vendre, contre un montant à fixer, les secrets industriels en question?
— Parce que je veux apprendre la fabrication des bâtons de hockey. Je serai ensuite en mesure de voir ce que je peux apporter de neuf.
— Vous n’avez jamais travaillé à l’usine de votre père?
— Non.
— Alors, comment connaissez-vous les secrets de la fabrication?
— J’ai mes sources.
— Je vois. Que faisiez-vous avant?
— Je viens de terminer mes études supérieures à Vincent d’Indy où j’ai obtenu un Lauréat II. Je suis violoniste. »
Coglan laissa de nouveau échapper un sifflement de surprise avant de dire : « Vous rendez-vous compte que s’il vous arrivait un accident aux mains par exemple en travaillant dans l’usine, que votre carrière de violoniste pourrait être terminée?
— C’est un risque que je suis prêt à assumer.
— Et puis, continua Coglan, pardonnez-moi de le mentionner, mais vous êtes atteint d’une infirmité. Je n’aimerais pas beaucoup voir un infirme travailler autour des machines. »
Richard le regarda en plein dans les yeux et dit d’une voix neutre : « C’est de naissance. Ce n’est pas douloureux. Ça dérange les autres plus que moi-même. Je n’ai jamais marché autrement, et si je suis peut-être moins rapide qu’une personne normale, je puis vous assurer que je suis tout aussi efficace.
— Et si je vous disais que je préfère ne pas entrer dans votre… complot, que feriez-vous?
— J’irais offrir mes services à d’autres manufacturiers de bâtons de hockey. Vous n’êtes pas le seul à en faire, et par prudence je me suis renseigné sur les autres. »
Coglan le regarda avec une certaine admiration.
« Vous êtes un jeune homme bien résolu à ce que je vois. Quand pouvez-vous commencer? »
La joie se peignit sur le visage de Richard.
« Il me faut tout au plus quelques jours pour quitter ma pension et me trouver un logis à Édouardville. Le premier jour ouvrable de juin, ça vous irait?
— Entendu, mon garçon, dit Coglan en se levant pour aller reconduire son visiteur à la porte. Et laissez-moi vous dire, ajouta-t-il en lui serrant la main, que je préfère vous avoir comme ami que comme ennemi. »
Sur le chemin du retour, Richard se mit à songer comment son père l’avait écarté d’emblée comme étant incapable de l’aider à l’usine. Eh bien, il lui prouverait le contraire. Il apprendrait tout ce que Francis savait du fonctionnement d’une usine de bâtons de hockey, et pourrait insérer dans le mécanisme, au moment opportun, les bombes à retardement qui finiraient par abattre son frère.
De nouveau il ressentit cette joie sauvage et vivifiante qui l’envahissait chaque fois que tombait en place une autre pièce du piège dans lequel se débattrait bientôt Francis.
« À nous deux, mon vieux », lança-t-il tout haut en appuyant sur l’accélérateur, de sorte que la petite voiture fonça sur la route comme un bolide.
OceanofPDF.com
Célia Mercier avait le cœur brisé. Malgré tous les ménagements dont son professeur s’était servi, le verdict n’en demeurait pas moins cruel. On lui conseillait de renoncer au rêve qu’elle avait caressé depuis qu’elle était petite fille : celui de chanter un jour à l’opéra, d’incarner les héroïnes classiques, Aïda, Violetta, Carmen… Elle avait un timbre agréable, une oreille musicale juste, l’émotion, avait dit le professeur, mais ses cordes vocales n’étaient tout simplement pas assez puissantes pour dominer un orchestre.
Sur le chemin de la pension, sa tristesse était si grande qu’elle n’était nullement consciente de la douceur de cet après-midi de fin mai, de la beauté des arbres arborant leur moisson de feuilles neuves et brillantes. Mécaniquement elle avançait, songeant amèrement qu’elle devrait appeler son père pour lui dire qu’il était inutile de faire une demande pour le Juilliard School of Music à New York. Son professeur lui avait bien dit qu’elle devrait quand même continuer ses études musicales, qu’il y avait d’autres formes d’art vocal que l’opéra, mais elle ne voulait même pas y penser.
En arrivant à sa chambre, elle s’aperçut qu’une lettre avait été glissée sous sa porte et fut étonnée d’y reconnaître l’écriture de Richard. Elle déchira l’enveloppe et lut avec un étonnement croissant :
Chère Célia,
Tu seras sans doute surprise d’apprendre que j’ai quitté
définitivement la pension. Je pars à l’instant pour Verneuil afin d’y
prendre le reste de mes affaires, puis je me rendrai à Edouardville y
chercher un logement car je m’y établirai probablement pour au moins
un an. Je sais que tu n’y comprendras rien, mais je viendrai te chercher
dimanche. Nous passerons la journée ensemble et alors je t’expliquerai
tout.
N’oublie pas que je t’aime. Je compte les heures qui me séparent du
moment où je pourrai de nouveau te prendre dans mes bras.
Richard
Célia se dit qu’elle nageait en plein mystère. Que pouvait-il donc y avoir, à Édouardville, qui puisse intéresser un violoniste? Elle n’avait jamais même entendu parler de cet endroit.
Elle descendit au rez-de-chaussée espérant y trouver Mme Blanchard, mais les pièces étaient désertes. Elle allait remonter à sa chambre lorsque la porte d’entrée s’ouvrit et la bonne dame entra, les bras chargés de paquets. La jeune fille courut vers elle.
« Madame Blanchard, qu’est-il donc arrivé à Richard? Aurait-il eu une réponse favorable à sa demande de bourse? Est-ce pour ça qu’il a quitté la pension?
— Mais non, il ne m’a pas dit qu’il avait eu de réponse. Il a tout simplement dit qu’il devait partir pour s’occuper de sa famille.
— Est-ce que son père irait plus mal?
— Non. Je le lui ai demandé, et il m’a dit que depuis qu’il avait été opéré à l’hôpital Royal Victoria, son père avait repris connaissance, même si, d’après les médecins, la convalescence s’annonçait longue.
— Alors, je n’y comprends rien. »
Tout en remontant dans sa chambre, sa propre déception fut momentanément oubliée tandis qu’elle réfléchissait au comportement bizarre de son ami.
Les journaux du samedi annoncèrent les bourses accordées, et Célia retrouva le nom de Richard Destel parmi les récipiendaires.
Le lendemain, elle guetta de sa fenêtre l’arrivée de la voiture de Richard. Lorsqu’il pénétra dans la maison, il l’aperçut au haut de l’escalier qui lui souriait.
« Honneur au boursier! N’est-ce pas merveilleux! Oh, je suis si contente pour toi! »
Il ne répondit rien et se contenta de l’entraîner dans sa chambre, de fermer la porte et de la prendre dans ses bras.
« Célia, Célia, comme tu m’as manqué », dit-il en la couvrant de baisers.
Elle le repoussa légèrement et prit le visage du jeune homme dans ses mains, le forçant à la regarder.
« Tu ne m’as même pas dit quel effet ça fait d’être ainsi honoré par le ministère des Affaires culturelles et d’être promis à une carrière brillante. »
Richard détourna les yeux.
« Je vais être obligé de refuser la bourse, Célia. Viens t’asseoir que je t’explique. »
Les yeux de la jeune fille s’agrandirent d’étonnement.
« Quoi! Refuser une bourse! C’est une chose qui ne se fait pas. »
Richard la fit asseoir sur le lit et s’installa à côté d’elle.
« Je t’avais dit dans ma note que je t’expliquerais pourquoi je m’en allais à Édouardville pour au moins un an. Alors écoute-moi sans rien dire. Attends de savoir toute l’histoire. »
À mesure que le récit avançait, elle montrait des signes croissants d’agitation, mais Richard ne la laissa pas l’interrompre.
« Tu vois maintenant, conclut-il, pourquoi il faut que je mette de côté toute autre considération jusqu’à ce que j’aie réglé cette histoire. »
D’un bond elle se leva, furieuse.
« Je ne vois rien du tout, Richard Destel! cria-t-elle. Je vois seulement un homme qui a reçu un don exceptionnel et qui s’apprête à ruiner sa vie pour une question de vengeance envers son frère…
— Tu oublies que c’est aussi une question de justice, après ce qu’il a fait à mon père », répondit-il sur le même ton.
Célia ne s’apaisait pas.
« C’est quand même une querelle entre ton père et ton frère. Quelle obligation as-tu de t’ériger en justicier? Quand je pense qu’à toi on offre la réussite sur un plateau d’argent et que tu ne l’apprécies même pas, alors que moi je suis obligée de renoncer à mes rêves, finit-elle dans un sanglot.
— Que veux-tu dire? »
Célia lui raconta ce que lui avait dit son professeur.
« Tu vois, tu ne connais rien de la douleur de voir tes rêves s’écrouler. Non, monsieur a toutes les chances, et il est prêt à les jeter au rebut pour aller jouer les don Quichotte!
— Je te croyais plus compréhensive!
— Et moi, je te croyais moins bête! »
Ils se regardèrent un moment, hérissés comme deux coqs en bataille. Ce fut Richard qui céda le premier.
« Ne nous querellons pas, Célia, dit-il d’un ton las. Laissons tomber pour le moment, et allons faire une promenade à la campagne. J’avais pensé que nous prendrions la route des Laurentides. La belle nature nous calmera, et nous pourrons nous arrêter dîner dans une auberge. »
Elle le regarda sans aménité.
« Tu dis de laisser tomber pour le moment. Donc tu n’as aucune envie de revenir sur une décision aussi folle, aussi stupide!
— Mais enfin, comprends donc! C’est là quelque chose qu’il faut que je fasse… »
Il tenta de lui prendre les mains mais elle se détourna.
« Va plutôt réfléchir, Richard. Pour moi, je n’aurais aucun plaisir à passer la journée en compagnie de quelqu’un capable de faire une bêtise pareille.
— Tu me chasses?
— Je crois que pour aujourd’hui, c’est foutu. Il vaut mieux en effet que tu partes. »
Il la regarda avec tristesse pendant un moment, puis sans dire un mot il lui tourna le dos et quitta la pièce en claquant la porte. Elle écouta son pas traînant descendre l’escalier tandis qu’elle sentait les larmes couler sur son visage. Puis elle se jeta sur son lit et pleura longtemps, non seulement sur l’entêtement de Richard, mais aussi sur ses propres rêves brisés. Lorsque enfin son chagrin s’épuisa, une idée se fit jour dans son cerveau. Si elle allait en parler avec Roger? Elle aurait là un interlocuteur sympathique. Richard n’avait pas mentionné en avoir discuté avec son oncle. Il était temps que celui-ci sache.
Elle se représenta le visage empreint de bonté de Roger, ses yeux gris vert si profonds, au fond desquels se lisait une souffrance cachée. S’il y avait un être au monde qui pouvait faire entendre raison à Richard, ce serait lui. Elle devrait y aller le plus tôt possible, avant que Richard ne fasse quelque chose d’irréparable.
***
Tante Germaine fut fort étonnée de voir une automobile s’arrêter devant la porte et Célia en descendre, apparemment seule. Elle sortit sur le pas de la porte.
« Mademoiselle Célia! Richard n’est pas venu avec vous?
— Non, Madame Destel, je suis seule.
— Allons, entrez, dit-elle en s’emparant de sa mallette. Venez-vous asseoir. Mais comment êtes-vous venue?
— J’ai pris l’autobus depuis Montréal et, au village, j’ai trouvé quelqu’un qui a bien voulu venir me reconduire.
— Si c’est pas une misère. Il fallait nous prévenir. Edgar serait allé vous chercher. Mais dites-moi ce qui vous amène. C’est pas des mauvaises nouvelles, toujours? Ernest n’est pas plus mal?
— Non, rassurez-vous. Il ne s’agit pas de M. Destel mais de Richard.
— Richard!
— Laissez-moi vous raconter ce qui arrive. »
Lorsqu’elle eut fini son récit, tante Germaine demeura silencieuse, hochant la tête.
« Alors, vous comprenez? Il ne faut pas que Richard ruine une carrière qui s’annonce si prometteuse et je ne vois qu’une personne qui puisse le lui faire comprendre : son oncle Roger. Alors je me suis dit qu’il fallait le mettre au courant pour qu’il agisse au plus tôt, certainement avant que Richard ne refuse cette bourse. »
Tante Germaine hocha la tête.
« Vous avez peut-être raison. Edgar est absent, mais il revient ce soir. Demain matin, il ira vous conduire chez Roger. »
Célia se leva vivement.
« Non, non. Je veux y aller maintenant. Je connais bien le chemin. Je suppose que le canot est toujours caché dans la caverne?
— Oui, je crois. Mais savez-vous manœuvrer un canot?
— Oui, et je suis une excellente nageuse. Il fait si beau aujourd’hui, je ne courrai aucun danger, je vous assure. »
Malgré ces assurances, Germaine la regarda partir avec une certaine inquiétude. Tout de même, une petite fille de la ville… Enfin, si elle n’était pas revenue avant le souper, elle enverrait Edgar voir si elle s’était bien rendue chez Roger.
Roger revenait de la pêche lorsqu’il vit le canot sortir de la caverne du Dieu du Tonnerre. Qui avait découvert la cachette? Il pagaya dans cette direction. Il n’y avait qu’une personne dans le canot. Avec stupeur il reconnut Célia. Elle était toute à la manœuvre de l’embarcation, et ne le voyait pas approcher, maniant l’aviron silencieusement. Lorsque le canot vint se ranger près du sien, elle sursauta, puis un sourire de soulagement éclaira son visage.
« Que je suis contente de vous voir! Je m’en allais justement chez vous.
— Et qu’est-ce qui me vaut un honneur aussi inattendu?
— Il faut que je vous parle de Richard. Si vous n’intervenez pas, il va ruiner sa carrière.
— Bon, je vois. Allons remettre le canot dans sa cachette et vous monterez avec moi. Plus tard, j’irai vous reconduire chez mes parents. »
Ce disant, d’une manœuvre habile de son canot, il fit tourner la pince de l’autre vers l’entrée de la caverne. En arrivant au bord, il poussa le sien sur le sable, et, sautant à terre, tendit la main à la jeune fille.
« Venez-vous asseoir dans mon canot. Je m’occuperai de rattacher celui-ci dans la grotte. »
Quand il revint, il prit place silencieusement et se mit à pagayer. Le canot volait sur les eaux. Célia se laissait emporter, contente de sentir la brise douce sur son visage. Il lui semblait que depuis qu’elle était avec Roger, toutes ses inquiétudes s’étaient envolées. Elle s’était déchargée d’un lourd fardeau, trop lourd pour ses épaules. Lui saurait tout remettre en ordre.
En moins de temps qu’elle n’aurait cru possible, ils abordaient sur la petite grève devant la maison. Il tira le canot sur le sable et la conduisit jusqu’à la maison, en silence.
« Prenez ce fauteuil pendant que je prépare le thé. Je suis comme les vieux trappeurs : quand il fait chaud, je prends du thé pour me désaltérer et quand il fait froid, j’en prends pour me réchauffer. À moins que vous ne préfériez quelque chose de froid?
— Non, je prendrai du thé. »
Il mit l’eau à bouillir et se mit à préparer un plateau avec des tartines et des biscuits.
« Comme c’est beau, cet ermitage, dit rêveusement la jeune fille. Il suffit d’y pénétrer pour sentir la paix entrer dans son cœur.
— Merci, dit-il sans sourire, je m’y plais bien. »
Il apporta le plateau qu’il déposa sur la petite table devant la cheminée. Une fois le thé servi, il s’assit dans le fauteuil en face d’elle.
« Alors, racontez-moi. Je sens qu’il se passe des choses graves. »
Pendant que Célia parlait, Roger ne la quittait pas des yeux. Ce chaud regard l’enveloppait d’un sentiment de confiance, de bien-être. Quand elle eut fini, le silence retomba dans la pièce.
« Vous allez lui parler, n’est-ce pas? Vous lui direz qu’il faut qu’il abandonne cette folle entreprise. Vous, il vous écoutera. »
Roger soupira, versa de nouveau du thé à Célia et remplit sa tasse.
« Ce n’est pas tout à fait aussi simple que ça. Quel dommage qu’Ernest soit encore trop malade pour qu’on puisse le lui dire. »
Pour la première fois depuis qu’elle était avec Roger, elle sentit sourdre l’inquiétude.
« Dites-moi que vous lui parlerez, que vous l’empêcherez de faire cette bêtise!
— Je lui parlerai, Célia, je vous le promets. Vous êtes-vous querellée avec Richard ce matin?
— Oui, j’étais trop enragée. » Et elle se lança dans le récit de ses propres déceptions alors que Richard, qui avait tout pour réussir, allait tout détruire.
« Il ne faut pas lui en vouloir, Célia, dit doucement Roger. Il a plus que jamais besoin de sentir l’appui de ceux qu’il aime, quelle que soit sa décision. Vous comprenez? »
Elle le regarda avec indignation.
« Même s’il jette son violon aux orties, il faut lui dire qu’on l’aime? Et puis, attendez que vous le voyiez. Il a tellement changé. Il veut se venger de son frère, mais s’il continue comme ça, il va lui ressembler. Il est devenu dur, têtu, méconnaissable… »
Roger se permit un mince sourire.
« Je me doutais bien qu’un jour les gènes qu’il a reçus de son père se réveilleraient en lui et qu’il s’affirmerait. »
Il posa sa tasse sur le plateau et se leva.
« Venez, je vais vous reconduire chez mes parents.
— Vous me promettez de lui parler?
— Oui. Et vous, vous allez me promettre de lui écrire un mot gentil pour lui dire que vous l’aimez et que vous voulez le revoir, mais sans parler ni pour ni contre sa décision. C’est d’accord? Vous me donnez votre parole? »
OceanofPDF.com
En ce premier mardi de septembre, Francis arriva à son bureau de fort mauvaise humeur. Lui qui s’était promis une longue fin de semaine de partouze à son camp de chasse au lac à la Truite, avait dû renoncer à son projet. Louise avait exigé qu’il l’accompagne, elle et leur fils, à la maison d’été de son père à Old Orchard où toute la famille Mesnier se réunirait en une sorte d’adieu à l’été. Francis n’avait jamais aimé son beau-père, qui, il le sentait, le lui rendait bien. Les trois jours avaient été d’un ennui mortel, remplis de vieilles cousines vierges, de donzelles haut perchées, d’hommes de loi et de médecins. Pour supporter tous ces gens, il s’était anesthésié au scotch ce qui avait eu pour effet d’ajouter une gueule de bois à ses malheurs.
Il parcourait distraitement son courrier lorsqu’une lettre en provenance de la Coglan Mfg. Ltd. le fit bondir. Portant en exergue l’inscription « Sans préjudice » elle se lisait ainsi :
Cher Monsieur Destel,
Il a été porté à notre attention que, dans la fabrication de vos bâtons
de hockey, vous vous servez d’un procédé pour lequel nous avons obtenu
le brevet No 591888. Ce brevet protège le procédé par lequel nous
enrobons chacun de nos bâtons avec de la fibre de verre.
Cette lettre constitue donc une mise en demeure. Si vous désirez
utiliser cette méthode, vous devrez nous payer les redevances inscrites
au tableau en annexe.
Si vous ne tenez pas compte de cet avertissement, nous nous verrons
forcés de porter l’affaire devant les tribunaux afin de recevoir les
compensations prévues par la loi en pareils cas.
Et c’était signé : Arthur Coglan, président-directeur général.
« Caroline! » hurla-t-il.
La figure effarée de sa secrétaire apparut dans l’embrasure de la porte.
« Vous m’avez appelée, Monsieur Destel?
— Oui. Rejoignez-moi Serge Gagné et dites-lui que je veux le voir à mon bureau immédiatement. Ça veux dire tout de suite, vous avez compris?
— Oui, Monsieur Destel. » Elle disparut prestement.
Quelle mouche pique donc Coglan? se demanda-t-il. Bien sûr qu’ils se servaient tous deux de la fibre de verre, mais les Ateliers Cusson s’en servaient depuis au moins aussi longtemps que Coglan. Jamais ils ne s’étaient dérangés l’un l’autre. Alors, pourquoi cette attaque soudaine?