Ermitage

Hélène Brodeur · Annexe

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Ermitage

Remerciements

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 7 parties.

« Et puis, continua-t-il, ce qui m’a donné le courage de tout recommencer c’est que je suis si bien soutenu par Francis. Il a pris son travail au sérieux dès le début, et quand les pourparlers se sont engagés avec les architectes, il a apporté plusieurs bonnes suggestions. Tu peux pas savoir comme c’est réconfortant pour moi d’être ainsi secondé par mon fils. C’est ce dont j’avais toujours rêvé. »

Laura ne put s’empêcher d’être agacée par cette insistance d’Ernest à parler de son fils au singulier, comme s’il n’en avait qu’un.

« Richard aussi réussit bien, souligna-t-elle. Ses notes sont très bonnes. Peut-être te surprendra-t-il un jour.

— Oui, oui, bien sûr, dit Ernest visiblement préoccupé par autre chose. Je me doutais bien que Francis, une fois marié, deviendrait plus sérieux.

Cette fois Laura ne fit pas de commentaires. Elle habitait Verneuil depuis son premier mariage et connaissait beaucoup de gens. En tant qu’infirmière, elle avait secondé son mari au besoin. Dans cette petite ville, elle était demeurée « Mme Docteur », et ce qu’elle entendait dire de Francis ne cadrait guère avec l’image que son père s’en faisait.

La femme de Francis s’était liée d’amitié avec la nouvelle épouse de Serge Gagné. Toutes deux avaient des bonnes bien stylées ce qui leur permettait, même si Louise avait un jeune enfant, d’aller à Montréal pour leurs emplettes. Leurs maris aussi avaient assez souvent l’occasion de s’y rendre pour affaires, mais peut-être aussi dans des buts moins innocents puisqu’on les avait aperçus à plusieurs reprises, et même depuis le mariage de Serge, en galante compagnie. On disait que Francis avait des dettes, mais pour le moment Laura ne savait rien de précis et ne voulait pas gâcher le bonheur de son mari.

Promptement, avec la fonte des neiges, la construction démarra et l’on prévoyait commencer à occuper le nouvel immeuble à la mi-septembre.

En juin suivant, lorsque Richard revint à Verneuil après avoir terminé sa première année au Collège Vincent d’Indy, la construction avait déjà pris forme sur l’ancien emplacement. Durant les quelques jours où il demeura à la maison avant de partir comme d’habitude pour Saint-Timothée, il ne vit guère son père, qui quittait la maison presque à l’aube, mangeait sur le pouce le midi, et ne revenait le soir que lorsque les ouvriers quittaient le chantier.

Un soir, Laura dit de but en blanc à son mari :

« Ne crois-tu pas que tu devrais offrir une voiture à Richard? Il va bientôt avoir vingt ans. Ce serait un joli cadeau d’anniversaire, et une façon de lui faire sentir que tu es content de ses succès à Vincent-d’Indy. »

Ernest parut tomber des nues.

« Richard? Une auto? Tu crois qu’il saurait conduire ça, et que ça lui ferait plaisir?

— Mais bien sûr qu’il saura. Il conduit le tracteur et d’autres machines agricoles chez son oncle. Et pourquoi il n’en voudrait pas? C’est un jeune homme tout à fait normal, et la liberté qu’apporte une voiture le rendrait certainement heureux.

— Il n’en a jamais parlé. Francis, lui, en demandait une à seize ans.

— Peut-être tout simplement qu’il s’attend à moins. Offre-lui en une, tu verras bien. »

Le lendemain, au souper, Ernest parlait de toutes sortes de choses, mais non de la voiture pour Richard. Rendu au dessert, alors que Laura s’était levée de table pour desservir, elle n’y tint plus.

« Dis donc, mon ami, est-que tu n’avais pas quelque chose à dire à Richard? »

Ernest leva vers elle un regard interrogateur. « Moi, quelque chose à dire… »

En désespoir de cause, elle se plaça derrière Richard et mima le geste de conduire une voiture.

« Ah, oui, c’est vrai. Je me demandais, Richard, si tu aimerais avoir ta propre petite auto. Rien de grand luxe, bien entendu, juste quelque chose de commode. »

Le jeune homme leva des yeux si étonnés qu’il eut encore une fois le don d’agacer son père.

« Alors, ça ne t’intéresse pas? »

Lorsque Richard comprit que son père lui offrait vraiment une voiture bien à lui, une telle joie se peignit sur ses traits qu’Ernest en fut gêné. Il ne se souvenait pas de lui avoir jamais vu une telle expression de bonheur.

« Tu as tellement bien réussi dans tes études, se hâta de dire Laura, que ton père se demandait quel cadeau t’offrir. Alors, une voiture à toi, ça te plairait?

— Si ça me plairait! Vous ne pouvez pas savoir… C’est bien vrai, papa?

— Mais oui. Demain nous irons ensemble au garage Ledoux voir s’il n’y aurait pas quelque chose qui ferait ton affaire. »

Ce fut au volant de sa propre voiture que Richard partit pour Saint-Timothée, et que, les vacances finies, il reprit le chemin de Montréal.

Il avait demandé à Mme Blanchard de bien vouloir l’accueillir de nouveau comme pensionnaire, ce qui avait ravi cette dame puisque c’était un étudiant modèle, sérieux, et doué. Au premier repas qui réunit la maisonnée dans la salle à manger, Richard eut la surprise de trouver, en plus de Jean Sarment, un pianiste qui y était déjà l’année précédente, une jeune fille blonde que Mme Blanchard présenta comme Célia Mercier, fille d’un ami de son défunt mari. Richard la trouva tellement jolie qu’il en fut intimidé, et lorsque le repas s’acheva il s’attarda afin qu’elle quitte la salle à manger avant lui : il ne voulait pas qu’elle le voie claudiquer jusqu’à l’escalier.

Dans les jours qui suivirent, il mit beaucoup de soin à l’éviter. Premier arrivé dans la salle à manger et dernier à partir, s’il sortait de sa chambre en même temps que Célia sortait de la sienne, il faisait mine d’avoir oublié quelque chose et rentrait jusqu’à ce qu’il fût sûr qu’elle ait quitté la maison. À table, alors que Jean se mettait en frais pour elle avec l’intention évidente de la séduire, Richard parlait peu, répondant brièvement lorsqu’on lui adressait la parole.

La première fois qu’il vit, depuis sa fenêtre, Célia et Jean qui quittaient la maison ensemble au début de la soirée, il sentit la jalousie lui pincer le cœur, et le lendemain, lorsqu’ils évoquèrent à table, en riant, ce qui s’était passé la veille à la salle de danse où ils étaient allés, il se dit avec amertume que ce n’était pas là une sortie que lui pourrait jamais faire avec une jeune fille.

Il sentait bien que Célia se posait des questions. Elle essayait parfois d’entamer la conversation, mais il se montrait si peu communicatif qu’elle finissait par se décourager.

Les choses en restèrent là jusqu’à la fin de février. Le dernier jeudi, il rentra à sa chambre vers deux heures et trouva la maison déserte. Mme Blanchard devait être sortie pour faire des courses ; Jean et Célia ne rentreraient pas avant la fin de l’après-midi. Il se dit qu’il devrait retravailler cette pièce qu’il allait jouer en récital avec quelques confrères le lendemain. Il prit son violon et attaqua le morceau. Il traversa sans trop de difficulté l’adagio, mais pour plus d’assurance il se préparait à le recommencer lorsqu’on frappa à la porte. D’abord il crut qu’il s’était trompé, mais on frappa de nouveau. Il alla ouvrir et se trouva nez à nez avec Célia.

« Comment, vous êtes là? Je croyais qu’il n’y avait personne dans la maison.

— Je peux entrer? demanda-t-elle d’une petite voix enrouée.

— Euh… oui, bégaya-t-il en lui désignant l’unique fauteuil de la pièce tandis qu’il s’installait sur la chaise devant sa table de travail.

— J’avais le rhume ce matin, et j’ai décidé de rester au lit pour me reposer avant que ça tourne en vilaine grippe.

— Toutes mes excuses. Je ne savais pas qu’il y avait quelqu’un dans la maison. J’ai dû vous empêcher de vous reposer. Je ne le ferai plus.

— Mais non. Je ne suis pas venue vous faire des reproches. Au contraire, c’était la première fois que je vous entendais jouer, et vous jouez vraiment bien. C’était beau. J’ai été très impressionnée, vous savez. »

Richard rougit.

« Merci. Je n’étais qu’en train de répéter un passage d’une pièce que je ne joue pas très bien. Et vous, quel instrument apprenez-vous?

— Moi, je chante. J’ai une voix de mezzo-soprano assez agréable à ce qu’on me dit, mais je ne sais pas si je pourrai faire carrière à l’opéra. C’est ce que je rêve de faire. Qu’en pensez-vous? »

Il ne put s’empêcher de sourire.

« Comme je n’ai pas eu le plaisir de vous entendre, je pourrais difficilement vous donner mon avis. »

Célia tournait le cordon de sa robe de chambre nerveusement entre ses doigts.

« En fait, commença-t-elle, si je suis venue, ce n’est pas seulement pour vous dire que vous jouez bien, même si c’est vrai. C’est aussi parce que j’ai l’impression que vous ne m’aimez pas. Est-ce que je vous ai fait quelque chose sans faire exprès?

— Mais non, au contraire, fit Richard avec chaleur. Qu’est-ce qui vous a donné une idée pareille?

— Il me semble que vous me fuyez. Est-ce qu’on pourrait pas être amis, comme avec Jean? »

Richard hésita.

« C’est certainement pas moi qui pourrais vous amener danser, dit-il amèrement. Vous êtes mieux avec Jean. »

Célia fit un geste vague de la main. « Oh, Jean, vous savez, c’est un bon camarade, rien de plus. »

Il se sentait déjà soulagé lorsque la prochaine question le paralysa.

« Votre jambe, c’est un accident ou c’est de naissance? »

Le rouge lui monta au front. Il bégaya :

« C’est de naissance. »

Elle le regarda avec sympathie.

« Est-ce que ça vous dérange? »

Cette fois, la colère monta en lui.

« Et vous, mademoiselle, est-ce que ça vous dérangerait si une de vos jolies jambes était tordue? demanda-t-il brutalement.

— Oui, répondit-elle sur le même ton, ça me dérangerait. Mais j’essaierais de ne pas être méchante avec les autres qui n’ont rien fait et qui veulent seulement être amis. Pourquoi me détestez-vous? »

Richard eut un geste d’impuissance et baissa la tête.

« Vous savez bien que je ne vous déteste pas. Qu’est-ce que vous voulez de moi?

— Seulement qu’on soit amis. Je n’aime pas sentir de l’hostilité ou de la gêne autour de moi, vous comprenez? »

Richard hocha la tête, sans répondre.

« Alors, pour commencer, je voudrais que vous m’accompagniez à un concert lundi prochain. Mon père m’a envoyé des billets.

— Pourquoi ne pas offrir ça à Jean?

— Parce que j’aimerais qu’on fasse connaissance. Parce que vous montrez beaucoup de sensibilité quand vous jouez. Parce que je crois que vous aimeriez ça, et qu’on aurait du plaisir à l’entendre ensemble et à en parler après. Vous voulez bien? »

Elle le regardait avec ses yeux de pervenche, des yeux qui le poursuivaient parfois dans ses rêves.

« Vous voulez bien? » répéta-t-elle.

Il sentit l’amertume le quitter peu à peu.

« Oui, dit-il simplement, je suis sûr que j’aimerais ça. »

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Il y avait déjà un an que la nouvelle usine était en fonction lorsque Francis soumit à son père une idée que celui-ci jugea d’abord farfelue.

« Tu veux aller vendre dans les pays étrangers, en Europe? Mais nous faisons déjà affaire avec des pays comme la Finlande où nous achetons maintenant le contre-plaqué pour faire les manches. Ces Finlandais-là, ils ont le meilleur contre-plaqué au monde.

— Je sais, papa, mais toujours nous avons réagi, c’est-à-dire que nous achetons d’eux lorsque leurs vendeurs viennent nous proposer des marchés. Il faudrait maintenant passer à l’attaque, aller chez eux, leur vendre notre produit.

— Est-ce que ça joue seulement au hockey dans ces pays-là? Je croyais que c’était seulement ici et aux États-Unis…

— Mais oui, papa, ça joue au hockey dans les pays scandinaves, en Suisse, partout où il y a un climat plutôt froid. »

Ernest se frotta le menton, signe chez lui de grande perplexité.

« C’est que ça coûterait cher, et il te faudrait beaucoup de temps.

— Plus maintenant, papa. En avion, on est rendu en Europe dans une demi-journée. Ce n’est plus une semaine comme du temps où il fallait traverser l’océan en bateau.

— Oui, mais là, Gilles Arsenault, le chef-comptable, me disait encore hier que même si l’année n’est pas finie, nous avons déjà tout dépensé notre budget de promotion et de publicité. Et il se plaint que tes comptes de dépenses sont excessifs et mal étayés par les reçus. »

Francis explosa.

« Ah, je l’attendais, celui-là. C’est un dinosaure, une relique que vous avez là. Vous devriez le renvoyer et en prendre un plus moderne. Qu’est-ce qu’il a à rouspéter? Ce n’est pas lui qui amène des contrats à l’usine, n’est-ce pas? »

Francis avait toujours détesté ce petit homme sec, avec sa barbiche de bouc poivre et sel et ses lunettes demi-lentilles par-dessus lesquelles il fixait le monde de ses yeux jaunes comme ceux d’un chat.

Ernest leva une main apaisante.

« Gilles est un excellent comptable. Bien que ton idée soit peut-être très bonne, il ne faut pas non plus que les nouveaux contrats nous coûtent tellement cher qu’il ne reste plus de profits à la compagnie. Enfin, je ne te dis pas non. Laisse-moi y penser, veux-tu? »

Francis sortit en bougonnant. Avec des vieux comme son père et Gilles Arsenault, comment pouvait-on travailler avec des méthodes vraiment modernes?

Et puis, lors d’une de ses dernières virées à Montréal, il avait rencontré une hôtesse de l’air vraiment jolie, grande, blonde aux yeux bleus. Il se dit qu’il avait toujours eu un faible pour les blondes. Pourtant, il avait épousé une brune. Enfin, Louise était une bonne fille, et elle ne l’accablait pas de ses soupçons lorsqu’il s’absentait. Peut-être était-elle soulagée car depuis la naissance de leur fils Jean, le sexe semblait avoir perdu pour elle beaucoup de ses attraits, et elle ne voulait pas d’autre enfant. Lui non plus, d’ailleurs. Au fond, la seule chose qu’elle ne lui pardonnerait pas c’était le scandale. Alors, pourvu qu’il soit discret…

Mais Juliette, ah, Juliette, c’était vraiment quelqu’un. Elle lui avait dit travailler régulièrement sur les lignes d’outre-mer et ils avaient plaisanté que leur prochaine soirée se passerait peut-être à Paris. Cela lui avait donné des idées… Oui, il était grand temps d’aller dans les pays étrangers, et plus il y songeait, plus il y prenait intérêt, tant du point de vue du travail que de la jouissance personnelle.

Malgré ses craintes, Ernest se décida assez vite. Francis eut plus de mal à lui faire accepter l’idée qu’il devait y aller seul, sans Émile Carignan.

« Ça coûterait encore plus cher, et puis il ne connaît personne en Europe, seulement ici et aux États-Unis. »

Il n’ajouta pas qu’il ne voulait surtout pas de témoin gênant à Paris.

Enfin, ayant gagné sur toute la ligne, il réserva sur un avion où Juliette serait de service, et la persuada même de demander deux jours de congé avant de revenir à Montréal. Elle y consentit car elle était très entichée de ce jeune et bel industriel qui lui avait laissé entendre qu’un cadeau spécial l’attendrait à Paris. Elle avait cru à une bague de fiançailles, mais ce fut une paire de boucles d’oreilles qu’il lui offrit.

À son père qui s’étonnait qu’il eût passé presque trois jours à Paris dans un grand hôtel (encore un rapport de ce cher Gilles Arsenault, se dit Francis), il répondit qu’il souffrait du décalage horaire et que, puisque c’était la première fois qu’il était de passage dans la ville célèbre, il avait voulu la visiter.

Il n’avait pas vendu tellement durant son voyage, mais il avait rapporté une idée capitale qui fit oublier ses frasques. Lors de son séjour en Suède, il avait rencontré les gens qui s’occupaient de hockey, et il s’était aperçu que beaucoup de joueurs utilisaient des bâtons dont le dessous de la palette était recourbé, ce qui assurait un meilleur contact avec la glace. On n’en voyait pas encore en Amérique du Nord ; ils seraient donc les premiers à les mettre sur le marché.

Pour une fois, l’ingénieur Lumette n’eut pas à procéder à de longs tests. Les Ateliers Cusson se mirent à fabriquer de ces bâtons et à en mettre une petite quantité dans chaque commande, avec un dépliant publicitaire vantant les avantages des nouvelles palettes profilées. Quelques mois plus tard, les commandes affluaient pour ce nouveau genre de bâton.

« Je vous le disais bien, papa, que pour réussir il faut sortir de son milieu, étendre ses opérations, fit remarquer Francis.

— Tu as sans doute raison, mon grand, dit Ernest en couvant son fils d’un regard affectueux.

— J’ai vu autre chose aussi, en Finlande. Là, quand j’ai visité la fabrique qui nous envoie le contre-plaqué, le président-directeur général m’a invité à son camp de chasse et pêche. C’est une chose qui nous manque. Nous devrions avoir un camp dans le nord où nous pourrions inviter les gens importants durant la saison de la chasse et celle de la pêche. Après tout, nous faisons affaire avec des sportifs, non?

— Eh, là, comme tu y vas. Enfin, on pourrait peut-être trouver quelque chose pas trop loin d’ici.

— Mais non, ici il n’y a presque plus de poisson, et certainement très peu de chasse. Tu aurais dû voir cela en Finlande. C’était très loin dans la forêt. Et le lac, personne d’autre n’y allait. Nous avons tous pris des quantités énormes de poissons dans les quelques heures où nous avons pêché.

— Tu as d’excellentes idées, Francis, bien qu’elles soient toutes assez dispendieuses.

— Oui, mais comme tu as pu t’en rendre compte, elles rapportent. C’est ce qui compte. Pour notre camp, il faudrait trouver un lac tout à fait au nord, sans route, où personne ne peut se rendre.

— Et nous, comment nous y rendrons-nous? Tu n’as pas envie que je recommence à construire des routes comme du temps où j’étais entrepreneur forestier?

— Mais non, papa, nous irons en avion, avec notre avion. » Enfin, le mot était lâché. Il y avait un bon moment qu’il mijotait cela. Depuis qu’il avait vu des fournisseurs en bois avec des avions privés, il s’était promis qu’il ferait accepter l’idée à son père un jour. En attendant, il avait même commencé à prendre des leçons de pilotage.

Il était sûr qu’il finirait par le convaincre, mais quelle tâche ennuyeuse! S’il était en charge, ce serait si simple. Mais voilà, même si son père arrivait à la cinquantaine, il était robuste et fort. Le mieux serait de se faire transférer des actions, petit à petit. Cela méritait réflexion sérieuse. Il faudrait en parler à Serge.

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« Est-ce que je peux amener Célia ici pour te la présenter, Oncle Roger? » demanda Richard.

La question resta en suspens dans l’air calme et doux du soir. Assis dans l’un des fauteuils rustiques de la nouvelle véranda grillagée, Roger fumait sa pipe tout en fixant le soleil couchant dont les rayons filtraient à travers une déchirure dans les gros nuages noirs qui, toute la journée avaient déversé orage après orage.

Lorsque Richard, à sa première visite, s’était exclamé sur cette nouvelle addition à la maison, Roger avait souri.

« Il y a longtemps que j’y pensais, mais cette année, avec toute cette pluie, les moustiques se faisaient vraiment trop nombreux. Sans compter que mes amis les castors, qui me font toutes ces mares autour de mon camp, leur offrent des lieux d’éclosion bien commodes. Je dois me faire vieux, avait-il achevé, je recherche le confort. »

Ce matin, sous la pluie battante, Richard était arrivé tout joyeux. Il venait de recevoir une lettre de Célia. Elle était à Vienne, avec son père, et ils devaient rentrer à Québec au début d’août. Elle acceptait de venir passer quelques jours à Saint-Timothée puisque tante Germaine avait eu la bonté de l’inviter.

« Tu sais, c’est une fille épatante, dit Richard avec ferveur.

— Il me semble en effet que tu me l’as déjà mentionné.

— Oui, mais attends que tu la connaisses. D’ailleurs, je t’en ai déjà parlé.

— En effet, tu ne parles guère d’autre chose depuis le début des vacances.

— Alors, je peux l’amener? » demanda le jeune homme, les yeux brillants.

Roger secoua sa pipe dans le cendrier, puis sortant sa blague à tabac, se mit à la remplir d’un air méditatif.

« Écoute, Richard, il y a une chose à laquelle je veux que tu réfléchisses. Si je suis venu habiter ici, ce n’est pas pour avoir une vie mondaine, bien au contraire. Et je ne suis pas non plus une curiosité locale qu’on pourrait se croire obligé de faire voir à ses amis.

— Oh, mais… »

Roger le fit taire d’un geste de la main.

« Alors je te dis que si tu aimes cette jeune fille, et qu’elle doive devenir ta femme un jour, alors oui, je serai content de la connaître, comme j’ai été content de connaître Laura quand ton père l’a épousée. Autrement, je préférerais que tu t’abstiennes. »

Richard eut l’air malheureux.

« Tu comprends, je suis sûr que je l’aime. Je t’ai raconté qu’au début j’évitais de lui parler, car j’avais peur de m’attacher à elle et qu’elle ne veuille pas de moi. Tous les garçons sont attirés par elle, y compris Jean Sarment qui pensionne avec nous chez Mme Blanchard. Mais Célia s’est montrée si gentille que notre amitié est venue toute seule. Seulement, pour être ma femme, est-ce qu’elle voudra de moi, elle si belle, si talentueuse…

— D’abord, tu exagères l’importance de ton infirmité.

— Quand il s’agit de faire danser les jeunes filles, ou de faire du sport avec les garçons, je n’exagère rien du tout, dit-il tristement.

— Bon, peut-être, mais il y a autre chose dans la vie que la danse et les sports. Toi aussi tu as du talent. Et puis, si c’est une jeune fille sérieuse, digne de toi, elle va apprécier tes qualités et ce n’est pas cette… imperfection physique qui va l’empêcher de t’aimer. Lui as-tu dit que tu l’aimais?

— Non, j’ai pas encore osé, mais voilà plus d’un an que nous sommes amis. Je me sens tellement bien avec elle, je ne voudrais pas que ça cesse. J’ai peur que si je disais des paroles définitives, qui la forceraient à dire non, je perdrais ce que j’ai, tu comprends, Oncle Roger? »

Roger fixait le disque rouge déjà à demi enfoncé dans la nuit et dont les derniers rayons traçaient de longues traînées écarlates sur les cumulus gris acier.

« Mais oui, je comprends. Seulement, tu ne peux continuer indéfiniment comme cela. T’as peur qu’elle dise non. Songe qu’elle pourrait tout aussi bien dire oui. Alors, faisons un marché tous les deux. Tu lui parles et si elle ne te repousse pas, qu’elle te laisse un espoir, alors tu l’amènes ici. D’accord? »

Richard baissa la tête et Roger se dit que son neveu manquait sérieusement de confiance en soi. Peut-être que si Célia était bien celle qu’il espérait, cela lui redonnerait de l’assurance. Il songea au garçonnet que Richard avait été, avec un petit visage souffreteux et un regard craintif qui avaient le don, il s’en était bien aperçu, d’agacer Ernest. Et puis, la façon dont il s’était épanoui lorsqu’il avait vécu chez son oncle Edgar, à la ferme. Et surtout loin de Francis, le tourmenteur. Puis, ses succès en musique. Lorsqu’il prenait son violon et se perdait dans l’interprétation d’une pièce qu’il aimait, son visage était transfiguré et annonçait l’artiste qu’il serait un jour.

***

Il avait été convenu que Richard irait attendre Célia au terminus Voyageur d’Ottawa et qu’il la ramènerait à Saint-Timothée. Très nerveux, le jeune homme était arrivé en avance, et guettait la porte par laquelle les passagers pénétreraient dans la gare. Les arrivées se succédaient à des intervalles de dix minutes, mais il était encore trop tôt. Lorsque enfin il vit l’autobus en provenance de Montréal se ranger près du quai, son cœur se mit à battre. Quelques personnes en descendirent, puis la jeune fille blonde, vêtue d’une robe légère blanche à pois turquoise, apparut à la portière.

« Dieu qu’elle est belle », se dit-il presque douloureusement.

Les yeux de Célia le cherchaient parmi la foule, et l’ayant aperçu, elle eut un sourire radieux et se dirigea vers lui.

« Bonjour, Richard, je suis contente de te voir. Tu as changé, tu es tout bronzé.

— Nous, les agriculteurs, nous sommes toujours exposés aux éléments, dit-il en la débarrassant de sa valise. Puis, rougissant comme un écolier, il l’embrassa sur les deux joues.

— Je n’ai pas à te dire comme je suis heureux de te voir là. Jusqu’au dernier moment, j’ai eu peur que quelque chose ne survienne pour t’empêcher de venir. Tu as fait un bon voyage?

— Excellent, merci. »

Il l’installa dans sa petite Chevrolet blanche et tandis qu’ils remontaient la rue Wellington et s’engageaient sur le pont des Chaudières en direction de Saint-Timothée, elle se mit à lui raconter son voyage en Europe avec son père, en Italie et en Autriche, et les concerts auxquels ils avaient assisté. Lui se laissait bercer par cette voix harmonieuse, et se tournait parfois brièvement vers elle pour admirer à nouveau son profil droit, les longs cils dorés, les cheveux blond soleil. Jamais le trajet ne lui avait paru si court et il lui sembla qu’en un rien de temps il était déjà à la croisée des chemins où il fallait quitter la 148 pour s’engager dans la route de gravier conduisant à la ferme de l’oncle Edgar.

« Nous serons bientôt là. Je dois te dire que même si l’hospitalité est chaleureuse, tu ne seras pas logée comme dans les grands hôtels d’Europe.

— Tu sais bien que je m’en fiche. Quand j’étais enfant et que ma mère vivait, nous allions en famille chez mon oncle Paul, à sa ferme dans Charlevoix. Ne t’inquiète pas. J’adore la campagne. »

Tante Germaine la reçut aimablement, mais parut un peu intimidée par cette demoiselle de la ville trop belle et trop bien vêtue. L’oncle Edgar lui serra la main avec les paroles d’usage, mais il n’avait jamais été bien parlant. Puis tante Germaine la conduisit à l’étage, à sa chambre, tout en s’excusant de la pauvreté des lieux. Célia s’extasia sur la beauté de la courtepointe. « C’est vous qui faites ces belles choses-là? » demanda-t-elle, ce qui ne manqua pas de faire plaisir à son hôtesse qui lui confia qu’elle avait gagné un prix à l’exposition agricole locale dans la catégorie Artisanat.

Lorsqu’elle redescendit, elle offrit son aide pour mettre le couvert. Tante Germaine, affairée autour des marmites, refusa.

« Tu n’as pas ramassé les œufs aujourd’hui, Richard. Emmène donc ton amie et donne du grain aux poules en même temps. »

Les deux jeunes gens sortirent et se dirigèrent vers une bâtisse longue et basse autour de laquelle quelques douzaines de poules s’affairaient à chercher de la nourriture sous l’œil vigilant d’un coq majestueux, soucieux de son autorité virile. Ce qui ne l’empêcha pas d’oublier momentanément sa dignité, comme le remarqua Célia, pour courir avec les autres lorsque Richard se mit à lancer le grain à la volée. Elle s’extasia sur les poussins qui se précipitaient avec leurs mères pour prendre leur part de cette manne.

Lorsqu’ils eurent ramassé les œufs, Richard prit les lourds paniers.

« Attends-moi ici, dit-il, je vais aller porter les œufs dans la dépense, puis je te ferai faire le tour du propriétaire. »

Restée seule, Célia admirait le paysage ondulant, les grands champs où le foin venait d’être coupé, ceux où l’avoine mûrissante se courbait sous la brise, le troupeau qui paissait à l’orée du bois. Au loin, des collines peu élevées, couvertes de frondaisons vert sombre. Lorsqu’il revint vers elle, il l’entraîna vers la grange avec sa tasserie remplie de foin — en partie le fruit de mon labeur, dit-il — l’étable qui, comme il le lui fit remarquer, pouvait à peine abriter un troupeau aussi nombreux.

« Mon oncle se limite maintenant presque exclusivement à l’élevage des animaux à viande. C’est comme le poulailler. Ce n’est pas là un élevage scientifique, mais il préfère cela, et il dit que ça lui procure un revenu suffisant. Il n’a jamais recherché la richesse.

— Comme c’est beau et paisible tout ça!

— Tu ne t’ennuieras pas trop ici, durant ces quelques jours de vacances?

— Mais non, je sens que je vais bien me reposer. Après la fatigue et les vicissitudes du voyage, je serai contente de quelques jours de tranquillité. Au fait, tu sais, ton oncle Roger dont tu m’as souvent parlé, est-ce que son ermitage est loin d’ici? »

Richard sentit son cœur se serrer en pensant à la promesse qu’il avait faite à Roger. Il ne pouvait quand même pas lui faire une déclaration comme ça, de but en blanc. Aussi, il temporisa.

« Il habite assez loin, derrière cette montagne que tu vois là-bas.

— Est-ce que je le rencontrerai pendant que je suis ici? Tout ce que tu m’en as dit a piqué ma curiosité. Ça me paraît être quelqu’un d’épatant.

— J’espère bien que nous le verrons, mais je ne suis pas sûr qu’il soit là en ce moment. Il faudra que je demande à tante Germaine. Il part parfois pour de longues randonnées en forêt. »

Il n’eut pas besoin de fournir d’autres explications car à ce moment la porte arrière de la maison s’ouvrit et sa tante parut sur le seuil pour les inviter à passer à table.

Après le repas, ils allèrent s’asseoir dans le salon.

« Vas-tu nous jouer quelque chose, mon garçon? » demanda l’oncle Edgar.

Richard se tourna vers Célia.

« J’ai l’habitude de leur jouer quelques pièces, question d’exercice. Mais ce soir, si tu n’es pas trop fatiguée, j’aimerais que tu chantes pour que mon oncle et ma tante aient le plaisir d’entendre ta jolie voix.

— Mais… c’est que je n’ai pas apporté de musique.

— Je crois que j’ai ici quelque chose qui te conviendrait. Tu permets? »

Il alla ouvrir un placard, prit son violon et son lutrin, et un feuillet de musique sur une tablette. Ayant disposé le tout, il leva son archet et les premières mesures de Plaisir d’amour résonnèrent dans la pièce. Souriante, Célia se leva et vint se mettre debout près de Richard. Sa voix s’éleva, juste, musicale :

« Plaisir d’amour ne dure qu’un instant

Chagrin d’amour dure toute la vie… »

Lorsque les dernières notes s’éteignirent, l’oncle Edgar se moucha et tante Germaine soupira :

« Que c’est beau, mais que c’est triste. Me voilà toute remuée. »

Richard était fier de l’effet produit. Lorsque Célia se retira dans sa chambre, il rejoignit sa tante dans la cuisine où elle s’occupait à mettre le couvert pour le petit déjeuner du lendemain.

« Qu’est-ce que vous en pensez, ma tante? N’est-ce pas qu’elle est belle et qu’elle a une voix admirable?

— Elle est tout cela, mon grand. Mais toi, es-tu sûr d’elle? Va-t-elle t’aimer autant que tu parais l’aimer? »

Richard hocha la tête.

« Je l’espère, tante Germaine. Sinon, j’sais pas ce que je ferai…

— Allons, ne t’en fais pas, dit-elle en lui caressant maternellement les épaules. Je suis sûre qu’elle est aussi bonne et sincère qu’elle est belle. Et c’est elle qui est chanceuse d’être aimée par un garçon comme toi. Et maintenant, ajouta-t-elle en reprenant ses occupations, va te reposer. »

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On était déjà au jeudi. La moitié du séjour de Célia était écoulée, se disait nerveusement Richard. Il faudrait qu’il lui parle. Elle avait de nouveau mentionné qu’elle aimerait connaître Roger et voir son ermitage. Quelle excuse pourrait-il lui donner pour ne pas l’y amener?

 

D’ailleurs, son bonheur ne serait complet que lorsqu’il aurait eu l’approbation de Roger. Toute sa vie celui-ci avait été son mentor, son soutien. Petit, il lui avait enseigné à manœuvrer un canot, à nager, à pêcher, à apprécier et à connaître la forêt. Le premier, il avait pris au sérieux son désir d’étudier le violon, et avait payé des leçons avec un bon professeur.

Que Roger apprécierait les qualités de Célia, il n’en doutait pas. Elle était si belle, si gentille, si talentueuse. Il en était si fier.

Et pourtant, il avait peur de parler à Célia, de cette peur viscérale qui envahit le cœur forcé de mettre en péril ce à quoi il tient le plus. Elle lui avait ordonné de continuer ses travaux avec l’oncle Edgar. Elle en profiterait, avait-elle dit, pour lire et pour se reposer. Parfois elle accompagnait tante Germaine à la cueillette des framboises ou des bleuets. Dans le milieu de l’après-midi, elle venait porter aux hommes de la limonade fraîche. Le soir quand son oncle et lui revenaient des champs, il l’entendait faire des vocalises, les notes s’égrenant comme le chant d’un oiseau rare dans l’air chaud de la mi-été.

Au repas du soir, il avait de nouveau été question de Roger et tante Germaine avait déclaré qu’il ne viendrait probablement pas cette semaine puisqu’il était venu aux provisions à la fin de la semaine précédente.

« Croyez-vous qu’il soit là en ce moment? demanda Célia.

— Probablement, répondit tante Germaine, qui n’était pas au courant de la condition posée par Roger. Il fait moins de grandes randonnées maintenant qu’il se concentre sur ses travaux d’ébénisterie plutôt que de parcourir, comme il le faisait autrefois, des limites forestières pour le compte des compagnies d’exploitation. En ce temps-là, il partait de temps à autre pour des semaines entières. »

Toutes ses excuses envolées, Richard se dit qu’il n’avait pas le choix. Il lui fallait parler maintenant. Lorsqu’ils sortirent de table, il invita Célia à faire une promenade dans la campagne avant le coucher du soleil. Comme s’il avait voulu tirer courage de la proximité de Roger, il la guida vers le sentier qui conduisait au lac Fantôme. À l’entrée de la forêt, un arbre tombé offrait un siège commode.

« Asseyons-nous ici un moment. Maintenant que juillet avance, il y a moins de moustiques. »

Déjà la fraîcheur du soir succédait à la chaleur torride de la journée, et dans les creux, la vapeur d’eau formait des écheveaux de brume qui flottaient à faible distance du sol. Le cœur de Richard battait sourdement et il se demandait comment il pouvait entrer en matière. « Je t’aime, je t’adore, veux-tu être ma femme? » semblait trop brutal. Et puis, après tout, son oncle Roger n’avait-il pas dit qu’il n’était pas nécessaire qu’elle accepte sa demande en mariage? Il suffirait qu’elle lui laisse un espoir. Il repassait toutes ces choses dans sa tête lorsqu’elle rompit le silence.

« Tu n’es pas parlant, ce soir. As-tu des soucis? »

Il prit une grande respiration.

« J’ai d’énormes soucis, Célia. Dans un moment je vais être le plus heureux des hommes, ou le plus malheureux.

— À ce point-là? » fit-elle, taquine.

Il se tourna vers elle et lui prit les mains dans les siennes.

« Ne te moque pas de moi, Célia. Tu te souviens, au début, chez Mme Blanchard, quand je t’évitais? C’est que je t’aimais déjà. Je ne voulais pas m’attacher à toi car j’avais peur de trop souffrir si tu me repoussais.

— Mais pourquoi je t’aurais repoussé? Tu es un garçon gentil et j’ai beaucoup d’amitié pour toi. Nous nous entendons bien, nous sommes bien ensemble, n’est-ce pas?

— Bien sûr, mais moi, c’est plus que de l’amitié que je ressens pour toi. Je t’aime tout court et je sens que c’est là un mal sans remède. Je suis tellement bien avec toi que je voudrais que ça dure toujours, tu comprends? »

Il la regardait avec tant d’anxiété au fond de ses yeux sombres qu’elle en fut émue.

« Moi aussi, je me sens bien avec toi, Richard.

— Alors, dit-il d’une voix rauque, c’est oui? Je peux espérer?

— Tu sais bien que si je n’éprouvais pas pour toi une amitié profonde, je ne serais pas ici. Petit à petit, tu as pris une grande place dans ma vie.

— Alors, est-ce qu’éventuellement, on pourrait parler de… de fiançailles?

— D’abord, je dois en parler à mon père. L’an prochain, c’est ma dernière année à Vincent-d’Indy. Puis je sais que mon père aimerait me voir m’inscrire au Juilliard School of Music à New York.

— Essaies-tu de me laisser entendre que c’est non? » demanda-t-il en la scrutant de ses yeux inquiets.

Célia se mit à rire. « Comme tu y vas, Richard. C’est oui, c’est non, comme si tout dans la vie était aussi catégorique. Je te dis que j’en parlerai à mon père, que j’espère que nous resterons amis, et que nous verrons ce que les mois à venir nous apporteront.

— Alors, tu n’as pas dit non? Ah, Célia, je t’aime, je suis l’homme le plus heureux du monde! »

Dans son enthousiasme il en oublia sa timidité et osa le geste qu’il ne s’était encore jamais permis : il l’enlaça et posa ses lèvres sur les lèvres vermeilles de la jeune fille dans un baiser long et profond qui la surprit.

« Dis donc, tu as l’habitude d’embrasser les dames comme Cary Grant? dit-elle lorsqu’elle put reprendre son souffle.

— Non, mais avec cette dame-ci, je l’ai fait si souvent dans mes rêves que c’était facile. Et maintenant, je te ramène à la maison et je cours voir si mon oncle Roger est chez lui.

— À cette heure? s’étonna-t-elle. Mais il va faire noir bientôt, et tu m’as dit que c’est de l’autre côté de la montagne.

— C’est un sentier que je connais par cœur. Si je le trouve chez lui, nous irons le voir demain.

— Ah oui, dit-elle, contente. Cela m’aurait désappointée de quitter Saint-Timothée sans rencontrer ce mystérieux ermite.

***

Roger lisait, confortablement installé dans son fauteuil, lorsque des coups redoublés à la porte firent dresser le poil sur l’échine de Nistum, le fidèle chien de garde.

« Oncle Roger, c’est moi!

— Richard, à cette heure? Un malheur est-il arrivé? » dit-il en ouvrant la porte.

Le jeune homme entra, visiblement sous le coup d’une grande émotion.

« Oncle Roger, elle a dit oui! s’exclama-t-il sans autre préambule.

— Ah, bon, c’est mieux qu’un malheur. Alors, elle accepte de t’épouser?

— Bien… pas juste comme ça, mais elle va en parler à son père. L’important, c’est qu’elle n’ait pas dit non, n’est-ce pas?

— Bon, je vois. Viens t’asseoir. Je vais te servir quelque chose à boire car tu m’as l’air tout en nage. Ensuite, nous allons causer calmement si tu veux. »

Allant à la glacière, il en sortit un pot de limonade faite de vinaigre aux framboises, en versa deux verres, lui en tendit un et vint s’asseoir en face du jeune homme.

« Allons, raconte-moi ça. »

Richard s’exécuta. Son oncle écoutait en silence.

Je peux te l’amener demain, oncle Roger? Tu sais, ça fait deux ou trois fois qu’elle mentionne qu’elle aimerait te connaître.

— Pourquoi?

— Parce que je lui ai beaucoup parlé de toi.

— Je vois. Voici ce que nous allons faire. As-tu dit à maman et à papa que tu venais ici?

— Oui.

— Alors, ils ne seront pas inquiets si tu ne rentres pas ce soir. Inutile de courir les bois la nuit. Demain matin, tu prendras la chaloupe à moteur et tu iras la chercher. Je vous emmènerai pêcher dans l’anse de l’autre côté du lac, là où se cachent les truites, les gros brochets et les perches. Nous emporterons un goûter et après nous irons nous baigner à la plage de sable de l’autre côté de la pointe, celle où tu as appris à nager. »

Le visage de Richard se crispa. « Oh, non! » cria-t-il.

Il portait des chaussures orthopédiques qui atténuaient son infirmité, mais l’idée de se présenter devant Célia en maillot le remplissait de crainte.

Roger feignit la surprise. « Pourquoi pas?

— Tu le sais bien pourquoi, oncle Roger, dit-il d’une voix douloureuse. Veux-tu briser mon bonheur?

— Je veux plutôt l’affermir, Richard, parce que je t’aime. Quand on aime une personne comme tu sembles aimer Célia, il faut avoir assez confiance en elle pour ne rien lui cacher de ses petits défauts. Si l’être aimé t’accepte tel que tu es, alors tu pourras être heureux sans crainte.

— Peut-être, se lamenta Richard, mais pas tout de suite, pas demain. C’est si récent!

— Toujours parce que je t’aime, je te dis que c’est une condition de votre visite demain. Tu lui dis d’apporter son maillot et tu apportes le tien. Compris? Et maintenant, allons-nous coucher. »

Richard, toute sa joie éteinte, laissa son oncle lui préparer un lit sur le canapé. Alors qu’il avait tant escompté de cette journée, maintenant il la redoutait. Il se dit qu’il ne pourrait fermer l’œil de la nuit mais bientôt, la fatigue et l’énervement aidant, il sombra dans le sommeil. Lorsqu’il s’éveilla, le soleil brillait par la fenêtre et une bonne odeur de bacon grillé émanait de la cuisine. Tandis qu’ils déjeunaient, Richard revint à la charge.

« Tu es sûr, oncle Roger, qu’il faut que ce soit aujourd’hui? On aurait passé une journée si agréable…

— Il semble que tu manques singulièrement de confiance en elle, rétorqua Roger. Après tout, elle n’ignore pas ton infirmité. Qu’y a-t-il de difficile là-dedans? »

Richard ne répondit pas et descendit en silence vers la grève, se contentant de faire un signe de main à Roger. Deux heures plus tard, celui-ci entendit le bruit du moteur et aperçut l’embarcation qui contournait la pointe. Il descendit au bord et les regarda venir. Sur le siège du milieu, une jeune fille aux longs cheveux blonds retenus par un foulard de soie blanche était assise.

Roger n’avait pas construit de quai afin de ne pas attirer l’attention sur sa demeure si bien cachée dans la forêt. Comme l’embarcation s’approchait du bord, Célia examina l’homme qui les attendait. De taille moyenne, il avait des épaules robustes et des cheveux sombres teintés d’argent aux tempes. Il paraissait être dans la quarantaine, le teint hâlé, avec une balafre qui rayait sa joue près de l’oreille gauche et disparaissait dans le col de sa chemise.

Lorsque la pointe de la chaloupe crissa sur le sable, il tendit la main à Célia pour l’aider à descendre tandis que Richard relevait le moteur. Elle se leva, toute mince dans son pantalon de bonne coupe en toile blanche et son chandail matelot à rayures marine. D’un mouvement souple, elle sauta sur la grève, puis levant ses yeux si bleus elle rencontra le regard de Roger. Il lui sembla plonger dans les abîmes glauques d’une eau profonde comme la mer, et elle en ressentit un choc.

« Célia, je te présente mon oncle Roger dont je t’ai tant parlé. Oncle Roger, voici Célia Mercier.

— Bienvenue, Célia. Richard m’a aussi beaucoup parlé de vous, et toujours en bien, je vous l’assure. Venez-vous asseoir un moment et nous discuterons de l’emploi de la journée. »

En entrant dans la maison, elle eut la même réaction qu’avait éprouvée Laura lorsqu’Ernest l’avait amenée : l’étonnement.

« Comme c’est beau ici! s’exclama-t-elle, admirant la cheminée en pierres des champs, examinant les titres dans la bibliothèque, s’arrêtant devant la table en mosaïque de bois qu’elle caressa de ses doigts fins.

— Comment faites-vous pour teindre le bois en nuances aussi subtiles pour les incrustations? L’achetez-vous déjà coloré?

— Mais non, ce sont là des essences de bois de la forêt.

— Mais ces teintes roses et bleues?

— C’est de l’orme dur du Pontiac. Chez certains arbres, le cœur a une teinte rosée, chez d’autres, une teinte bleuâtre. Probablement que cela dépend de la composition du sol où ils croissent.

— Et ces beaux paniers, c’est aussi vous qui les faites?

— Eh oui, c’est une chose que j’ai apprise des Indiens.

— Et c’est fait en quoi?

— En frêne brun des marécages, parce qu’il a cette caractéristique que les fibres se séparent entre les années de croissance, fournissant ainsi le matériau pour les paniers.

— Vous êtes un véritable artiste! s’exclama la jeune fille.

— Oh, vous savez, quand on fait ce qu’on aime… C’est comme Richard avec son violon. Moi, j’aime travailler le bois.

— Il y a longtemps que vous habitez ici?

— Presque vingt ans.

— Et vous ne souffrez pas de cette solitude? »

Roger se tut un moment.

« Je ne suis pas seul, Célia. J’ai la forêt qui m’entoure avec ses habitants et son spectacle sans cesse changeant. Voyez, continua-t-il en désignant la fenêtre panoramique, les étourneaux à épaulettes qui se pressent autour de la mangeoire. » Célia regarda et vit un oiseau d’un noir irisé avec des rais rouges et jaunes sur l’aile, accompagné de quelques oiseaux plus ordinaires qui voletaient autour de la mangeoire.

« Oh, ce qu’il est beau! s’exclama-t-elle.

— Seul le mâle a cette épaulette distinctive, dit Roger en souriant. C’est son épouse, là, toute modeste en robe grise rayée, et les petits qui sont déjà grands mais qui n’ont pas encore d’épaulettes, même si certains d’entre eux doivent être des mâles.

— Et vous connaissez tous les oiseaux?

— Pas tous, mais quelques-uns. Bon, assez parlé de moi, je n’ai rien d’extraordinaire, croyez-moi. Parlons plutôt de la façon dont nous allons occuper cette belle journée. »

Célia applaudit au programme que suggéra Roger et, tout en causant, s’affaira avec lui à préparer le goûter. Richard, silencieux, les aidait au besoin.

« Mieux vaut prendre la chaloupe et le hors-bord, dit Roger. Il va faire chaud et nous n’aurons pas à pagayer. »

Leur pêche fut fructueuse puisque Richard prit une belle truite et Célia, avec la chance des débutants, attrapa le plus gros poisson : un brochet de taille respectable.

Roger dirigea la chaloupe vers une baie sablonneuse, et l’on se mit à déballer le panier à pique-nique. Richard ramassa du bois sec et fit un feu tandis que son oncle nettoyait le poisson.

« Ah, je m’aperçois que j’ai très faim, dit Célia alors que Roger lui tendait une assiette remplie. Et c’est si beau, ici. Je comprends que l’on veuille y séjourner. C’est toujours paisible comme cela?

— Je suis chanceux, en effet, car ce lac n’est pas sur le circuit touristique. Il y a d’autres lacs plus grands pas très loins qui sont mieux connus des pêcheurs et des vacanciers. »

La conversation continua entre Célia et Roger. Richard mangeait sans rien dire. À la fin du repas, ils remballèrent les restes et éteignirent le feu. Puis, Roger sortit sa pipe et alla s’asseoir sous un gros merisier.

« Avant la baignade, il serait bon de faire une petite sieste je crois.

— Mais je ne suis pas du tout fatiguée, protesta Célia. Je crois que je vais marcher un peu. Tu viens, Richard? »

Il les regarda s’éloigner, la tête brune de Richard penchée vers la tête blonde de Célia, tout son corps semblant tendre vers elle comme une plante vers le soleil, et il hocha la tête.

La voix claire de Célia fit sursauter Roger. Il avait dû somnoler et n’avait pas vu revenir le jeune couple.

« Est-ce qu’on peut se baigner maintenant? Il fait vraiment chaud et l’eau me paraît bien invitante.

— Mais oui, allez mettre vos maillots, mes enfants.

— Oh, moi, ce ne sera pas long, dit-elle en enlevant son tricot. Je l’ai déjà. »

D’un mouvement preste, elle retira son pantalon et apparut dans un maillot drapé de couleur blanche. Richard se détourna et se dirigea vers la forêt. Il en ressortit au bout d’un moment et sans les regarder, se dirigea vers le lac où il plongea d’un mouvement souple et s’éloigna à grandes brasses vers le large.

Quand il était passé devant eux, la jeune fille avait regardé la jambe de moitié plus mince que l’autre, avec le pied déformé. Lorsqu’il se fut éloigné, elle se retourna et rencontra le regard de Roger, un regard si intense qu’il semblait lire jusqu’au fond de ses pensées. Elle rougit.

« Est-ce que c’est prudent pour lui de s’éloigner ainsi de la rive?

— Ne vous inquiétez pas, Célia. C’est un excellent nageur. C’est moi qui lui ai enseigné, alors qu’il n’avait que sept ans, et ici même puisque c’est la plus belle plage des environs. Et vous, aimez-vous nager?

— Oh, oui.

— Alors, allez le rejoindre. Je vous attendrai ici, je ferai le maître-nageur. »

D’ailleurs, se dit-il, la vue de la jambe de Richard va lui suffire pour aujourd’hui sans que je l’effraie avec mon torse tout zébré de cicatrices.

Célia se leva et se dirigea à son tour vers le lac. Roger la regarda s’éloigner, gracieuse comme une naïade. Elle était vraiment très belle et ne semblait pas, comme il arrive à certaines femmes trop belles, imbue d’elle-même. Elle avait paru plus curieuse que dégoûtée par l’infirmité de Richard. Roger soupira. « Pourvu qu’il n’ait pas trop à souffrir », songea-t-il.

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Francis et Serge Gagné prenaient leur petit déjeuner à l’hôtel avant de reprendre la route de Verneuil. Ayant un peu trop exagéré le soir précédent, Francis se contentait de café noir et de cachets d’aspirine.

 

« Comme je te l’ai dit, Serge, j’en ai discuté plusieurs fois avec mon père, mais j’crois pas qu’il consente à me transférer plus de quinze pour cent des actions communes des Ateliers Cusson.

— Ça ne te donnera pas une grande marge de manœuvre. »

Francis se mit à rire. « C’est bien pourquoi je n’ai pas l’intention de m’en contenter. Voici ce que nous allons faire.

— Comment nous? Ai-je un rôle à jouer dans cette affaire?

— Évidemment, mon cher Serge. N’es-tu pas un jeune homme brillant, notaire et avocat, promis au plus bel avenir? Je vais maintenant t’expliquer quel rôle tu vas jouer dans mon avenir à moi. »

À mesure que Francis exposait son plan, Serge montrait des signes croissants de nervosité. Une ou deux fois, il voulut intervenir, mais Francis lui fit signe d’écouter jusqu’au bout. Lorsqu’enfin il cessa de parler, Serge explosa :

« Mais enfin, ton père va bien savoir qu’il y a eu erreur volontaire dans les documents!

— Même s’il s’en doutait, comment pourrait-il le prouver? Et lui-même, de quoi aurait-il l’air là-dedans? Après tout, on ne lui aura pas mis un révolver sur la tempe pour le faire signer.

— Oui, mais ça se saura. Je risque ma carrière, moi, mon droit de pratique…

— Mais non, t’as peur pour rien. Comme je te l’ai dit, qui pourrait le prouver? Et puis, n’oublie pas, quand j’aurai pris charge, je te nomme conseiller juridique et je te transfère cinq pour cent des actions communes. T’aimerais pas ça avoir des dividendes assurés en ton nom à toi? »

Francis avait délibérément touché là un point sensible. Lorsque Serge avait épousé Marie Raymond, fille d’un riche manufacturier de Montréal, le mariage s’était fait en séparation de biens et Marie avait gardé, tout comme Louise, le contrôle complet de sa fortune. Lorsqu’il partait en virées avec Francis, ils se servaient mutuellement d’alibi, et Serge avait grand soin d’appeler sa femme régulièrement pour qu’elle ne s’inquiète pas.

« J’ai peur que ces dividendes ne compensent pas pour ce que je risque de perdre.

— Que tu perdras de toute façon, mon cher. Tu sais qu’il me suffirait de donner certains renseignements à ta femme, et pffuit…!

— Tu ferais pas ça, toi, mon meilleur ami! »

Francis le fixa de ses yeux froids.

« Écoute, Serge, j’te dis pas que je ferais ça de gaieté de cœur, mais je ne resterai pas toute ma vie sous la coupe de mon père. J’ai l’intention de prendre le contrôle des Ateliers Cusson, et de m’en servir comme d’un tremplin pour parvenir beaucoup plus haut. Personne, tu m’entends, personne ne se mettra dans mon chemin. Alors, tu es avec moi, ou tu es contre moi?

— Bien je…

— Très bien, je suis content de te voir dans de si bonnes dispositions, coupa Francis. Tu n’as pas à t’en faire, j’ai pensé à tout et ça va passer comme du beurre dans la poêle. Fie-toi à moi et tu iras loin. »

Il régla l’addition et sortit suivi d’un Serge profondément malheureux.

Quelques jours plus tard, alors que la première tempête de neige de la saison couvrait le paysage de ses flocons blancs, Francis vint demander à Mlle Provencher, la cerbère héritée de Georges Cusson, si son père était seul dans son bureau. À sa réponse affirmative, il alla frapper à sa porte et l’ouvrit sans attendre d’en être prié.

« Tiens, c’est toi, Francis. Bon, je suis content de te voir. Nous avons reçu la confirmation du contrat avec Canada Sport. Voilà qui va remplir le temps creux, à l’usine. »

Ensemble ils regardèrent le registre des commandes, les feuilles de travail, et se mirent à discuter de la façon de faire ces bâtons de hockey bon marché que la chaîne Canada Sport vendrait aux jeunes et aux débutants.

« Comme tu vois, depuis deux ans que l’usine est rebâtie, nous n’avons pas chômé. Ce qui me semblait la fin de tout alors a été plutôt le commencement, dit Ernest.

— Et moi, est-ce que je n’ai pas contribué à l’essor que la compagnie a pris?

— Mais, bien sûr, Francis. Même je te dirai que si je n’avais pas été épaulé par toi, je ne sais pas si j’aurais eu le courage de recommencer. »

Bon, se dit Francis, voilà l’entrée en matière que j’attendais.

« Vous savez, papa, que je suis fier de travailler pour les Ateliers Cusson, tellement fier que j’aimerais ça en posséder une petite parcelle. Tu ne crois pas qu’il serait temps de me transférer cette part des actions communes que tu m’avais promise?

— T’as donc bien hâte de te débarrasser de moi? »

C’était là si exactement la teneur de ses pensées que Francis, surpris, leva les yeux. Mais non, ce n’était qu’une plaisanterie. Le père souriait tendrement à son aîné.

« Tu ne peux quand même pas dire que je n’ai pas bien travaillé, papa. Ce contrat de Sport Canada, c’est bien moi qui l’ai décroché.

— Toi et Émile. Mais non, tu sais que je suis très content de toi.

— Alors, papa?

— Cela te ferait tellement plaisir?

Continuer : partie 5 sur 7