Ermitage
Remerciements
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 7 parties.
Avec un soupir il se remit à la lecture du courrier pour tromper son impatience jusqu’à l’arrivée de Serge. Enfin, celui-ci entra.
« Il y a le feu? » demanda-t-il sans autre salutation en se laissant tomber dans le fauteuil faisant face au bureau de Francis.
Celui-ci lui tendit une lettre.
« Tiens, lis ça et dis-moi ce que tu en penses. »
L’avocat parcourut la lettre des yeux et fit une grimace éloquente.
« Voilà qui est assez étrange. Si c’est vrai qu’ils ont obtenu un brevet pour ce procédé — et c’est là la première chose à vérifier — ils sont parfaitement en droit d’exiger des redevances. Il n’y a pas de quoi plaisanter.
— Combien de temps te faudra-t-il pour vérifier?
— Une heure tout au plus. Quelques coups de téléphone et je serai fixé.
— D’accord. Dès que tu as la réponse, tu reviens, et nous aviserons. »
Une demi-heure plus tard, Serge était de retour.
« Il m’a fallu moins de temps que je ne pensais. J’ai fait un seul téléphone et vingt minutes plus tard on me rappelait pour confirmer que la Coglan Mfg. Ltd. avait bel et bien obtenu le brevet No 591888 le 21 août de cette année.
— Le 21 août? Alors, ça fait à peine deux semaines.
— En effet. »
Francis se leva, songeur, et faisant distraitement le tour du bureau, s’arrêta devant Serge.
« Que me conseilles-tu?
— Je crois que la seule solution serait d’aller voir Arthur Coglan et de t’entendre avec lui. Peut-être accepterait-il un forfait unique?
— Merde de merde, j’avais bien besoin de ça, dit Francis en frappant rageusement du poing droit dans sa main gauche.
— Comme je te disais, la meilleure chose à faire serait de négocier avec Arthur Coglan. S’il fallait que tu paies des redevances sur chaque bâton de hockey…
— Oui, je sais. Ça majorerait nos prix de telle façon que nous ne serions plus concurrentiels. »
Lentement il revint s’asseoir dans son fauteuil.
« Tu as raison. Je vais me rendre à Edouardville. Il faut que je sache ce qu’il y a derrière tout ça. »
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Par un bel après-midi de septembre, Roger revenait lentement chez lui par le sentier qui menait au marais. Le soleil était remarquablement chaud et Roger ne se lassait pas d’admirer les or et les écarlates dont la forêt flamboyait à ce temps de l’année. Il portait à la main un petit seau rempli d’« atocas » comme les appellent les Indiens, de canneberges des marais qu’il apporterait à sa mère le lendemain car elle aimait bien préparer elle-même la sauce aux canneberges qui accompagnerait la dinde de Noël. Nistum le précédait en gambadant, s’arrêtant parfois pour scruter un mouvement dans les fougères. Comme il approchait de la maison, il vit le chien s’arrêter et laisser échapper quelques aboiements sourds.
« Voyons, Nistum, qu’y a-t-il? Tu deviens vieux toi aussi, ma foi, tu t’imagines des choses. »
Puis, il aperçut sur la grève le second canot tiré près du sien et rappela le chien qui, cette fois, allait s’élancer vers l’intrus en aboyant furieusement. Dès qu’il contourna l’angle de la maison, il vit Célia qui, assise sur les marches, l’attendait. Les yeux fermés, la tête renversée, elle présentait au soleil son beau visage nimbé de cheveux dont l’or rivalisait avec les bouleaux lumineux qui surplombaient le lac. Vêtue d’un pantalon d’un vert doux et d’un chemisier blanc, un chandail vert noué sur les épaules, elle ressemblait à une nymphe de la forêt, à une Marianne échappée d’un conte de Robin des Bois, et il en ressentit un coup au cœur. Il avait presque oublié comme les femmes peuvent être belles.
En entendant le bruit de leur approche, elle se leva d’un bond et le fixa de ses yeux bleus, si admirablement beaux.
« Bonjour, Roger. Quand j’ai vu votre canot sur la grève, j’ai pensé que vous n’étiez pas très loin et je vous ai attendu.
— Vous êtes seule?
— Oui, et cette fois je suis venue avec ma propre petite voiture. Mon père me l’a offerte en guise de consolation, et comme pot-de-vin pour me décider à m’inscrire à la Faculté de Musique de l’Université, ajouta-t-elle en riant.
— Ah, bon, dit-il, tout en se sentant vaguement menacé. Alors, entrons.
— C’est presque dommage de pénétrer à l’intérieur, il fait si bon dehors. Et toute cette beauté autour. »
Du bras elle désignait le paysage.
« Hélas, tout va bientôt disparaître avec l’approche de l’hiver. Après la splendeur de septembre et du début d’octobre, vient la tristesse de novembre. Allons, entrez, et je vous prépare le thé. »
Elle se dirigea vers le fauteuil qu’elle avait occupé la fois précédente et s’y installa avec un soupir de satisfaction.
« Il faut dire qu’on se sent bien dans cette maison aussi. Dès que j’ai mis le pied sur la grève, je me suis sentie entourée de paix et de tranquillité. Je suis comme les disciples sur le mont Thabor : je voudrais y rester. »
Roger apporta le plateau et vint s’asseoir devant elle.
« Avez-vous revu Richard? se contenta-t-il de demander.
— Oui, et vous?
— Je l’ai vu, commença-t-il lentement, et je comprends pourquoi il se croit obligé de faire ce qu’il fait. »
Célia le regarda avec indignation.
« Alors, vous l’approuvez?
— Pas entièrement, mais je le comprends. Et je ne cesse pas de l’aimer. Et vous?
— Oh, moi, je l’aime bien, mais c’est plus comme avant. J’étais si fière de lui, de ses dons d’artiste… mais maintenant tout est changé. Lui-même a changé. Il est devenu dur, distrait. Je sens qu’il s’éloigne du monde de la musique. Même s’il échappe à quelque accident en travaillant comme il le fait à des travaux manuels, j’ai peur qu’il ne puisse plus retrouver cet état d’âme de l’artiste qu’il possédait auparavant.
— Vous êtes trop pessimiste, Célia. Je crois plutôt que cette expérience va lui servir de rite de passage vers la maturité et que cette maturité se reflétera dans sa musique. Allons, finissez votre thé et j’irai vous reconduire.
— Inutile de vous déranger, je suis parfaitement capable de rentrer toute seule. Et puis, rien ne presse. Je suis si bien ici.
— De toute façon, il me faut aller chez moi pour apporter ces fruits à ma mère. Allons, venez, continua-t-il en se levant. Je prendrai le hors-bord et je tirerai le canot jusqu’à la caverne. »
Célia le fixa avec de grands yeux où sourdaient des larmes et dit d’une voix mal assurée :
« Vous voulez vous débarrasser de moi, c’est bien ça?
— Pas du tout, mais il vaut mieux partir », se contenta-t-il de dire en la dirigeant vers la grève.
Il tira la chaloupe jusqu’au bord de l’eau, y installa le moteur, puis il fixa le canot à l’embarcation. Se tournant vers Célia qui l’observait faire ces manœuvres, il lui tendit la main.
« Venez. »
Elle prit la main tendue, mais les parois de la chaloupe étaient plus élevées que celles du canot et elle chancela. Il la prit par la taille pour assurer son équilibre tandis qu’elle s’installait sur le siège. Ce simple geste le remua. Il y avait si longtemps qu’il n’avait pas senti, dans le creux de son bras, une taille mince et souple de jeune femme.
Sur le chemin du retour, elle bavardait, mais comme il ne répondait que par monosyllabes, elle finit par se taire. Ils achevèrent le trajet en silence.
Quand ils furent arrivés près de la petite voiture rangée au bout de la route, il lui tendit la main.
« Vous allez revoir Richard en fin de semaine?
— Oui. D’ordinaire il va voir son père à l’hôpital, puis il vient chez moi.
— Faites-lui mes amitiés, et… conservez-lui les vôtres, Célia. »
Il la fixa un moment, puis se dirigea à grands pas vers la maison de ses parents.
***
Francis sortit du bureau d’Arthur Coglan en proie à une colère noire. Il sentait bien qu’il n’aurait pas dû se fâcher. Et puis, après tout, qu’est-ce que ç’aurait changé?
D’abord, Coglan l’avait fait attendre presque une semaine avant de lui accorder une entrevue. À croire qu’il était un homme d’État avec un emploi du temps établi à la minute près! Ensuite, après s’être enquis de la santé de son père avec une sollicitude sans doute hypocrite, il s’était amusé avec lui comme un chat avec une souris jusqu’à ce qu’il devienne hors de lui. Il s’était fâché. Il avait dit de gros mots. Il était revenu bredouille.
Le sifflet de cinq heures retentit pendant qu’il se dirigeait vers sa voiture et les employés de l’usine se mirent à défiler en rangs serrés se dirigeant vers la sortie, bloquant l’issue du terrain. Autant attendre, se dit-il. Il renversa la tête en arrière et se frotta les yeux. Lorsqu’il regarda de nouveau, un mouvement insolite attira son attention.
Un groupe de trois hommes sortait de la barrière et traversait la rue pour se diriger vers la ville. Le plus grand des trois boitait, traînant sa jambe gauche. « Curieux qu’il ait exactement la même infirmité que mon frère Richard », se dit-il. Mais ce n’était pas possible que ce soit lui, puisqu’il est à Montréal.
Quand même, il fit démarrer le moteur et fonça vers la colonne qui, quoique s’amincissant, défilait toujours. Les gens s’écartèrent pour le laisser passer, et il enfila vers la gauche, où il avait vu les trois hommes se diriger. Il s’agissait de ne pas les perdre de vue. Rendus au coin de la rue suivante, celui qui boitait fit un signe de la main à ses deux compagnons et s’engagea dans une rue latérale. C’était Richard, il n’y avait pas de doute. Francis le suivit jusqu’à une maison d’apparence modeste et le vit gravir inélégamment les marches.
La colère l’envahit de nouveau. C’était plus qu’une coïncidence que les ennuis aient commencé alors que son frère travaillait pour son principal compétiteur. Il rangea la voiture près du trottoir, et bondit vers l’entrée. Richard l’entendit venir et se retourna. Quand il le vit, il se cramponna à la rampe de l’escalier.
« Eh bien, mon cher petit frère, on a délaissé la musique pour fabriquer des bâtons de hockey? » persifla Francis.
Richard le regardait sans rien dire.
« J’sais pas ce qui me retient de te casser la gueule.
— C’est inutile, Francis, dit-il calmement. Je n’ai plus cinq ans et je n’ai plus peur. Tu entends, Francis, tu ne me fais plus peur. D’ailleurs, tu es un lâche dans le fond, tu ne t’en prends qu’à plus petit ou plus faible que toi. »
Francis le regarda, étonné. Son frère avait une assurance qu’il ne lui avait jamais vue. C’était si inhabituel, qu’il se demanda si Richard ne cachait pas une arme dans sa poche. Et puis, il était mal placé, dans un escalier… Il recula de deux marches.
« Tu n’en vaux pas la peine, pauvre imbécile. Mais tu as tort. Tu devrais vraiment avoir peur. Tu veux jouer? On va jouer. Tu vas regretter le jour où tu as décidé de t’en prendre à moi. J’en ai déjà vu d’autres.
— Comme notre père, par exemple?
— Je n’y suis pour rien, cria soudain Francis. Ce n’est toujours pas moi qui ai poussé son auto dans le ravin.
— Il y a plus d’une façon de pousser une auto dans le ravin, Francis, surtout quand on mise sur un cœur qui vous aime aveuglément. Salaud, va! ajouta-t-il d’une voix basse et pleine de mépris.
— Pense pas que tu vas l’emporter en paradis, espèce d’écœurant! Remarque bien ce que j’te dis : tu vas regretter amèrement de t’être fourré le nez dans ce qui ne te regarde pas. Au revoir, pauvre boiteux. Tu penseras à moi quand ça commencera à aller mal. »
Il se dirigea rapidement vers sa voiture. Sur le chemin du retour, soudain, un grand sourire éclaira son visage. Il avait trouvé le moyen d’atteindre son frère. Ah, on allait bien s’amuser!
En attendant, il lui fallait préparer son jeu. Il était évident que Richard avait ses sources de renseignements dans les Ateliers Cusson. D’abord les découvrir. Ensuite, il lui faudrait ses sources à lui. Pour la première fois de sa vie, il allait s’intéresser de très près à tout ce qui touchait la vie de son frère Richard.
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Quand Richard arriva à Verneuil en ce dimanche ensoleillé d’octobre, il trouva à Laura une mine particulièrement réjouie.
« Comme vous semblez bien, dit-il en l’embrassant. Se passe-t-il quelque chose de particulièrement heureux?
— En effet. J’ai reçu hier après-midi un téléphone du docteur Francœur. Il m’a dit que si ton père continue à faire des progrès il pourra bientôt recevoir son congé de l’hôpital. Il lui suffira de fréquenter le centre de réadaptation deux fois par semaine.
— Alors, il pourra rentrer à la maison?
— Oui. Ah, Richard, si tu savais comme j’ai eu peur de ne plus jamais le revoir dans cette maison! »
Tandis qu’ils dînaient, ils discutèrent du diagnostic rendu par les médecins.
« Le docteur Francœur me disait hier qu’il n’avait jamais vu de patient avec des blessures aussi sérieuses se remettre aussi bien. Après trois graves interventions, il lui faudra se déplacer sur des béquilles pour quelques mois, et il lui restera sans doute d’autres séquelles. Mais l’important c’est qu’il puisse revenir et apprendre à vivre avec les conséquences de cet accident.
— N’est-ce pas triste, Laura, de le voir devenu infirme… comme moi?
— Et alors, riposta-t-elle, est-ce que ça t’empêche de vivre, toi? Qu’y a-t-il de plus précieux que la vie?
— Je sais, et je ne me plains pas. Au fait, continua-t-il, changeant de sujet, j’ai eu la visite de Francis. »
Il se mit à lui raconter ce qui s’était passé.
« Ainsi, constata Laura, il sait que tu travailles pour Coglan. Il doit bien se douter que les fuites d’information passent par toi. Il faudra être très prudent.
— Je m’en fiche, je n’ai pas peur. D’ailleurs, il achève ses beaux jours. M. Coglan me disait avant-hier qu’il espérait obtenir le second brevet bientôt. Alors, il aura autre chose à faire que de s’en prendre à moi. Je crois que ce sera le coup de grâce, et ce serait bien que cela se produise avant que papa ne sorte de l’hôpital.
— Ne pêche pas par excès de confiance. Tu sais que Francis peut être méchant.
— À qui le dites-vous! Je suis payé pour le savoir, n’est-ce pas? C’est quand même merveilleux que l’ingénieur en chef ait accepté de collaborer de cette façon. C’était déjà bien de nous mettre la puce à l’oreille pour l’enrobage à la fibre de verre. Mais de là à nous fournir des plans!…
— Gérard Lumette a toujours gardé chez lui copie de toutes ses inventions. Aussi, il faut dire que Gilles Arsenault, mon ancien beau-frère, que Francis avait tellement hâte de remplacer comme comptable, est un homme très persuasif.
— Je ne vous remercierai jamais assez de votre aide, Laura. Sans vous, je n’aurais jamais su comment m’y prendre, ni où trouver les contacts nécessaires. »
Laura parut songeuse.
« Tu es sûr que nous avons bien fait? Maintenant que ton père va mieux, et qu’il pourra peut-être éventuellement reprendre le travail… Peut-être aurions-nous dû l’attendre?
— Et, en attendant, laisser Francis consolider ses positions et jouir tranquillement de sa fourberie? Et papa, à quoi aurait-il travaillé puisque Francis l’avait écarté de l’administration? Non, n’ayez pas de regrets, Laura. Moi, je n’en ai aucun. »
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Assise à sa table de travail, Célia tentait de finir un devoir qui devait être remis au professeur dans deux jours. Elle leva les yeux vers la fenêtre où la brise chassait parfois des feuilles colorées qui tournoyaient sur un fond de ciel bleu avant de disparaître. Elle n’avait vraiment pas envie de travailler. Et Richard qui maintenant semblait toujours avoir autre chose à faire que de s’occuper d’elle, des gens à voir, justement le dimanche. Ce serait peut-être la dernière fin de semaine où il resterait des feuilles. Ils auraient pu aller à Saint-Timothée, peut-être se rendre chez Roger.
Elle se représenta l’ermitage, si bien caché parmi les arbres, regardant les eaux calmes du lac de sa fenêtre panoramique comme un œil de cyclope. Un violent désir de s’y rendre la saisit. Oui, mais… oserait-elle y retourner? Roger l’avait un peu bousculée la dernière fois. On aurait dit qu’elle lui faisait peur, qu’elle le mettait mal à l’aise. Pourquoi? Peut-être parce qu’au fond il se sentait attiré vers elle. Et elle aussi éprouvait le désir d’avoir son attention, de partager une vraie amitié avec cet homme mystérieux, un homme comme elle n’en avait jamais connu auparavant. Il semblait posséder une sagesse tranquille, malgré cette mélancolie tragique qu’on lisait parfois au fond de ses yeux. Elle rêva de l’aimer, d’effacer cette tristesse en le rendant heureux.
Puis elle se dit qu’après tout elle avait des nouvelles importantes à lui apporter. Richard lui avait mentionné qu’il tenait maintenant ce dont il avait besoin pour abattre Francis et qu’on verrait des développements sous peu. Roger serait sans doute content d’avoir des nouvelles puisqu’il ne devait pas en avoir souvent. Et puis, le père qui devait sortir de l’hôpital bientôt. C’est cela. Elle irait lui apporter toutes ces bonnes nouvelles. Un grand bonheur lui souleva le cœur, et sans réfléchir davantage elle saisit sa veste de daim et ses clefs de voiture et se précipita dehors.
Roger était assis dans un fauteuil en train d’examiner le contenu de la petite caisse de livres qu’il avait reçue hier alors qu’il était passé chez ses parents. Il aimait l’odeur des livres neufs, la promesse que renfermaient leurs pages. Il avait justement bien besoin de distraction pour oublier les remous qu’avaient causés la dernière visite de Célia, des remous qui venaient même troubler son sommeil.
« Bah, se dit-il, cela doit venir de ce que je viens d’atteindre mes quarante-cinq ans. »
Il se souvint de cette gravure qui ornait les murs du salon de ses grands-parents et qui le fascinait quand il était enfant. Elle était intitulée : Les âges de la vie, et représentait les transformations de l’être humain, depuis le bébé naissant jusqu’au vieillard. Au sommet de cette espèce de pyramide se tenait fièrement un homme en pleine maturité. « C’est moi, songea-t-il, mais je n’ai comme perspective que cette descente vers la mort. C’est bien ce qui explique le réveil du démon du midi. Fallait-il, aussi, que Richard m’amène une fiancée aussi délicieuse pour troubler la paix acquise au prix de tant d’années de solitude? »
Dans les premières années, il y avait eu cette brune journaliste, tout aussi attirante en son genre que Célia. Elle avait été si persévérante qu’il avait été forcé de se réfugier dans un ancien camp de trappeur sur les bords de la rivière Nascapi pour lui échapper. Mais jamais il n’avait été ému comme il l’avait été par Célia.
Heureusement, il n’aurait plus guère l’occasion de la revoir. Bientôt ce serait l’hiver, le lac gèlerait et les éléments protégeraient sa solitude et lui permettraient de retrouver son équilibre et sa sérénité. Il se saisit de la caisse et la porta jusqu’à la bibliothèque pour ranger les nouveaux arrivants sur les rayons.
Soudain Nistum qui, selon son habitude, somnolait près du poêle, le nez posé sur ses pattes, redressa la tête et laissa échapper un sourd grognement. Au même moment, on frappa à la porte. Qui pouvait donc venir troubler sa paix? Quelque touriste égaré comme cela s’était déjà produit?
Il alla ouvrir la porte et sentit son cœur s’arrêter. Célia se tenait debout sur le perron, toute dorée sous le soleil d’automne. Ils se regardèrent un moment en silence, puis la jeune fille eut ce sourire enchanteur qui avait hanté ses rêves :
« J’avais tellement de bonnes nouvelles à vous apporter que je me suis décidée de venir. Vous permettez que j’entre? » Il recula pour lui permettre de passer. Elle se dirigea vers le fauteuil qu’elle occupait d’ordinaire et s’y laissa tomber comme si elle était chez elle.
« Comme je vous disais, commença-t-elle, je vous apporte de bonnes nouvelles. D’abord, le père de Richard va mieux. On parle même de lui donner son congé de l’hôpital, bientôt. Puis, j’ai vu Richard hier, entre deux courses, et il m’a dit que bientôt il assénerait le coup définitif à Francis. N’est-ce pas merveilleux? Alors, tout devrait rentrer dans l’ordre, et Richard pourra retourner à sa musique, qu’il n’aurait jamais dû quitter d’ailleurs. »
Elle leva les yeux vers son interlocuteur, et pour la première fois elle se rendit compte qu’il n’avait pas bougé, qu’il n’avait rien dit, et qu’il la regardait avec une expression étrange.
« Oh, pardon, je vous ai dérangé sans doute? Vous m’en voulez? Je vous ai fâché en arrivant ainsi chez vous à l’improviste? »
Roger se força à retrouver son calme et vint s’asseoir dans le fauteuil en face d’elle.
« Écoutez-moi bien, Célia, je veux vous parler très franchement…
— Oh, je le vois dans vos yeux! Vous êtes fâché, vous ne m’aimez pas, vous me détestez… »
Elle se cacha le visage dans ses mains, puis sortit un mouchoir de sa poche pour se tamponner les yeux.
« Je vous en prie, Célia, ne me rendez pas plus pénible la tâche de vous dire ce que je vais vous dire, ce que je dois vous dire. Vous savez, l’amour, la haine, tout n’est pas aussi simple, ni si noir ou blanc. Je vous aime bien. J’espère que vous serez très heureuse avec Richard, et que vous le rendrez heureux. Il le mérite, croyez-moi. Mais maintenant, écoutez-moi, et essayez de me comprendre, voulez-vous? »
Il parlait d’un ton solennel qu’elle n’avait jamais entendu, aussi elle se tut et le fixa avec des yeux pleins de larmes.
« Quand, après la guerre, je suis enfin sorti de l’hôpital et que j’ai été rapatrié, je me suis vite aperçu que je ne pouvais plus supporter la présence de mes semblables, même de ceux que j’aimais. Je vous fais grâce de mon cheminement, mais laissez-moi vous dire que lorsque j’ai pris la décision de venir m’établir ici et de vivre seul, j’ai eu l’appui et l’aide de mes parents, et d’Ernest. Depuis, ils respectent ma solitude, et je dois vous demander de faire de même, Célia. Il ne faut plus venir ici, seule. Et maintenant, venez que je vous ramène.
— Vous me mettez dehors? dit-elle, incrédule.
— Voyons, Célia, avez-vous écouté ce que je vous ai dit? Il n’est pas facile de vivre seul. L’apprentissage a été très dur, mais j’ai fini par y trouver l’apaisement. Je ne veux plus recommencer ces combats, je n’en ai plus la force. Vous êtes jeune, belle, talentueuse, et promise à une vie brillante. Soyez heureuse, mais aussi, soyez généreuse en laissant ce pauvre ermite à la compagnie de son chien et des bêtes de la forêt, voulez-vous? Et maintenant, venez. »
La jeune fille se leva, le cœur gros, tout son bonheur éteint. Il ne lui offrit pas la main pour monter dans la chaloupe. Il plaça un petit banc pour qu’elle y ait accès commodément, évitant ainsi tout contact. En silence il accomplit les tâches nécessaires pour attacher l’autre embarcation, puis il fit démarrer le moteur. La chaloupe fendit les flots sous l’impulsion du hors-bord et en un rien de temps, ils furent devant l’entrée de la grotte. Lorsqu’il eut fini d’attacher le canot tout au fond, il prit le sentier qui conduisait à la ferme de son père, presque sans regarder si elle le suivait. À l’orée du bois, alors qu’on apercevait, de l’autre côté de la prairie, la maison de ferme et la petite voiture garée non loin, il s’arrêta brusquement.
« Mes amitiés à Richard. Et si, plus tard, Richard veut vous amener à mon ermitage, je serai content de vous y accueillir tous les deux. »
Pivotant sur ses talons, il s’éloigna à pas pressés, comme s’il fuyait, et disparut bientôt à un tournant du sentier. Célia éclata en sanglots et les yeux brouillés de larmes, marcha en trébuchant vers sa voiture. Comme elle approchait, tante Germaine sortit de la maison.
« Célia, entrez un moment, venez-vous reposer. »
La jeune fille fit signe que non, et continua sa route. Tante Germaine vint la rejoindre et s’aperçut qu’elle pleurait. Elle posa une main maternelle sur l’épaule de Célia.
« Il ne faut pas en vouloir à Roger, il a tellement souffert le pauvre enfant. Sa paix, il l’a payée chèrement. Il faut la lui laisser. Vous êtes sûre que vous ne voulez pas entrer un moment? »
De nouveau Célia agita négativement la tête tandis que les larmes coulaient sur ses joues. Puis elle monta dans sa voiture et reprit la route de Montréal.
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Lorsque Francis aperçut dans le courrier une enveloppe en provenance de la Coglan Mfg. Ltd., il se douta bien que ce n’étaient pas là de bonnes nouvelles. En effet, cette seconde lettre ressemblait en tout point à la première, excepté pour la description du procédé en question : « …le joint en trois morceaux, avec un coin de dessin spécial pour renforcer l’enture entre le manche et la palette. Nous avons obtenu, pour ce dessin, le brevet N o 621913. Si vous persistez à utiliser cette méthode, vous devrez payer les redevances énumérées au tableau en annexe, sinon nous nous verrons dans l’obligation de nous adresser aux tribunaux… etc. »
Pour la première fois, Francis eut un sentiment de panique. Sans aucun doute Arthur Coglan avait résolu de se débarrasser d’un compétiteur encombrant en l’acculant à la faillite, et il tenait là le moyen de le faire. Malgré ses enquêtes, Francis n’avait pu découvrir si d’autres secrets avaient été livrés à Coglan, ni par qui. Même si Richard y était pour quelque chose, il savait bien qu’il ignorait tout de la façon dont les Ateliers Cusson fabriquaient leur produit. Et puis, les attaques avaient été si rapprochées qu’il n’avait pas eu le temps d’y voir clair.
Pourquoi, aussi, n’avaient-ils jamais pensé à faire breveter les améliorations qu’ils apportaient à la fabrication des bâtons de hockey? songea-t-il pour la énième fois. Ni Georges Cusson ni son père n’y avaient jamais songé.
Il attendit l’arrivée des deux hommes qu’il avait fait demander, puis leur tendit la lettre.
« Eh bien, messieurs, quel est votre avis?
— Comme pour l’autre, dit Serge Gagné, il faut nous assurer qu’ils ont bien obtenu ce brevet, mais je crains fort qu’il ne dise vrai. Si c’est le cas, il faudra de nouveau tenter de négocier avec Arthur Coglan…
— Pas question! Il n’attend que ça pour rigoler. »
Il se tourna vers Gérard Lumette qui occupait l’autre fauteuil.
« Et vous, monsieur l’ingénieur en chef, qu’avez-vous à suggérer? »
Lumette enleva ses lunettes et fixa le jeune patron de ses yeux froids.
« Il faudrait savoir si la conception du coin avec laquelle ils auraient obtenu ce brevet correspond bien au nôtre. Si c’était le cas, nous n’aurions d’autre alternative que d’en dessiner un différent.
— Et ça prendrait combien de temps pour faire ça?
— Difficile à dire. La création ne se minute pas, monsieur Destel. »
Francis se demanda s’il n’y avait pas un soupçon d’ironie dans sa réponse, mais le visage de Lumette demeurait impassible.
« Et en attendant, reprit Francis d’une voix aigre, je suppose qu’on revient à l’enture en queue d’aronde, comme du temps de mon grand-père? »
Lumette ne répondit pas.
Dieu qu’il détestait ces vieilles barbes, songea Francis. Il aurait dû mettre l’ingénieur à la porte comme il avait fait avec le comptable Arsenault et embaucher un jeune sortant de l’université. Peut-être celui-ci aurait-il été assez futé pour l’avertir de faire breveter les procédés de fabrication.
« Bon, dit-il tout haut, toi, Serge, assure-toi que le brevet est valide, et vous, monsieur l’ingénieur en chef, vous vérifierez si le dessin breveté correspond bien au nôtre, et si oui, vous vous mettrez à l’œuvre immédiatement pour en inventer un qui échappe à ce brevet. Vous pouvez disposer. »
Ils se préparaient à quitter le bureau lorsqu’il rappela Gérard Lumette.
« Au fait, vous voudrez bien aussi me préparer un rapport pour indiquer si d’autres procédés que nous employons pourraient faire l’objet de brevet. Je compte sur vous pour que nous ne soyons plus jamais victimes de surprises du genre, sinon… » acheva-t-il avec un geste éloquent.
Lumette le regarda, puis quitta la pièce sans rien dire.
Resté seul, Francis revint à l’idée qui le réjouissait depuis hier alors que Laura l’avait appelé pour l’inviter à une petite réunion chez elle le samedi suivant, puisque son père avait obtenu congé de l’hôpital, un congé temporaire tout au moins.
« Venez avec Louise et le petit, avait-elle dit. Ernest sera heureux de revoir son petit-fils. J’ai aussi demandé à Richard de venir avec Célia. Votre père a insisté pour retrouver autour de lui tous les siens, comme à Noël. J’espère, toutefois, que par amour pour lui, vous serez tous deux assez civilisés pour ne rien laisser paraître de vos différends. J’ai obtenu la promesse de Richard. Puis-je avoir la vôtre, Francis? »
Il lui avait donné toutes les assurances qu’elle avait demandées, mais intérieurement il s’était dit que c’était là sa chance. Ah, son cher frère pensait l’abattre? On verrait bien lequel des deux l’emporterait. Plus que deux jours à attendre. Laura et Richard avaient organisé une gentille petite fête pour la sortie du père de l’hôpital. Il y aurait un changement inattendu au programme, voilà tout. On allait bien s’amuser, songea Francis, tandis qu’un rire silencieux le secouait.
Le samedi matin, alors qu’elle s’attardait à sa deuxième tasse de café, il dit à Louise :
« Au fait, cet après-midi, ne m’attends pas. Rends-toi seule chez mes parents avec le petit. J’ai un rendez-vous à Montréal avec un ingénieur. Je vous rejoindrai aussitôt que je serai libre.
— Un rendez-vous d’affaires le samedi? »
Francis soupira.
« Hé oui. C’est le seul moment dont disposait cet homme. »
Il se leva et vint embrasser sa femme.
« À cet après-midi, ma chère. »
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Célia sortit de la salle à manger et regarda l’heure. Neuf heures et quart. Enfin, Richard avait consenti à l’amener dans sa famille. Il devait venir la chercher vers onze heures et demie, il lui restait au moins deux heures pour étudier.
Elle remonta dans sa chambre et s’assit à sa table de travail. Une demi-heure plus tard, Mme Blanchard frappa à la porte pour lui dire qu’on la demandait au salon.
Étonnée, elle rangea ses livres, se demandant pourquoi Richard ne montait pas. Même s’il n’habitait plus ici, il connaissait quand même le chemin de sa chambre. En arrivant dans la porte du salon, elle fut encore plus surprise de voir Francis qui l’attendait.
Il se leva avec empressement et vint vers elle, lui serrant la main avec chaleur et l’embrassa sur la joue.
« Bonjour, Célia. Vous devez être surprise de me voir, mais c’est qu’il y a eu du changement au programme de cette petite fête pour accueillir mon père à sa sortie de l’hôpital, et c’est ma faute.
— Ah, oui? fit la jeune fille.
— C’est une longue histoire, que je vais abréger. Quand mon père dirigeait notre entreprise, il m’avait toujours refusé la permission d’acheter un camp de chasse et pêche pour y accueillir nos principaux clients. Quand j’ai pris la direction, je l’ai fait. Hier, quand je suis allé le voir, je l’ai invité à venir le visiter avant que la saison ne finisse, car bientôt nous le fermerons pour l’hiver.
— Ah, oui, répéta Célia, étourdie de toutes ces explications.
— Mon père était si content de sortir de l’hôpital que je crois qu’il m’a pardonné. Il a accepté. Vous ne pouvez pas savoir comme j’en suis heureux, Célia. Mais ce changement de lieu apporte des changements au programme. Comme Richard vous l’a sans doute dit, il n’y a pas de route pour le lac à la Truite — on y arrive qu’en avion. Alors, vous comprenez, avec mon père qui sortira en fauteuil roulant, cela comporte des obstacles. »
Il paraissait si heureux et lui souriait avec tant de sincérité que Célia se dit que sans doute Richard exagérait quand il parlait de son frère comme il le faisait.
« Enfin, je vous expliquerai tout ça chemin faisant. Qu’il me suffise de vous dire que nous avons loué un avion plus grand que le mien pour amener mon père et Laura. Richard les accompagnera pour s’occuper du fauteuil roulant. Ce n’est évidemment pas avec ma petite Beaver à quatre places que je pourrais prendre tout ce monde, sans compter le fauteuil.
— Vous dites « tout ce monde ». Est-ce que Roger y sera? demanda soudain Célia.
— Roger? demanda-t-il, interloqué. Quel Roger?
— Mais, votre oncle Roger, du lac Fantôme. »
Francis comprit soudain. Elle avait l’air d’y tenir, la petite Célia, à la présence de l’oncle Roger.
« Où avais-je la tête? Mais, bien sûr qu’il y sera. Vous ne croyez pas qu’il manquerait la sortie d’hôpital de mon père. D’ailleurs ils ne seront pas trop de deux hommes pour s’occuper de lui. Pour tout résumer, voici les changements. Vous venez avec moi dans le Beaver. Nous allons les précéder là-bas et tout préparer pour les accueillir.
— Mais Richard m’avait dit que votre père ne sortait pas avant onze heures?
— Puisque nous allons là-bas, on lui a permis de sortir un peu plus tôt. Alors, il n’y a pas de temps à perdre si nous voulons y être avant eux. Si vous êtes prête, nous partirons immédiatement. »
Célia hésita un moment, mais l’idée qu’elle passerait la journée avec Roger emporta ses dernières hésitations.
« Donnez-moi cinq minutes et j’y suis.
— Oh, et prenez des vêtements chauds, lança-t-il comme elle se dirigeait vers l’escalier. À ce temps-ci de l’année, il fait froid, là-bas, dans le nord. »
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Tout le long du chemin qui séparait Montréal de la base d’hydravions du lac Vert, Francis se montra un compagnon charmant. Il s’intéressa aux études musicales de Célia, exprima le désir de l’entendre chanter — chose qui serait possible maintenant quand toute la famille se réunirait pour Noël à Saint-Timothée.
La conversation tomba de nouveau sur Roger et Francis répondit à toutes les questions, faisant bien attention de ne dire que du bien de son oncle car la petite sotte semblait en être très entichée et l’admirer fort.
Enfin ils arrivèrent au lac Vert, avec sa longue jetée de bois bordant le demi-cercle de la baie où les hydravions attendaient en sage rangée, chacun attaché à son quai flottant. En face du parc de stationnement, un établissement mi-restaurant mi-épicerie avec, à l’arrière, des hangars et des ateliers. Au bout de la jetée, une pompe à essence et des réservoirs.
Francis fit le tour de la voiture pour ouvrir la portière, et désigna à Célia un petit Beaver jaune monté sur flotteurs.
« Vous voyez, le troisième depuis la droite? C’est mon avion. Je vais vous y installer et vous m’attendrez pendant que je passe un moment à l’établissement de notre chère Amélie, la providence des aviateurs, prendre la commande que je lui ai téléphonée avant d’aller vous chercher. »
Juste avant de la faire monter, il lui désigna un hydravion à huit places tout au bout de la jetée.
« Vous voyez le gros là-bas, le dernier de la rangée? C’est celui-là que nous avons loué pour amener mon père et le reste de la famille. De toute évidence, ils ne sont pas encore arrivés.
— Est-ce qu’on ne devrait pas les attendre? »
Il sourit involontairement de voir qu’elle n’avait pas remarqué l’inscription sur la carlingue : Gouvernement du Québec.
« Mais non, nous allons tout préparer avant qu’ils n’arrivent. Il ne faudrait pas que mon père se retrouve dans une maison pas chauffée, et ils ne tarderont pas à arriver car ce gros oiseau vole beaucoup plus vite que mon petit Beaver. »
Pendant qu’elle attendait, Célia s’amusa à examiner l’intérieur de la cabine, la complexité du tableau de bord. C’était là l’appareil qui l’amènerait au camp des Ateliers Cusson où elle passerait toute une journée en compagnie de Laura, du père de Richard, et surtout de Roger. Depuis la dernière fois où elle l’avait vu, il occupait sans cesse son esprit. Elle tenait avec lui des conversations imaginaires sans fin ; elle voyait s’animer ses yeux gris vert ; sa seule évocation semblait lui apporter un peu de cette paix où baignait la petite maison dans la forêt. De plus en plus elle se persuadait que s’il l’avait grondée d’être venue le voir, c’était par crainte de céder à la tentation de se rapprocher de quelqu’un, mais que, dans le fond, il était attiré vers elle.
Francis revint, portant une caisse qu’il posa dans la queue de l’avion et prit sa place aux commandes. Le moteur gronda, s’accéléra jusqu’à ce que tout l’avion en tremble, puis l’appareil se déplaça de plus en plus vite sur la surface relativement calme du lac. Bientôt il se libéra de l’élément liquide et bondit dans les airs, s’élevant au-dessus des bois et des villages avant de tourner carrément vers le nord.
Au sol, les agglomérations se firent plus rares. Parfois on voyait une route, mince fil pâle rayant la couleur sombre de la forêt de conifères, reliant de minuscules groupements de quelques maisons avec l’extérieur. Puis toute trace d’habitation humaine disparut. Les hautes collines usées du bouclier précambrien se succédaient, chaque vallée sertie de lacs ou de rivières. Enfin l’avion perdit de l’altitude et vint planer au-dessus d’un lac assez grand. Au fond d’une baie profonde, se trouvait une bâtisse carrée et trapue entourée de ses dépendances.
Francis l’indiqua à sa compagne en disant : « Bienvenue à l’établissement des Ateliers Cusson. »
Les flotteurs touchèrent l’eau, et les vagues agitées par le vent qui s’élevait, frappèrent les coques avec régularité. L’avion s’arrêta près d’un quai flottant.
Elle détacha sa ceinture et, la porte ayant été ouverte, s’apprêta à descendre. Francis la cueillit dans ses bras et la posa sur le quai, tout en la retenant un long moment contre lui avant de la libérer. Célia fut étonnée d’un tel geste, et pour la première fois un germe d’inquiétude se manifesta en elle. Mais déjà Francis l’entraînait vers la maison. Il fit tourner la clef dans la serrure et ouvrit la porte, s’effaçant pour laisser passer la jeune femme.
Ils entrèrent dans une pièce spacieuse dont les murs en billots vernis étaient couverts de photographies de chasses et de pêches fructueuses, de trophées de chasse, de gros poissons empaillés. Des divans confortables ainsi que des fauteuils et des tables étaient groupés aux deux bouts de la pièce, tandis que dans le centre un gros poêle de fonte se tenait prêt à dispenser une bonne chaleur.
« Il fait un froid de loup ici, dit Francis. Gardez votre veste jusqu’à ce que j’allume le feu. Puis j’irai faire une bonne attisée dans la cuisine, et avant trop longtemps nous serons tout à fait confortables, vous verrez. En attendant, vous pouvez visiter les lieux si le cœur vous en dit. »
Ayant allumé le feu, il sortit pour aller chercher les provisions dans l’avion, et Célia, suivant son conseil, enfila le corridor qui menait à la cuisine tout au fond. De chaque côté des portes s’ouvraient sur des chambres meublées de lits superposés. La cuisine était aussi grande que la salle de séjour, avec, dans un coin, une table réfectoire en bois massif capable d’accueillir une bonne douzaine de convives.
Francis entra bientôt, portant la caisse qu’il se mit à déballer et à ranger. Célia, peut-être parce qu’elle se sentait mal à l’aise dans la même pièce que lui, retourna dans la salle de séjour en disant qu’elle allait guetter l’arrivée de l’avion.
« C’est ça, dit Francis d’un ton narquois, allez, je vous rejoins bientôt. »
Elle s’assit dans un fauteuil qu’elle tourna pour faire face à la fenêtre, et scruta, mais en vain, le firmament qui se couvrait peu à peu de nuages gris sale.
Francis revint, remit des bûches dans le gros poêle de fonte, puis consulta sa montre.
« Il nous reste une bonne heure avant midi. Aimeriez-vous venir taquiner la truite avec moi pendant que la maison se réchauffe? Ce n’est pas pour rien que ce lac s’appelle lac à la Truite.
— Non, merci. Je vais les attendre.
— Vous risquez d’attendre longtemps. »
Comme si cette remarque venait confirmer les vagues craintes qu’elle avait refoulées depuis le début, elle devint très pâle.
« Que voulez-vous dire? » articula-t-elle faiblement.
Francis se mit à rire. « Vous êtes aussi délicieusement naïve que belle, chère Célia. Avez-vous vraiment cru que ma dévouée belle-mère consentirait à amener ici un convalescent qui sort de l’hôpital?
— Mais alors, vous m’avez menti, odieusement menti! Pourquoi avoir fait une chose aussi affreuse?
— Vous vous souvenez, quand je vous ai rencontrée à Noël l’an dernier? Depuis ce temps que je me dis que j’aimerais bien avoir l’occasion de faire plus ample connaissance avec vous. Ici, c’est vraiment idéal, vous ne trouvez pas? Nous ne risquons pas d’être dérangés. »
Célia se leva comme mue par un ressort.
« J’exige que vous me rameniez tout de suite.
— Demain.
— Que dites-vous?
— Je dis que je vous ramènerai demain. Mais en attendant, pourquoi ne pas en profiter? Je vous assure que je puis être un amant tendre et efficace.
— Vous êtes fou! Jamais, vous m’entendez, jamais!
— Vous avez tort, il ne faut jamais dire : Jamais.
— Vous avez l’intention de m’assommer et de me violer. Cela cadrerait tout à fait avec le genre de personne que vous semblez être. »
Francis s’allongea dans le fauteuil et fit mine de bâiller.
« Mais non, je n’ai jamais eu besoin de violer les femmes. Parfois, j’ai dû insister un peu, mais en général, elles finissent toujours par succomber à mes charmes. D’autant plus que cela ne vous servira strictement à rien de jouer les pudiques car, même si vous persévériez à me refuser, il suffit que Richard croie qu’il s’est passé quelque chose, n’est-ce pas?
— Salaud! Je ne resterai pas une minute de plus dans cette pièce avec vous. »
Elle se leva et se dirigea vers la porte, mais plus rapide qu’elle, il l’avait déjà devancée.
« C’est ça, allez prendre l’air et réfléchir un peu, vous verrez qu’il vaut mieux être raisonnable. Seulement, pas trop longtemps. Il fait de plus en plus froid. Je ne veux pas que vous preniez une pneumonie. Alors, dans quinze minutes, si vous n’êtes pas rentrée, je viens vous chercher. »
Il ouvrit la porte. Elle se faufila prestement dehors et descendit en courant vers la grève. Avant tout, elle ne voulait pas lui donner la satisfaction de la voir pleurer.
« Oh, et puis, lui lança-t-il avant de refermer la porte, n’essayez pas de vous enfuir. Même avec une boussole vous risqueriez de marcher plusieurs jours sans voir âme qui vive. »
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Richard se hâtait vers la maison de Mme Blanchard car il craignait d’être en retard. Il avait rencontré Laura à l’hôpital et l’avait aidée à préparer son père pour la sortie. Chaque fois qu’il le voyait, il était frappé à nouveau par sa maigreur et la pâleur de son visage, lui qu’il avait toujours connu massif et rubicond. Au moins, aujourd’hui, il avait eu l’air heureux et détendu.
Il avait poussé le convalescent jusqu’à la voiture et l’avait installé sur la banquette avant. Puis il avait plié le nouveau fauteuil roulant et l’avait rangé dans le coffre. Même si Ernest pouvait se déplacer avec des béquilles, il s’épuisait vite.
Puis, il leur avait dit au revoir, ajoutant qu’il allait cueillir Célia et les rencontrerait à Verneuil.
« À bientôt », lui avait dit Laura en agitant la main.
Et maintenant, il était immobilisé dans un embouteillage. Il semblait que tous les habitants de la ville de Montréal avaient décidé de parcourir les magasins en ce samedi du début novembre.
Parvenant enfin à une rue latérale, il quitta la file et tenta de trouver une rue plus paisible où il pût rouler.
Quand il arriva à la maison de Mme Blanchard, il s’aperçut qu’il était presque midi moins vingt. Il appuya sur le bouton de sonnette deux fois avant qu’elle ne vienne ouvrir.
« Tiens, Richard, dit-elle. Quel bon vent t’amène? Tu vas reprendre tes études musicales?
— Non, c’est-à-dire oui, plus tard. Mais là je suis en retard. Je viens chercher Célia.
— Célia? Elle est déjà partie.
— Partie? répéta Richard, hébété.
— Oui. Un grand jeune homme aux cheveux roux bouclés est venu la chercher il y a au moins une heure. »
Richard sentit son cœur se serrer au point qu’il dut s’appuyer au chambranle de la porte.
« Quelle sorte de voiture conduisait-il?
— Une belle voiture sport, rouge vif.
— A-t-elle dit où elle allait?
— Non, mais quand elle est sortie je l’ai entendu demander : Est-ce que c’est très loin? »
Aucun doute, se dit Richard avec désespoir, Francis est venu la chercher en lui racontant je ne sais quel mensonge.
« Qu’y a-t-il, Richard? Vous semblez bouleversé.
— En effet, Madame Blanchard, il se passe des choses très graves. Me permettez-vous d’entrer et de me servir du téléphone? J’ai un appel urgent à faire.
— Bien sûr. Venez. »
D’une main fébrile, il composa le numéro de la résidence de Verneuil. Le téléphone sonna, sonna, mais il n’y eut pas de réponse. Il consulta sa montre. Il n’était même pas midi, ils ne pouvaient évidemment pas être arrivés. Il lui faudrait ronger son frein jusqu’à ce qu’ils arrivent.
Enfin, à midi vingt-cinq, il entendit la voix de Laura à l’appareil.
« Laura, Francis a kidnappé Célia. Avez-vous idée où il aurait pu l’emmener? »
Elle ne devait pas être seule dans la pièce car elle évita de répéter ce qu’il avait dit, même si visiblement elle avait bien compris toute l’affaire.
« Laisse-moi réfléchir… probablement au camp de chasse et pêche au lac à la Truite. J’ai entendu dire qu’il y va très souvent.
— Où garde-t-il son avion?
— À la base du lac Vert, sur le chemin de l’Assomption.
— D’accord, merci.
— Tiens-moi au courant, réussit-elle à dire avant qu’il ne raccroche le téléphone.
— Merci, Madame Blanchard », cria-t-il en dévalant les marches aussi vite qu’il pouvait. Il monta dans sa voiture et démarra en trombe.
Une fois sur la route, il se dit qu’il lui faudrait se calmer et respecter les limites de vitesse. Éviter surtout d’attirer l’attention des policiers et de se faire ainsi retarder. La colère, une colère viscérale avait fait place à la douleur. Il se représenta Francis comme un vilain oiseau de proie tenant dans ses serres une Célia sans défense. Pour la première fois de sa vie, il eut vraiment envie de le tuer.
En arrivant au lac Vert, il se dirigea vers l’établissement portant une affiche où se lisait : Chez Amélie et trouva la bonne dame assise derrière son comptoir, s’affairant à un tricot.
« Connaissez-vous Francis Destel? L’avez-vous vu ce matin?
— Oui, justement, il est venu chercher des provisions avant de partir.
— Savez-vous s’il était seul?
— Non, j’ai cru voir qu’il y avait une femme avec lui.
— Où pourrais-je m’adresser pour louer un de ces avions?
— Êtes-vous pilote?
— Non, justement, je voudrais engager un pilote aussi. » Amélie hésita.
« Vous savez, un samedi après-midi, j’sais pas où j’en trouverai un. Il vaut mieux s’y prendre d’avance quand on veut louer un avion avec pilote, surtout les fins de semaine.
— Écoutez, madame, voulez-vous essayer? C’est une urgence. Je suis le frère de Francis Destel, et notre père, qui était à l’hôpital, est au plus mal. On se demande s’il passera l’après-midi. »
Amélie rangea son tricot et descendit de son tabouret.
« Ah, ben, si c’est pour d’la mortalité, j’pourrais p’t-être essayer de rejoindre Francis avec le téléphone sans fil, mais ça marche pas souvent.
— Non, madame, il faut que j’y aille, et c’est urgent. Voulez-vous essayer de rejoindre un pilote s’il vous plaît?
— Bon, bon, bougonna Amélie, on va essayer. »
Elle prit sur le comptoir un cahier où étaient inscrits des numéros de téléphone, le plaça près de l’appareil et composa un numéro.
« Ça répond pas.
— Alors, essayez-en un autre, essayez-les tous jusqu’à ce qu’on en trouve un qui réponde. »
Après deux autres essais, enfin, elle obtint une réponse.
« C’est toi, Thérèse? Amélie ici. Ton mari es-tu là?… Ah, bon, il est allé au village. Quand l’attends-tu? Aussitôt qu’il rentrera, veux-tu lui dire qu’y m’appelle… Oui, c’est pour de la mortalité. Le frère de Francis Destel est ici et il faut qu’y aille au lac à la Truite sans faute. C’est ça, j’lui dirai.
— Alors? demanda Richard lorsqu’elle eut raccroché.
— Ben, elle l’attend dans moins d’une demi-heure. Il est allé au village chercher des choses pour arranger sa maison, et il va me rappeler. Mais Thérèse me dit qu’il n’aimera pas ben ben sortir c’t’après-midi. Il voulait calfeutrer ses chassis avant l’hiver. Pis, ça va vous coûter cher.
— Vous lui direz que j’m’en fiche. Je paierai ce qu’il voudra. Mais est-ce qu’on pourrait pas en appeler un autre?
— Non, y en reste pas beaucoup, pis, les deux autres sont plus loin que Marcel. Lui au moins n’est qu’à vingt milles d’ici. Ça irait pas plus vite d’essayer d’en avoir un de Trois-Rivières.
— Bon, je comprends. Merci pour tout ce que vous faites pour moi.
— Ben, dit Amélie, radoucie, on est toujours content d’aider, surtout dans les cas de mortalité. J’connais ben Marcel. Il est fiable. Il va rappeler. »
Prenant son mal en patience, Richard demanda la permission de se servir du téléphone, et appela Laura, « pour rassurer les siens », dit-il. Sois prudent, l’adjura-t-elle.
Pour tromper l’attente et se souvenant qu’il n’avait rien mangé depuis le matin, il commanda un sandwich et du café. Après ce qui lui parut une éternité, le téléphone sonna.
« Ah, bon, c’est toi, Marcel. Garde la ligne, j’te passe le monsieur. »
Marcel en effet n’était pas très enthousiaste à l’idée de partir pour le lac à la Truite, mais vu les circonstances il y consentit pour le double du tarif habituel.
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Francis ouvrit la porte du camp et regarda Célia qui, assise sur un siège de fortune, surveillait à la fois l’horizon et la porte.
« Mademoiselle est servie.
— Je n’ai pas faim. »
Il descendit les marches. Le voyant venir, elle se leva et fit face, comme devant un chien méchant.
« Voyons, ne faites pas l’enfant. Vous n’allez pas rester jusqu’à demain sans manger, n’est-ce pas? »
Elle ne répondit pas.
« De toute façon, continua-t-il, il faut que vous rentriez dans la maison. Il fait trop froid. Venez ou je vous fais rentrer de force. »
Célia marcha rapidement vers la maison et revint s’asseoir dans le fauteuil qu’elle avait traîné près de la fenêtre.
« Allons, venez à la cuisine manger quelque chose.
— Non. Je n’ai pas faim. »
Il haussa les épaules.
« Bon, à votre guise. J’suis pas pressé. J’ai tout mon temps, n’est-ce pas? Et puis, la nuit porte conseil, à ce qu’on dit. Avant demain, vous aurez certainement changé d’idée », dit-il en retournant dans la cuisine.
Alors Célia se cacha le visage dans les mains et s’abandonna au désespoir. Se pouvait-il qu’elle reste prisonnière de cet homme? Lorsque Mme Blanchard dirait à Richard qu’elle était partie, toute joyeuse, avec un autre homme, que penserait-il? Et que penseraient Roger et la famille lorsque Richard dirait qu’elle leur avait fait faux bond? Une vague de panique la submergea de nouveau. Elle était dans un lieu perdu, et personne ne savait qu’elle s’y trouvait. Elle entendit les pas de Francis qui revenait vers la salle de séjour et, ne pouvant supporter sa présence, courut dehors et se mit à marcher de long en large sur la grève.
Soudain, il lui sembla entendre un bourdonnement lointain, mais elle n’osait y croire. C’était probablement son imagination. Le grondement se précisait, un point noir parut sous les nuages gris.
Mon Dieu, se dit-elle, comment fait-on pour donner un signal de détresse à un avion? Elle agita désespérément les bras, puis elle enleva sa veste de daim et l’agita, pensant que ce serait plus facile à voir. Mais l’avion continua sa route, survolant le camp et disparaissant vers le nord. Célia tomba à genoux et se recroquevilla, pleurant à chaudes larmes. On ne l’avait pas vue! Elle avait raté sa seule chance.
Francis, qui avait aussi entendu l’avion, sortit de la maison et scruta le ciel.
« Remettez votre veste, dit-il, vous allez prendre froid. »
Voyant qu’elle ne bougeait pas, il se dirigea vers elle.
Soudain, le grondement se fit entendre de nouveau.
L’avion revenait, par le côté est cette fois, faisant face au vent. Il toucha l’eau et se tourna vers le quai, s’avançant et venant se ranger le long du quai, du côté opposé au Beaver. Célia s’était relevée et fixait la porte de l’avion. Richard en descendit. Elle se précipita dans ses bras.
Mais sans dire un mot, le visage dur, fixant Francis qui se tenait debout sur la grève, Richard la détacha de lui et la passa à Marcel.
« Faites-la monter, voulez-vous? »
Puis il s’avança vers Francis avec une détermination farouche.
« Tiens, si ce n’est pas Richard-Cœur-de-Lion! plaisanta Francis, gouailleur. Tu viens chercher ta belle? Elle en vaut la peine, tu sais. Et puis, c’est une blonde véritable. J’ai été à même de m’en rendre compte. Tu sais que j’ai toujours aimé les blondes. »
Richard avançait toujours. Francis recula un peu, et se mit à danser autour de Richard, comme un boxeur dans l’arène. Son frère, qui se déplaçait plus lentement, avait de la difficulté à lui faire face. Francis en profita pour lui allonger un coup de poing derrière la tête, projetant Richard sur le sable. Celui-ci demeura immobile un moment, puis se releva péniblement et fit face de nouveau.