Et la fidélité, bordel !
7 - Biologie de la fidélité
7
Biologie de la fidélité
Il était une fois un homme fidèle, c’est une belle histoire.
Il était une fois une femme fidèle, c’est un conte de fées.
Maurice Jeanneret
Chez les femmes, la fidélité est une vertu,
mais chez les hommes, c’est un effort.
Alfred Capus
De même que chez les humains, certains marqueurs de la fidélité
peuvent être repérés, il existe de nombreux modèles animaux de ce
comportement singulier. Le lecteur aura compris que ce chapitre n’est pas
philosophique mais biologique.
Biologie des animaux (plus ou moins)
fidèles
On l’a vu, les comportements des animaux dans ce domaine sont si
variés que les chercheurs n’ont eu que l’embarras du choix pour leurs
études.
– Les mouches drosophiles condamnées à la fidélité : ces bestioles
font partie des insectes les plus observés tant elles sont faciles à élever et
tant leur comportement si original apporte de l’eau au moulin de la
réflexion scientifique. Par exemple, les mâles sans doute trop romantiques
vivent moins longtemps lorsqu’ils ont été aguichés par les phéromones
sexuelles émanant d’une femelle et que celle-ci ne se montre pas aussi
réceptive qu’elle en avait l’air… la notion de femme à la fois allumeuse et
fatale existerait-elle chez ces drôles de diptères qui meurent d’aimer ? Une
expérimentation assez cruelle, pour ne pas dire contraire aux libertés
fondamentales des insectes semble accréditer cette idée. En temps normal,
la vie sexuelle de ce sympathique insecte est absolument débridée, les
mâles comme les femelles multipliant sans vergogne leurs partenaires car
seule la multiplication sans limite permet la survie d’une espèce qui
constitue la principale nourriture des araignées, mantes, mésanges et autres
prédateurs. Mais attention, pour les mouches, se reproduire ne signifie pas
que cela doive se faire n’importe comment. De manière à augmenter les
chances que ses propres spermatozoïdes accèdent au nirvana de la
reproduction, le sperme des mâles contient une substance toxique qui
détruit les semences concurrentes. Une fois fécondée, une femelle pourra
bien copuler avec autant d’autres mâles qu’elle voudra, cela n’aura pas de
conséquences sur la légitime descendance du premier arrivé. Pourtant il y a
un prix à payer car ce poison mâle est si toxique qu’il diminue
significativement l’espérance de vie des malheureuses femelles dotées d’un
tempérament trop volcanique.
Les chercheurs ont eu l’étonnante idée de contraindre les mâles
drosophiles aussi bien que les femelles à ne s’accoupler qu’une seule fois
dans leur vie. Je vous l’avais bien dit que cette expérimentation était cruelle et liberticide ! Au bout de 44 générations de ce terrible régime, le sperme
n’étant plus en compétition avec celui des éventuels autres mâles change de
composition et perd de sa toxicité et en conséquence directe les femelles
condamnées à la chasteté se mettent à vivre plus longtemps. Aussi
longtemps que les mâles. Cela prouve qu’au bout de 44 générations, la
fidélité finit par s’inscrire dans les gènes, ce qui est vraiment étonnant et ne
peut probablement s’expliquer que par l’épigénétique (voir l’encadré ).
Est-il possible d’en tirer des analogies avec nous autres pauvres
humains ? Il existe en effet une situation particulière où nos propres
femelles le plus souvent vierges sont définitivement condamnées à la
chasteté, je veux parler des couvents de religieuses et il semble bien, même
si je ne dispose pas de données épidémiologiques précises à ce sujet, que les
bonnes sœurs vivent en effet plus longtemps que les femmes non chastes.
Au moment où j’écris ces lignes, la doyenne de l’humanité, 118 ans, est une
religieuse, sœur André, une Alésienne qui vit dans le Var. Le sperme
humain serait-il toxique ? Je plaisante, rassurez-vous les copines !
On peut évidemment penser que c’est leur vie extrêmement bien réglée,
à l’abri de tout stress, leur alimentation bio fournie par leur jardinage
conventuel qui favorise leur étonnante longévité. Malheureusement pour la
science, il ne paraît pas possible de savoir si cette caractéristique est
transmissible à leur descendance puisque par essence, la religieuse ne se
reproduit pas. Ou alors il faudrait obtenir du Vatican que les nonnes soient
fécondées une seule fois dans leur vie, ainsi que leurs descendantes et voir
si ce régime finit par s’inscrire dans leur patrimoine génétique. Il existe
pourtant un obstacle et de taille : une génération de nonnes dure au
minimum vingt ans ; si comme les drosophiles elles ont besoin de 44
générations, cela veut dire qu’il faudra attendre 20 × 44 = 880 ans pour
avoir la réponse, ce qui est compliqué pour un chercheur du CNRS ou de
l’Inserm qui doit absolument publier fréquemment à propos
d’expérimentations aussi rapides que possible sous peine de voir sa carrière péricliter. Nous n’aurons donc malheureusement jamais la confirmation
chez l’humain de ce modèle animal particulier et c’est bien dommage.
– Le junco à œil noir : la testostérone serait-elle l’hormone de
l’infidélité du mâle ?
Ce bel oiseau a déjà été évoqué (ici) et apporte sa pierre à l’édifice
testostéronique de la non-fidélité.
– Les campagnols 1
Ces charmants petits rongeurs comprennent deux espèces différentes :
ceux des prairies et ceux des montagnes. Les premiers sont monogames et
les deux parents sont très attentifs à l’égard de leurs petits, alors que les
seconds sont polygames et les pères sont, comment dire, désinvoltes avec
leurs descendants. Pour comprendre les mécanismes intimes de deux
comportements si différents entre deux espèces si proches, les chercheurs
ont identifié deux neurohormones secrétées par l’hypothalamus et qui
pourraient être responsables bien que pas forcément coupables : l’ocytocine
et la vasopressine. Ils ont injecté de l’ocytocine dans le cerveau des petits
montagnards et aussi sec, ils sont devenus plus fidèles à leur compagne et
plus attentifs à leur progéniture. La contre-épreuve a consisté à bloquer
l’action de l’ocytocine chez les habitants des prairies et comme attendu, ils
sont devenus volages, polygames, asociaux et mauvais pères.
L’ocytocine a parfois été qualifiée d’hormone de l’amour ou tout au
moins de l’attachement, ce qui est partiellement vrai. Très présente à la
naissance et au cours de l’allaitement, elle participe à l’installation du
microbiote et surtout aide le nouveau-né à interpréter les expressions/
émotions des visages de ceux qui l’entourent et à construire une relation
affective. De plus, c’est elle qui permettrait à la femme de tomber
amoureuse alors que, pour l’homme, le coup de foudre serait sous
l’influence de la vasopressine. Pour démontrer tout cela, les chercheurs se sont encore tournés vers nos champions de l’ocytocine, les très
sympathiques campagnols des prairies qui forment des couples pour la vie
et élèvent ensemble leurs petits. Cruels, ils ont séparé les couples et ont
soumis un des deux à des misères, comme des chocs électriques sous les
pattes. Quand ils ont été réunis, celui qui n’avait pas été martyrisé s’est mis
à longuement, amoureusement lécher son malheureux partenaire. Cette
neurohormone servirait donc aussi à consoler ! Si l’on se souvient que
l’empathie est nettement plus répandue chez les femmes que chez les
hommes, cela permet de comprendre que celles-ci sont de meilleures
soignantes que les hommes 2. On parle d’infirmières, d’assistantes sociales,
de sages-femmes et maintenant que les verrous sociaux ont sauté, les
étudiantes en médecine ont nettement pris le dessus.
L’ocytocine permet aussi de moduler des sentiments comme l’altruisme,
l’empathie, l’amitié, la confiance en l’autre et… l’amour ! Si une personne
est capable d’empathie et par conséquent de se mettre à la place de l’autre,
il est facile de comprendre qu’elle va être poussée à la fidélité. Je n’irais pas
jusqu’à dire qu’avant de se marier/pacser, les conjoints feraient bien de
vérifier les taux d’ocytocine de leur futur(e)… quoique ! Alors, me direz-
vous, qu’à cela ne tienne, si mon amoureux(se) est faible du côté ocytocine,
je n’ai qu’à lui en faire prendre et il/elle deviendra mon petit campagnol des
plaines ! Ce n’est malheureusement pas si simple puisqu’elle ne peut aller
dans le cerveau que sous forme de spray nasal et que cette forme
d’administration n’est pas fiable du point de vue des quantités qui arrivent à
bon port. Des chercheurs s’activent pour trouver une solution, car non
seulement ce serait un moyen de stabiliser les partenaires volages, mais cela
permettrait aussi aux autistes d’accéder aux mécanismes de l’attachement et
de l’empathie qu’ils ont tant de mal à maîtriser. Une molécule synthétique
est en cours de développement et a donné de bons résultats dans certains
modèles animaux d’autisme.
Et puisque l’ocytocine inonde le cerveau des femmes qui accouchent, il
est possible d’imaginer que celles qui ont une dépression du post-partum et
qui ont du mal à s’attacher à leur bébé pourraient bénéficier de cette
molécule. Selon Marcel Hibert, cette hormone pourrait également être
utilisée pour traiter la douleur, sevrer les toxicomanes, aider certains
schizophrènes, réduire l’anxiété sociale et post-traumatique, l’anorexie et la
boulimie, voire consoler ceux qui souffrent d’un chagrin d’amour. Selon
moi, ce serait aussi un traitement préventif du cocufiage ! N’oublions pas
qu’on peut se faire soi-même des administrations d’ocytocine en admirant
l’autre, en le touchant, en l’embrassant, en ayant des orgasmes, bref, chaque
fois que l’on a des interactions sociales positives.
Et la vasopressine, me direz-vous ? On sait que la répartition des
récepteurs à cette neurohormone dépend d’un gène aujourd’hui bien
identifié. Les chercheurs ont réussi à modifier celui des campagnols
polygames et mauvais père en leur rajoutant des copies des gènes de leurs
cousins fidèles. Sans surprise, les don Juan sont devenus des amoureux
fidèles et bons pères. De plus, si l’on accroît le taux de vasopressine chez le
campagnol des plaines, il devient encore une fois fidèle et bon père. Tout se
passe comme si un équilibre devait être trouvé entre ocytocine et
vasopressine.
Une étude chez l’homme a montré que la forme 334 du gène codant le
récepteur à la vasopressine est associée à des « difficultés conjugales ». Les
épouses de ces hommes particuliers pointent des maris moins attentionnés,
moins présents… apparemment, les mécanismes d’attachement exclusif –
ou pas – seraient relativement comparables chez l’humain et chez le
campagnol et tant pis pour le libre arbitre !
– Les primates : encore la compétition spermatique
Cet ordre d’animaux est intéressant puisque d’une part nous en faisons
partie et que d’autre part, tous les types de comportements conjugaux
existent chez eux, de la fidélité fusionnelle et sans faille du gibbon à la
sexualité collective et débridée du bonobo féministe. Mais là n’est pas le
plus intéressant, car c’est encore une fois dans les testicules qu’il faut
chercher le véritable fondement de la fidélité. Il faut tout d’abord savoir que
chez les espèces monogames et les strictement polygames, les testicules
sont modestes alors que chez ceux qui vivent en groupes à la fois
polygames et/ou polyandres, ils sont plus imposants, donc plus producteurs
de spermatozoïdes. En d’autres termes, ils sont petits chez les gibbons et les
gorilles, alors qu’ils sont carrément impressionnants chez les bonobos et les
chimpanzés. Tout cela est parfaitement logique puisque chez les deux
premiers, il n’y a pas de compétition spermatique, ils ont l’exclusivité de
femelles fidèles, par choix ou par force, alors que l’émulation bat son plein
chez les deux derniers. La cohérence est parfaite car si chez les propriétaires
de gros testicules, on étudie la dynamique de leurs spermatozoïdes, on
constate qu’ils ont aussi plus de carburant énergétique (mitochondries) et
sont par conséquent plus véloces pour nager et atteindre leur cible.
Autrement dit, plus un mâle a de concurrents et plus ses testicules sont
volumineux et plus son sperme est performant !
Qu’en est-il des testicules chez les humains, autres primates
autoproclamés supérieurs ? Quitte à infliger une nouvelle humiliation à mes
congénères, force est de reconnaître qu’ils sont très moyens et même plutôt
médiocres, plus proches de ceux du gorille (les noisettes les plus ridicules)
que de ceux du chimpanzé et du bonobo (je ne parle que de la taille bien
entendu). Cette observation permettrait de supposer que la polyandrie
n’aurait pas été très fréquente chez nos ancêtres mais aurait cependant
existé et existerait même toujours, paraît-il, chez nos contemporaines.
L’humain est normand, ni oui ni non, il se situe juste entre fidélité et
volagitude.
En toute logique, cette variabilité de la taille des testicules selon le
niveau de compétition entre mâles a pour conséquence une variabilité du
nombre de spermatozoïdes dispensés à chaque éjaculation. Par exemple,
dans nos basses-cours, plus il y a de coqs présents, plus le nombre de
spermatozoïdes éjaculés est important. C’est ainsi qu’il a été montré qu’un
coq dominant qui s’accouple en présence de trois autres coqs dits
spectateurs produira deux fois plus de spermatozoïdes 3. Dès lors, on peut
dans ce cas parler d’ajustement de la production en fonction de l’offre du
marché ! Un modèle économique chez des gallinacés, qui l’eût cru ?
Plus étonnant encore, les mêmes résultats ont été retrouvés chez les
humains 4, 5 : les auteurs ont pu montrer que si les deux membres d’un
couple ont passé ensemble 100 % de leur temps depuis la dernière
copulation, le nombre de spermatozoïdes éjaculés la fois suivante va
décroître alors que si les deux partenaires ont passé moins de temps
ensemble, ce qui augmente le risque d’infidélité de la femme, le nombre de
spermatozoïdes va augmenter toujours en vertu de cette belle loi de la
compétition spermatique. En d’autres termes, le nombre de spermatozoïdes
augmente s’il y a un risque de présence d’autres spermatozoïdes dans
l’appareil reproducteur de la femme. Puisque ces mécanismes pour le moins
étonnants existent dans notre espèce, cela pourrait être lié à un processus
évolutif et indique que la probabilité d’infidélité chez nos ancêtres
féminines n’était malgré tout pas négligeable et qu’elle va dans le même
sens que la taille des testicules.
L’épigénétique
Il s’agit là d’une découverte assez récente puisqu’elle
remonte à 2007. Pourtant, même s’il est facile d’affirmer ce
genre de choses après coup, la simple logique aurait permis de
subodorer ce drôle de phénomène. En effet, puisque toutes les
cellules d’un même organisme contiennent les mêmes gènes,
comment se fait-il que certaines d’entre elles deviennent des
neurones, d’autres de la peau, d’autres du muscle, du rein, du
cœur, des artères ou des veines, etc. ? Comment se fait-il aussi
qu’en suivant le destin de jumeaux homozygotes issus du même
œuf donc dotés rigoureusement du même ADN, l’un des deux
aura le diabète et pas l’autre ? Afin de tenter de répondre à ce
genre de questionnement, il faut comprendre qu’en fait, nous
sommes porteurs d’un nombre incroyable de gènes, en
particulier de gènes de maladies comme le cancer,
l’hypertension artérielle, la dépression, la sclérose en plaques…
qui heureusement resteront muets toute notre vie, sauf que
parfois, ces gènes de vulnérabilité dormants vont se réveiller et
s’exprimer. Ce « réveil » est lié à un mécanisme de méthylation
desdits gènes qui alors vont donner naissance à telle ou telle
maladie. Les exemples de méthylation sont innombrables et par
exemple on sait aujourd’hui que pour devenir schizophrène, il
faut d’une part être porteur de certains gènes et que d’autre part,
le fœtus doit avoir subi un stress pendant la grossesse comme la
rencontre avec un virus ou bien une famine ou bien un
traumatisme (exemple du génocide au Rwanda).
Le plus extraordinaire est que ce mécanisme de méthylation
peut se transmettre sur plusieurs générations. On sait par
exemple que le tabagisme de chacun des parents va augmenter le
risque de cancer du poumon chez les enfants du parent de même
sexe sur trois générations. De même, le médicament appelé
Distilbène prescrit à au moins 200 000 femmes entre 1948 et
1977 pour prévenir les fausses couches a provoqué une
augmentation du risque de cancer de l’utérus (entre autres) chez
les descendantes… et malheureusement, on en est aujourd’hui à
trois générations.
Cette découverte de l’épigénétique complète la théorie de
l’évolution et aurait probablement enchanté Charles Darwin.
Elle lui aurait permis de comprendre que les différences qu’il
observa chez ses fameux pinsons des Galapagos ne sont pas
exclusivement dues au hasard des mutations rarement
favorables, le plus souvent péjoratives, mais largement aussi à la
pression de l’environnement, c’est-à-dire aux conditions de vie
de chaque île.
La fidélité serait-elle purement
biologique 6 ?
Attention, chers lecteurs, cela devient quelque peu ardu !
L’arginine vasopressine est produite dans l’hippocampe (noyau cérébral
où sont stockés les souvenirs, entre autres) grâce à un gène joliment
dénommé AVPR1A, lui-même situé sur le chromosome 12q14-15… le
lyrisme des généticiens est décidément sans égal. L’arginine vasopressine
active l’amygdale, un autre noyau qui nous sert de tour de contrôle en
décodant les stimuli (bruits, odeurs, etc.) et décide s’il faut avoir peur, être
en colère, sursauter, fuir, se battre, ignorer, se figer, etc. C’est donc aussi le
principal centre de l’anxiété. Si l’amygdale est endommagée, chez le rat de
laboratoire ou chez l’humain ayant une maladie génétique comme il en existe en Afrique du Sud (syndrome d’Urbach-Wiethe), les sujets ont plus
de réflexes de peur et moins de capacité à fuir ou à se battre et quand ils ont
peur, ils se figent ; ils sont donc plus vulnérables. Si on leur injecte de
l’ocytocine, ils retrouvent un comportement adapté à la situation de stress
menaçant.
Et chez nous alors ?
Une expérience 7 a été menée dans le même esprit en Allemagne.
Sachant qu’au tout début d’une relation amoureuse ou bien quand nous
devenons mère ou père, notre cerveau se met à produire davantage
d’ocytocine et qu’il continue à le faire tout au long de ce type d’interaction
sociale, mais avec plus ou moins d’intensité selon que l’amour persiste un
peu, beaucoup, à la folie ou pas du tout, nos chercheurs ont sélectionné
86 hommes hétéros âgés en moyenne de 25 ans répartis en deux groupes :
célibataires ou non. Parmi eux, 57 ont eu droit à une pulvérisation
intranasale d’ocytocine et 29 ont eu un placebo. Enfin, ils ont été mis en
présence d’une femme vraiment attirante. La consigne était de s’approcher
progressivement d’elle jusqu’à la distance qu’ils jugeaient idéale. En règle,
55 centimètres a été généralement considéré comme la distance la plus
confortable… sauf par les hommes en couple ayant inhalé l’ocytocine qui
sont restés à 70 centimètres. Un peu comme s’ils considéraient que
maintenir une telle distance était plus prudent. À l’inverse, les hommes en
couple ayant sniffé un placebo se sont cantonnés aux classiques
55 centimètres.
Autrement dit, l’ocytocine ne modifierait en rien le comportement, le
ressenti des hommes amoureux mis en situation d’une tentatrice, sauf
qu’elle les rend plus circonspects. Comme s’ils se méfiaient d’eux-mêmes.
À méditer…
Périodes physiologiques de fidélité
– Chez les femelles des mammifères existe une période appelée
anœstrus de lactation, ce qui signifie que tant qu’elle nourrit son petit, elle
n’ovule pas, donc ne s’accouple pas. Cela peut se comprendre puisque
l’évolution a prévu que les mères doivent se consacrer exclusivement à
l’élevage de leur progéniture. Il s’agit là d’une méthode de contraception
naturelle – mais pas infaillible – que beaucoup de femmes ont exploitée en
continuant indéfiniment à allaiter de manière à éviter de tomber enceintes
puisque nous sommes une des rares espèces à nous accoupler en dehors des
périodes de chaleur. Toutes les espèces sauf une, la jument, qui trouve
moyen d’avoir des œstrus pendant sa grossesse et pendant sa lactation. À
ma connaissance cette étrange singularité n’a pas encore reçu d’explication
scientifique. On peut néanmoins rapprocher ce phénomène du fait qu’elle
est un des animaux terrestres dont la gestation est la plus longue (après
l’éléphant, le rhinocéros, la girafe, qui n’ont pas été étudiés sous cet angle
mais qui ne vivent pas sous des climats tempérés) et approche l’année
pleine (340 ± 20 jours). Or, la jument a une reproduction strictement
saisonnière et doit mettre bas au printemps, moment où les conditions liées
au climat et à la nourriture sont les plus favorables. Il est donc
indispensable pour elle de démarrer sa grossesse pendant qu’elle allaite
puisque, un an plus tard, elle aura un nouveau poulain. CQFD.
– Chez les mâles humains existe un phénomène peut-être encore plus
étonnant : des hommes qui ont initialement un fort taux de testostérone,
donc plus conquérants et avec plus de chances d’avoir des enfants, voient
leur taux chuter d’un bon tiers au moment où ils prennent soin de leurs
enfants. C’est en tout cas ce qu’a démontré une étude menée aux
Philippines à partir de 624 pères 8. Manifestement, encore une fois,
l’évolution dans sa grande sagesse a prévu que pour être un bon père, il faut
être sage et ne pas cavaler en dehors de la cellule familiale.
Ce phénomène serait-il un début d’explication au démon de midi, ce
très fréquent comportement d’infidélité radicale qui touche un bon nombre
d’hommes, jusque-là bons pères et bons maris, qui sans crier gare envoient
tout promener, épouses et enfants, à l’instant où ils parviennent au milieu de
leur vie, au cours de leur quatrième décennie (40-50 ans), en réalité la
cinquième aujourd’hui, vu que les femmes ont leurs enfants dix ans plus
tard que leurs mères ? C’est en effet le moment où les enfants quittent le
foyer familial et n’ont plus besoin de la même implication de leurs pères
dont on peut supposer que leur taux de testostérone remonte brutalement…
inutile de vous faire un dessin.
Effet Coolidge ou la subjectivité des chercheurs
L’ennui chez les rats, comme chez l’homme (syndrome de
Casanova), naît de la monotonie.
Jean-Didier Vincent, le chercheur bien connu, s’est penché
sur ce qu’il a nommé le syndrome de Coolidge : un jour où le
président des États-Unis (1923-1929) visitait un élevage de
bovins, on lui présenta un taureau capable de féconder 70 vaches
par jour. La First Lady se tourne vers son mari d’un air
goguenard. Celui-ci lui rétorqua : « Yes darling, mais ce sont 70
vaches différentes ! » Du coup, J.-D. Vincent qui avait remarqué
une baisse d’enthousiasme chez les rats mâles à qui l’on
présentait toujours la même femelle a conçu une machine à
distribuer des femelles. Chaque fois que l’animal avait accompli
correctement une tâche, on lui envoyait une femelle différente,
un peu comme les machines à distribuer des cadeaux des foires
d’antan. Il en déduisit alors que le rat comblé redouble
d’intelligence pour réussir de mieux en mieux à se sortir de
situations de plus en plus complexes.
Apparemment, il ne lui est venu à aucun moment l’idée de se
poser la question de l’ennui chez la rate… ou pour dire les
choses autrement, ces douces femelles s’emmerdent-elles quand
on leur présente toujours le même mâle ? Ainsi, il n’a pas
inventé de machine à distribuer les mâles. Ne le connaissant pas
suffisamment, je ne me risquerai pas à des interprétations
douteuses sur certains mécanismes d’identification
éventuellement machistes mais la question, me semble-t-il,
mérite d’être posée.
Jean-Didier, si tu me lis…
La démone de midi
Eh oui, messieurs, ce comportement de recherche éperdue de l’élixir de
jouvence, cette manière désespérée de (se) prouver qu’on est toujours jeune,
séduisant, adolescent n’obéissant à aucune règle n’est pas votre apanage. Il
existe aussi chez les femmes, même s’il reste moins fréquent. Il survient en
général à l’arrêt des règles, quand le spectre de l’infertilité, signe de
vieillissement irréversible, se profile à l’horizon proche. Il y a donc
urgence, surtout si les enfants sont partis, anéantissant le personnage de
mère indispensable ! À ma connaissance, les chercheurs, sexistes et
machistes une fois de plus, n’ont pas mesuré l’évolution des taux de
testostérone des femmes avant d’être mères, puis une fois qu’elles ont des
enfants et enfin quand ceux-ci partent. En revanche, les explications
psychologiques ne manquent pas et concernent comme pour les hommes le
refus du vieillissement et in fine de la Grande Faucheuse.
La fidélité est-elle génétique ?
Encore une drôle de question. Suis-je fidèle comme papa ou comme
maman parce que c’est ma culture, ma tradition familiale, mon éthique
personnelle ou collective, ma religion, mon amour pour ma ou mon
partenaire, mon manque d’imagination, ma paresse, ma névrose, ma faible
libido, ma peur de la lapidation si je vis en Iran ou en Afghanistan… ou
bien ce comportement particulier est-il juste lié aux bons ou mauvais gènes,
selon le point de vue, qu’ils m’ont transmis ? Il est évident qu’un
comportement aussi complexe que la fidélité ne pourra jamais être rattaché
à un seul déterminant.
La réponse est donc : probablement tout ça, mon colonel ! Sans oublier
mon libre arbitre !
L’AVPR1A peut avoir un allèle (numéro) 334, une sorte de variant, et il
apparaît que les hommes qui en sont porteurs sont à l’origine de davantage
de crises conjugales et que les couples qu’ils forment ont moins de chances
de durer que ceux qui sont plus classiques sur le plan génétique. Leurs
relations sont volontiers houleuses et ceux qui sont porteurs de deux
exemplaires de l’allèle 334 ont deux fois plus souvent des problèmes de
couple et divorcent deux fois plus souvent, si tant est qu’ils aient vécu au
moins cinq ans avec la même femme. On peut supposer que, lorsque le
couple est plus récent, le risque de séparation est encore plus élevé. Il est
probable que les porteurs de ce fameux allèle ont une capacité à vivre en
crise de manière perpétuelle. Nous en connaissons tous de ces hommes qui
semblent éprouver un malin plaisir à mettre par terre leur(s) couple(s),
encore et encore ! À divorcer, revorcer, se séparer, se réunir… Pourtant,
cela n’explique pas tout car certains porteurs de l’allèle 334 forment des
couples stables et certains non porteurs sont conflictuels. Encore une fois, la
culture prend parfois et même souvent le pas sur la nature ; contrairement
aux campagnols, chez les humains l’éducation, l’éthique, en un mot le libre
arbitre, sont des facteurs déterminants en matière de fidélité comme
d’adultère. Pourtant, puisque de nombreuses études prouvent que certains
animaux ont des cultures différentes selon les tribus auxquelles ils
appartiennent, on peut penser que la principale différence entre les deux
variétés de campagnols est d’ordre culturel. J’aimerais qu’un jour on mène
une étude où des bébés campagnols des montagnes (infidèles comme
l’homme dit moderne) seraient confiés dès leur naissance à des campagnols
des plaines (fidèles comme les Amish). Deviendraient-ils fidèles comme les
membres de leur communauté d’adoption ? Et si on lançait une autre étude
où des nouveau-nés de familles dites modernes étaient adoptés par des
parents amish ? Mais je m’égare…
Génétique de l’adoption chez l’animal
Une très vieille étude 9 inattendue à l’époque concernait des
rats mariés entre frères et sœurs depuis plusieurs générations et
devenus quasiment des clones de rats et qui génétiquement
avaient une hypertension artérielle. Tous avaient exactement les
mêmes chiffres tensionnels trop élevés. Parallèlement, une autre
population également homogène avait été sélectionnée car ils
avaient tous exactement la même tension normale. Un modèle
parfait pour étudier par exemple les molécules destinées à
abaisser la tension. Et puis, un beau jour, des chercheurs
japonais se sont amusés à confier les bébés rats génétiquement
hypertendus à des mères génétiquement normotendues et aussi
de confier les ratons normotendus à des rates hypertendues. Que
croyez-vous qu’il arriva ? À la surprise générale, l’éducation a
prévalu sur l’hérédité et les chiffres furent normaux chez les
bébés dotés des gènes de l’hypertension artérielle. Les auteurs
allèrent jusqu’à vérifier s’il n’y avait pas dans le lait des rates
hypertendues un facteur modifiant la tension artérielle. À
l’époque, la conclusion fut que la culture l’emportait sur la
nature mais cela semble en réalité plus compliqué et c’est
probablement l’épigénétique qui pour le moment fournit la
meilleure clé de compréhension (voir encadré).
En tout cas, messieurs les cavaleurs, Casanova et autres don Juan, ne
comptez pas sur moi pour vous aider à plaider non coupables au nom de la
génétique ! Votre équipement génétique éventuellement 334 ne constitue au
mieux qu’une circonstance atténuante. Parole d’expert judiciaire !
– Chez les garçons : on sait que comme chez les campagnols, la
structure de notre vasopressine est polymorphique, donc sujette à des variations moléculaires (séquences particulières de nucléotides = variants)
dont l’expression pourrait être corrélée à notre degré d’attachement. Une
étude chez l’homme a montré à partir de questionnaires d’attachement que
le fait de ne pas être porteurs de l’allèle 334 (homozygotes), ou d’en être
porteurs d’un seul (hétérozygote) ou d’en être porteurs de deux
(homozygote pour cet allèle) est (légèrement) associé à des problèmes de
couple ainsi qu’à la tendance à être mariés plutôt que concubins 10. Cette
légère tendance du degré d’attachement du mâle humain à être influencé par
cet allèle de la vasopressine existe donc mais nul ne sait quel est son poids
vis-à-vis des autres facteurs énumérés.
– Chez les filles : une étude respectable 11 tout au moins sur le plan
quantitatif a été menée à partir de 1 600 paires de jumeaux féminins, donc
ayant bénéficié de la même éducation, dont 800 issues d’un seul œuf
(homozygote) et 800 de deux œufs (dizygote). Deux questions leur ont été
posées :
• Avez-vous déjà trompé votre partenaire et si oui avec combien de
personnes différentes ?
• Que pensez-vous d’une personne mariée qui trompe son conjoint ?
Les résultats sont impressionnants puisqu’ils démontrent que le
comportement d’adultère ou de fidélité est héritable à 40 %, de même que
le nombre de partenaires illégitimes, ce qui est considérable. En revanche,
pas de corrélation avec le jugement moral (probablement surtout lié à
l’influence du milieu) ni de lien avec le gène codant de la vasopressine.
Mais bien entendu, il est hors de question de rattacher le phénomène
fidélité et son contraire uniquement à des déterminants biologiques, neuro-
hormonaux, voire génétiques, ni non plus à des déterminants strictement
culturels.
Ce serait trop commode !
Une fois de plus, rappelons-le, nous sommes une espèce consciente,
dotée du plus précieux des biens, le libre arbitre. Qu’on le veuille ou non, même avec un taux de testostérone qui crève le plafond et d’un taux
d’ocytocine ou de vasopressine dans les baskets, l’humain même le plus
séducteur(trice) du monde reste libre de ses choix.
D’un point de vue évolutionniste, la fidélité est-elle plutôt
avantageuse ou au contraire, funeste ?
L’infidélité de la femelle risque de faire perdre au mâle « légitime » –
forcément le meilleur puisque c’est lui qui a gagné au jeu de la séduction,
éventuellement après s’être débarrassé de ses rivaux – le bénéfice de sa
victoire et de réduire les chances de transmission de ses gènes considérés
comme optimaux en termes de qualité. Pour un darwinien, cela irait donc
contre l’intérêt de son espèce. Pourtant, les femelles adultères augmentent
le brassage génétique en acceptant la semence du plus fort et aussi du plus
malin… Les mêmes darwiniens risquent d’y perdre leur latin !
À l’inverse, le mâle victorieux et infidèle multiplie les chances de
transmission de ses gènes supposés les meilleurs, alors qu’un mâle
victorieux et fidèle, s’il est monogame, participe à la protection et à
l’élevage des petits, augmentant les chances de succès en termes de
reproduction. Il existe pourtant des contre-exemples flagrants de cette
théorie : tels les poulpes femelles qui favorisent le plus malin mais le moins
musclé, certains allant jusqu’à jouer les travelos pour abuser leur rival plus
costaud, à la manière de Tony Curtis, héros de Certains l’aiment chaud
désireux de séduire Marilyn Monroe au nez et à la barbe du directeur de la
troupe de musiciennes.
Comme illustration de ces propos, force est de constater que chez de
nombreux singes polygames et de nombreux oiseaux monogames, les
femelles sont très souvent adultères.
Avantages de la fidélité, avantages
de l’infidélité…
Autrefois, la fidélité était une marque de conformisme. Aujourd’hui
c’est exactement le contraire ! C’est tout juste si les conjoints fidèles osent
l’avouer tant ils ont peur de passer pour des menteurs. Ou pire, d’être
ridicules. Selon l’heureuse formule de Serge Chaumier 12, « après les
rigueurs corsetées du mariage de raison et les excès passionnels du mariage
d’amour, les couples du e XXI siècle sont-ils sur le point d’inventer l’amour
de raison ? ».
AVANTAGES DE LA FIDÉLITÉ AVANTAGES DE L’INFIDÉLITÉ
Narcissisme conforté : se dire qu’on est le Narcissisme conforté avec la certitude
seul dans le cœur de l’autre est d’être toujours capable de séduire, d’être éminemment valorisant… et jeune, performant(e)… se montrer toujours
réciproquement car faire sentir à l’autre sous son meilleur jour est bon pour l’estime
qu’il est le ou la préféré(e) est un de soi.
sentiment on ne peut plus réconfortant ! Réduction, voire disparition de l’ennui lié
Trahir l’autre, c’est trahir son serment et à la monotonie.
cela entraîne forcément une baisse de Rajeunissement, retour à l’adolescence
l’estime de soi, qu’elle soit ou non avouée. avec un sentiment réconfortant de
Les gens fidèles sont fiers d’eux-mêmes. transgression. Le plaisir de la mise en
Ne pas avoir à supporter de mentir danger de soi, de son couple est puissant,
Faire sans arrêt attention de ne pas laisser tout autant que le plaisir de tomber
traîner son téléphone, effacer ses SMS, amoureux.
changer tout le temps ses mots de passe, Liberté, liberté chérie ! Aucun lien,
inventer, voire créer des alibis, ne pas aucune obligation…
rougir, bafouiller en cas de soupçon, est Faire comme les copains/copines,
sans aucun doute une activité épuisante. appartenir à la bande !
Apprendre à différer le désir
Il arrive que la ou le partenaire n’apporte
pas tout de suite pleine satisfaction. Savoir
attendre, améliorer par petites touches est
une vraie pédagogie de la vie.
Apprendre la négociation
Il arrive que certains couples donnent des
« coups de canif » au contrat ; avouer,
négocier, pardonner, tenir peut aussi être
très réconfortant et valorisant.
Augmenter les chances d’équilibre, de
bonheur futur des enfants. Pas besoin de
commentaire, c’est statistique !
Moins de fatigue et de stress, là aussi no comment !
Économie d’argent : moins de sorties ?,
cadeaux multipliés, les divorces coûtent
cher !
Être un(e) rebelle ou tout au moins un(e)
original(e), à l’heure actuelle il suffit
d’allumer sa télévision pour constater que
l’infidélité est devenue la norme. « En étant
fidèle j’accomplis un exploit ! »
Se sentir un(e) adulte responsable et qui
tient parole.
Chimères génétiques, télégonie 13 et autres fantasmes
de généticiens
Le chapitre d’Edmond Dechambre commence très fort :
« Depuis longtemps les observateurs ont attiré l’attention sur des
cas particuliers d’hérédité : une femelle ayant déjà eu des
produits avec un premier mâle, fécondée par un autre, donne des
jeunes ressemblant au premier. » L’auteur va même jusqu’à
parler de mésalliance initiale, d’où la création du mot télégonie
issu du héros grec Telegonos, écrit par Thesprôtis, qui débute à
la fin de L’Odyssée d’Homère. Le mot a été forgé à partir du
grec têle signifiant lointain et gonos signifiant naissance. En
d’autres termes, une femelle de pure race qui a été fécondée par
un mâle quelconque mais pas de sa race ne pourra plus jamais
donner naissance à des animaux de pure race. Les ovocytes sont
définitivement infectés par la bâtardise.
Selon Dechambre, « l’imprégnation suppose que l’organisme
est tout entier pénétré par la substance fécondante du mâle ».
Pour expliquer cet étrange phénomène, Claude Bernard
supposait que les œufs ont subi une imprégnation imparfaite par
un premier spermatozoïde. « Un accouplement subséquent
achèverait la fécondation commencée ; le produit posséderait des
caractères appartenant à ses deux procréateurs successifs. »
Cette théorie rappelle étrangement la physiologie culturelle de
certaines ethnies africaines déjà citées. Allant plus loin encore, il
se pose une question étonnante : puisqu’un seul spermatozoïde
suffit à féconder un œuf, que deviennent les autres ? La réponse
était : ils sont absorbés par les muqueuses et ce sont eux qui
imprègnent la mère. Il donne comme exemple le fait que si une
jument est couverte alternativement par un âne et par un étalon,
les petits nés de l’étalon ont aussi des caractéristiques de l’âne.
Néanmoins, Dechambre doute fortement de l’existence de
cette hypothèse et en propose d’autres : « Un fœtus porteur de
caractères physiologiques particuliers dus à son père peut agir
sur la femelle qui le porte et y déterminer des modifications
persistantes. Il y aurait ainsi véritable imprégnation de la mère
par des humeurs venues indirectement du père par
l’intermédiaire du fœtus […] l’imprégnation de la mère n’est
donc pas une chimère mais un fait indéniable. » Toute cette
question n’était pas sans importance pour les éleveurs car une
femelle de race ayant donné des bâtards devait être considérée
comme définitivement perdue. D’où une perte sèche.
Toute cette histoire pourrait paraître absurde à nos yeux
modernes et d’ailleurs, la télégonie n’existe plus dans aucun
ouvrage moderne. Sauf que comme toujours, des empêcheurs de
théoriser en rond ont émis une hypothèse qui fait écho à la
télégonie, il s’agit en réalité de la problématique des chimères.
C’est à Boston qu’une riche Américaine, Karen K.,
développe une insuffisance rénale qui nécessite une greffe de
rein. Comme c’est l’habitude selon un protocole désormais
classique, une enquête génétique est réalisée afin de savoir qui
dans la famille est le plus proche génétiquement, donc le plus
compatible de devenir un donneur, cela afin de minimiser le
risque de rejet. Ô surprise, deux de ses trois enfants ne peuvent
pas être d’elle alors qu’ils sont bien de son mari. Les hypothèses
fusent. La maternité se serait-elle trompée à deux reprises et
aurait échangé les bébés dont la vie désormais ne serait plus un
long fleuve tranquille ? Notre Américaine serait-elle une mère
adoptive qui s’ignorerait… ou qui mentirait… ou qui
délirerait… ou qui aurait joué les mères porteuses ? Le mari
aurait-il une maîtresse qui aurait été enceinte de ses œuvres et
serait venue accoucher pile le même jour, dans la même
maternité, afin d’échanger les nouveau-nés, et ce à deux
reprises ? Comment imaginer des scénarios aussi improbables ?
Les généticiens prélèvent chez elle tous les tissus possibles et
imaginables et la réponse est toujours la même jusqu’à ce que
Karen se souvienne qu’elle a été opérée d’un kyste thyroïdien.
La pièce anatomique par chance avait été conservée et, ô
miracle, les cellules étaient génétiquement compatibles avec les
enfants qui de plus avaient les mêmes gènes que leur oncle
maternel, donc le frère de leur mère.
L’explication étonnante est qu’au tout début de sa grossesse
la mère de Karen portait des faux jumeaux (dizygotes) et que
ceux-ci ont fusionné, donnant naissance à une chimère, un peu
comme si elle était en même temps elle-même et son jumeau
aussi virtuel qu’inconnu. Ouf !
La même mésaventure est arrivée à une autre Américaine,
Lydia Fairchild, qui avait réclamé une aide pour élever ses
enfants dont il s’est avéré qu’ils n’étaient pas d’elle. La
malheureuse s’est retrouvée devant les tribunaux pour
escroquerie puisqu’elle semblait avoir demandé de l’argent pour
les enfants d’une autre. Les autorités sont allées jusqu’à envoyer
un homme de loi pour assister à un nouvel accouchement,
procéder à de nouveaux tests génétiques chez la mère et chez
l’enfant qui encore une fois s’est révélé de mère inconnue. Sauf
que là encore tous ses enfants étaient bien d’elle. Ces cas de
vrais faux adultères où potentiellement chaque organe
contiendrait des cellules différentes des deux faux jumeaux
semblent extrêmement rares.
En revanche, beaucoup plus fréquents sont les cas où, en
cours de grossesse, le fœtus envoie tous azimuts des cellules
dans le corps de sa mère. Or, ces cellules contiennent du matériel
génétique de la mère et du père. C’est ainsi qu’une femme
divorcée confiait à son médecin : « L’idée que j’ai dans mon
cerveau des cellules de mon ex me gêne profondément ; c’est
comme s’il continuait à vivre en moi ! » Ce type de chimérisme
semble extrêmement fréquent, pour ne pas dire constant chez les
femmes qui ont eu des enfants. Nous sommes donc tous des
chimères et, selon ces très récentes recherches, la télégonie n’est
pas aussi absurde qu’il y paraît. Quant à la question de la
fidélité, on peut considérer que dans ces deux cas elle a été
parfaitement respectée du point de vue de la morale.
Tranche de vie
LA RETRAITE EST UN NAUFRAGE
Martine est une sémillante sexagénaire retraitée de l’Éducation nationale et
attaque d’emblée, intarissable :
– Docteur, mon mari me trompe !
– … je vous écoute, madame.
– Et le pire, c’est que je ne peux pas lutter avec ma rivale ! – Oui ?
– Si c’était une femme, je pense que j’aurais des armes, mais là, je ne peux
rien faire !
– …
– Il me trompe avec… sa bicyclette.
– Ah bon ? Et elle est à assistance électrique ? [Toujours donner une réponse
inattendue, c’est une de mes règles !]
Martine en reste bouche bée.
– Euh, oui, non, mais je m’en f…
– Et si vous m’expliquiez un peu plus tranquillement les choses ? Martine se lance dans un laborieux exposé. Ils sont sur le point de fêter leurs
noces d’or dans un bonheur conjugal sans nuages. Tant que les deux travaillaient,
tout allait bien. Les territoires étaient bien définis, elle la maison, lui le jardin ; les
loisirs, les amis, ensemble. Mais depuis que lui a pris sa retraite, il passe son
temps à faire du vélo, soit seul, soit avec son club, et elle se sent complètement
exclue. En plus, quand elle cuisine et qu’il est là, il ne peut pas s’empêcher de
l’envahir, de soulever les couvercles des casseroles et de commenter ses recettes
qui sont différentes (et moins bien forcément) de celles de sa mère. Bref, la vie est
devenue infernale. Elle s’est même posée – brièvement, il est vrai – la question du
divorce.
– Ne pensez-vous pas qu’il serait utile qu’il vienne à notre prochain rendez-
vous ?
– Je vais le lui proposer.
Deux semaines plus tard, les deux (vieux) tourtereaux sont dans mon bureau.
Ils paraissent aussi embarrassés l’un que l’autre. Il porte un haut de cycliste et a
les yeux rivés sur sa montre.
– Ne pensez-vous pas tous les deux qu’il serait temps de démarrer une
nouvelle conférence de Yalta ?
– ???
– Je sais que vous vous aimez et que vos liens ne sont pas en cause.
– Oui, disent-ils à l’unisson.
– Mais lorsque les circonstances de la vie changent (lors de la retraite
notamment), il est important que les territoires de chacun et les territoires partagés
soient à nouveau négociés. Et quand je parle de territoires, je pense à ceux dans
l’espace comme dans le temps. À vous de commencer, madame, dites-nous ce
que devrait être votre territoire, celui de votre mari et les espaces communs…
Essayez d’être à la fois précise et concise.
– Je voudrais :
• qu’il me laisse seule dans la cuisine quand je suis aux fourneaux ; • qu’il participe à la marche de la maison, courses, mettre la table, charger le
lave-vaisselle, qu’il apprenne à démarrer le lave-linge…
• que nous recommencions nos activités communes, opéra, bibliothèque
municipale (groupe de lecture), randonnées et Scrabble et surtout…
• qu’il me parle d’autre chose que de vélo !
Je laisse le mari digérer un moment et :
– À vous, monsieur.
– Je voudrais :
• qu’elle me laisse cuisiner de temps en temps des trucs de mecs, pas des
courgettes sans matière grasse, des repas végétariens, des yaourts allégés… Je
rêve d’une monstrueuse côte de bœuf, d’un steak tartare, de frites bien grasses ;
pouvoir manger sans arrière-pensée diététique ou bio, ne serait-ce que deux fois
par mois. [Elle encaisse le coup.]
• qu’elle accepte une fois par mois de rejoindre le groupe des épouses de
cyclistes de mon club afin de participer à la logistique d’étape, boissons,
sandwichs, encouragements surtout ! Je suis d’accord pour réduire mes
entraînements à deux fois par semaine le matin de 6 heures à 10 heures et mes
week-ends sur deux roues à deux par mois.
• qu’on aille ensemble de temps en temps voir des films pas culturels, pas
engagés, pas militants, juste de détente, genre Les Tuche ou Qu’est-ce qu’on a
fait au Bon Dieu. Je revendique mon droit aux films populaires… ou débiles, selon
le point de vue. En échange, tout à fait d’accord pour l’opéra, le groupe de lecture,
les randonnées et le Scrabble quand il pleut.
Et qu’on fasse l’amour plus de deux fois par an !!!
Je leur explique que maintenant que les choses sont bien posées et puisque
leur lien conjugal n’est à aucun moment menacé, il suffira qu’ils reviennent me voir
une seule fois avec un document où ils auront couché par écrit la synthèse de
leurs revendications et concessions.
Une semaine plus tard, ils reviennent avec un texte qu’ils ont intitulé Yalta 2,
lequel aura occupé toutes leurs soirées, qui les a énormément amusés et que je
cosigne avec eux.
OceanofPDF.com