Et la fidélité, bordel !

Dr Patrick Lemoine · Chapitre 2 sur 17

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Et la fidélité, bordel !

Introduction

 

Pater semper incertus 1

 

Bâtard ! (bastard pour les américanophiles)

Corniaud !

Cocu !

Fils de pute, putain de ta mère ou de ta race !

Salope !

Con, connard, cornard (porteur de cornes comme le cocu, forcément) !

Il convient ici de rappeler que le mot con vient du latin cuneus qui désigne

l’appareil génital féminin. Encore des mots pour stigmatiser un

comportement supposé et honni de multiplication des expériences sexuelles

chez la femme.

Autant d’insultes qui claquent, faites pour dénoncer, avilir, humilier.

Déshonorer. Rejeter. Bannir. Des injures qui existent pareillement en

anglais, en italien, en espagnol, en russe et dans tant d’autres cultures. La

langue arabe s’est spécialisée dans les invectives qui stigmatisent la lignée,

expliquant que l’arrière-grand-mère a forniqué avec un bouc et remontant

ainsi dans une généalogie mythique tendant à prouver que l’objet de ces

insultes n’est pas issu de sa propre famille et que, pire du pire, elle peut

avoir trahi la race humaine en s’accouplant avec des animaux.

Des mots projectiles qui clament le mépris de la part du fils ou de la

fille qui se pensent et se disent légitimes à l’encontre de la sœur ou du frère

accusés d’être « naturels », à l’encontre aussi du père ou de la mère qui

n’ont pas su assurer la pureté de leur lignée. Peut-être la pire des tares, la

plus abjecte des fautes selon ce point de vue pour le moins douteux bien

qu’apparemment universellement répandu. Et n’importe quel juriste dira

que ces mots disent vrai puisque « légitime » signifie à l’origine « établi par

la loi 2 ». Au e XI siècle, le mot signifie « épouse », et vers 1300 un enfant est

dit légitime s’il est né d’un mariage ; pourtant, si cette définition est

correcte en droit, tout ne se rapporte pas… au droit.

Mais pourquoi, nom d’un chien (fidèle of course), la question de la

légitimité, elle-même fille de la fidélité, est-elle considérée comme si

essentielle par tant de cultures (et par tant d’espèces animales), au point que

des lois (saliques) ont été promulguées, des guerres (de succession) ont été

déclarées et ont pu durer cent ans et plus entre des pays comme la France et

l’Angleterre et faire des centaines de milliers de morts ? L’Allemagne nazie

pour sa part se livrait à de véritables enquêtes généalogiques destinées à

démontrer que tel ou tel citoyen était bien un pur Aryen, que sa lignée

n’était entachée d’aucune tare héréditaire, d’aucune contamination juive,

gitane, voire de toute autre communauté stigmatisée comme inférieure. Là

encore, la fidélité à sa race était considérée comme cruciale et malheur à

quiconque se retrouvait affligé d’un(e) aïeul(e) impur(e) !

 

Darwin a le premier démontré l’importance de l’évolution, laquelle

repose sur la transmission des gènes les meilleurs possible de chacun des

deux parents pour chaque espèce ; pour la plupart des espèces de vertébrés,

sans fidélité de sa partenaire, la transmission du meilleur des ADN

masculins, c’est-à-dire forcément le mien, que je sois un crocodile, un

faisan, un lion ou un chimpanzé, n’est pas possible en vertu du vieil

aphorisme : Pater semper incertus 3.

Autant la femelle est assurée que ses petits sont bien d’elle (Mater

semper certa 4), autant les mâles sont taraudés par cette question

évolutionniste essentielle : ces bébés sont-ils bien de moi, sont-ce bien mes

gènes qu’ils portent ?

La faute à Darwin, vous dis-je !

Disons-le tout net, la fidélité qui fonde la légitimité de la descendance

est le sujet le plus important de tous les temps. C’est elle qui organise le

comportement de notre espèce comme celle d’à peu près tous les vertébrés,

sans même oublier certains mollusques comme les pieuvres, certains

poissons comme les épinoches, car elle est la condition sine qua non de la

loi universelle de l’évolution : améliorer l’espèce au fil des générations en

sélectionnant et favorisant les gènes du vainqueur dans la grande course à

l’accouplement.

 

Quitte à me faire maudire, bannir, crucifier qui sait, par mon lectorat

féminin, de tout ce qui précède découle une évidence : la notion même de

fidélité ne concerne que les femelles, ou presque. Je parle exclusivement du

règne animal, donc du point de vue éthologique, car bien entendu le point

de vue éthique est tout autre ! Il suffit d’observer un groupe de macaques ou

de crocodiles, un troupeau d’oies domestiques, une bande de lions, un

couple de cigognes, de canaris, pour constater que dans toutes ces sortes de

harems ou de ménages, les sultanes ou les épouses passent leur temps à

lorgner discrètement les jeunes et beaux mâles de passage avant,

éventuellement, de se laisser séduire, et les sultans ou conjoints à châtier

leurs épouses frivoles tout en chassant les Casanova des environs.

Le concept de fidélité est-il concevable chez l’animal ?

 

La réponse est normande : ni oui ni non !

D’un point de vue strictement éthologique, observez un

couple de sternes une fois que madame a accepté le cadeau de

mariage de monsieur (un poisson qu’elle ne déglutit pas mais

garde en travers du bec) : aucun des deux partenaires n’honorera

ne fût-ce que d’un regard les autres sternes du sexe opposé ; oui,

c’est de la fidélité !

D’un point de vue philosophique, la réponse est non ! Du

moins pour le philosophe Jean Mathy 5 pour qui la notion même

de fidélité implique un libre arbitre, une capacité à résister aux

pulsions, qui par essence ne peuvent être qu’humains. Même si

certains chiens restent fidèles à leur maître au point de se laisser

mourir de faim sur leur tombe, il ne s’agit en fait pas de fidélité

mais plutôt d’attachement, de dépendance au mâle alpha sans

qui la vie n’a plus de sens si je peux m’exprimer ainsi en langue

aboyante !

Impossible donc de traiter de la fidélité sans évoquer à un

moment ou un autre le libre arbitre, peut-être encore un propre

de l’homme.

 

Les guenons des macaques sont intéressantes à cet égard puisqu’il a été

noté que lorsqu’elles s’accouplent avec leur maître officiel, elles poussent

des cris de jouissance – simulent-elles ? – mais que lors de leurs coïts avec

un amant illégitime, soit un mâle extérieur à la troupe, soit un mâle de statut

hiérarchique inférieur, elles restent parfaitement silencieuses. Est-ce de la

prudence, de la pudeur ou de la culpabilité ? Je plaisante, rassurez-vous, car

c’est évidemment de prudence qu’il s’agit puisque le sultan à la fois

macaque et cocu peut se montrer franchement grognon. Et c’est un doux

euphémisme !

Si certaines espèces qui vivent en couple sont pour leur part

indéfectiblement fidèles comme certains primates supérieurs (gibbons) ou

les fameuses perruches inséparables ou les colombes ou les manchots

empereurs, papous, gorfous… D’autres comme nos gentils serins pourtant

officiellement mariés sont de sacrés phénomènes et les deux sexes

pratiquent allègrement l’adultère. Prenez le couple qui orne votre salon et

enchante vos oreilles et installez-le dans une volière avec d’autres canaris et

vous pourrez constater que les jolies serines ne sont pas insensibles aux

charmes des célibataires qui les entourent. C’est ainsi qu’enfant j’ai pu

observer chez moi, à mon grand scandale juvénile, une femelle copuler

allègrement avec un chardonneret que je venais d’introduire dans ma

volière, au nez et à la barbe du mâle légitime occupé à confectionner le nid

conjugal ; quelques semaines plus tard, au milieu de la nichée, s’égosillait

un oisillon hybride que les éleveurs appellent un mulet car, en guise de

punition de la mère adultère, ces bâtards ne peuvent pas se reproduire.

Quant aux (drôles de) papes lazuli qui ne vivent pas au Vatican mais en

Amérique du Nord, je reviendrai sur leur comportement adultérin,

ségrégationniste et sexiste à la fois !

 

Pour ce qui concerne l’être humain, il y aurait encore beaucoup à dire et

cela tombe bien puisque c’est surtout lui qui fait l’objet de cet ouvrage ;

mais avant toute chose, il est temps maintenant de creuser un peu ce

concept de fidélité en le définissant.

Selon le Trésor de la langue française, il s’agit du « souci de la foi

donnée, du respect des engagements pris ». Bizarre, soit dit au passage, de

considérer qu’être fidèle constitue un souci ! Selon cette définition, la

fidélité serait équivalente à la loyauté et concernerait la religion, la

profession… et le mariage. Si, par exemple, Louis VIII fut fidèle à la parole

donnée à son épouse légitime, il ne l’était guère envers la parole donnée aux

créanciers du royaume, les Lombards et les Juifs à qui d’un trait de plume il

a, sans états d’âme, interdit l’usure, autrement dit le prêt avec intérêt et ainsi annulé toutes ses créances. Comme quoi, selon le domaine où elle s’exerce,

la fidélité peut s’avérer à géométrie variable. Ainsi un milliardaire

allemand, Ferdinand Piëch, ancien président de Volkswagen et petit-fils de

Ferdinand Porsche, avait inscrit dans son testament cette étonnante « clause

de célibat » à l’intention de sa dernière épouse, de dix-neuf ans plus jeune

que lui : elle ne devait pas se remarier pour pouvoir empocher son héritage.

Le mot lui-même dérive du latin fides qui signifie « foi, croyance,

confiance, créance, crédit ». Cette notion a été particulièrement développée

par les Wisigoths hispaniques lorsqu’ils ont inventé le sacre de leurs rois.

La fides concernait aussi bien la fidélité religieuse à Dieu que la loyauté

politique à son roi désormais identifié comme oint du Seigneur, intouchable

et suzerain inamovible.

Le « perfide » est celui qui ne respecte pas ses devoirs, en particulier

religieux. En Espagne, les Juifs ont été perçus dès l’époque comme le

peuple perfide par excellence. Ils furent par conséquent sommés de se

convertir, ce qui n’a pas porté chance aux souverains wisigoths qui furent

rapidement balayés par la vague arabo-musulmane.

Quand Boris Johnson, d’un trait de plume, rature la plupart des traités

qu’il a pourtant lui-même signés quelques mois auparavant, il est certes

infidèle à la parole donnée par son pays à d’autres pays, et pourtant il reste

fidèle à sa nation… la perfide Albion !

Tout un programme… politique !

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