Et la fidélité, bordel !
Introduction
Pater semper incertus 1
Bâtard ! (bastard pour les américanophiles)
Corniaud !
Cocu !
Fils de pute, putain de ta mère ou de ta race !
Salope !
Con, connard, cornard (porteur de cornes comme le cocu, forcément) !
Il convient ici de rappeler que le mot con vient du latin cuneus qui désigne
l’appareil génital féminin. Encore des mots pour stigmatiser un
comportement supposé et honni de multiplication des expériences sexuelles
chez la femme.
Autant d’insultes qui claquent, faites pour dénoncer, avilir, humilier.
Déshonorer. Rejeter. Bannir. Des injures qui existent pareillement en
anglais, en italien, en espagnol, en russe et dans tant d’autres cultures. La
langue arabe s’est spécialisée dans les invectives qui stigmatisent la lignée,
expliquant que l’arrière-grand-mère a forniqué avec un bouc et remontant
ainsi dans une généalogie mythique tendant à prouver que l’objet de ces
insultes n’est pas issu de sa propre famille et que, pire du pire, elle peut
avoir trahi la race humaine en s’accouplant avec des animaux.
Des mots projectiles qui clament le mépris de la part du fils ou de la
fille qui se pensent et se disent légitimes à l’encontre de la sœur ou du frère
accusés d’être « naturels », à l’encontre aussi du père ou de la mère qui
n’ont pas su assurer la pureté de leur lignée. Peut-être la pire des tares, la
plus abjecte des fautes selon ce point de vue pour le moins douteux bien
qu’apparemment universellement répandu. Et n’importe quel juriste dira
que ces mots disent vrai puisque « légitime » signifie à l’origine « établi par
la loi 2 ». Au e XI siècle, le mot signifie « épouse », et vers 1300 un enfant est
dit légitime s’il est né d’un mariage ; pourtant, si cette définition est
correcte en droit, tout ne se rapporte pas… au droit.
Mais pourquoi, nom d’un chien (fidèle of course), la question de la
légitimité, elle-même fille de la fidélité, est-elle considérée comme si
essentielle par tant de cultures (et par tant d’espèces animales), au point que
des lois (saliques) ont été promulguées, des guerres (de succession) ont été
déclarées et ont pu durer cent ans et plus entre des pays comme la France et
l’Angleterre et faire des centaines de milliers de morts ? L’Allemagne nazie
pour sa part se livrait à de véritables enquêtes généalogiques destinées à
démontrer que tel ou tel citoyen était bien un pur Aryen, que sa lignée
n’était entachée d’aucune tare héréditaire, d’aucune contamination juive,
gitane, voire de toute autre communauté stigmatisée comme inférieure. Là
encore, la fidélité à sa race était considérée comme cruciale et malheur à
quiconque se retrouvait affligé d’un(e) aïeul(e) impur(e) !
Darwin a le premier démontré l’importance de l’évolution, laquelle
repose sur la transmission des gènes les meilleurs possible de chacun des
deux parents pour chaque espèce ; pour la plupart des espèces de vertébrés,
sans fidélité de sa partenaire, la transmission du meilleur des ADN
masculins, c’est-à-dire forcément le mien, que je sois un crocodile, un
faisan, un lion ou un chimpanzé, n’est pas possible en vertu du vieil
aphorisme : Pater semper incertus 3.
Autant la femelle est assurée que ses petits sont bien d’elle (Mater
semper certa 4), autant les mâles sont taraudés par cette question
évolutionniste essentielle : ces bébés sont-ils bien de moi, sont-ce bien mes
gènes qu’ils portent ?
La faute à Darwin, vous dis-je !
Disons-le tout net, la fidélité qui fonde la légitimité de la descendance
est le sujet le plus important de tous les temps. C’est elle qui organise le
comportement de notre espèce comme celle d’à peu près tous les vertébrés,
sans même oublier certains mollusques comme les pieuvres, certains
poissons comme les épinoches, car elle est la condition sine qua non de la
loi universelle de l’évolution : améliorer l’espèce au fil des générations en
sélectionnant et favorisant les gènes du vainqueur dans la grande course à
l’accouplement.
Quitte à me faire maudire, bannir, crucifier qui sait, par mon lectorat
féminin, de tout ce qui précède découle une évidence : la notion même de
fidélité ne concerne que les femelles, ou presque. Je parle exclusivement du
règne animal, donc du point de vue éthologique, car bien entendu le point
de vue éthique est tout autre ! Il suffit d’observer un groupe de macaques ou
de crocodiles, un troupeau d’oies domestiques, une bande de lions, un
couple de cigognes, de canaris, pour constater que dans toutes ces sortes de
harems ou de ménages, les sultanes ou les épouses passent leur temps à
lorgner discrètement les jeunes et beaux mâles de passage avant,
éventuellement, de se laisser séduire, et les sultans ou conjoints à châtier
leurs épouses frivoles tout en chassant les Casanova des environs.
Le concept de fidélité est-il concevable chez l’animal ?
La réponse est normande : ni oui ni non !
D’un point de vue strictement éthologique, observez un
couple de sternes une fois que madame a accepté le cadeau de
mariage de monsieur (un poisson qu’elle ne déglutit pas mais
garde en travers du bec) : aucun des deux partenaires n’honorera
ne fût-ce que d’un regard les autres sternes du sexe opposé ; oui,
c’est de la fidélité !
D’un point de vue philosophique, la réponse est non ! Du
moins pour le philosophe Jean Mathy 5 pour qui la notion même
de fidélité implique un libre arbitre, une capacité à résister aux
pulsions, qui par essence ne peuvent être qu’humains. Même si
certains chiens restent fidèles à leur maître au point de se laisser
mourir de faim sur leur tombe, il ne s’agit en fait pas de fidélité
mais plutôt d’attachement, de dépendance au mâle alpha sans
qui la vie n’a plus de sens si je peux m’exprimer ainsi en langue
aboyante !
Impossible donc de traiter de la fidélité sans évoquer à un
moment ou un autre le libre arbitre, peut-être encore un propre
de l’homme.
Les guenons des macaques sont intéressantes à cet égard puisqu’il a été
noté que lorsqu’elles s’accouplent avec leur maître officiel, elles poussent
des cris de jouissance – simulent-elles ? – mais que lors de leurs coïts avec
un amant illégitime, soit un mâle extérieur à la troupe, soit un mâle de statut
hiérarchique inférieur, elles restent parfaitement silencieuses. Est-ce de la
prudence, de la pudeur ou de la culpabilité ? Je plaisante, rassurez-vous, car
c’est évidemment de prudence qu’il s’agit puisque le sultan à la fois
macaque et cocu peut se montrer franchement grognon. Et c’est un doux
euphémisme !
Si certaines espèces qui vivent en couple sont pour leur part
indéfectiblement fidèles comme certains primates supérieurs (gibbons) ou
les fameuses perruches inséparables ou les colombes ou les manchots
empereurs, papous, gorfous… D’autres comme nos gentils serins pourtant
officiellement mariés sont de sacrés phénomènes et les deux sexes
pratiquent allègrement l’adultère. Prenez le couple qui orne votre salon et
enchante vos oreilles et installez-le dans une volière avec d’autres canaris et
vous pourrez constater que les jolies serines ne sont pas insensibles aux
charmes des célibataires qui les entourent. C’est ainsi qu’enfant j’ai pu
observer chez moi, à mon grand scandale juvénile, une femelle copuler
allègrement avec un chardonneret que je venais d’introduire dans ma
volière, au nez et à la barbe du mâle légitime occupé à confectionner le nid
conjugal ; quelques semaines plus tard, au milieu de la nichée, s’égosillait
un oisillon hybride que les éleveurs appellent un mulet car, en guise de
punition de la mère adultère, ces bâtards ne peuvent pas se reproduire.
Quant aux (drôles de) papes lazuli qui ne vivent pas au Vatican mais en
Amérique du Nord, je reviendrai sur leur comportement adultérin,
ségrégationniste et sexiste à la fois !
Pour ce qui concerne l’être humain, il y aurait encore beaucoup à dire et
cela tombe bien puisque c’est surtout lui qui fait l’objet de cet ouvrage ;
mais avant toute chose, il est temps maintenant de creuser un peu ce
concept de fidélité en le définissant.
Selon le Trésor de la langue française, il s’agit du « souci de la foi
donnée, du respect des engagements pris ». Bizarre, soit dit au passage, de
considérer qu’être fidèle constitue un souci ! Selon cette définition, la
fidélité serait équivalente à la loyauté et concernerait la religion, la
profession… et le mariage. Si, par exemple, Louis VIII fut fidèle à la parole
donnée à son épouse légitime, il ne l’était guère envers la parole donnée aux
créanciers du royaume, les Lombards et les Juifs à qui d’un trait de plume il
a, sans états d’âme, interdit l’usure, autrement dit le prêt avec intérêt et ainsi annulé toutes ses créances. Comme quoi, selon le domaine où elle s’exerce,
la fidélité peut s’avérer à géométrie variable. Ainsi un milliardaire
allemand, Ferdinand Piëch, ancien président de Volkswagen et petit-fils de
Ferdinand Porsche, avait inscrit dans son testament cette étonnante « clause
de célibat » à l’intention de sa dernière épouse, de dix-neuf ans plus jeune
que lui : elle ne devait pas se remarier pour pouvoir empocher son héritage.
Le mot lui-même dérive du latin fides qui signifie « foi, croyance,
confiance, créance, crédit ». Cette notion a été particulièrement développée
par les Wisigoths hispaniques lorsqu’ils ont inventé le sacre de leurs rois.
La fides concernait aussi bien la fidélité religieuse à Dieu que la loyauté
politique à son roi désormais identifié comme oint du Seigneur, intouchable
et suzerain inamovible.
Le « perfide » est celui qui ne respecte pas ses devoirs, en particulier
religieux. En Espagne, les Juifs ont été perçus dès l’époque comme le
peuple perfide par excellence. Ils furent par conséquent sommés de se
convertir, ce qui n’a pas porté chance aux souverains wisigoths qui furent
rapidement balayés par la vague arabo-musulmane.
Quand Boris Johnson, d’un trait de plume, rature la plupart des traités
qu’il a pourtant lui-même signés quelques mois auparavant, il est certes
infidèle à la parole donnée par son pays à d’autres pays, et pourtant il reste
fidèle à sa nation… la perfide Albion !
Tout un programme… politique !
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