Et la fidélité, bordel !

Dr Patrick Lemoine · Chapitre 6 sur 17

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Et la fidélité, bordel !

4 - Mono or poly… game, that is the question. Back to animals !

4

 

Mono or poly… game,

 

that is the question.

 

Back to animals !

 

La question du nombre de partenaires pour chaque sexe est

fondamentale dans tout le règne animal, y compris pour nous. De ce type

d’organisation découle la notion de fidélité et des moyens qui sont mis en

œuvre pour l’obtenir. Les schémas sont multiples et ont des conséquences

sur le comportement, qu’il soit ou non fidèle. C’est encore une fois un

nouveau Prévert qu’il faudrait pour un tel inventaire sans oublier son

fameux raton laveur dont le mâle est un polygame impénitent, parfaitement

immoral, un véritable don Juan, alors que la femelle, nettement plus sage,

reste monogame.

 

Les polygames avec constitution de harem

 

Nombreux sont les animaux qui pratiquent ce type d’organisation très

efficace du point de vue des mâles sultans, bien que souvent assez brutale, et il semble que ce soit toujours lorsqu’il existe une différence flagrante

dans l’apparence. Quand les deux sexes sont bien différents et identifiables

au premier coup d’œil comme le cerf, le lion, le coq, le paon, le gorille, le

faisan, le crocodile… la liste du dimorphisme sexuel est interminable.

 

• Harems intermittents

Chez le cerf, tous les ans, les grands mâles (à moins que ce ne soient en

fait les grandes femelles, qui sait ?, qui soient responsables de

l’organisation des festivités) organisent des tournois avec joutes, mettent

leurs plus beaux bois et se lancent à l’assaut les uns contre les autres sous

les yeux apparemment blasés des biches qui en réalité n’en perdent pas une

miette. Une fois les affrontements remportés par le chevalier le plus

puissant, le roi cerf caracole au milieu de ces dames et prend le pouvoir sur

l’ensemble du harem pour y régner jalousement en tyran éphémère. Sauf

qu’en réalité ce sont uniquement les biches qui décident et qui concèdent le

moment où leur seigneur et (soi-disant) maître aura le droit de les féconder.

Elles et nul autre ! Le souverain doit attendre leur bon vouloir avant

d’obtenir le droit de s’accoupler avec chacune d’entre elles. Pendant toute

cette période il chasse sans ménagement les autres mâles. Une fois le travail

accompli, le futur papa de Bambi retourne à sa solitude, contrairement aux

biches qui, elles, restent groupées.

L’éléphant de mer est exactement dans le même cas de figure, sauf que

ses affrontements avec ses rivaux sont beaucoup plus sanglants et même

assez souvent mortels. Le grand tétras ou coq de bruyère suit la même

logique, sauf que les mâles ne font que parader sans qu’il y ait de véritable

affrontement physique.

 

Les éléphants (de terre) partagent le même type d’organisation, sauf que

les femelles ont encore beaucoup plus de pouvoir. Même si eux aussi

combattent lorsque les femelles sont en œstrus, les affrontements sont

moins ritualisés et les mâles moins nombreux à s’affronter. Une fois que le vainqueur a pu, avec le consentement des femelles bien sûr, faire son boulot

de géniteur, il est lui aussi renvoyé à sa solitude. Rêve de féministe, le

harem n’a pas de sultan. Dans ce cadre, une fois adultes, les mâles ne sont

donc pas ou plus les bienvenus dans le groupe de femelles qui s’organise

très bien. Ils vivent de manière solitaire et approchent de la harde pour offrir

leurs services uniquement lorsqu’une femelle est fécondable, donc

disponible. Les éléphantes s’organisent en sociétés pacifiques, non

conflictuelles, sous la conduite éclairée d’une matriarche, la plus sage, la

plus vieille, la plus intelligente, celle qui a la plus longue mémoire, en un

mot la meilleure.

 

Ce fut un peu la situation de la Russie du e XVIII siècle sous la férule de

la Grande Catherine déjà citée. Elle fut une immense souveraine aussi sage

qu’incontestée ; au gré de ses envies elle prélevait régulièrement un jeune et

bel étalon, l’utilisait, le couvrait de cadeaux et le renvoyait à ses moujiks

quand il n’assurait plus 1.

Avant de passer à un autre.

Au royaume des pachydermes, les bébés sont sous la vigilante

protection de l’ensemble de la troupe, contrairement aux biches où c’est

plutôt « chacun pour soi ».

Dans ce contexte, la fidélité n’a sa part pour aucun des deux sexes, sauf

pendant la très brève période des accouplements puisque seul le vainqueur

du tournoi a droit aux faveurs des femelles et qu’il chasse sans ménagement

d’éventuels concurrents. Lors de leurs périodes de chaleurs, les femelles

peuvent et doivent s’accoupler avec le nouveau vainqueur qui peut

éventuellement être le même… ou non.

 

• Harems permanents

Pour leur part, les lions peuvent blesser, parfois à mort, le rival qui ose

les défier au sein de leur gynécée. S’il est vaincu, ce qui finit forcément par

arriver un jour, le chef de la bande est banni, souvent après avoir été sérieusement estropié et termine misérablement sa vie, affamé car incapable

de chasser et dans la solitude. La nature est sans pitié. Il arrive que pour

prendre le contrôle d’un harem deux frères s’associent car l’union fait la

force. Dans ce cas, les lionnes deviennent ambiandres 2, du moins pour un

temps. Chez les lions, la famille est perpétuellement unie, le géniteur féroce

permet aux lionceaux toutes sortes de bêtises sans se fâcher même si un

coup de patte (de velours) remet en place un petit par trop dérangeant qui

aurait la fâcheuse habitude de marcher sur la tête ou de mordiller l’oreille

de son redoutable papa. Le roi des animaux est un bon père de (sa) famille

bien que, comme nous l’avons vu, il n’hésite pas à tuer tous les petits d’une

troupe dont il prend le contrôle après un combat le plus souvent homérique.

Une fois leurs lionceaux éliminés, les lionnes orphelines de leurs enfants

déclenchent rapidement un œstrus et acceptent l’accouplement avec leur

nouveau seigneur et maître. La lionne est courageuse, défend tant qu’elle

peut ses lionceaux mais a la mémoire courte à moins qu’elle ne soit pas

rancunière.

Qui sait ?

Les ours ont le même comportement sauf qu’ils ne constituent pas de

harem et restent seuls en permanence, mâles comme femelles. La fidélité

est un concept inconnu chez les plantigrades, comme chez les félins, qui ne

vivent ni en couple ni en harem, mais en ermites. Normal puisqu’ils sont

des ours, au sens populaire, c’est-à-dire grognons et solitaires.

Le maître du harem, donc le sultan, est en effet extrêmement jaloux et

comme il ne dispose en général pas d’eunuques pour faire le travail, c’est

lui qui assure la surveillance, laquelle s’avère permanente. Ce sont des

espèces en général très machos, du moins en apparence car malgré tout ce

sont toujours les femelles qui décident du moment de l’accouplement. Il est

étonnant à cet égard de constater qu’herbivores ou carnivores, proies ou

prédateurs, les comportements sont rigoureusement comparables à cet

égard.

La question des eunuques dans le monde animal

 

Le loup serait-il le meilleur modèle de ce système ? Peut-être,

sauf qu’il n’existe pas de mâle adulte dans ce statut stérile alors

que c’est la majorité des femelles qui est castrée de fait, mais

heureusement de manière réversible. Les loups vivent en société,

ce qui est indispensable pour eux car ils chassent de manière

concertée, leur stratégie consistant d’abord à courser leurs proies

pendant des heures, voire des jours, de manière à les épuiser, et

pour atteindre ce but, ils se relaient ; il est donc fondamental

pour sa survie en des contrées souvent difficiles que le groupe

dispose de suffisamment d’individus adultes et en pleine forme.

Dans une meute il existe deux individus dominants dits alpha,

une femelle et un mâle. À première vue on pourrait considérer

que le mâle dispose d’un harem de femelles et pourtant il n’en

est rien car seule la femelle alpha peut ovuler et par conséquent

être couverte et fécondée par le mâle alpha. Toutes les « autres »

femelles, bêta, gamma, delta, etc. sont en quelque sorte castrées

et jouent donc le rôle d’eunuques femelles, en réalité de

nounous, une des rares organisations, peut-être la seule, qui

n’existe pas chez nous les humains. À ceci près que dans les

harems humains les femmes les plus âgées, donc ménopausées,

jouaient un peu ce rôle et que les nourrices devaient exister au

cas où les mères manqueraient de lait ou seraient malades ou

indisponibles. Ces « autres » femelles louves gardent les petits,

parfois même les allaitent en l’absence temporaire de leur mère

biologique. En revanche, si celle-ci disparaît, ce sera la bêta qui

sera propulsée au rôle d’alpha et qui à son tour aura des œstrus

de manière à être couverte par le mâle alpha dont la période de

deuil est des plus réduites. Le modèle humain qui se

rapprocherait le plus de ce système est celui du souverain marié

avec une reine entourée de ses suivantes, dames de compagnie,

dames d’atours, de nourrices, etc., ledit souverain pouvant alors

se permettre d’incorporer un certain nombre des suivantes de sa

femme pour constituer une sorte de harem. C’est ainsi que

Louis XIV jeta son dévolu sur Mme de Maintenon, alors qu’elle

était la nourrice de ses enfants, et qu’il avait une épouse

officielle, une favorite non moins officielle, la Montespan et bon

nombre de maîtresses plus discrètes et éphémères.

Pourtant, un autre mammifère semble encore beaucoup plus

proche de nous en matière d’organisation sociale du fait de sa

capacité à l’intérieur de la même espèce à adopter plusieurs

comportements différents et ce, en fonction de l’abondance de la

nourriture et du nombre de gîtes disponibles, le vivre et le

couvert en quelque sorte ; je veux parler du renard.

Si le gibier est rare, maître Goupil vit en solitaire et

s’accouple avec les femelles en chaleur, donc consentantes, que

d’aventure, il croise ;

Si les ressources sont abondantes, nos malins mammifères

vivent en couple tout au long de l’année ;

Si la nourriture est très abondante, les renards peuvent

constituer des sociétés allant jusqu’à sept individus puisque les

individus femelles nés de l’année précédente ne sont alors pas

chassés. Dans ce cas, seul le couple dominant, celui des parents,

a la possibilité de se reproduire, le groupe étant très fortement

hiérarchisé. Les femelles inférieures participent à l’élevage et au

nourrissage des petits, chassent plutôt en périphérie et sont

généralement expulsées du groupe quand elles commencent à

prendre de l’âge.

Dans tous les cas pourtant, le renard chasse seul car il est

plutôt à l’affût et n’attaque pas les proies trop grosses, se

contentant pour l’essentiel des rongeurs et des poules, sans

parler des baies, des charognes et des poubelles puisqu’il est

omnivore, encore comme nous. Cette capacité d’adaptation est

sans doute la principale raison de son succès car ce prédateur est

un des rares à ne pas du tout être menacé d’extinction, parvenant

même à proliférer dans les grandes villes et leurs égouts infestés

de succulents rats.

Nos ancêtres du Moyen Âge étaient décidément de fins

observateurs de la nature et dès le e XII siècle, dans le Roman de

Renart, ils l’avaient bien décrit comme le plus intelligent, le plus

proche de nous, pointant Ysengrin le « leu » comme nettement

moins malin et se faisant régulièrement berner malgré sa force et

sa férocité. La suite leur a bien donné raison puisque le loup a

totalement disparu de France pendant plus d’un siècle, même si

depuis deux décennies, il fait un retour timide bien que très

remarqué, du moins par les bergers.

 

Dans ce type de configuration de polygamie avec harem, chez les

animaux comme chez les humains, les mâles sont toujours et

systématiquement infidèles, leur objectif étant de conquérir, de rallier, de

rameuter un maximum de femelles afin de transmettre leurs gènes que par

hypothèse ils considèrent comme merveilleux et par conséquent essentiels à

l’avenir de leur espèce ou du moins à celui de leur clan ; il semble que le

plus souvent les femelles aussi aimeraient bien être infidèles mais n’y

parviennent pas fréquemment, la sanction pouvant être sévère, comme chez

le macaque qui administre d’épouvantables corrections aux épouses

volages. Les séducteurs occasionnels peuvent être des étrangers de passage

ou bien ce sont des jeunes mâles qui appartiennent à la troupe ; ils risquent

eux aussi une bonne raclée, voire pire… s’ils sont moins forts que le sultan légitime. Dans ce cas de figure, on peut donc parler de fidélité imposée aux

femelles et cela au détriment des autres mâles.

 

Chez les humains, l’organisation de l’Empire ottoman avec un sultan

disposant d’un harem entièrement soumis, du moins en apparence, en est

l’exact reflet. Le souverain ne faisait que de brèves apparitions dans son

gynécée. Il pouvait être certain que ses petits étaient bien de lui puisqu’à

l’entrée, la virginité de ses épouses et concubines était vérifiée par des

matrones ou par la première en date, la plus ancienne de ses sultanes. Par la

suite, elles étaient définitivement recluses dans leur paradis doré. Qu’elles

aient des relations sexuelles entre elles n’était pas un problème puisque cela

ne risquait en aucun cas d’entacher de doute la légitimité des descendants.

De même, si les eunuques, des gardiens mâles castrés parfois

imparfaitement, pouvaient ne pas être impuissants et par conséquent

batifoler avec les épouses, cela ne gênait personne car là encore, les

conséquences dynastiques n’existaient pas ; ces incomplets messieurs

pouvaient avoir des érections mais pas émettre de semence ni par

conséquent de descendance.

Dans les harems, la fidélité des femmes ne concernait donc que la

reproduction, pas le comportement amoureux, qu’il soit homo- ou

hétérosexuel.

 

Une variante intéressante de polygamie grégaire imposée par les

femelles se trouve chez les macaques rhésus et encore plus chez les

babouins géladas, ces singes à longue fourrure qui gambadent sur les cimes

et hauts plateaux de l’Éthiopie. Au sein de ces très grandes troupes formées

de plusieurs centaines d’individus, il existe une unité de base : la famille.

Celle-ci est formée de plusieurs femelles et de leurs petits. En

apparence, il s’agit d’une véritable dictature exercée sur chacune d’entre

elles par un mâle dominant, hyper-jaloux, autoritaire et violent, celui-ci

corrigeant ses femelles chaque fois qu’elles font mine de s’éloigner ou de lorgner un autre mâle. Des accords à la Machiavel (« Pour rester populaire,

le prince ne doit pas enlever de force les femmes des autres ») existent entre

mâles dominants qui s’interdisent réciproquement de couvrir les femelles

appartenant à d’autres cellules familiales. Pourtant, un examen plus attentif

permet de comprendre que cette dictature ultra-violente n’est qu’une

apparence car in fine, le mâle gélada est un tigre de papier.

Une patronne, la matriarche, règne sur ses sœurs, filles, mères, tantes

qui sont toutes étroitement apparentées. De manière relativement

démocratique, les guenons élisent un mâle soi-disant dominant qui sera en

réalité réduit à la triste condition d’esclave sexuel, sommé de couvrir

chacune de ses épouses chaque fois que l’une d’elles en émettra le désir. Le

prince consort doit savoir que son trône de pacotille est fragile car s’il ne

donne pas totalement satisfaction (on imagine sans peine mais avec effroi la

nature des discussions entre filles chez les géladas), il pourra vite être jeté

comme un Kleenex et un autre heureux (?) élu le remplacera aussi sec.

Certains auteurs – dont je ne fais évidemment pas partie – se prennent à

redouter que ce modèle ne finisse par s’imposer en Occident.

Il peut aussi arriver qu’un autre mâle, plus ou moins dominant à l’égard

de ses collègues et concurrents, mais pas à l’égard des femelles, survienne,

plus jeune, parfois moins fort, donc battu au combat, mais avant tout tendre

et affectueux avec les dames non dominantes et aussi envers leurs enfants

(remarquons au passage qu’il s’agit d’une stratégie très classique des

dragueurs de jeunes et jolies mamans dans les squares de nos cités) et donc

particulièrement séduisant à leurs yeux. De ce fait, malgré sa suprématie

affirmée, une partie de son harem pourra quitter le mâle démocratiquement

élu pour le tendre aventurier, même battu.

C’est l’enlèvement des babouines.

Tout cela n’empêche pas le gélada officiellement élu de faire le beau, de

parader, de rouler des mécaniques, de chasser les éventuels rivaux, de

châtier ses épouses ayant des « idées » en tête. On ne peut s’empêcher de penser aux mâles arrogants si répandus autour de la Méditerranée, ceux que

les Italiens appellent les papagalli 3. Les pauvres s’imaginent avoir le

pouvoir, le prétendent, l’affirment entre copains (« C’est moi, l’chef, qu’est-

ce tu crois ! »), mais quand on regarde d’un peu plus près le fonctionnement

des maisonnées, qu’elles soient juives, musulmanes ou catholiques,

siciliennes, tunisiennes, grecques ou libanaises et quand on constate le

pouvoir des mères et épouses en ces belles contrées ensoleillées, on se

prend à sourire de leur naïve pusillanimité de pseudo-machos. De leur

suffisance aussi, à l’image du mâle dominant babouin gélada qui croit, ou

plutôt fait semblant de croire qu’il est le patron du harem, alors qu’il n’en

est que l’élu choisi, avec tout ce que cela comporte comme risques à chaque

réélection.

On le voit, même si l’homme n’est pas vraiment le meilleur ami du

singe, il en est de très loin le plus proche parent !

 

En Chine féodale, dans certaines ethnies, la coutume était la

« polygynie sororale », le même homme épousant l’ensemble des sœurs

d’une même fratrie, ce qui montre qu’en réalité, c’étaient deux familles qui

se mariaient. L’homme se retrouvait donc définitivement lié à l’ensemble de

sa belle-famille… alors, un divorce ça va, mais plusieurs… bonjour les

dégâts ! C’était néanmoins le premier mariage qui comptait le plus car il

faisait passer l’homme du statut de célibataire à celui d’homme marié.

Les Shoshone, ethnie amérindienne de cueilleurs-chasseurs du

Colorado, pratiquaient aussi une polygamie sororale ou fraternelle selon les

circonstances, ce qui permettait de créer des liens solides entre jeunes gens,

rendant la tribu plus cohérente et donc plus à même de se défendre.

 

D’autres espèces de primates encore plus « civilisés » recourent à un

véritable système de médiation que l’on peut observer chez certains

macaques. En cas de conflit ou de manquement à l’intérieur du groupe,

plutôt que de tuer ou de bannir le dragueur récalcitrant le plus faible, des individus tiers arrivent à approcher individuellement les adversaires, puis à

les mettre en présence avant de finalement les réconcilier. Ce système

judiciaire est à ma connaissance un des plus élaborés du règne animal, sans

oublier notre espèce, sans doute la moins « civilisée » où, nous le verrons

plus tard, l’infidélité a été sévèrement réprimée, du moins quand elle était le

fait des femmes. Je parle de l’Occident car malheureusement, dans certaines

régions du Moyen-Orient, l’adultère reste toujours aujourd’hui passible,

bien qu’exceptionnellement, de lapidation.

 

Rappelons que chez les singes sociaux comme les macaques, les

femelles qui succombent à la coupable tentation de tromper leur sultan ont

tout intérêt à se faire le plus discrètes possible. Par conséquent, lorsqu’elles

s’accouplent à leur légitime seigneur et maître, elles poussent des cris de

jouissance. On peut à juste titre se demander si cela relève de la simulation

– aucune n’a jamais accepté de s’exprimer à ce sujet devant un micro. En

revanche, lorsqu’elles s’adonnent à leur coupable activité avec un jeune et

beau mâle de la troupe ou éventuellement d’une autre troupe, voire un

STF 4, elles restent parfaitement silencieuses. Entre mensonge par omission

et prudence… telle est la règle chez les dames macaques adultères.

Chez eux la fidélité est la loi, l’infidélité est un délit fortement réprimé.

Chéri(e), ne fais pas de bruit, tu vas réveiller les enfants ou les voisins

(au choix) !

Dans ce type d’organisation en harems, la fidélité encore une fois est

imposée aux femelles et à elles seules, le machisme étant encore une fois

très répandu dans le règne animal.

 

Les ermites (polygynie et polyandrie

solitaires)

C’est le cas de la plupart des félins à l’exception des lions et des

modernes chats de gouttière. C’est aussi le cas des ursidés, des orangs-

outans et d’un bon nombre d’humains des deux genres, cette catégorie

semblant même exploser depuis quelque temps. On voit de plus en plus de

couples dits libres : chacun vit chez soi, fréquente qui il veut, mais les deux

partenaires se rencontrent pour s’apparier au cours des week-ends et des

vacances. Certains couples divorcés revorcent pour partir ensemble en

vacances pour le plus grand bonheur de leurs enfants. C’est également le

cas de nombreux couples plus âgés, chacun des deux, veuf ou divorcé,

ayant son logement, sa famille et ne désirant pas

nécessairement s’encombrer d’un nouveau partenaire à plein temps qui

viendrait bouleverser les habitudes et la structure de chaque clan. Les

familles actuelles ne sont donc pas toujours recomposées.

Dans ce cas de figure, une fois capable de subvenir à ses besoins, le

jeune prend le large et se taille un territoire dont il surveille jalousement les

frontières. Quand une femelle du voisinage émet l’odeur caractéristique de

l’œstrus, la frontière est franchie et le couple éphémère se constitue pour le

temps des amours dont la durée est variable selon les espèces. Une fois

cette période bénie achevée, chacun reprend sa route. On ne se connaît plus,

et si par malheur la petite famille, la maman accompagnée de ses petits

croise la route du papa ou d’un autre mâle, les choses risquent de très mal

tourner pour les bébés qui peuvent éventuellement se retrouver dans

l’estomac de leur géniteur.

Les Atrides mais aussi les dynasties ottomanes ne se sont pas comportés

autrement, l’infanticide étant quasiment la règle chez eux. Une légère

différence néanmoins, on ne tuait, voire on ne mangeait, que les enfants qui

pouvaient menacer le trône de l’héritier considéré comme légitime. En

réalité, ce furent surtout des actes fratricides au moment de s’asseoir sur le

trône, un peu à la manière du coucou d’Europe : le petit coucou naît en général le premier et comme il est beaucoup plus fort que ses frères et

sœurs d’adoption, il éjecte du nid sans états d’âme œufs et oisillons !

 

Les monogames fidèles pour la vie

 

• Certains animaux sont des monogames permanents et fidèles toute la

vie comme la sterne, le gibbon, les très médiatiques tourterelles, colombes,

« pigeons qui s’aimaient d’amour tendre 5 » et autres tourtereaux, sans

oublier bien sûr les inséparables, perroquets, aras, loris, loriquets et

l’ensemble des psittacidés. Les couples sont très fusionnels et on peut dire

que leur proximité physique est tellement forte et permanente que l’adultère

est matériellement impossible, pour peu qu’il soit envisageable, ce que rien

ne permet de penser. Étonnamment, certains poissons cichlidés sont aussi

des monogames fidèles 6, un attachement affectif ressemblant à l’amour

ayant été constaté par des chercheurs qui leur ont infligé une séparation

douloureuse et ont en effet constaté un véritable état de stress. Ce

comportement est étonnant, d’autant plus que les mâles qui pourtant

pratiquent une fécondation externe sont des pères attentifs et protecteurs

non seulement vis-à-vis des œufs mais aussi des alevins qui peuvent même

se réfugier dans la bouche de leur papa en cas de danger.

Des poissons « papa poule », on aura décidément tout vu !

Chien fidèle, vraiment ?

 

À propos de fidélité, une question se pose : le chien en est le

symbole universel, systématiquement représenté au pied des

gisants quand ce sont des femmes dont au Moyen Âge la sagesse

constante constituait le premier des prérequis, alors que les

gisants masculins disposent d’un lion féroce ; mais l’est-il

vraiment, fidèle, notre compagnon ?

On sait que lorsqu’une chienne est en chaleur, les mâles des

alentours sont irrésistiblement attirés et se précipitent pour la

couvrir, alors que ces dernières ne sont pas en reste et sont loin

de faire la fine bouche et peuvent devenir insupportables pour

leurs maîtres, tant elles fuguent ou hurlent. C’est une des raisons

pour lesquelles la chirurgie de castration est loin d’être rare pour

les deux sexes. Pourtant, il est n’est pas rare d’observer quand

on promène son Médor dans le quartier que, bien qu’il soit

esclave de ses pulsions hormonales/phéromonales et ne puisse

s’empêcher de se ruer sur l’individu de l’autre sexe si elle est en

chaleur, il reste capable de vouer une grande tendresse à une

partenaire élue à qui il tient à manifester son affection chaque

fois qu’il la croise ; à noter que ces rencontres ne sont pas

sexuelles, mais juste tendres.

Alors oui, les chiens sont de grands romantiques, fidèles à la

dame de leurs pensées, à la manière de l’amour courtois, la

fin’amor de nos chevaleresques aïeux.

 

Au royaume des monogames, le choix du partenaire est souvent très

codifié, comme chez les humains où la première rencontre, les fiançailles,

le mariage faisaient l’objet d’une étiquette très stricte dans beaucoup de

cultures, le plus souvent sous le regard des marieuses. Chez les sternes

quand un jeune mâle encore célibataire jette son dévolu sur une sternette également libre, il lui offre cérémonieusement un joli petit poisson. Si la

belle l’avale sans cérémonie, c’est un râteau et le malheureux n’a plus qu’à

chercher ailleurs la compagne de sa vie. En revanche, si elle le garde « en

travers de la gorge », donc ne l’avale pas en le plaçant perpendiculairement

à son bec, cela signifie que leur union fidèle durera toute la vie. On peut

donc imaginer, comme le pense Boris Cyrulnik, que si le poisson est avalé,

c’est qu’il est simplement un objet poisson, une nourriture ; en revanche,

s’il lui reste en travers du bec, il acquiert un statut symbolique de cadeau de

noces ou plutôt de fiançailles.

Dans leur ouvrage Amours fidèles, publié en 1990 chez Fayard, Pierre et

Denise Stagnara donnent un exemple saisissant de ce type de

comportement, peu fréquent paraît-il, néanmoins existant dans notre espèce.

Jean de La Fontaine, un sacré farceur !

 

Il suffit de relire sa fable « Les deux pigeons » pour

comprendre que non seulement le poète n’y connaissait rien à la

zoologie, lui qui faisait manger des mouches et des vermisseaux

à la cigale pourtant strictement végétarienne.

Mais reprenons la fable :

 

Deux Pigeons s’aimaient d’amour tendre.

L’un d’eux s’ennuyant au logis

Fut assez fou pour entreprendre

Un voyage en lointain pays.

L’autre lui dit : Qu’allez-vous faire ?

Voulez-vous quitter votre frère ?

L’absence est le plus grand des maux :

Non pas pour vous, cruel. Au moins que les travaux,

Les dangers, les soins du voyage,

Changent un peu votre courage.

[…]

Mon frère a-t-il tout ce qu’il veut,

Bon soupé, bon gîte, et le reste ?

Ce discours ébranla le cœur

De notre imprudent voyageur ;

Mais le désir de voir et l’humeur inquiète

L’emportèrent enfin. Il dit : Ne pleurez point :

Trois jours au plus rendront mon âme satisfaite ;

Je reviendrai dans peu conter de point en point

Mes aventures à mon frère.

Je le désennuierai : quiconque ne voit guère

N’a guère à dire aussi. Mon voyage dépeint

Vous sera d’un plaisir extrême.

Je dirai : J’étais là ; telle chose m’advint ;

Vous y croirez être vous-même.

À ces mots en pleurant ils se dirent adieu.

[…]

La Volatile malheureuse,

Qui, maudissant sa curiosité,

Traînant l’aile et tirant le pié,

Demi-morte et demi-boiteuse,

Droit au logis s’en retourna :

Que bien, que mal elle arriva

Sans autre aventure fâcheuse.

Voilà nos gens rejoints ; et je laisse à juger

De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines.

Amants, heureux amants, voulez-vous voyager ?

Que ce soit aux rives prochaines ;

Soyez-vous l’un à l’autre un monde toujours beau,

Toujours divers, toujours nouveau ;

Tenez-vous lieu de tout, comptez pour rien le reste.

J’ai quelquefois aimé : je n’aurais pas alors

Contre le Louvre et ses trésors,

Contre le firmament et sa voûte céleste,

Changé les bois, changé les lieux

Honorés par les pas, éclairés par les yeux

De l’aimable et jeune bergère

Pour qui, sous le fils de Cythère,

Je servis, engagé par mes premiers serments.

Hélas ! Quand reviendront de semblables moments ?

Faut-il que tant d’objets si doux et si charmants

Me laissent vivre au gré de mon âme inquiète ?

Ah ! si mon cœur osait encor se renflammer !

Ne sentirai-je plus de charme qui m’arrête ?

Ai-je passé le temps d’aimer ?

 

Bizarrement, dans mon école des Frères des écoles

chrétiennes, aucun de mes professeurs de français n’a jamais

pointé une évidence qui pourtant aurait dû sauter aux yeux de

n’importe quel lecteur attentif : nos deux pigeons qui s’aimaient

d’amour tendre étaient en réalité… deux garçons ! Considéré par

l’Éducation nationale comme un hymne à l’amour conjugal, ce

texte chante en réalité les délices de l’homosexualité à la fois

masculine et fidèle. Même si dans la morale, il prend soin

d’affirmer sa propre orthodoxie sexuelle. Malheureusement pour

lui, le bon La Fontaine semble s’être encore une fois trompé

d’un point de vue éthologique. Malgré de longues recherches, je

n’ai pas réussi à trouver de cas de comportement homosexuel

chez les pigeons.

Ami lecteur, si dans ton pigeonnier tu observes un couple gay

ou lesbien, voire LGBT, fais-le-moi savoir immédiatement…

#pigeongay…

 

Les monogames (plus ou moins) fidèles

bien qu’intermittents

 

Certains animaux migrateurs comme l’hirondelle sont des monogames à

la fois intermittents et fidèles. C’est aussi le cas des manchots, qu’ils soient

empereurs, royaux ou même roturiers comme les modestes gorfous ou les

Humboldt. En principe, les fidèles intermittents sont des voyageurs, le plus

souvent des migrateurs. Les hirondelles comme les cigognes sont solitaires

en Afrique et quand elles reviennent chez nous, elles retrouvent leur nid, leur partenaire, se remarient et élèvent de nouveaux oisillons. Les marins

bretons ou basques vivaient selon ce principe : quand ils étaient à terre, ils

convolaient avec leur épouse légitime qu’ils retrouvaient chaque année

après leurs longues campagnes de pêche qui pouvaient durer plusieurs mois.

Eux aussi étaient fidèles par force (sauf homosexualité de circonstance sur

le bateau), quant aux épouses, elles aussi étaient fidèles dans l’immense

majorité des cas car il ne restait quasiment plus d’hommes au village et

qu’en plus, tout le monde connaissait – et surveillait – tout le monde !

 

Les cigognes blanches de nos contrées sont en principe des oiseaux

migrateurs, mais avec le réchauffement climatique elles le sont de moins en

moins, certaines hivernant chez nous, ce qui change quelque peu la donne.

Elles ont grosso modo le même comportement que les hirondelles et les

couples se reconstituent au retour d’Afrique, sauf qu’il arrive que la fidélité

ne soit pas toujours de mise et que, au cours du mois qui précède la ponte,

les accouplements qui sont fréquents se fassent avec le conjoint « légitime »

ou alors, éventuellement, avec un autre ! D’ailleurs, au Moyen Âge, en

Angleterre, la cigogne était considérée comme un symbole d’adultère. Était-

ce à cause de ses parades nuptiales quelque peu ostentatoires, sa façon quasi

maniérée de faire sa toilette, et ses postures alors considérées comme de la

coquetterie ? Comme de surcroît le mâle réprimande sa femelle suspectée

d’infidélité à grands coups de bec, le symbole devenait évident à l’égard de

ces animaux qui de tout temps ont habité près des maisons et étaient donc

faciles à observer pour tout un chacun 7. Mais comme d’habitude, le sexe

masculin n’était pas concerné par son comportement moraliste, répressif

même vis-à-vis de l’infidélité conjugale.

Les monogames infidèles quoique

permanents

 

Certains animaux sont des monogames permanents et adultérins, c’est le

cas du pape lazuli qui vit en Amérique du Nord. Ce sont en général des

animaux dont les deux sexes sont (presque) semblablement ternes en dehors

de la saison des amours et se ressemblent donc beaucoup. En revanche,

quand vient le temps béni de l’accouplement, les mâles se parent de

couleurs éclatantes, dont le fameux bleu qui évoque le lapis-lazuli. Enfin

certains mâles car en réalité, l’espèce a prévu toute la palette des couleurs,

des plus chamarrées aux plus éteintes. Les plus somptueux des volatiles

sont aussi les plus agressifs et de facto conquièrent les meilleurs territoires,

les plus giboyeux en insectes et en graines, en haut d’une colline afin de

mieux repérer les prédateurs comme les proies. On pourrait logiquement

s’attendre à une déclinaison du partage des concessions selon l’ordre

hiérarchique des couleurs. Du plus brillant au plus terne.

Il n’en est rien !

En réalité, tout autour du territoire du plus splendide, ce sont les mâles

les plus quelconques qui sont autorisés à s’installer alors que les « presque

aussi beaux » sont relégués dans les zones les moins favorisées. Les

banlieues sensibles comme on dit de nos jours, avec pour conséquence

moins de nourriture et plus de prédateurs. Et de manière au fond assez

logique, les papesses ne se font pas prier pour rejoindre les ternes sous-

papes 8 du premier cercle, probablement parce que leurs territoires très

proches du château central sont eux aussi plutôt giboyeux et sûrs. Ce sont

en définitive les presque aussi beaux relégués dans les zones les moins

favorisées qui ont le plus de mal à trouver des partenaires. Le syndrome de Serge Gainsbourg

 

Le système mis en place par le pape lazuli alpha et qui consiste à

s’assurer de la fidélité de sa partenaire en laissant les mâles les plus moches

s’installer tout autour de lui, escomptant probablement que ladite papesse

ne sera pas attirée par des prétendants décidément bien ternes, ne semble

pas du tout fonctionner du point de vue de la fidélité au plus beau. Les

études génétiques des œufs montrent en effet que pratiquement la moitié

d’entre eux sont illégitimes, ce qui signifie que dans cette espèce

officiellement monogame, les femelles sont particulièrement infidèles,

volages – normal pour des oiseaux – et que les papes alpha sont

systématiquement cocus, les mâles laids restant séduisants contrairement

aux presque aussi beaux, des bellâtres selon la terminologie chez les

humains ! Cela permet peut-être de trouver un modèle pour expliquer que la

Belle ait été attirée par la Bête et que les femmes les plus belles de leur

temps, Brigitte Bardot, France Gall, Jane Birkin, Bambou, et tant d’autres

somptueuses créatures soient si facilement tombées dans les bras de Serge

Gainsbourg, un alcoolique de génie mais qui n’était pas vraiment un

parangon de beauté masculine. Probable que l’intelligence, l’humour et le

mythe du mauvais garçon aient joué un rôle décisif comme la promesse

d’un territoire de Cocagne… un peu comme chez les papes lazuli laids.

La fascination par les moches dans la chanson interprétée

par Fréhel (extrait)

 

Tel qu’il est, il me plaît, il me fait de l’effet

Et je l’aime

C’est un vrai gringalet, aussi laid qu’un basset

Mais je l’aime

Il est bancal, du côté cérébral

Mais ça m’est bien égal

 

S’il a l’air anormal

C’est complet, il est muet

Ses quinquets sont en biais

C’est un fait, tel qu’il est

Il me plaît.

 

Les humains ont autrefois adopté un système comparable aux papes

lazuli et probablement beaucoup plus efficace. De fait, au Moyen Âge, le

système féodal en constituait une illustration frappante : le seigneur, le plus

riche, le plus puissant, le plus chamarré, donc forcément le plus beau,

s’installait dans un château-fort. Le plus fort, le plus impressionnant, le plus

inexpugnable possible. Tout autour il laissait s’installer les serfs, les

esclaves, les croquants, en un mot les vilains, incultes et dépenaillés, sans

droits ni puissance aucune. On comprend aisément que dans ces conditions,

la femme légitime du baron, même si elle était insatisfaite de son seigneur

et maître souvent beaucoup plus âgé et même si elle rêvait d’amour

courtois, genre chevalier servant errant à Jérusalem pour une illusoire

croisade, n’avait aucun moyen de satisfaire physiquement son désir.

Franchir les remparts et chevaucher plusieurs dizaines de kilomètres pour

trouver un autre châtelain quand on porte robe longue et hennin est difficilement concevable, surtout quand on sait que les sanctions appliquées

aux femmes adultères étaient des plus dissuasives.

 

Quant à s’unir à un vilain, c’était tout simplement inimaginable tant le

système des castes était puissant. Rappelons qu’à l’époque et pratiquement

jusqu’au e XIX siècle, dans le mariage, l’amour ne faisait pas partie du

contrat. Il s’agissait en réalité d’un traité d’alliance entre deux familles

aristocratiques ou plus tard grandes bourgeoises. L’« amour/amitié

conjugale » était un sentiment fondé uniquement sur la raison, voire la

religion (notion d’amour sanctifié, presque immatériel, en un mot divin), en

aucun cas sur la passion. Cela ne posait donc aucun problème à personne si

l’épouse rêvait (d’amour courtois) à un amoureux lointain. L’adultère ne

pouvait s’imaginer que physique ; si une princesse énamourée en sa tour se

pâmait en songeant à son beau chevalier aussi lointain qu’inaccessible, en

aucun cas elle ne trompait son époux légitime. Même si elle en rêvait en

accomplissant son devoir conjugal.

 

C’est en ce sens que le roman de Mme de La Fayette a autant stupéfié

ses contemporains. La princesse de Clèves, tout en étant restée strictement

fidèle à son mari « qu’elle épousa même avec moins de répugnance qu’un

autre 9 » [sic], avait (bêtement) avoué à celui-ci son amour pour un autre

homme, aveu que celui-ci n’avait pas du tout apprécié. Et c’est un

euphémisme ! Pourtant, selon les canons de l’époque, la belle princesse

avait respecté le contrat en entretenant fidèlement avec le prince de Clèves

une parfaite amitié conjugale, une tendresse même. Un amour-estime

qu’elle lui conserva même une fois veuve. Mais de l’amour, que nenni…

sauf que le prince, si lui aussi éprouvait de l’amour-amitié pour son épouse,

ressentait aussi et avant tout de l’amour-passion. Il aimait éperdument

mademoiselle de Chartres bien avant de l’épouser et cet amour était donc

exclusif ; il resta fidèle jusqu’au bout alors que ce n’était en aucun cas la

règle chez les maris aristocrates.

Allant bien au-delà du contrat de mariage « normal » de son époque, on

comprend, mais uniquement avec les yeux d’aujourd’hui, qu’il ait été

partagé entre fureur et désespoir. Les autres personnages du roman et le

lectorat de l’époque en sont restés pour le moins perplexes.

Conclusion, contrairement au pape (lazuli), le seigneur médiéval n’était

pratiquement jamais cocu, d’autant plus qu’en cas d’adultère de la part de la

femme, le châtiment était particulièrement rude ! Nous le verrons plus loin.

 

Les mères porteuses

 

Je n’ai pas trouvé de modèles animaux pour cette pratique, sauf à

évoquer les rouges-gorges, pinsons, mésanges et autres espèces victimes

des coucous. Si l’on assimile la couvaison à la grossesse, ce sont en effet

des parents porteurs. Plus tard, les femelles partagent avec les mâles la

tâche ingrate et surtout épuisante du nourrissage d’un oisillon insatiable et

d’une taille monstrueuse comparativement à la leur. Et qui de surcroît a

assassiné leurs propres petits.

À l’heure actuelle, cette technique des mères porteuses est utilisée par

les chercheurs pour sauver des animaux éteints ou en voie critique

d’extinction. Il suffit en réalité de cloner un embryon d’une espèce menacée

et de l’implanter dans l’utérus d’une espèce proche. Cela a été réalisé avec

le putois à pieds noirs, espèce déclarée disparue mais dont un représentant

avait été congelé il y a trente ans et dont un embryon cloné a été implanté

chez une femelle d’une espèce banale de furet domestique. Certains

chercheurs l’envisagent également pour ressusciter les mammouths en

clonant et en implantant des œufs fécondés (FIV) dans des utérus

d’éléphantes d’Asie.

Les pères porteurs

 

Ce cas de figure n’est pas encore pratiqué dans notre espèce même si on

commence à parler de greffes d’utérus… Qui sait ? En revanche, le système

dit « papa poule » des épinoches, cichlidés et hippocampes est loin d’être

exceptionnel : dans ce cas c’est le père qui élève seul les enfants pendant

que la mère vaque à d’autres occupations, sexuelles ou autres.

Les épinoches construisent un nid et contraignent plusieurs femelles à

venir y pondre avant de les éjecter sans ménagement. Ensuite le mâle

féconde tous les œufs et garde très jalousement le nid puis les alevins.

Ce sont néanmoins les hippocampes qui restent les plus étonnants dans

ce cas de figure. Dotés d’une poche ventrale façon kangourous, les mâles

abritent dedans les œufs que les femelles leur injectent à l’aide d’un tube

nommé ovipositeur, véritable pénis féminin – sacré oxymore ! Une fois les

œufs dans leur ventre, les mâles les fécondent et sont littéralement enceints

de leur progéniture. Ils sont capables de les y faire nager dans de l’eau

salée, en réalité de l’eau de mer puisqu’ils ont pris soin d’en pomper avant

de se faire engrosser par leur dulcinée. Un réseau de capillaires se met alors

en place qui fournit l’oxygène aux œufs. C’est donc une véritable couveuse

que le mâle promène grâce à son énorme ventre.

Comme tout est inversé chez eux, au cours de la « grossesse » du père,

la mère vient lui rendre visite quotidiennement et se montre d’une grande

tendresse avec lui, enlaçant gentiment sa queue à celle de son partenaire qui

reste unique. Le reste du temps, elle retourne dans son

territoire/usine/bureau/corail ! Nul ne sait aujourd’hui pourquoi le couple

reste aussi uni tout en ne vivant pas ensemble, alors que l’on ne voit pas

bien quelle peut bien être la fonction de ce comportement… à moins que ce

ne soit juste de l’amour, car le moins que l’on puisse dire est que cela y

ressemble. Au fait, j’ai oublié de vous dire que l’hippocampe est un des

rares poissons, avec certains cichlidés, à rester monogame et fidèle.

Leur tendre amour serait gratuit de surcroît.

Qui sait ? Pourquoi avoir tellement peur de l’anthropomorphisme !

Une fois les œufs éclos, le père accouche et les bébés alevins sont

expulsés par grappes et peuvent commencer à vivre leur vie.

Ce modèle se rencontre aussi dans notre espèce, les « papas poules »

n’étant plus exceptionnels ; pourtant, il faudra attendre les greffes d’utérus

pour observer enfin « l’événement le plus extraordinaire depuis que

l’homme a marché sur la Lune 10 ».

 

Les parents porteurs

 

Ce sont évidemment les coucous déjà cités, qui au mépris de toute

morale et de toute législation internationale imposent à différents

passereaux de couver et élever leurs bébés, tuant de surcroît leurs enfants à

eux. Et en plus les femelles trouvent moyen d’être farouchement polyandres

et peuvent pondre jusqu’à 25 œufs par saison de reproduction. La coucoue

(orthographe incertaine) repère un nid et lorsqu’elle est prête à y pondre,

elle s’installe sournoisement et gobe un œuf de l’hôte involontaire avant

d’en pondre un de son cru à la place. Elle fait particulièrement attention de

ne pas être prise en flagrant délit car dans ce cas, l’hôte abandonnerait le

nid, condamnant à mort le futur petit coucou… une sorte d’IVG après viol

(du nid) en quelque sorte.

Le bébé coucou se débrouille pour naître avant ses colocs/frères et

sœurs de nid afin de pouvoir éjecter les autres œufs ou éventuellement les

nouveau-nés qui, de toute manière, sont beaucoup plus faibles que lui. Le

plus étonnant est la spécialisation de ces oiseaux dont les œufs imitent ceux

de chaque espèce parasitée. Tel coucou va se spécialiser dans la rousserolle,

tel autre dans le rouge-queue noir, tel autre dans la bergeronnette. Au moins 50 espèces sont victimes de ces bandits à la fois violeurs, squatteurs et

tueurs.

L’honnêteté impose de mentionner le fait qu’à part les honteux coucous

il existe d’autres oiseaux comme les veuves capables de ce genre de

pratique. Néanmoins le comportement des bébés veuves – cette appellation

sonne bizarrement – apparaît comme plus sympathique et moral puisque si

les oisillons, dès leur naissance, miment leurs colocs du point de vue de

l’apparence et du comportement, ils ne les expulsent pas du nid. On peut

dire qu’ainsi, ce sont des frères et sœurs adoptifs – je n’ose pas dire frères et

sœurs de lait à propos d’oiseaux – et non pas fratricides et qu’ils ne nuisent

pas à leurs hôtes. À noter que les mâles – faut-il les appeler des veufs ? –

sont des polygames impénitents et qu’ils peuvent épouser jusqu’à

50 veuves en très peu de temps, ce qui est la preuve d’un beau

tempérament.

 

Enfin, si je voulais pousser encore plus loin le bouchon, la pratique de

certaines guêpes qui pondent leurs œufs dans le corps d’autres organismes,

en général d’autres insectes ou araignées, réalise un système de mères

porteuses interspécifique. L’idée que l’on pourrait implanter des embryons

humains dans des utérus de chimpanzés est suffisamment choquante pour

que je ne m’y attarde pas. Quoique !

Il y a un siècle, une pratique très largement répandue dans la

bourgeoisie parisienne consistait à confier/implanter ses enfants à des

nourrices le plus souvent bretonnes ou normandes qui allaitaient et

élevaient les bébés nantis en même temps que leurs propres bébés ; cela

correspondait typiquement au comportement des veuves, je parle des

oiseaux bien entendu.

Coucous cocufieurs !

 

Les coucous ne prenant pas personnellement leur progéniture

en charge n’ont pas besoin de vivre en couple ou en harem

comme les autres oiseaux pour les élever ; c’est pour cette raison

qu’ils, ou plutôt elles, ont acquis une solide réputation

d’infidélité. Réputation parfaitement justifiée comme on l’a vu.

De ce fait, depuis l’époque médiévale, leur cri, « coucou,

coucou » a été considéré comme une manière de moquerie vis-à-

vis des malheureux maris trompés et que le ridicule pouvait tuer,

qui sait ?

 

Les LGBT

 

• Les lesbiennes  : leur situation est comparable aux gays et cette

orientation en règle non exclusive est assez répandue. Les gorilles des

montagnes par exemple ont parfois un comportement homosexuel qui

semble orienté exclusivement sur la recherche du plaisir et de la tendresse,

la guenon étant plus douce que le singe. L’apparence, les mimiques et la

manière d’être de ces intelligents grands primates sont tellement proches –

 trop proches ? – des nôtres que cela en était devenu dérangeant à l’époque,

à tel point que la très célèbre primatologue Dian Fossey qui l’avait pourtant

observé n’y a consacré que très peu de lignes – fort discrètes au demeurant.

 

Alors la question se pose puisque, a priori, tout comportement doit

remplir une fonction : à quoi sert l’homosexualité féminine chez les

guenons gorilles ? Cette pratique ne semble pas modifier leur situation

hiérarchique au sein du groupe. Au cours de ces rapports de tendresse,

aucune des deux femelles ne domine l’autre. De même, ces câlins ne semblent pas destinés à apaiser les conflits comme chez les bonobos

puisque les jeux sexuels n’interviennent pas après une dispute. Ils ne

renforcent pas non plus les liens de parenté puisque le choix de la partenaire

ne se fait pas forcément parmi les proches, les apparentées, les alliées. Ce

ne serait pas non plus un rituel d’initiation car cela concerne souvent deux

femelles matures ou au contraire deux adolescentes. Cela pourrait constituer

une manière d’augmenter l’excitation sexuelle au moment qui précède

l’ovulation, car cette pratique ne semble jamais exclusive et peut précéder

l’accouplement avec un mâle. Une espèce de masturbation croisée comme

cela peut s’observer dans notre espèce chez certaines adolescentes. Cette

hypothèse est renforcée par le fait que ces couples lesbiens ne sont ni

stables, ni durables, ni exclusifs.

Toujours est-il que les guenons s’accouplent, vulve contre vulve, ou

bien se frottent contre le dos de l’autre et souvent, prennent soin de le faire

en cachette de leur seigneur et maître, le dos argenté. On ne sait pas encore

ce qui peut advenir si elles sont surprises par le mâle dominant. Ferme-t-il

les yeux ou au contraire, sévit-il ? Peut-être après tout que finalement,

n’est-ce que de l’amour-affection… sex friends ?

La situation semble tout à fait comparable pour les gorilles gays dont

l’homosexualité ne semble pas non plus modifier le statut. Une fois de plus

en tout cas, les primates se montrent nettement plus ouverts et surtout plus

tolérants que nous autres, pauvres humains !

 

Pourtant, il existe un animal, un vertébré exclusivement lesbien, le

cnemidophorus. Ce lézard ou plutôt cette lézarde (serait-ce de fait une

lézarde dans la muraille de l’arrogance masculine ?) a réussi à éliminer tous

les mâles. On ne sait pas quand, probablement depuis plusieurs millions

d’années. En conséquence, pour que l’espèce continue à prospérer, leur

reproduction se fait par parthénogenèse : les œufs et les bébés, uniquement

des filles, sont des clones à l’identique de leurs mères ; contrairement à ce

qui est généralement affirmé, cela n’affecte en rien le dynamisme de l’espèce dont les effectifs sont stables malgré la pression humaine. Afin de

déclencher la ponte, les femelles réalisent des simulacres d’accouplement.

Est-ce une réminiscence de la lointaine époque où il y avait encore des

mâles ? En tout cas, en fonction du moment et de leur statut hormonal, les

femelles adoptent une position de mâle ou de femelle (dessus ou dessous).

Enfin, il peut arriver, quoique rarement, que ces étonnants reptiles

s’accouplent avec des mâles d’espèces proches, histoire sans doute

d’apporter un peu de sang neuf.

Nous voilà en plein dans le mythe des Amazones !

Cette espèce de lézard me navre car elle démontre à quel point la

position des mâles est fragile et qu’au fond, nous les hommes, ne sommes

que des êtres surnuméraires, un détail de la grande histoire de l’évolution,

sans cesse à la limite de l’inutilité. Que les Amazones sont l’avenir de

l’homme.

 

Drôles d’oies blanches !

 

Habituellement, l’oie domestique, contrairement à l’oie

sauvage plutôt monogame, vit en harem sous la stricte férule

d’un jars aussi sourcilleux que jaloux. Pourtant, il arrive que

deux oies femelles s’aiment d’amour tendre, deviennent

monogames, ne se quittent plus… et snobent leur seigneur et

maître. Pourtant, exactement comme chez nous, elles sont

parfois taraudées par un profond désir de maternité. Alors,

chacune des deux se sacrifie et se fait couvrir par un mâle, en

l’occurrence leur sultan soi-disant légitime… elles font alors nid

commun, pondent, couvent à tour de rôle et élèvent ensemble

leurs oisons. Sont-elles fidèles dans ce cas de figure ? J’aurais

tendance à penser que oui mais cela peut se discuter du point de

vue du jars.

• Les gays : l’homosexualité entre mâles avait été décrite en son temps

par Aristote à propos des cailles, des coqs et des perdrix. Il pensait que ce

comportement traduisait des rapports de dominance. Il pensait aussi que

c’était une sorte de second choix pour ceux qui ne pouvaient pas accéder à

l’hétérosexualité. Étonnante assertion dans la bouche d’un pédagogue

bisexuel, la règle pour les enseignants de l’époque. Il le fit d’ailleurs bien

comprendre à son très prestigieux élève, Alexandre le Grand, lui aussi

bisexuel mais probablement avec une nette préférence homo. Il semble bien

que Roxane ait été épousée essentiellement pour des raisons diplomatiques.

Au début du e XX siècle, les animaux gays étaient considérés comme

déviants, voire pervers et en conséquence, les zoologues allèrent jusqu’à

castrer les babouins ou les manchots papous qui osaient se permettre ce

type d’accouplements « contre nature » selon les canons de l’époque. La

science a toujours été dominée par des impératifs idéologiques. Depuis,

heureusement, les chercheurs, zoologues et éthologues ont compris

qu’imposer des critères moraux humains à des animaux était parfaitement

ridicule, d’autant plus qu’au moins 1 500 espèces ont été prises en

« flagrant délit » ! Cela va des crustacés, insectes, arachnides, mollusques

(pieuvres), vers parasitaires jusqu’aux reptiles, oiseaux et autres

mammifères bien sûr. En revanche, l’homosexualité masculine exclusive est

rare, pour ne pas dire exceptionnelle à l’état sauvage, mais c’est peut-être

parce que les ébats des animaux sauvages sont plus difficiles à observer. En

revanche, en captivité elle est plus facilement repérée. C’est ainsi qu’au sein

d’une colonie de manchots, des couples de mâles ont été observés, alors que

pourtant un bon nombre de femelles étaient disponibles. Ces couples se

mettent à couver des pierres à tour de rôle et si on installe des œufs à la

place, ils les couvent jusqu’à éclosion et élèvent sans problème les oisillons.

Selon Bruce Bagemihl, biologiste et sexologue canadien, 80 % des

mâles du monde animal seraient occasionnellement homosexuels. En

d’autres termes, l’homosexualité masculine – comme la féminine d’ailleurs – est un phénomène aussi parfaitement naturel

qu’universellement répandu. La seule différence est que dans le règne

animal elle est rarement exclusive, même si cette dernière affirmation n’est

pas absolument certaine.

 

• Les bi  : en réalité, cela semble concerner la grande majorité,

probablement même la quasi-totalité des espèces animales, y compris la

nôtre bien que chez nous, son accomplissement qui est lié à son acceptation

sociale, dépende essentiellement du contexte culturel.

 

• Les transgenres : ce cas de figure est beaucoup moins rare chez

l’animal qu’on ne pense. Il s’agit en réalité d’une forme d’hermaphrodisme,

les animaux ayant le potentiel des deux sexes mais ne les exprimant pas en

même temps ; ces animaux sont dits des protérogynes s’ils sont d’abord

femelles et deviennent ensuite des mâles ou protérandres si c’est le

contraire. Citons entre autres l’escargot, la coquille Saint-Jacques, la

cochenille, le lombric, l’huître plate, la grenouille, la crépidule (Patella

fornicata : une bête de sexe dont le deuxième mot est des plus évocateurs !),

le poisson-clown et même certains reptiles, telle la tortue d’eau douce ;

– Les protérogynes (ou protogynes) : comme la girelle, le succulent

mérou est un peu le porte-drapeau de cette manière de vivre sa sexualité

tout au long de son existence. Ce sont en effet des poissons très

pragmatiques : jusqu’à 4 ans, ils sont indéterminés ou neutres, ensuite

ils deviennent des femelles et plus tard ils se transforment en mâles,

surtout s’il y a un manque de dominants et ce, jusqu’à la fin de leur

longue vie (80 ans). Depuis l’avènement de ce type de chirurgie, la

protérogynie existe bel et bien dans notre espèce.

– Les protérandres : d’abord garçon avant de devenir fille, la

crépidule est un bon exemple de ce drôle de phénomène : les

mollusques s’agglutinent en chaînes avec à un bout les femelles, au

milieu ceux qui sont en train de se transformer et à l’autre bout les

mâles que l’on dit recrutés. Chose rare chez les mollusques, au moment

où ils sont mâles, ils ont un pénis qui féconde directement les œufs. Là

encore, ce phénomène n’est apparu chez nous que grâce aux prouesses

des chirurgiens.

La fidélité chez les gays et les lesbiennes

 

Il s’agit là d’un sujet sensible et révolutionné par le mariage

officiellement possible depuis quelques années. Pourrait-il s’agir

aussi d’un simple problème d’arithmétique ? La totalité des

enquêtes montrent que de manière générale les hommes sont

nettement moins fidèles que les femmes… alors quand deux

hommes vivent en couple, seraient-ils deux fois plus infidèles et

quand ce sont deux femmes, elles le seraient deux fois moins ?

La réponse est pratiquement oui.

A priori, pour deux hommes qui vivent ensemble, la fidélité

ou plutôt l’exclusivité sexuelle ne va pas toujours de soi et il

semble que pour réaliser cet objectif, les deux partenaires

doivent s’engager à une sorte de contrat moral qui repose bien

sûr sur l’amour mais surtout sur une approche à la fois éthique et

philosophique. Il faut donc qu’ils le désirent vraiment ! Ces

contrats peuvent être divers et variés, vivre ou non ensemble,

être strictement fidèle ou non, tout se dire ou non, nature des

pratiques sexuelles « autorisées » avec un tiers sans que le

contrat soit rompu, maintien d’une conjugalité sans relations

intimes du fait de l’émoussement des sens alors que les deux

restent sexuellement actifs, etc.

Bien sûr, le fait que nombre de couples gays soient

aujourd’hui mariés amène les partenaires à se poser plus

ouvertement la question puisque l’engagement de fidélité est pris

devant le maire. Il est clair de surcroît que l’épidémie de sida qui

a ravagé les milieux gays a modifié profondément leur

sociologie dès lors que vivre en couple et non plus butiner au gré

de ses envies est devenu une sorte de politique de prévention.

Il ne faut pas oublier non plus que bon nombre de gays se

sont fait très violemment jeter dehors par leurs parents lors de

leur coming out et qu’ils ont décidé par la suite de se constituer

une sorte de famille choisie, amis, entourage à laquelle ils sont

en général très fidèles.

Dans les années 1980, la communauté gay s’apparentait à

une sorte de marché sexuel clandestin où l’amour était remplacé

par un troc « orgasme contre orgasme 11 ». La durée de vie des

couples n’excédait que rarement deux ans. Depuis lors, les

débats sur le Pacs, le mariage pour tous, l’homoparentalité ont

tout remis en question. Aujourd’hui, l’idéal de vie a changé chez

les homosexuels des deux genres. Selon les sondages, le nombre

de personnes déclarant avoir eu une relation stable d’au moins

six mois au cours de l’année écoulée a bondi de 50 % avant

1995 à 68 % en 2004 avec un pic à 75 % en 1997. Pourtant,

vivre une relation conjugale et donc cohabiter reste assez rare

(49 %) avec un pourcentage de non-exclusivité sexuelle de

75 %. Pour résumer la question, le comportement monogame

reste relativement rare chez les gays, ce qui s’explique par

l’ancestrale tradition de comportement polygame chez les

hommes qui ont toujours cherché à bien séparer le sexe de

l’amour. En d’autres termes, pas besoin de s’aimer pour faire

l’amour ! Cela a évidemment été favorisé par la multiplication

des lieux de rencontres clandestines datant de l’époque de la

ghettoïsation. On peut se demander, compte tenu de l’évolution

des chiffres dans la population hétérosexuelle (de plus en plus de

couples ne cohabitent pas), si les gays ne formeraient pas tout

simplement une sorte d’avant-garde sociologique, même si un

sondage de l’IFOP, datant certes de 1999, montre que parmi les

qualités attendues, les femmes placent la fidélité au premier rang

et les hommes au deuxième rang.

Quant à la multiplication des partenaires, un sondage montre

que ce sont 43 % des gays qui déclarent avoir eu au moins 20

partenaires différents alors que ce chiffre ne concerne que 7 %

des maris hétéros, 3 % des femmes hétéros et 1 % des

lesbiennes.

Chez les lesbiennes, le modèle conjugal « classique » reste la

norme, ne nécessite pas de contrat puisqu’elle va de soi et la

« femme libérée » semble être un mythe chez elles, même si l’on

peut s’entendre sur certaines incartades dont la nature est prévue

explicitement. Il ressort de tout cela que l’exclusivité sexuelle

chez les femmes homosexuelles a toujours été et reste la norme.

 

Les neutres (fourmis, abeilles, termites)

 

Les trois principales espèces d’insectes sociaux ont opté pour le genre

neutre en ce qui concerne la quasi-totalité des colonies. En effet, seule la

femelle, surnommée la reine, assume le rôle de pondre ses œufs après s’être

accouplée une seule fois dans sa vie après le vol nuptial – je parle des

abeilles – avec le seul mâle à avoir réussi à s’élever plus haut que ses

concurrents morts d’épuisement ; c’est donc le plus beau, le plus fort et

surtout le plus endurant qui aura l’insigne honneur de copuler une seule fois

avec la (future) reine qui va stocker les spermatozoïdes et qui puisera toute

sa longue vie dans sa réserve. Le vainqueur va mourir dans la foulée de

l’assouvissement de son désir. Impossible, même pour Musset et Chopin, de

rêver plus romantique !

 

C’est à peu près pareil chez les fourmis : la jeune reine vierge s’envole,

suivie des mâles ailés, eux aussi. L’accouplement a lieu ; là encore, les

mâles sont jetés, style Kleenex, et la princesse fonde sa colonie ; les termites sont grosso modo identiques dans leur comportement ; rapidement,

les premiers œufs donnent naissance à toute une génération de neutres, les

ouvrières. Ce sont des femelles mais leur genre ne leur sert à rien

puisqu’elles ne s’accouplent ni ne se reproduisent… enfin en principe car

les choses sont quelque peu différentes chez les fourmis (voir encadré ci-

dessous). Néanmoins, en gros, soit elles travaillent, soit elles combattent et

c’est tout.

Là encore, l’avènement récent dans notre espèce de ce nouveau genre,

neutre, est une sorte de contrepoint frappant de la culture abeilles ! Les

« intersexes » ne sont ni des hermaphrodites ni des transgenres mais sont

des personnes impossibles à caractériser. Ni garçons ni filles, elles sont

comme des femmes qui auraient une sorte de pénis. La législation française

ne reconnaît toujours pas le « troisième genre », comme quoi les fourmis,

abeilles et autres termites sont en avance sur nous !

Du rififi chez les fourmis

 

En réalité, chez les fourmis, les choses sont encore plus

compliquées que ce que l’on pensait il y a peu de temps

encore 12 : chez elles, il n’existe pas de chromosomes X ou Y. La

reine pond deux sortes d’œufs car elle peut, selon son bon

vouloir de souveraine (je plaisante, bien sûr !), ouvrir ou fermer

sa spermathèque et par conséquent, laisser passer – ou non –

des spermatozoïdes :

– Si elle donne passage à ceux-ci, les œufs sont fécondés et

possèdent deux types de chromosomes, l’un transmis par la

reine, l’autre par le mâle. Ces œufs diploïdes sont à l’origine de

tous les individus femelles, qu’ils soient des reines, des

princesses, des fourmis ailées ou de simples ouvrières ;

– Si la spermathèque est restée porte close, les œufs sont dits

« vierges » car ils ne contiennent qu’un jeu de chromosomes

transmis par la mère et étonnamment, ce sont eux qui produisent

les mâles de la fourmilière. C’est donc bien la reine qui est

responsable du sexe de ses bébés. Lors de la fondation d’une

nouvelle colonie, celle-ci évite de pondre des œufs vierges à

développement mâle car pour réussir son entreprise elle a besoin

d’un maximum d’ouvrières, ce qui l’amène donc à ne pondre

que des œufs fécondés. Dans des circonstances particulières, il

arrive même que les ouvrières pondent elles aussi. Puisqu’elles

ne sont pas fécondées, elles émettent des œufs vierges donc

destinés à devenir mâles. On peut donc considérer que les

ouvrières et les soldates ne sont pas vraiment neutres puisque

certaines sont capables de pondre !

Pour compliquer le tout, il a été montré qu’en fait, ce sont les

ouvrières, donc les filles, qui contrôlent le nombre de mâles de

la colonie en les dévorant quand elles considèrent qu’il y en a

trop ou que ce n’est pas le moment. Le pouvoir royal est donc

remis en question par le peuple ! Oui, sauf que c’est in fine la

reine qui impose sa volonté, au moins chez les fourmis de feu,

une espèce invasive en Amérique du Nord : même entourée

d’ouvrières habituées à élever des femelles, une reine à tendance

masculine pourra décider de continuer à pondre des mâles avec

succès, sans que les ouvrières ne se ruent dessus pour les

dévorer. Par quel tour de passe-passe y arrive-t-elle ? Il semble

qu’elle parvienne d’une certaine manière à « compter ses

œufs » : si elle considère que décidément, ses filles tuent un trop

grand nombre de ses fils, elle va se mettre à sévèrement limiter

le nombre d’œufs fécondés, donc de femelles, ce qui, du fait de

la raréfaction des bébés femelles, donc futures reines

potentielles, va forcer les ouvrières à cesser de tuer et manger les

jeunes mâles. « Manger les mâles ne servirait pas à élever

davantage de femelles, puisqu’il n’y en a pas. Les ouvrières

trouvent alors un intérêt à élever leurs frères. Ils sont tout de

même apparentés, et vont donc essaimer quelques gènes propres

à la colonie lors des vols nuptiaux 13. » Les spécialistes

expliquent cet étrange phénomène par la tendance qu’ont les

animaux à vouloir reproduire leurs propres gènes : « Les

ouvrières sont devenues stériles car, très proches génétiquement

de leur mère, elles perpétuent leurs gènes par son intermédiaire,

note Laurent Keller. Elles ont en revanche beaucoup moins de

liens de parenté avec leurs frères mâles, et donc moins intérêt à

les voir naître. » Si elles ont le choix, elles n’hésitent donc pas à

les dévorer pour favoriser la naissance d’un maximum de sœurs

futures reines. Mais, si la reine les prive de l’avantage d’élever

des femelles en ne pondant que des œufs mâles, elles cessent

d’avoir leur comportement cannibale.

Là je dois avouer que les choses sont tellement compliquées

que je ne suis pas certain que l’on puisse trouver chez les

humains des comportements comparables, sauf peut-être, qui

sait, dans un roman de science-fiction d’horreur… qui reste à

écrire.

 

Les hermaphrodites

 

Ici je parle uniquement de l’hermaphrodisme simultané, c’est-à-dire

quand l’animal possède en même temps les caractéristiques des deux sexes ;

il faut reconnaître que ce ne sont pas les animaux les plus fascinants du

point de vue de leur intellect puisqu’il s’agit des lombrics, des coquilles

Saint-Jacques, des escargots, sans oublier les cochenilles. Chez ces

sympathiques bestioles, il peut, mais rarement, y avoir autofécondation, car

le plus souvent, ce sont deux animaux qui s’accouplent, chacun fécondant

l’autre en étant si l’on peut dire tête-bêche bien qu’ils n’aient pas de

véritable tête en ce qui concerne les cochenilles ou les coquilles Saint-

Jacques.

Chez nous, on peut parfois constater un hermaphrodisme accidentel qui

constitue une anomalie, certaines femmes hermaphrodites pouvant malgré

tout concevoir, bien que rarement, des enfants, même si elles sont

génétiquement des hommes. Là encore on nage en pleine complexité.

 

Les pansexuels

 

Ce sont évidemment les bonobos qui sont les stars dans ce domaine,

même si nous ne sommes pas mal non plus dans le genre !

Chez ces sympathiques primates dont la structure sociale est de type

matriarcal, il n’existe aucune censure, aucun tabou de nature sexuelle : ils

peuvent être hétérosexuels, homosexuels, bisexuels, pédophiles homos ou

hétéros, incestueux, partouzeurs dans toutes les positions et tous les types

de pratiques à en faire pâlir les sculpteurs de Khajurâho. L’âge du

consentement est particulièrement précoce dans leur législation ! Les vidéos

ne sont pas à mettre devant tous les yeux. En revanche, on ne trouve pas

chez eux trace de sadisme ou de masochisme et, contrairement à leurs

proches cousins les chimpanzés, le viol y est inconnu, ce qui n’est pas

étonnant puisque tout le monde est consentant tout le temps. Il est

aujourd’hui bien connu que chez les bonobos, le sexe, réel ou simulé, est

une manière – pacifique – d’abaisser les tensions, d’apaiser les conflits, de

se réconcilier, en un mot d’unifier le groupe. Un merveilleux outil de

communication. Combien de vies humaines auraient-elles été épargnées si

les dominants de notre espèce, rois ou présidents, avaient su adopter ce type

de pratique au lieu de se battre, faire la guerre ou fabriquer un prétendu

code de prétendu honneur !

Je pense que lors des prochaines campagnes présidentielles de tous les

pays du monde démocratique, il faudrait imprimer le slogan : Bonobo,

Présidente, Bonobo, Présidente, Bonobo, Présidente, Bonobo, Présidente…

mais je m’égare !

 

Les autococufieurs

 

Les punaises sont des bêtes de sexe et on peut dire que de tout cet

ouvrage, elles ont la palme d’or de l’infidélité ! Les mâles de ces animaux

ont une sexualité totalement débridée, certains pouvant copuler plus de

deux cents fois par jour, produisant chaque fois l’équivalent de trente litres

de sperme (toutes proportions gardées) ; il leur arrive de se grouper autour d’une femelle et de se mettre à la transpercer n’importe où avec leurs pénis

cornés perforateurs (spicules) ; c’est ce qu’il est convenu d’appeler un viol

en réunion ou tournante. Il arrive que la femelle succombe à tant

d’empressement et que même ils se jettent sur une innocente coccinelle

(bête à bon Dieu), la transpercent et qu’elle trépasse.

Une fois injectés, les spermatozoïdes, après un certain temps de latence

où ils se mettent à l’abri pour ne pas se faire éliminer par les anticorps de la

femelle, comme n’importe quel vulgaire microbe étranger, se débrouillent

de manière à rejoindre les ovaires en utilisant la circulation sanguine.

Les perforations peuvent se faire dans la tête, le cœur, le dos, les

femelles finissant par ressembler à des vétérans de la Grande Guerre, tant

elles sont couvertes de cicatrices. Peu de spermatozoïdes (en pourcentage)

arrivent à bon port, mais suffisamment pour que l’espèce prolifère tant et

plus. C’est rarement l’orifice sexuel qui est visé, à tel point que l’on peut

dire, toute religion mise à part, que la punaise représente un étrange modèle

de vierge enceinte.

De plus, comme ce ne sont pas des animaux très sélectifs et que

manifestement l’homosexualité n’est pas taboue chez eux, il arrive que ce

soient des mâles qui sont victimes de ces viols collectifs. Le sperme alors

ne trouve pas, et pour cause, les ovaires, et migre dans les testicules et, à la

prochaine occasion, lorsque le mâle sautera sur une femelle, il va lui

injecter la semence d’un ou plutôt de plusieurs autres, se cocufiant ainsi lui-

même.

L’autococufiage au sens strict devient de plus en plus courant dans notre

espèce depuis la création en 1973 des CECOS (Centres d’étude et de

conservation des œufs et du sperme humains), d’autant plus qu’il arrive

parfois que ce soit le mari infertile qui pratique lui-même l’injection du

sperme d’un autre, s’autotrompant délibérément, mais là, c’est pour la

bonne cause.

La monogamie unicoïtale permanente

 

Je ne reviendrai pas sur les mœurs des abeilles, fourmis et autres

termites qui effectivement n’ont droit qu’à un seul accouplement et puisent

toute leur vie dans leur spermathèque. Ici, il s’agit à l’inverse de

fécondation non-stop.

Certains mâles de certaines espèces de poissons mais aussi d’araignées

pratiquent l’amour une seule fois dans leur vie, mais à plein temps. Un vrai

CDI. Difficile de faire plus romantique ! L’accouplement est permanent et

définitif. La baudroie abyssale par exemple mesure environ vingt

centimètres en ce qui concerne les femelles, alors que les mâles atteignent

péniblement les trois centimètres. Monsieur est donc approximativement

sept fois plus léger que madame… un peu à la manière d’un couple à la

Dubout mais en plus spectaculaire. Tant qu’il est immature, le mâle nage

librement, mais une fois devenu adulte, si d’aventure il croise une femelle

de passage, il s’accroche à elle avec les dents et commence à s’atrophier. De

plus en plus accolé à sa compagne, voilà que ses vaisseaux sanguins se

connectent à ceux de son hôtesse. Désormais simple parasite façon sangsue,

il se nourrit à la manière d’un fœtus dépendant de son placenta. Il se

transforme pour toujours en un organe externe, une sorte de mini-

appendice, son seul travail étant désormais de déverser du sperme jusqu’à

plus soif (façon de parler), de manière à féconder au passage les œufs de la

femelle.

Certaines araignées font mieux encore : le mâle pénètre entièrement

dans la cavité génitale de sa partenaire où il se colle aux parois, son système

circulatoire s’anastomose à celui de sa dulcinée et il s’installe bien au

chaud, en sécurité pour la vie…

Même s’il existe chez nous des gigolos dépendants de leurs riches

partenaires, je ne suis pas certain que les modèles puissent vraiment se

comparer.

L’ambiguë ambigamie

 

C’est la possibilité au sein d’une seule espèce de se comporter soit en

monogame, soit en polygame, de procréer à deux ou en groupe. Par

exemple, le chat domestique retourné à l’état sauvage est un animal nommé

haret. Normalement, comme tous les félins à l’exception des lions, c’est un

animal solitaire qui s’accouple au hasard des rencontres avec les femelles

en œstrus. Et c’est ce qui se passe à la campagne où chacun protège son

territoire car il y a suffisamment de place pour tout le monde. En revanche,

en ville où existe une surpopulation autour des gouttières, de véritables

sociétés se constituent que Walt Disney a fort bien décrites dans Les

Aristochats avec leur hiérarchie, leurs règles.

À ma connaissance, à part la nôtre et les renards, il n’existe pas d’autres

espèces offrant la possibilité de deux organisations socio-matrimoniales

différentes, avec soit la drague solitaire, soit la vie en société, bien que les

chevreuils qui sont normalement des animaux solitaires vivant au plus

profond de forêts aient montré eux aussi une belle faculté d’adaptation à la

pression humaine et qu’on peut maintenant en observer des hardes avec une

organisation sociale paissant dans les plaines industrielles sans arbres.

 

La masturbation

 

Je ne sais pas si cette forme particulière de sexualité doit figurer parmi

les contrats de mariage ; en revanche, elle peut poser la question de la

fidélité. C’est peut-être en effet un peu paradoxal, d’autant plus qu’elle

concerne surtout les animaux isolés dans les zoos ancienne formule, privés

de partenaire de l’autre sexe, sauf pour les arachnides et les myriapodes.

Ces charmantes petites bêtes nommées à tort millepattes et que l’on devrait

mathématiquement rebaptiser cent à cent vingt pattes, même si centpattes sonne un peu bizarrement à l’oreille française pour désigner un animal qui a

tant de jambes. Certaines espèces de cet animal chanceux parmi les

chanceux disposent de deux pénis entre chaque paire de pattes (cela fait

quand même deux cents pénis chacun !) et de deux douzaines de testicules

(je vous laisse faire le compte), alors que pour sa part la malheureuse

femelle n’a que deux vagins, ce qui fait un peu cheap dans le contexte. Du

coup, le mâle choisit une surface d’argile où il se masturbe sans vergogne.

Il recueille ensuite son sperme qu’il mélange à la terre de manière à en faire

des boulettes longue conservation du fait des propriétés particulières de

l’argile. Il pourra ensuite les présenter à sa (ses ?) partenaire(s) en

l’amenant en dansant jusqu’à sa boulette.

Certains mâles araignées ont tellement peur de leurs femelles – et ils

n’ont pas tort de s’inquiéter au vu de la taille et la férocité de leurs

mégères – qu’ils confectionnent eux aussi des boulettes reproductrices avec

leur semence et les catapultent en direction de la cavité génitale de leur

amoureuse. Tout en restant prudemment à bonne distance.

Pour en revenir aux primates, dans l’espèce humaine – comme chez les

bonobos d’ailleurs – mâles et femelles se masturbent couramment. Il arrive

que le(a) masturbateur(trice) humain(e) soit en couple et que son(sa)

partenaire le(a) surprenne en pleine action. Selon sa culture et sa

psychologie, sa réaction peut prendre plusieurs formes :

– Soit une plaisanterie du style : « Quand grandiras-tu ? » ou bien

« Quel gâchis ! Tu me permets de participer ? »

– Soit beaucoup de tristesse et de dépit : « Tu ne m’aimes donc plus ? Je

ne te satisfais plus ? »

– Soit de la colère : « Tu me trompes avec toi-même, je considère que

c’est un adultère ! »

 

Les espèces concernées pas la masturbation sont innombrables et vont

essentiellement des oiseaux aux mammifères tout en concernant les deux

sexes. Chez les primates, il a été montré que la taille des testicules est proportionnelle à la fréquence de l’auto-sexualité. Cependant, toutes ces

activités sexuelles ne sont pas forcément liées au sexe puisque la

masturbation a même été observée chez des hongres (chevaux castrés) ! Il

peut éventuellement s’agir de régler les conflits, diminuer les tensions ou

tout simplement, se faire plaisir. Les techniques utilisées sont étonnantes de

par leur inventivité : quand les animaux n’ont pas de mains comme les

singes, ils peuvent s’accoupler avec divers objets, boule d’herbe, branche en

ce qui concerne les oiseaux, sinon ils utilisent des organes comme leurs

pieds, leur queue, leurs palmes natatoires (dauphins), mais aussi des outils

comme des bâtons, des cailloux, des feuilles… Bref, les sextoys sont légion

dans le règne animal 14.

 

Sexe sans visée reproductive

 

Il faut avoir présent à l’esprit que nombre d’animaux, comme nous,

pratiquent des activités sexuelles variées et non destinées à la reproduction.

Du sexe oral à la masturbation en passant par les accouplements en dehors

des saisons de fertilité, la sodomie homo- ou hétérosexuelle, les bisous,

l’homosexualité et même la nécrophilie, homosexuelle ou non, peuvent être

observées, notamment chez les crapauds cururu, les manchots Adélie et

chez les canards pour cette dernière comme en témoigne cette observation

d’un colvert poursuivant un autre pour le violer, pratique courante chez

Donald. Le malheureux poursuivi a heurté une vitre, ce qui l’a

instantanément tué et n’a pas empêché l’autre de continuer sa coupable

activité. Certains lézards géants comme le tégu peuvent aussi s’accoupler

avec des cadavres. L’idée même de perversion étant inconcevable chez

l’animal sauvage, on se demande bien quelle peut être la fonction de la

nécrophilie dans ces espèces.

Polyandrie imposée par les femelles

 

Autre spécialité de notre espèce, quelques cultures, notamment

asiatiques, pratiquent une forme de polyandrie rituelle et codifiée, la femme

ayant plusieurs maris ou amants simultanément, lesquels, au sein de

certaines ethnies himalayennes, sont frères ou étroitement apparentés entre

eux. Ce n’est guère qu’au Bhoutan qu’elle est traditionnellement admise,

bien qu’assez peu souvent pratiquée. Elle est également présente chez les

Marquisiens de Polynésie et les Todas d’Inde. Elle est le fait de pays où

règne une pénurie de femmes généralement due à l’infanticide des petites

filles. Les Chinois qui ont également beaucoup pratiqué ce type

d’infanticide avant ou après la naissance connaissent aussi en ce moment

une pénurie de filles. Vont-ils constituer des harems d’hommes ? La chose

est peu probable… et ils semblent s’orienter vers une autre solution :

importer des femmes, notamment de Birmanie.

La chose est manifeste dans de très nombreuses espèces animales. Les

femelles, insectes, poissons et autres, s’unissent avec tout pourvoyeur de

sperme qui passe. « S’unissent » est une façon de parler car l’amour chez

les poissons est le plus souvent externalisé, le mâle larguant sa semence à

tout vent si l’on peut dire…

Une espèce est strictement et officiellement polyandre à l’image du plus

féministe de tous les oiseaux, le phalarope, un joli petit échassier limicole

de la famille des scolopacidés. Les femelles conquièrent et défendent un

territoire comprenant plusieurs mâles. Elles pondent dans autant de nids

qu’elles ont de partenaires et leur laissent le soin de couver et élever les

petits. D’ailleurs, peu de temps après la ponte, elles s’envolent pour leur

migration annuelle vers le sud. De manière parfaitement logique, leur

plumage est beaucoup plus vivement coloré que celui des mâles qui doivent

se cacher pour couver et élever les petits.

Polyandrie imposée par les mâles

 

Quand plusieurs hommes se permettent de violer en réunion une jeune

fille non consentante, cela s’appelle une tournante.

Je ne m’étendrai pas sur les aspects éthiques et pénaux de cette ignoble

pratique que nous partageons entre autres avec les punaises (voir ci-dessus)

et les chimpanzés. Chez ces deux espèces, comme dans la nôtre, la victime

peut en mourir.

Chimères :

qu’arrive-t-il à ceux qui sont infidèles à leur espèce ?

 

Des hordes d’êtres hybrides nés de la fusion de deux espèces

ont peuplé les mythologies antiques. Le sphynx, mi-lion, mi-

homme, la sirène, mi-femme, mi-oiseau pour les Grecs, mi-

femme, mi-poisson pour les Nordiques, Pégase le cheval ailé, les

licornes, chimère ou féroce résultat du croisement d’un lion,

d’un serpent, d’un dragon et d’une chèvre ; ce monstre pouvait

avoir deux ou trois têtes. L’Asie, en particulier la Chine, a aussi

imaginé de nombreux monstres composites.

Il arrive que dans la nature, des animaux d’espèces

différentes mais proches s’unissent. Le narluga, croisement entre

le narval et le béluga, bien que rare, est parfois rencontré dans

les mers septentrionales. On ne sait pas encore s’il est stérile ou

fertile. Il semble d’ailleurs qu’un bon nombre de cétacés soient

capables de se croiser. De même, les sangliers et les cochons ne

se privent pas d’accouplements, donnant lieu à des portées de

petits bien loin d’être stériles.

Le mulet, hybride du cheval et de l’ânesse, est connu depuis

longtemps, plus que le résultat de l’accouplement de l’âne et de

la jument, appelé le bardot. Serait-ce pour cette raison

homonymique que la belle actrice a fait castrer celui que son

voisin lui avait confié ?

La religion chrétienne a toujours été obsédée par le sexe et

maudissait toutes les pratiques non destinées à la reproduction

comme la masturbation, le coït interrompu, l’homosexualité et

plus que tout la bestialité qui justement risquait de rapprocher les

fidèles des religions antiques, d’où certains procès retentissants

au Moyen Âge comme celui de ce malheureux berger accusé de

s’accoupler avec une de ses brebis 15. Les deux partenaires,

homme et animal, furent attachés ensemble, nus, cousus dans un

sac et jetés à la rivière.

Pour en finir avec cette question, n’oublions pas que nos

ancêtres Sapiens se sont accouplés avec des Néandertaliens,

c’est certain, et presque certainement aussi avec des

Denisoviens ; nous sommes tous issus de ces amours que les

chamans conservateurs de l’époque ont pour sûr jugées contre

nature.

Eh oui, ne nous en déplaise, l’être humain moderne n’est rien

d’autre qu’une chimère, un peu comme les satyres, ces demi-

dieux obscènes, mi-hommes, mi-boucs !

Dans cette perspective, la fidélité à sa propre espèce ne serait

qu’un mythe de plus.

 

Après cette revue des diverses mœurs chez l’animal, qu’en est-il dans

notre espèce selon la culture ?

Tranche de vie !

TROP BELLE POUR MOI

 

Théophile ne dort plus, rumine, sursaute au moindre bruit. Ce jeune homme

de 27 ans, au physique il faut le dire assez ordinaire, se présente à ma

consultation presque en rasant les murs. Il parle à voix basse, les yeux baissés et

égrène ses symptômes. À aucun moment, je n’arrive à croiser son regard. Sa voix

tremble légèrement. Comme ses doigts.

Il fait remonter son TAG (trouble anxieux généralisé) au début de l’année alors

que nous sommes en juin. Il vient me voir car, dit-il, j’ai la réputation de ne pas

donner de médicaments.

Je le sens très tendu quand je lui demande quelle est son hypothèse pour

expliquer le démarrage de ses symptômes. Il est cadre moyen et ses parents

avaient des situations qu’il qualifie de modestes. Fils unique, il a été énormément

aimé par ses parents. Trop peut-être, ajoute-t-il d’une petite voix.

Théophile est amoureux depuis le lycée d’une fille magnifique prénommée

Louise. Une fille inaccessible. Impossible. Certes il a eu quelques brèves

aventures au cours de sa vie affective. Et puis, il y a six mois, lors du réveillon de

la Saint-Sylvestre, Louise s’est littéralement jetée à son cou. Elle venait d’être

« larguée » par le copain avec qui elle était depuis qu’elle était en première.

Pour Théophile, c’était le rêve de sa jeune vie. Il en a été submergé,

transporté de bonheur. Tout aurait pu si bien s’achever, comme un conte de fées.

Et puis rapidement les doutes ont surgi dans son esprit. Les pensées se

succédaient, lancinantes et inexorables : « Cette fille est beaucoup trop bien pour

toi » ; « C’est par dépit qu’elle s’est rabattue sur toi » ; « Avec un physique et un

intellect aussi médiocres que les tiens, elle va vite se lasser » ; « Comme tu es

incapable d’assurer, elle va vite te tromper ». La nuit, comme il n’en dort plus, la

ronde de ses obsessions squatte son cerveau.

Après m’avoir tout raconté, Théophile se mure dans un silence renfrogné et je

dois prendre sur moi pour ne pas me dire que d’une certaine manière il a raison,

qu’il n’a rien pour plaire et que… tout cela s’appelle de la contamination et c’est un

des pires ennemis du psychiatre !

Je lui demande alors de rédiger une lettre à Louise, de ne pas la lui envoyer

mais de me l’apporter la fois suivante. Ce qu’il fait ; je la lui lis à haute voix. Les

larmes se mettent à couler sur son visage. Je lui demande d’écrire la réponse de

Louise. Une semaine plus tard, je la lis devant lui et, comme je l’espérais, elle

contient des éléments nettement plus positifs : elle se défend de s’être rabattue

sur lui et lui promet de ne jamais le tromper « tant qu’ils seront ensemble ». Je lui

prescris un antidépresseur fait d’un mélange de safran et de rhodiole, je l’inscris à

un groupe intitulé « Estime de soi », je lui demande de faire la liste de ce qu’il

devra faire pour devenir « remarquable » et je le revois la fois suivante. Comme

Théophile est un garçon appliqué, il a tout bien fait ; sa liste est, il faut le dire,

assez conventionnelle. Je lui répète une phrase que m’a souvent dite Bruno

Bettelheim quand je suivais son séminaire à Stanford : « Soyez toujours

inattendu. » Nous refaisons à deux une liste de choses vraiment surprenantes

quand on connaît le loustic ! Le point d’orgue est atteint quand, en riant sous cape,

il évoque la possibilité d’escalader de nuit les grilles du parc de la Tête-d’Or à

Lyon et de pique-niquer sur l’île qui se trouve au milieu du lac. Et le plus fort est

que Louise et Théophile ont trouvé le moyen de le faire, d’avaler au galop un

McDo et de détaler, poursuivis qu’ils étaient par un garde. Il est très excité en me

racontant leur course entre les cages du zoo et, ô surprise, je le trouve au fond

pas si mal que ça.

Trois mois plus tard, Théophile ressemble à un jeune coq, sûr de lui et…

incroyable : il est devenu beau ! Ce dernier trait est, parmi mes échelles

d’évaluation celui qui est de loin le plus fiable, celui qui signe le mieux la réussite ;

les déprimés sont tous laids, les guéris sont tous beaux !

Trois mois plus tard, il a commencé à tromper Louise, « certes superbe mais

avec un petit pois à la place du cerveau » avec une autre créature, Marie, moins

sensationnelle mais tellement plus intéressante. Il songe à la demander en

mariage.

Nous décidons d’un commun accord d’arrêter la psychothérapie.

 

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