Fedeylins

Coste Nadia · Chapitre 1 sur 43

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Fedeylins

Chapitre 1

pourtant je flotte de nouveau dans les limbes. M a bulle. Douce chaleur. Lumière diffuse. Bien-être. Je n’aurais jamais pensé revivre cette sensation,

Comme j’aimerais retrouver la quiétude de mes premiers mois et

l’insouciance d’alors… Je n’étais qu’un petit parmi les trois mille fécondés

sur le nénuphar de ponte. Un larveylin à peine formé.

Je roulais sur moi-même pour suivre la progression du Dor.

Aujourd’hui, la lumière ne filtre plus à travers la membrane du cocon

qui m’emprisonne. Les repères me manquent.

La brume du souvenir m’enveloppe et s’insinue dans les moindres

replis de ma peau. Je me laisse aller. Je m’oublie et retourne au passé.

Pour comprendre.

 

Cinq années à grandir sans inquiétude. J’appartenais encore à une

génération porteuse d’espoir pour mon peuple.

Avec les silhouettes des migrateurs et leurs terribles cris, un danger

permanent planait, mais je n’avais pas peur. Mon instinct m’assurait que ce

n’était que le début d’une aventure plus grande. Après tout, les Pères

Fondateurs veillaient sur nous.

Mon corps imparfait évoluait lentement. Ma conscience s’étoffait.

J’oscillais entre sommeil et éveil.

À travers la membrane opaque de ma bulle, le flou se précisa peu à peu.

Il y eut d’abord le passage des nuages, poussés par de douces brises de

chodoo, puis l’alternance des jours et des nuits. Les deux lunes, Olyne la

rousse et Nooma la blanche, diffusèrent leur éclat et je devinai les contours

de cocons identiques au mien. Mes semblables, proches et pourtant

inaccessibles. Nous découvrions la vie côte à côte, soudés dans le silence de

nos premières années.

Puis vinrent les murmures. Des vagues d’émotions parcoururent le

nénuphar de ponte et j’en perçus chaque bribe. Des mots, des pensées

touchaient mon esprit et je m’ouvris aux autres. M’entendaient-ils comme

je les entendais ? Je voulais le croire mais aucun ne répondait à mes appels

mentaux. Alors je me contentais d’écouter. De partager un ressenti

commun.

Mon corps prit sa forme définitive : deux bras, deux jambes, les

attributs qui feraient de moi un mâle… comme les contours au-dehors, tout

se précisait. Je jouais avec mes mains, glissais contre la membrane de ma

bulle pour sentir sa caresse sur ma peau. Quel frisson lorsque les deux

bosses de mon dos la touchaient ! La base des excroissances d’où sortiraient

mes ailes était d’une sensibilité extrême.

J’aurais pu rester là pour toujours, dans le bien-être et la douceur qui

m’enveloppaient.

 

Cinq voix couvrirent les murmures de mes camarades. Les Pères

Fondateurs.

Leurs paroles firent naître en moi des images et des sensations.

Tandis qu’ils nous expliquaient le cycle de la vie, notre éclosion en

larveylin, notre croissance, la pousse de nos ailes qui feraient de nous des

mudeylins, puis l’extraction de nos articulations, dernière étape avant de

devenir des fedeylins adultes, je n’écoutais que le timbre de leurs voix.

Aujourd’hui encore, les mêmes impressions remontent en moi. Même si

je les associe à leurs visages, ces premiers contacts sensitifs ont figé ma

façon de les percevoir.

Le timbre aigu de Litham le rendait juvénile par rapport aux quatre

autres. Il portait la joie du premier jour du printemps. Un seul éclat de rire

et il aurait fait éclore les bourgeons de la prairie aux fleurs. Sa voix emplie

de promesses nous décrivit le village avec tant de précision que je

visualisais déjà les gabdas rassemblées autour de la grande place.

Reyvil, solide, franc et bourru, nous inculqua des bases de

connaissances historiques depuis l’ère de Taranys. Ses enseignements

allaient droit au but. Dans ses paroles, j’effleurais la rugosité d’un tronc et

l’odeur résineuse des pins de la forêt des Grands Arbres.

Tootlieth, lui, nous parla des dieux. De leur bonté, de notre devoir de

reconnaissance envers eux. Chacun de ses mots portait l’éclatante chaleur du Dor. Parfois, dans certaines inflexions, la pâleur de Nooma tempérait ses

propos enflammés.

Grahnius, doyen des cinq, nous apprit les castes et le destin qui nous

lierait à elles ; la marque qui nous serait apposée avant notre éclosion et la

nécessité d’accepter le futur, quel qu’il soit. Dans ses propos, j’entendais

bruire les rameaux du Saule.

Enfin, Veralonh nous transmit les premiers rudiments d’alphabet. Pour

longtemps encore, sa voix m’évoquera l’odeur d’un lumignon de cire dans

une gabda. Chaude, douce, rassurante. Comme si nous allions tous survivre.

Sans voir leurs visages, je les connaissais déjà.

 

Respect.

Dévotion.

Conflance.

 

Nous étions prêts à les suivre aveuglément. Nos mères avaient pondu

nos bulles, mais eux nous avaient fécondés et, bientôt, ils nous donneraient

un destin. Je les aimais déjà, comme j’aimais les fleurs, les arbres, le Dor, le

Saule…

Chaque jour, nos connaissances s’étoffaient. Les Pères diffusaient leur

savoir dans nos esprits. Je sus bientôt nager, marcher et voler. Tout

paraissait simple mais j’étais bien loin de la mise en pratique. Et je n’avais

pas encore de destin.

 

Le passage des Pères au-dessus du nénuphar devint quotidien. Aussi,

lorsqu’ils s’approchèrent au point de toucher nos bulles, aucune crainte ne

nous traversa.

C’est leur silence qui m’impressionna le plus. Cette fois-ci, ils ne

venaient pas nous instruire mais apposer les marques qui scelleraient nos

destinées.

L’importance de l’instant me saisit et j’attendis mon tour, serein.

L’ombre d’un Fondateur se déploya au-dessus de moi. Une force douce

se dégageait de lui. Je perçus sa paix intérieure et sa détermination. Il posa

sa main sur ma bulle. À travers la membrane, je distinguais ses battements

d’ailes réguliers. Le Père glissa ses doigts puis sa paume à l’intérieur sans

briser l’enveloppe fibreuse. Je sentis sa concentration pour me trouver et je

me rapprochai sans hésiter de sa main.

Je lovai mon visage au creux de l’immense paume de mon géniteur et

frottai ma joue dans une douce caresse à celui qui me donnait un destin.

 

Joie.

Fierté.

 

Ses doigts cherchèrent mon oreille gauche, la soulevèrent et touchèrent

l’os qui se trouvait là. Il retira sa main et je l’entendis murmurer « bon

petit ».

Cette voix portait tant d’émotions que je ne la reconnus pas. Mes

souvenirs l’associent à la danse d’un feu dans une grotte.

Chacun des trois mille petits fut touché de la main d’un Père et une fois

l’attribution des destins terminée, la diffusion des connaissances reprit.

J’eus beau me tendre vers les voix, je ne découvris pas lequel des cinq

m’avait marqué. L’importance de l’information se dissipa : aucun fedeylin

ne connaissait l’identité de son géniteur, ni celle du Père qui lui avait

attribué un destin.

 

Accepter la vie. La mort. Accepter la douleur.

Accepter le destin. La marque.

Être fedeylin, c’est accepter.

 

Les croyances des miens m’imprégnèrent et je me liai au peuple

convaincu de la bonne parole dispensée par les Pères. Après tout, n’étaient-

ils pas nos sauveurs ?

 

Mon corps grandit et je me sentis à l’étroit dans ma bulle. Il m’était

difficile de tourner sur moi-même et je ne pouvais plus déplier mes jambes.

Je passais mon temps roulé en boule à suivre la lumière du Dor. Mes

cheveux chatouillaient mon cou et mes oreilles. C’est ainsi que ma

cinquième année de gestation s’acheva. Je restais pleinement conscient, loin

des limbes de mes premiers mois. J’avais acquis les bases du savoir qui me

permettraient de survivre à mon éclosion et d’atteindre le rivage, si tel était

mon destin. Je coordonnais mes mouvements sans peine. La conscience de

mes camarades se tendait. Nous étions prêts à éclore.

Les plus chanceux murmuraient déjà leur nom. Le mien m’échappait

encore, impalpable bribe qui glissait dans ma conscience sans que je ne

parvienne à la retenir.

Et le jour de l’éveil arriva enfin.

Il y eut un bruit de déchirement, puis une minuscule brèche dans les

fibres de ma bulle. D’autres sons similaires me parvinrent en écho.

Mon appréhension se mêla à celle de mes semblables. Nous ne voulions

pas quitter le cocon protecteur dans lequel nous avions grandi. Depuis cinq

ans, la vie coulait au rythme des lunes et du Dor, et voilà que ce temps

s’achevait.

La fissure s’agrandit et je vis le bleu du ciel pour la première fois. Des

effluves d’algues et de terre mouillée se mêlèrent au parfum délicat des

fibres de ma bulle. Un rai de lumière toucha mon visage. Mes angoisses

s’estompèrent.

 

Le nénuphar ondula sous de nombreuses secousses. Certaines bulles

roulèrent loin de leur emplacement. Le clapotis des vagues augmenta. Des

cocons basculèrent et s’enfoncèrent dans la mare. Seules les gouttes qui

heurtaient la surface de l’eau témoignaient de leur chute. Je ressentis la

souffrance des larveylins emprisonnés qui se tordaient de douleur durant

leur immersion.

Ils disparurent soudain de mes sens. Un grand vide silencieux remplaça

leur présence.

La peur me paralysa. Était-ce cela, la mort ?

Une force étrange poussa mon cocon. Dans un sursaut, je me tournai.

Personne. Le mouvement s’amplifia et le ciel disparut. Je criai pour la

première fois.

J’agitai les mains et les pieds, je me débattis de toutes mes forces mais

l’enveloppe ne se brisa pas. Pire, elle ne bougeait plus : la brèche adhérait à

la feuille de nénuphar.

Les silhouettes des autres larveylins passèrent près de moi. Elles

s’assirent au bord du nénuphar et glissèrent dans l’eau pour rejoindre la

berge à la nage. Cela semblait si facile.

Je refusais de finir enfermé. J’avais beau griffer et taper sur la

membrane, rien ne se passait. J’étais bloqué.

Je roulai sur moi-même et essayai de donner une impulsion pour libérer

la fissure. À plusieurs reprises, je heurtai la fine paroi de la tête, puis des

talons, pour qu’elle bascule.

Une faible oscillation fit rouler mon cocon. Le ciel apparut… puis

disparut de nouveau alors que je me trouvai entraîné jusqu’à l’eau.

« Cahyl ! »

C’était mon nom.

Je l’entendais pour la première fois.

Et la voix appartenait à ma mère.

Tout cela, bien qu’ancré en moi, se révéla à cet instant précis. Au

moment où je touchai l’eau du Monde, ma mère me donna mon prénom. Je

ressentis son amour et eus l’impression d’être auréolé de lumière.

Une force incroyable monta en moi. Je glissai mes mains dans la fissure

où l’eau s’engouffrait. J’écartai les fibres protectrices et me laissai happer

par la mare. Des relents de sable et d’iode s’immiscèrent en moi, tapissèrent

les parois de mes narines et envahirent mon palais malgré ma bouche

fermée. L’eau d’un bleu sombre m’enveloppa et je pus enfin étendre les

bras et les jambes. Je les agitai tant bien que mal sans réussir à me

concentrer. La surface scintillait sous les rayons du Dor et mes efforts pour

l’atteindre restèrent vains. Elle s’éloignait à mesure que le fond m’attirait.

Je dérivai, les yeux ouverts, incapable de me rappeler comment nager. Mes

doigts écartés s’enfoncèrent dans le liquide à la recherche d’une prise, une

résistance pour prendre appui et remonter.

Un immense poisson blanc aux écailles luisantes passa devant moi. Je

retins mon air. Dans la panique, je me débattis pour fuir le monstre qui

nageait au milieu du chaos de notre éclosion. D’une bouchée, il goba les

restes de ma bulle et s’en alla vers d’autres résidus de membranes qui

coulaient à pic. Le danger qu’il représentait me parut évident.

D’autres poissons se dirigèrent vers le nénuphar. Ils gobèrent des bulles

encore pleines. Je battis des pieds pour remonter à la surface, sans grand

succès. La tête me tournait et la peur désordonnait mes mouvements.

C’est alors qu’au milieu de mes gestes saccadés, je heurtai quelque

chose de mou, plutôt gluant.

Mon corps pivota par réflexe et je fis face à une créature imposante.

Deux yeux globuleux me fixaient.

 

Pas peur.

 

Son énorme tête aux reflets brun vert passa sous moi, suivie d’une

longue queue. J’y vis une réponse à ma détresse. Fatigué, je m’avachis sur

ce crâne mou et m’agrippai aux replis de peau derrière les proéminences de

ses yeux.

Il avança plus vite que je ne l’aurais cru. Mes dernières réserves d’air

m’échappèrent et je me laissai porter par ses ondulations. Il remonta à la

surface. L’eau cingla mon visage. La douleur qui m’enserrait la poitrine

augmentait à chaque respiration. J’aspirai tant bien que mal des goulées

d’air mêlées d’eau et luttai pour ne pas sombrer dans l’inconscience. Des

taches blanches grossirent sous mes paupières. Mes jambes, qui entraient et

sortaient de l’eau, éprouvèrent la brûlure de la surface. Seuls mes doigts

crispés conservaient assez de force pour me maintenir.

Un choc nous stoppa net. Une épaisse couche de terre boueuse arrêta la

course de l’être gluant.

Mes perceptions revinrent. Les taches blanches s’estompèrent lorsque je

clignai des paupières. Une pellicule de vase âcre tapissait mon palais et je

frottai ma langue râpeuse pour m’en débarrasser. Ma respiration sifflante

me fit grimacer. Je me crispai.

 

Douleur.

 

« Aïe. Petit fait mal. »

Je lâchai mon sauveur. Mes doigts enfoncés dans sa peau laissèrent dix

petites marques autour de ses yeux. D’un coup de queue, il me fit basculer

dans la boue. J’eus à peine le temps de me dresser sur mes coudes avant

qu’il ne retourne dans l’eau.

Je voulus lui dire d’attendre, de rester avec moi, mais il était trop tard. Il

avait disparu.

 

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