Fedeylins
Chapitre 10
« I maginez que vous vous transformez en arbres. » Les cours de méditation de Trähsto se déroulaient à présent à la limite
de la prairie aux fleurs. Debout dans l’herbe, à bonne distance les uns des
autres, mes camarades et moi suivions les consignes de notre maître
transmetteur.
« Inspirez. Fermez les yeux. Ressentez la terre sous vos pieds. Laissez
vos racines s’enfoncer. »
Après deux mois passés dans l’obscurité, les leçons en extérieur nous
réconfortaient. Tandis que mon corps se relâchait, bercé par le Chodoo, je
réalisai à quel point j’étais heureux. Mes rencontres hivernales avec Naïlys
m’avaient permis de me sentir moins seul et de supporter l’absence de
Glark. Même si la jeune récoltrice ne pouvait quitter sa fratrie pour passer
du temps avec moi, une complicité muette était née entre nous. En dehors
de ma famille, c’était la seule représentante de mon peuple qui m’aidait à
me sentir bien.
Cette satisfaction simple perdurait encore, même si nos cours avaient
repris dans nos castes respectives. J’espérais la revoir avant l’hiver
prochain.
« Prenez conscience du Dor et des herbes. Sentez le vent. Laissez vos
feuilles s’ouvrir et vos branches pousser. »
Trähsto passait d’un élève à l’autre pour le guider.
Mon esprit se détendit. Les murmures dans ma conscience se
réduisirent à un mince filet presque inaudible. Lorsque j’essayais de
ressentir la terre sous mes pieds, d’autres chuchotements, étouffés,
parvenaient à mes oreilles. Les sensations fugaces et étranges ne
correspondaient à rien de ce que je percevais d’habitude.
Une quantité de petits piaillements se détachèrent de la masse.
Plus vite.
Urgence.
Tout droit.
Plus vite.
Impossible de me fermer à ces échos sensitifs. J’ouvris les yeux. Des
fourmis, moitié moins grandes que mes pieds, passèrent près de moi et je
m’écartai d’un bond de leur chemin. Leurs pensées s’estompèrent.
Ma respiration saccadée trahit la peur de mon « don ». D’abord les
fedeylins, et maintenant les insectes ? Quand cela cesserait-il ?
Trähsto vola jusqu’à moi, soucieux. Ses yeux à la couleur passée me
détaillèrent.
« Ça ne va pas, mon petit ? »
Mon air hagard répondit pour moi.
« Assieds-toi », me dit-il en désignant l’herbe.
Je vérifiai qu’aucune fourmi ou autre insecte ne se trouvait dans les
parages, puis lui obéis.
« Alors, reprit Trähsto d’une voix chuintante, tu as des difficultés avec
la méditation ?
— C’est bizarre, répondis-je, penaud. Je croyais que ça m’aiderait à
contrôler mes sensations, mais c’est le contraire. Mon esprit m’échappe.
— L’esprit a un grand pouvoir. Tu peux l’emmener où tu le désires.
Mais tu dois pouvoir le faire revenir. C’est à toi de le maîtriser.
— Comment ? »
Trähsto gratta l’un de ses sourcils broussailleux.
« Le plus simple pour commencer, c’est de reprendre conscience de ton
corps. Tu peux te pincer ou bouger, par exemple. Tu peux te concentrer sur
le goût qu’il y a dans ta bouche…
— Et ouvrir les yeux ? Ça fonctionne ?
— Parfois, admit le vieux maître. Hélas, ce n’est pas si simple. Il y a
des cas où tu as l’impression d’avoir retrouvé tes esprits et lorsque tu ouvres
les yeux… tu vois à travers ceux d’un autre. »
Trähsto semblait perdu dans ses pensées, à la recherche d’un souvenir,
et je ne comprenais pas ce qu’il disait.
Ses mains noueuses s’appuyèrent sur ses genoux tandis qu’il se levait
avec effort. Il déplia ses ailes et soupira de fatigue.
« Réfléchis là-dessus », me dit-il dans un maigre sourire avant de
décoller vers un autre élève.
Je me remis en position et repris l’exercice, une main prête à me pincer
la cuisse. Si je maîtrisais mon esprit, je pourrais peut-être empêcher les
murmures de s’insinuer en moi.
« Et si nous nous promenions un peu, pour changer ? » proposai-je à
Glark un soir d’été 258.
Il détailla les alentours. Où aller sans nous attirer d’ennuis ?
« Vers l’ouest ? proposa-t-il.
— Non, pas vers la forêt. Au sud ?
— D’accord. »
Nous ne cherchions rien de particulier, pourtant la curiosité nous
transforma en explorateurs avides de découvertes.
Les terres s’amollissaient pour devenir de la boue. Si Glark trouvait
l’environnement agréable, je marchais avec difficulté. Je jouais à Lamehy
III et citais des passages de ses récits.
« Le sud du village est boueux et il serait un piège pour toute vie sans
ailes ! » mimai-je alors que la boue, lourde et collante, me bloquait un pied.
« Glark ! Tu peux m’aider ? »
Il claqua sa langue pour se moquer.
« Moi, j’ai pas d’ailes, mais suis pas pris au piège.
— Eh bien Lamehy III n’avait pas la chance de connaître un gorderive,
sinon, il serait sans doute allé plus loin.
— Il s’est arrêté où ?
— Hum. Je ne sais pas. Vers la Nierbe, je crois. »
Glark m’aida à me dégager et nous décidâmes de retourner au buisson
qui nous servait d’abri. En chemin, je trébuchai et tombai dans un
renfoncement de terre.
Je jurai contre Dastöt. La soirée ne m’était pas clémente.
Peur.
Je me figeai, pétrifié par les sensations de Glark.
« Sors de là, Cahyl ! »
Je lui obéis et me redressai aussitôt à ses côtés.
Le trou dans lequel j’étais tombé n’en était pas un. C’était l’empreinte
d’une patte immense. D’autres, identiques, se dirigeaient vers la mare.
Un frisson me parcourut. L’animal allait-il jusqu’au village ? Ne
trouverais-je que la trace de son passage au milieu des ruines des gabdas
quand je rentrerais ?
Glark se tendait en direction du rivage gorderive, hanté par les mêmes
questions que moi. Je me mis à courir tandis que mon ami bondissait à mes
côtés.
Si la bête se trouvait là-bas, nous subirions le même sort que nos
congénères, mais cela nous importait peu. Nos pensées se dirigeaient vers
nos familles.
Une forte odeur d’urine nous parvint aux narines. Je couvris mon nez de
la main et accélérai ma course vers le village. Affolés par la présence
animale qui empestait l’air, nous nous séparâmes d’un raide hochement de
tête.
Les grappes de gabdas semblaient aussi calmes et paisibles qu’à
l’ordinaire. Les traces de pattes avaient disparu. Mon angoisse ne me quitta
pas : Glark affrontait-il le danger ?
Sur la berge, je scrutai le rivage gorderive à la lueur du croissant double
d’Olyne et de la tranche de Nooma. Difficile de deviner quoi que ce soit.
Pourvu que mon ami aille bien.
Je trempai mes pieds dans l’eau pour me débarrasser de la boue séchée
avant de rentrer chez moi. Quel idiot de m’être inquiété pour rien !
Un mouvement dans mon champ de vision me fit pivoter vers le tertre
de guet.
Une longue silhouette noire buvait l’eau du Monde. La bête, sur ses
quatre pattes, lapait en silence tandis que sa queue fine fouettait l’air.
Mes peurs revinrent à la vue du gigantesque animal. Un véritable
monstre. Sa large tête penchée vers l’eau mesurait au moins trois fois celle
d’un migrateur. Son corps n’était pas couvert de plumes comme ceux-ci, ni
lisse comme celui des fedeylins. Ni verruqueux comme les gorderives. Des
plaques de poils ras ? Je me trouvais trop loin pour en être sûr. Cette chose
si différente de ce que je connaissais me tétanisait. Son hostilité et les
dangers qu’elle représentait pour mon peuple me parurent évidents.
Le souffle court, je luttai contre cette vision de cauchemar sans réussir à
sortir de la torpeur qui me figeait. L’animal bougea et j’eus un éclair de lucidité. Je parvins à tourner le dos à la mare pour courir aussi vite que
possible jusqu’à ma gabda.
Le fracas de mon entrée réveilla ma famille. Ma mère vola de sa couche
vers le sol. Je retenais toujours ma respiration.
Je ne lui laissai pas le temps de me poser des questions, je lui enserrai la
taille de toutes mes forces et pleurai sans retenue.
« Glark ! Tu n’as rien ? »
Il secoua la tête.
« Et tes proches ?
— Oncles vont bien. D’autres sont morts. »
Le monstre est immunisé contre nos poisons.
Ils n’ont pas pu se défendre.
« Tu crois que c’est risqué de se retrouver quand même ? »
Appelé par la lumière de son pendentif, je m’étais rendu dans notre
buisson habituel, mais la terreur que m’inspirait la bête me poussait à
espacer nos rencontres.
« Nan, il est parti. Qreg et Gablon l’ont vu aller au sud. Comme les
migrateurs : il vient, boit, mange, et part. Oncles m’ont dit que c’était le
monstre galeux.
— Tu es sûr ?
— La dernière fois qu’il est venu, j’étais encore têtard. »
Ainsi, il approchait du Monde à plusieurs années d’intervalle. Je n’avais
pas osé en parler, de peur des réactions de ma mère. Je lui avais encore
menti. Était-ce le même galeux que dans les contes ?
Le souvenir de la silhouette qui s’abreuvait à l’eau de la mare s’effaça
de mon esprit. Mon angoisse d’alors me sembla irréelle, comme un
cauchemar éveillé.
Glark et moi reprîmes nos habitudes. Sa force augmentait ; les muscles
de ses jambes se développaient et ses doigts gagnaient en agilité.
Un jour que je l’interrogeais à ce sujet, il déclara :
« Beaucoup d’exercices ces temps-ci. Beaucoup de combats. Dois
devenir fort pour pas avoir mal. »
Il m’apprit qu’il serait bientôt initié au maniement des lances, des
tranchoirs, et à se servir des couteaux de ses pattes arrière de façon
mortelle.
« Je croyais que tu savais déjà. »
L’assurance du couteau qui avait frôlé ma gorge lors de l’une de nos
premières rencontres s’atténua. Sa bouche fit une moue molle.
« Ai beaucoup vu faire. Peu pratiqué. »
Mon esprit divagua.
« Tu pourrais peut-être m’apprendre ?
— Cahyl, tes pieds ont pas de couteaux !
— Non, je veux dire, m’apprendre à me battre. »
Glark me regarda et leva ses yeux globuleux au ciel.
« Si tu veux. »
J’ignore quelle influence Dhimel eut sur cette envie. Le terrible accès
de colère de mon voisin de gabda s’était soldé par une mise à l’écart du
reste de la population. Une vie comme la sienne serait-elle plus simple pour
moi ? Trouverais-je ma place parmi les sentinelles, seuls fedeylins à l’écart
des castes ?
Leur mission m’attirait autant que l’envie de m’éloigner des mensonges
qui entouraient mon absence de marque. Mon besoin de me sentir utile
s’exprimerait par la surveillance des abords du Monde pour prévenir de
l’arrivée des migrateurs, mais surtout par l’observation du nénuphar de
ponte. Pour que tout se passe bien.
Glark me toisa de haut en bas. Puisque je lui apprenais les savoirs de
mon peuple, il pouvait m’enseigner les siens.
« Tu dois grandir d’abord. Veux pas te faire de mal. »
Blotti contre ma mère, à côté de mes sœurs, j’écoutais les fedeylins âgés
raconter des légendes de mon peuple lors d’une veillée d’automne. Des
prieurs parlaient du temps où Taranys était sorti de l’eau pour vivre sur la terre ferme. D’autres louaient les Messagers et leur sacrifice à la recherche
des Sauveurs.
Mais ce fut le récit d’un récolteur, usé par les années, qui me marqua le
plus. Ses mains frottaient inlassablement ses articulations noueuses. Le feu
de l’âtre crépitait tandis qu’il nous livrait ses souvenirs.
« C’était il y a bien longtemps, commença-t-il de sa voix rauque. À la
fin d’un été, je crois, car la migration de mi-Nooma avait déjà eu lieu.
J’étais chargé d’approvisionner le tertre de guet en vivres et, au coucher du
Dor, les sentinelles m’ont proposé de partager leur repas. Ils n’ont pas
beaucoup de visites ni de distractions, alors j’ai accepté. Ils ont sorti leurs
tablettes pour jouer au klavert et les parties se sont succédé… Jusqu’au
grognement lugubre que nous avons entendu.
Les sentinelles se sont précipitées vers l’ouverture qui donne du côté
gorderive et je les ai suivies. C’est là que je l’ai vu. Le galeux. Il se penchait
sur l’eau et buvait à grands coups de langue noire comme la nuit. Ses
babines écumaient. Son dos, éclairé par la lune blanche, montrait sa peau à
vif au milieu de touffes de poils ras. Les os de sa colonne vertébrale étaient
en relief, surdéveloppés. Des plaques de boutons rongeaient l’une des pattes
griffues qu’il plantait dans le rivage. Les autres étaient couvertes de boue.
Herblon, l’une des sentinelles, est sorti du tertre et s’est approché du
galeux. Le monstre l’a regardé de son seul œil valide. L’autre était vitreux,
suintant, d’un blanc chassieux. Ses oreilles se sont dressées. Une amputée
d’un bon tiers.
Herblon a brandi son arc pour éloigner le galeux du rivage. Il a tiré
deux flèches. L’immense animal a ouvert grand la gueule et un cri sinistre
s’en est échappé. Alors ses énormes mâchoires pleines de bave sombre se
sont refermées sur Herblon. Le galeux l’a mâché.
J’ai vomi au son des os broyés de la sentinelle. Les autres sont sortis et
ont envoyé des flèches jusqu’à ce que le galeux s’en aille. »
Ma mère passa sa main dans mes cheveux et je pris conscience de mes
doigts crispés sur mon pantalon. Je me tournai vers elle. Son sourire ne me
rassura pas.
« Tu sais, ce n’est qu’une légende. »
Je déglutis avec difficulté.
« Une de celles qui permettent aux mères de dire à leurs petits “Sois
sage sinon le galeux viendra te manger” », continua-t-elle d’un ton amusé.
Je ne pouvais pas acquiescer. Mon regard se posa de nouveau sur le
vieux récolteur qui se faisait pousser du coude par de jeunes mâles qui
riaient. Pour eux, ce n’était qu’une histoire digne d’un conte, l’affabulation
d’un vieux fou.
Je savais qu’il n’en était rien.
Au printemps 259, je changeai de groupe d’étude. Mes maîtres,
satisfaits de mes lettres, me permirent d’écrire sur d’épaisses tablettes
d’argile verte. La difficulté de mes cours augmenta lorsque je dus apprendre
à manier le scriptoir et à contrôler la cuisson de l’argile. Je fis mes premiers
essais de mélanges d’encres. Ils se soldèrent tous par un marron terne, ce
qui ne me différencia pas de la plupart de mes camarades. Pourtant, après
quelques mois de travail assidu, je réussis à obtenir la teinte verte,
caractéristique de l’encre utilisée par mon peuple.
Ma mère revenait des leçons de lecture qu’elle donnait dans d’autres
castes quand Mistrealh, l’un de mes maîtres, l’interpella :
« Tu peux être fière, Delyndha, ton petit a un comportement
exemplaire. Il écoute les consignes et les applique ; il fait des efforts dans
toutes les matières. Nous sommes impressionnés par son sérieux. »
Ma mère, ravie, me caressa la tête.
« Il aime apprendre, répondit-elle.
— Le seul reproche que l’on peut lui faire, c’est qu’il parle peu. On
l’oublie parfois à cause de sa discrétion. Ce n’est pas le meilleur apprenti,
mais il fera un bon transmetteur. »
Rassurée.
Ma capacité à m’intégrer sans faire de vagues rendait ma différence
anecdotique. Je comblais les attentes de ma famille. Je possédais une place
dans la société et je m’efforçais de la garder. J’essayais de ne pas penser
que je l’avais peut-être usurpée.
Mes sœurs grandissaient, la poussée de leurs ailes s’achevait et, si elles
s’en plaignaient parfois, elles rayonnaient de devenir adultes. Leur
bienveillance et leurs conseils m’entouraient en toute occasion. Cette présence immuable me permettait de partir avec Glark sans inquiétude : à
mon retour, Melyna et Andara m’attendraient.
Je priais Taranys pour qu’il laisse mes sœurs auprès de moi le plus
longtemps possible.
Les sensations qui émanaient des autres se glissaient toujours dans mes
sens. Mon peuple était heureux. La morosité ne touchait que ceux qui
déploraient des morts dans leur entourage. Il fallait du temps pour accepter
le destin des êtres chers.
Ces murmures me gênaient malgré leurs ondes positives. Je me
concentrais sur ce que Trähsto m’avait dit lors de mes cours de méditation
pour me fermer aux sensations extérieures. Des jours entiers, mes cuisses et
mes bras rougissaient à force d’être pincés. Je ne contrôlais pas mon
« don », mais, peu à peu, j’occultais les émotions qui m’envahissaient
sporadiquement.
Comme Mistrealh l’avait dit à ma mère, les transmetteurs remarquaient
mon application. Certains de mes camarades furent proposés pour des
tâches honorifiques lors des fêtes du village et, lorsque la liste des
larveylins choisis fut affichée dans notre caste, j’y découvris mon nom. Je
serais chargé de nettoyer la fontaine de la grande place avant la fête des
glaces de l’hiver 260.
« Es-tu heureux, Cahyl ? me demanda maître Trähsto alors que je
regardais la liste une nouvelle fois.
— Qui ne le serait pas ? Les dieux veillent sur nous depuis cette
fontaine ! »
La statue de Taranys et Savironah qui lui donnait vie m’emplissait
toujours d’un respect infini. J’avais hâte de pouvoir enfin participer aux
préparatifs hivernaux sans transporter tablettes et scriptoirs dans les salles
communes. Il me fallait encore attendre un an.
« Oui, c’est un grand, très grand honneur que te font les Pères. »
Fierté.
Tootlieth m’a félicité personnellement pour ce
choix.
Ravi de cette reconnaissance, me faire remarquer ne m’inquiétait pas,
pour une fois. Je n’attirais pas l’attention par ma différence mais par mon conformisme.
Glark partit pour un nouvel hivernage et je rejoignis la Gabda-Mar pour
mes cours d’hiver. Nous aborderions bientôt les naissances ainsi que les
particularités des pontes et des éclosions. J’avais hâte d’apprendre les
conditions de ma venue au Monde.
Alors que je pénétrais dans la maison des mères, des doutes, de la peur
et de la tristesse m’assaillirent.
Je me pinçai le bras. Moi, Cahyl, dans mon corps de larveylin mâle, je
ne ressentais que le bonheur de me retrouver pour un hiver supplémentaire
à la Gabda-Mar. Qui éprouvait un tel mal-être ?
Je balayai l’assemblée du regard, toujours concentré sur mes propres
perceptions. Je scrutai les autres larveylins. Certains, pâles et maigres,
sortaient de maladie mais ils se tenaient debout, ce qui paraissait plutôt bon
signe. Leurs visages rayonnaient de bonheur.
Je m’ouvris aux sensations autour de moi. Je me tournai vers les
différents chuchotements pour les distinguer.
Joie. Bonheur. Bien-être.
Ce n’était pas ça. Je bougeai un peu, les yeux fermés.
Fatigue. Lassitude.
Non, toujours pas. Je pivotai sur ma droite.
Tristesse.
Oui. J’avais trouvé. Guidé vers les murmures mélancoliques, je me
retrouvai à deux battements de Naïlys.
Près de ses frères et sœurs qui riaient avec insouciance, la récoltrice
avait les yeux rouges, cernés, son épaisse natte pendait pour cacher sa
marque et, je le supposai, de nouvelles scarifications.
Je la croisai sans discrétion et me retournai pour vérifier sa réaction.
Son regard fatigué d’avoir pleuré se leva sans enthousiasme vers moi. Je
m’adossai à un mur, près des commodités, et l’attendis. Elle passa devant
moi et s’arrêta dans un recoin sous l’escalier. Je la rejoignis.
« Qu’est-ce que tu veux ? demanda-t-elle sèchement.
— T’aider », répondis-je.
Elle renifla.
« Tu ne peux pas, alors laisse tomber. »
Elle fit mine de partir et je la retins d’une poigne ferme.
« Tu n’en sais rien. Naïlys, explique-moi au moins.
— Ça ne servira…
— Explique-moi », lui dis-je d’un ton qui ne prêtait pas à la discussion.
Son regard vacilla. Il passa de mon visage à ma main qui enserrait son
bras. Je la lâchai aussitôt et repris d’une voix douce.
« Parle-moi. Je veux juste comprendre. Ensuite, je te laisserai tranquille
si je ne peux rien faire, d’accord, Naïlys ? »
La tension dans son corps se relâcha et elle soupira.
« D’accord. Mais appelle-moi Naï.
— Naï ? Qu’est-ce qui te rend si… triste ? »
Elle se redressa de nouveau et jeta des coups d’œil apeurés à droite et à
gauche.
« Tu es fou ! Pas maintenant ! Pas ici ! »
Elle réfléchit et reprit à voix basse.
« Demain, au quatrième tour de sablier. Au premier étage. Section
arbres à nœuds. »
Elle hocha la tête, décidée, et me quitta d’un pas rapide.
Pourquoi faisais-je ça ?
Peut-être parce qu’elle était la seule à se sentir triste. Pas suite à la mort
de quelqu’un : à cause de son existence et de son destin.
Et puis, ses grands yeux noirs. Je ne supportais pas de les voir ainsi.
Quand je la croisais lors des hivers précédents, je voyais toujours une
étincelle briller au fond de ses prunelles. Un espoir de bonheur existait en
elle. Là, je n’avais rien vu de tel. Qu’est-ce qui avait changé ?
Je me débrouillai pour me présenter le lendemain au premier étage de la
Gabda-Mar. La large couronne qui formait la salle aux tablettes surplombait
la salle commune, et seule une balustrade de rondins me séparait du vide.
Dans de nombreux couloirs peu profonds, des tablettes classées avec soin
attendaient sur des rayonnages. Je dus faire deux fois le tour de l’immense
cercle pour dénicher les arbres à nœuds, qui ne se trouvaient bien sûr pas
dans la section « arbres » mais dans la rangée des « inutiles ». Je ne
m’attendais pas à ce qu’autant de tablettes soient conservées dans cette
section. J’aurais ri de cette abondance de textes qui ne serviraient jamais si je n’avais pas su que des membres de mon peuple avaient passé leur vie à
les collecter. Quel gâchis.
Naï n’était pas encore là, alors j’attrapai une tablette au hasard pour me
donner une contenance.
« L’arbre à nœuds, creux et humide, est recouvert d’une fine couche de
mousse à l’intérieur et à l’extérieur de son écorce (voir “mousse des arbres
à nœuds”). Ses nœuds seraient de parfaits nids, s’ils n’étaient pas exposés à
la pluie et inondables (voir “nœuds des arbres à nœuds”).
La vie qui s’y développe, grouillante et éphémère, n’est d’aucun intérêt
gustatif et d’une digestibilité difficile pour les fedeylins, comme l’a si bien
écrit Servyl dans son ouvrage sur la comestibilité des insectes (voir Servyl,
De la comestibilité des insectes de la forêt et ses abords ainsi que les
tablettes 6 à 8 d’Insectes et arbres à nœuds)… »
Je cillai pour m’empêcher de dormir. Naï avait bien choisi la rangée.
Ces informations étaient aussi inutiles qu’un larveylin sans marque. Beau
symbole pour quelqu’un sans destin.
Un bruit me fit me retourner. Naï se tenait là, une pile de tablettes en
mains.
Tandis qu’elle les rangeait, elle se rapprochait de moi, moins triste que
la veille.
« Tu as pu échapper à ta fratrie ? » murmurai-je.
Elle soupira.
« Le seul avantage à ne pas être de la même caste que l’un d’entre eux,
c’est que je peux leur faire gober n’importe quoi sur mes leçons. Mais ce
n’est pas simple. J’ai dû lire toutes ces tablettes sur les arbres à nœuds
depuis hier pour venir aujourd’hui.
— Merci Naï. Je suis heureux que tu sois là. »
Elle me jeta un drôle de regard.
« Tu es vraiment bizarre. »
Elle esquissa un sourire.
« Alors comme ça, tu veux m’aider ? Et de quelle façon ? Tu es capable
de me faire changer de caste ? »
Je haussai les épaules d’un air assuré.
« Je peux toujours essayer. Alors, tu m’expliques ? »
Elle s’assit, le dos contre les tablettes, dans l’ombre du rayonnage, et je
l’imitai.
« C’est à cause de l’un des Pères. Mon père. »
Comment ça, son père ? Personne ne sait lequel des Fondateurs l’a
fécondé.
« Tu sais qui est ton père ? » bredouillai-je.
Elle acquiesça sans me regarder. Tout se brouillait dans mon esprit.
Qui ? Et pourquoi le lui dire ? Et moi ? Qui était le mien ? Pourrais-je le
savoir ? Comprendre pourquoi il ne m’avait pas marqué ? Je la laissai
poursuivre pour ne pas sombrer dans la liste de questions que j’aurais à
poser à mon géniteur.
« C’est… Tootlieth… », dit-elle tout bas.
Le Père Fondateur à l’attitude dure et fermée. Il me paraissait toujours
glacé, en retrait du peuple. Alors que les autres célébraient avec joie les
fêtes fedeylins, Tootlieth ne bougeait jamais, drapé dans son devoir de
guide protecteur, de bienfaiteur vénéré.
Tootlieth était respecté.
Les autres Pères étaient aimés.
« Tu en es sûre ? Je veux dire… comment as-tu…?
— C’est lui qui me l’a dit, coupa-t-elle. Il se montrait si fier de nous.
Les six fécondés, les six vivants. Une rareté dont il s’enorgueillissait. Il
nous a dit qu’ensemble, notre destin était grand. Qu’à nous six, nous
guiderions nos castes sur la bonne voie. Il voulait que nous restions
ensemble, unis pour nous entraider lors de nos Œuvres…
Plus tard, en discutant avec Haudwey, je me suis aperçue qu’elle n’avait
pas envie de grandeur. Elle désire former les larveylins, devenir mère et
vivre un jour ici, à la Gabda-Mar, pour transmettre le souvenir de la vie et
de la mort. Pas devenir transmettrice principale comme le lui a dit Tootlieth.
Et je me suis rendu compte que si l’on m’offrait le choix, j’aurais préféré
être créatrice plutôt que récoltrice. »
Elle fit une pause. J’assemblai différents éléments.
« Et cette histoire de lombrics ? murmurai-je, incertain. Tu as parlé de
déjections de lombrics, non ?
— C’était le pire destin que j’envisageais. Je me disais “Tout sauf les
déjections de lombrics !” Je ne sais pas comment Tootlieth a su ce que je
ressentais. Je n’en ai parlé à personne. Pas même à mes frères et sœurs. Je
continuais à agir normalement, mais je cherchais dans mes cours ce qui
pouvait me rapprocher des créateurs. Il y a beaucoup de destins qui sont
liés, je cherchais donc le mien dans cette voie-là. »
Elle s’assombrit.
« Une nuit, il y a quelques décades, Tootlieth est venu chez nous et m’a
prise à part. Il m’a dit d’oublier les créateurs. Que mon destin ne se trouvait
pas là. »
Ses larmes montaient tandis qu’elle parlait.
« Il a dit que je devais tout faire pour devenir récoltrice principale et
que si je refusais, il ferait de moi une exception et modifierait mon destin. Il
a dit qu’il en avait le pouvoir et que si je m’opposais à lui, je m’occuperais
des déjections de lombrics pour toujours, il… »
Les larmes roulaient à présent le long de ses joues et je n’osai la toucher
de peur qu’elle s’arrête de parler.
« Je lui ai dit qu’il n’oserait pas. Qu’il avait besoin de moi. Que sans
moi, les six de Varuna ne seraient pas ce qu’il attendait… »
Elle renifla, s’essuya le nez d’un geste rapide.
« Il a ricané et m’a dit que j’étais inutile. Il a posé sa main sur ma
marque et j’ai ressenti une douleur puis une brûlure. Et il est parti. »
Elle essuya ses larmes du plat de la main, soupira et tourna son visage
vers moi avec un sourire amer.
« Voilà. Il a changé mon destin. »
Je restai abasourdi. Je compris pourquoi elle voulait que je l’appelle
Naï.
« Ton nom…
— Mon nom a changé avec mon destin. On naît avec son prénom,
Cahyl. Il fait notre existence. Notre être. Notre destin. Je suis née Naïlys,
mais depuis cette nuit-là, je suis Naï. »
Elle se leva et lissa sa robe beige rosé.
« Personne ne le sait. Ma famille est si fière… alors qu’à cause de moi,
leurs efforts ne serviront à rien. J’ai gâché le destin de mes frères et sœurs et
je n’ai pas le courage de le leur avouer. Ils le découvriront bien assez tôt. »
Elle secoua la tête puis replaça sa longue natte sur son épaule.
« J’ignore pourquoi je me suis confiée à toi, Cahyl, me déclara-t-elle.
Peut-être que je t’ai trouvé touchant de vouloir m’aider. Mais tu vois, ce
n’est pas possible. Ou plutôt si, tu viens de m’aider. Merci de m’avoir
écoutée, ça fait du bien de se confier. Maintenant…
— Oui ?
— Comment être sûre de ton silence ? Comment avoir confiance en
toi ? »
Je plongeai dans ses grands yeux, submergé par ce que je venais
d’entendre. Dans un état second, je levai la main gauche vers mon oreille et
murmurai :
« Un secret pour un autre. »
Je repoussai ma tignasse ébouriffée à l’endroit où aurait dû se trouver
ma marque.
Lorsque ma main retomba, les yeux de Naï s’agrandirent et elle étouffa
un cri.
Monstre.
L’horreur se lisait sur son visage tandis qu’elle reculait jusqu’au bout de
la rangée des tablettes.
« Attends ! » lui criai-je.
Elle tourna les talons et se mit à courir.
Je courus à mon tour jusqu’à la rambarde du premier étage. Aucune
trace de Naï.
Mon regard engloba la couronne de la salle aux tablettes et je scrutai la
salle commune en contrebas sans plus de succès.
Elle ne tenta pas de me revoir.
J’eus beau la chercher tout l’hiver, Naï avait disparu.
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