Fedeylins

Coste Nadia · Chapitre 15 sur 43

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Fedeylins

Chapitre 9

profitèrent de ces averses pour nettoyer le village des restes de L es deux décades de pluies douces début Olyne balayèrent les tunnels de terre solidifiés par le gel. Les bâtisseurs

constructions éphémères. Les adultes d’autres castes s’occupèrent de briser

les derniers morceaux de glace à la surface de l’eau et de retirer les fagots

de brindilles. Le bois fut mis à sécher à plat au sud du village. Bientôt, il

alimenterait les foyers des salles communes.

 

L’absence de Glark me pesait. Ma solitude était perceptible. Si je

croisais parfois Naïlys, elle ne me parlait jamais. Ses frères et sœurs

l’entouraient de près. Les fils de Velha ne sortaient pas de chez eux car

Brivael était toujours malade. Ma mère et mes sœurs prièrent Savironah de

veiller sur son repos. J’essayais de me réjouir du retour du printemps

malgré mon humeur maussade.

 

Nous fêtions les premières pousses par des chants et des danses autour

de la prairie aux fleurs. Les créateurs avaient préparé un spectacle où

plusieurs tableaux se succédaient pour décrire des éléments de notre vie

quotidienne. Certains larveylins jouaient des lombrics, d’autres des

champignons. Un gigantesque arbre factice représentait le Saule. Des

fedeylins, costumés de noir et blanc, portaient des masques pointus. Avec

de longues brindilles fixées à leurs jambes, ils jouaient les migrateurs et

fonçaient sur la foule. Nous poussions de petits cris d’excitation. Puis cinq

des six créateurs principaux, avec de majestueux costumes dorés et une

fausse paire d’ailes en voile, se dressèrent face aux « migrateurs ». Au sol,

les mudeylins qui rythmaient leurs pas au son des tromels avançaient avec

ces représentations des Pères. Autour de moi, la foule les acclama lorsqu’ils

sortirent leurs armes.

Je ne les avais jamais vus les utiliser et je m’imprégnai de cette image

rarissime. L’un des Pères étirait les liens d’une fronde. Deux autres tenaient

des arcs et les deux derniers brandissaient de courts bâtons sculptés. Les

créateurs en avaient fait des répliques inoffensives et imposantes pour que

les spectateurs les voient bien.

Les « migrateurs » reculèrent et se dispersèrent dans un désordre

chorégraphié à la perfection. Les « Pères » décrivirent de larges boucles

dans le ciel et les mudeylins ajoutèrent des murmures et des exclamations

au rythme saccadé de leurs tromels.

À la dernière note, une explosion de joie, de hourras et de bravos

secoua le public. Le son des tromels résonnait encore dans ma tête tandis

que les applaudissements couvraient les saluts.

La foule se tourna vers les cinq silhouettes dorées des véritables Pères

Fondateurs.

Debout sur le toit du bâtiment des récolteurs, ils rayonnaient. Leur

peuple était heureux.

Même Tootlieth apparaissait moins crispé que d’ordinaire. Pas au point

de battre la mesure comme le faisait Litham, à ses côtés, un sourire

jusqu’aux oreilles et les ailes frémissant d’envie de danser, mais la gaieté

générale semblait le gagner. Ils répondaient aux sourires et aux regards par

des gestes de bénédiction bienveillants.

 

Des danses légères et colorées se succédèrent et, pour finir, tous les

fedeylins furent invités à se joindre aux créateurs qui virevoltaient au sol ou

dans les airs sur les musiques entraînantes.

Je me joignis à la liesse générale. Sans m’en rendre compte, mes pas me

rapprochèrent des Pères.

Ma discrétion en toute occasion payait. Je passais inaperçu pour la

plupart des miens. Pourtant je n’avais jamais osé quémander des caresses

ou des marques d’affection comme les autres larveylins.

Le cœur battant, je me joignis au groupe qui tendait les mains vers les

Sauveurs. S’ils me bénissaient, y verrais-je un soutien de leur part ? Je ne

comprenais toujours pas pourquoi ils m’obligeaient à mentir et à dissimuler

ma différence si elle relevait d’un choix collectif.

Reyvil approcha du bord, un large panier sous le bras. Il nous lança une

poignée de pétales et éclata de rire. Le printemps effaçait les rigueurs de

l’hiver dans l’esprit des plus jeunes comme des plus âgés.

Mes camarades ramassèrent les pétales et coururent vers leur mère. Je

ne quittai pas les Pères des yeux. Ils ne faisaient pas attention à moi. Était-

ce feint ou me voyaient-ils comme un larveylin ordinaire ?

Je fixai Veralonh. Si les autres Pères ignoraient mon état, lui au moins

savait. Lui avait touché la peau nue derrière mon oreille et avait menti au

village.

Pourquoi évitait-il mon regard ?

Je sursautai quand mes sœurs me prirent par les épaules pour danser

avec elles.

« Arrête de t’inquiéter, Cahyl ! me dit Andara en haussant la voix pour

se faire entendre malgré la musique.

— Quoi ? Non, je…

— Ne fais pas l’innocent ! Tu plisses le front si fort qu’il te reste de

grands traits blancs entre les sourcils ! » me dit Melyna.

Elle m’envoya une pichenette entre les deux yeux.

« C’est jour de fête, petit Cahyl ! s’excusa-t-elle devant ma mine

renfrognée.

— Allez, venez, maman nous attend vers le puits, les récolteurs ont fini

la première cueillette ! »

Main dans la main, nous filâmes droit vers une grande étendue de fleurs

fraîchement coupées. Les premières fleurs de trèfle n’étaient pas grosses et

encore amères, mais la douceur d’une sucrerie restait incomparable après

deux mois d’épines bouillies, de viande, d’algues séchées et de quelques

rares soupes de champignons.

J’oubliai mes questions. Je me sentais bien. Heureux. Euphorique. Mon

sourire ne cessait de s’étirer et je me mis à rire. La puissance de la sensation

me donna le vertige.

La plénitude et le bonheur concentrés autour de moi formaient une

vague d’émotions qui déferlait dans mon esprit et dans mon corps. Je me

trouvais submergé et je ne ressentais même pas ma peur de perdre pied. La

sensation était unique et je ne cherchais pas à lutter. Je me laissais porter par

cette euphorie sans me soucier ni de mon avenir, ni de la raison de mon

existence.

Mes nuits étaient calmes, d’une opacité étrange. Moi qui n’avais connu

que les murmures et les migraines lancinantes au réveil, je trouvais enfin le

repos.

J’appréhendais moins le sommeil, mais je repris mes anciennes

habitudes. Au coucher du Dor, dès la fin du repas, je m’éclipsais en

direction de l’eau et guettais les signes annonciateurs de la présence de

Glark.

J’ignorais à quelle période les gorderives sortaient de leur hivernage. Le

mois d’Olyne avançait et je ne trouvais toujours pas trace de mon ami.

Après de longues soirées à l’attendre près de notre lieu de rendez-vous

habituel, j’entrepris de parcourir le bord de l’eau à sa recherche. Mon

impatience m’empêchait de tenir en place.

 

Je m’enfonçai à l’est du Saule, en direction du territoire des gorderives.

Un fedeylin ne bénéficiait d’aucune protection s’il pénétrait sur le territoire

des gluants, aussi ma prudence redoubla. Je m’arrêtai avant les limites

connues pour vérifier qu’aucun guerrier ne se trouvait dans les parages.

Hélas, cela signifiait que Glark non plus n’était pas là.

De faibles lueurs de lucioles dansaient sur le sol du rivage gorderive.

Assez nombreuses pour signifier une présence.

Ils étaient donc éveillés.

Je fis demi-tour en maugréant contre mon ami qui ne prenait même pas

la peine de revenir jouer avec moi. Cette aigreur, l’angoisse de la solitude et

mon impression d’abandon perpétuel se muèrent en une peur que Glark ait

été envoyé en expédition.

Je regagnai ma gabda au milieu de la nuit, épuisé par ma longue

marche, et je priai Taranys de faire pousser mes ailes. Bien sûr, au matin,

mes excroissances intactes me découragèrent.

Je passai les nuits suivantes à longer la mare jusqu’à l’endroit où Glark

m’avait déposé après mon éclosion. Sans succès. Là encore, aucun indice

du passage de mon ami. Mes allées et venues inquiétaient les fedeylins que

je croisais. Ils ne comprenaient pas l’impuissance qu’ils lisaient dans mon

regard. Même ma mère me proposa de m’accompagner.

« La méditation ne te fait plus autant de bien qu’avant. Je peux peut-être

essayer avec toi ?

— Non, maman ! C’est juste que je ne trouve pas le lieu adapté. Tout a

changé cet hiver.

— Tu es sûr ? »

Comme je soupirais, elle n’insista pas. Aucune mère ne surveillait ses

petits dehors. De quoi aurais-je l’air si la mienne me suivait partout ? En

plus, sa présence m’empêcherait de trouver Glark.

« Je dois le faire seul », m’excusai-je.

 

J’aimerais te protéger davantage.

 

Le soir suivant, je pris la direction du nénuphar de ponte. Je n’étais

jamais allé au-delà de la Gabda-Mar, et encore, la plupart du temps j’y

accédais par les tunnels.

Au-delà de l’immense édifice circulaire de la maison des Mères, le sol

ramollissait jusqu’au nénuphar de ponte et son tertre de guet. Même si la

végétation m’était familière, je n’avais pas de repères de distance. J’essayai

de me souvenir des différents récits et cartes que j’étudiais lors de mes

cours. Au sud se trouvaient les prairies boueuses, mais je les distinguais mal

malgré la pleine face d’Olyne qui guidait mes pas et se reflétait dans l’eau.

À cette époque de l’année, seule la lune rousse était pleine, tandis que

Nooma, la blanche, absente du ciel, était « éteinte ».

Je passai près des complexes rondins taillés et imbriqués pour puiser et

filtrer l’eau de la mare jusqu’à la fontaine. Un léger clapotis suivait la

rotation régulière des rouages. Je fis une pause et levai mon regard en

direction du tertre de guet. Je ne pouvais pas avancer jusqu’à son pied sans

être vu. Je longeai l’eau à l’affût d’une présence gorderive, sans succès.

Loin du tertre, je bifurquai vers les terres pour le contourner et rejoindre le

rivage de l’autre côté. Préoccupé par les sentinelles qui veillaient sur les

bulles, j’oubliai un point essentiel : notre territoire trouvait là sa limite.

Dépasser le tertre signifiait pénétrer chez les gorderives.

Autour de moi, les herbes basses n’offraient aucune cachette. La

silhouette décharnée d’un gorderive sec reposait sur un galet, les orbites

vides tournées vers l’eau. Cette image me fit frissonner.

Des bruits sourds et répétés me parvinrent, amplifiés comme s’ils se

rapprochaient. Mon angoisse décupla et je reculai pour me placer dans

l’ombre du tertre quand un gorderive, bien vivant celui-ci, bondit le long du

rivage.

Glark ? Un mince espoir me traversa car le corps du guerrier présentait

les mêmes nuances que mon ami. Le gorderive plongea. Dans la lumière

orangée d’Olyne, j’eus confirmation qu’il ne s’agissait pas de lui et fus

soudain soulagé que celui-ci ne m’ait pas vu.

Du coin de l’œil, je perçus des mouvements en haut du tertre de guet. Je

m’immobilisai et attendis. Au bout de plusieurs secombres sans autre alerte,

je rebroussai chemin par les terres pour éviter le regard des sentinelles.

Alors que je me trouvais de nouveau en territoire fedeylin, le sol bougea à

quelques battements de moi. Peut-être un gros insecte ? Comme ceux qui

creusaient la terre la journée pour s’abriter du Dor et qui en émergeaient à la

nuit tombée ? Vu mes maigres connaissances dans ce domaine, je pressai le

pas. Quoi que ce soit, je ne voulais pas m’y confronter.

Le bruit de la terre grattée s’amplifia. La chose sortait. Par réflexe, je

pivotai dans la direction du bruit. Deux gros yeux brillants dépassaient du

sol boueux. Et ils me fixaient.

Ma surprise me fit trébucher. Je n’avais pas imaginé un animal si grand.

Un gorderive couvert de boue jaillit hors de sa cachette.

Impossible de fuir ! Mes jambes s’emmêlèrent et je tombai à la

renverse. En deux bonds, le gluant fut sur moi. Il me domina et sa large

bouche s’étira. L’odeur âcre de sa peau emplit mes narines. Je réprimai un

cri.

Ses pupilles verticales cillèrent et les contours de ses yeux

m’apparurent. Les dix petits creux se trouvaient bien là. Cachés par la boue,

mais là.

Ma nervosité s’apaisa. Il n’allait pas me manger : il souriait. Faible

nuance dans les expressions gorderives.

« Tu m’as fait peur », lui dis-je.

Glark gloussa et gonfla ses joues pour faire craqueler la boue séchée.

« Allais vers l’eau, t’ai vu. Me suis caché pour blague.

— Très drôle », marmonnai-je.

Il regarda le tertre de guet avec inquiétude.

« Viens. »

Il s’enfonça dans l’obscurité vers un petit buisson épineux. Je me piquai

la main et me griffai une joue pour entrer à sa suite. Il recroquevilla ses

longues pattes arrière sous lui pendant que je m’asseyais en tailleur.

Les rayons d’Olyne filtraient au travers des épines de notre refuge de

fortune.

« Ma famille a changé de place, me dit Glark. Après sommeil, moins de

nénuphars. On va dans la terre. Par là, elle est bonne. Souple.

— Oui, enfin, c’est de la boue, non ?

— Boue ? Oui. C’est ça. Boue. »

Nous nous racontâmes nos hivers. Mon récit était plus long que le sien

car Glark avait beaucoup dormi.

Je lui parlai de Naïlys. Il ne comprit pas. Les gorderives n’avaient pas

de destin figé, donc ce concept restait étrange pour l’esprit simple de Glark.

Il changea de sujet et me montra fièrement le pendentif qu’il portait

autour du cou. Caché par les replis de sa peau et à moitié recouvert de boue,

je n’avais pas remarqué le petit objet. Une fine cordelette sombre retenait

une pierre qui formait un rectangle vertical régulier. Le côté visible, bombé

et rugueux, était d’un noir mat. Glark y apposa ses trois doigts et le tendit

en avant. Je l’observai avec attention sans rien constater d’exceptionnel,

mais quelque chose brillait dans les yeux de mon ami et je le pressai de me

dire quelle vertu ou pouvoir extraordinaire lui conférait son nouvel

ornement.

Glark retourna le pendentif pour me montrer le côté qu’il gardait contre

lui. Il nettoya la face plate avec l’une de ses pelotes. Un rectangle blanc,

presque nacré, apparut.

Autant le côté bombé paraissait noir et en relief, autant le côté plat se

faisait blanc et lisse. Je l’effleurai à mon tour, émerveillé par ce petit bout

de pierre froid et doux, poli d’un seul côté avec la douceur de l’eau et la

lenteur du temps.

« Où l’as-tu trouvé ? » demandai-je, fasciné.

Glark haussa ce que je considérais comme ses épaules et dit :

« Au fond, dans l’eau. Longue histoire. Regarde ! »

Il fit osciller la pierre de haut en bas et celle-ci capta la lumière de la

lune pour en restituer un mince éclat.

« Superbe ! soufflai-je.

— Si Cahyl voit éclat comme ça, c’est moi. »

 

« Tu rentres bien sale de tes soirées de méditation. »

Ma mère détaillait mes jambes couvertes de boue, mi-amusée, mi-

inquiète.

« En tout cas, tu as meilleure mine. As-tu trouvé l’endroit qui te

convient ? »

Penaud, je me contentai d’acquiescer. Comment lui expliquer que pour

des raisons pratiques, Glark et moi nous retrouvions à présent au sud du

village ? Des buissons à l’écart des allées et venues nous offraient un parfait

lieu de rencontre. Ni trop éloigné pour mes courtes jambes ni trop proche

du tertre pour que le gorderive me rejoigne sans risque.

« Velha m’a dit qu’elle t’avait vu partir vers les fagots de brindilles mis

à sécher par les récolteurs. Tu ne déranges pas leur ouvrage, au moins ?

— Non, maman. »

Elle opina son approbation et reprit la taille d’un scriptoir.

« Velha s’inquiète pour Brivael. Il ne guérit pas, tu sais. Les tisanes

n’apaisent pas sa toux.

— Quand je pense qu’il est enfermé depuis Fribach dernier ! Je pourrais

peut-être lui apporter des tablettes de contes pour le distraire ? Je passerai le

voir après mes leçons.

— Il ne vaut mieux pas. »

 

Tu pourrais attraper son mal.

 

« Je préférerais que tu joues avec Dhimel. Ce ne doit pas être facile

pour lui en ce moment.

— Pourquoi ? C’est son frère qui est malade ! Pas lui ! »

Ma mère grimaça.

« Mais leur lien est fort. Dhimel passe tout son temps au chevet de

Brivael. Ça lui ferait du bien de sortir un peu. »

 

Et il aura bientôt besoin d’un ami pour pleurer.

 

« C’est si grave ?

— Comment ça ? »

Ma respiration se coupa.

« Je veux dire, heu, je ne pensais pas que c’était grave au point que

Dhimel le veille. »

Ma mère hocha la tête.

« Ça ne s’améliore pas. »

Dans le bâtiment des transmetteurs, je surveillai Dhimel. La maladie de

son frère l’affectait bel et bien. Son assurance évanouie, il ne fréquentait

plus ses amis et se mettait à l’écart des groupes quand il le pouvait.

Les paroles et les pensées de ma mère m’inquiétaient. Comment

pouvais-je l’aider ?

 

Je décidai de me rapprocher de lui.

« Dhimel, tu viendras jouer au daüm-daüm ce soir ? Brevelan s’ennuie,

tout seul à sa table.

— Qu’est-ce que ça peut te faire ? Laisse-le donc, ce vieux. Son destin

est derrière lui ! Tout ce qu’il fait, c’est prendre de la place et de la

nourriture. »

Je n’avais jamais entendu de propos aussi choquants. Mon envie de

l’aider s’évanouit. Qui était-il pour rejeter les principes de notre société ?

La place de chacun était définie et structurée pour que nous soyons tous

heureux et cela fonctionnait ! Même moi, sans destin, je trouvais mon

équilibre dans ma famille et dans mes rencontres avec Glark.

Pourquoi Dhimel n’acceptait-il pas mon aide ? Pourquoi ne voulait-il

pas être heureux ?

Sa colère sourde déferla en moi.

« Comme tu veux, répondis-je, mal à l’aise. Si jamais tu as besoin de

parler, je…

— J’irai voir mes frères. Brivael est juste malade. Et Wardan sera

toujours là pour moi. »

J’avais oublié son frère aîné. Il avait déjà quitté la grappe pour habiter

seul et nous ne nous croisions jamais.

 

Nos camarades nous épiaient sans discrétion. Les éclats de voix, rares

dans le village, attiraient toujours l’attention. Les regards rivés sur moi

m’inquiétèrent. Comment passer inaperçu dans de telles conditions ?

Je laissai Dhimel ruminer. Sa colère finirait bien par passer quand il

accepterait la maladie comme une épreuve dans le destin de Brivael.

Qu’est-ce qui me poussait à vouloir l’aider ? Bien sûr, la demande de

ma mère jouait sur ma démarche, mais quelque chose de plus profond qu’un

simple besoin d’être utile m’animait.

Comme avec Naïlys. Elle avait beau m’avoir demandé d’oublier les

scarifications de sa marque, je ne pouvais m’empêcher de m’interroger à son sujet. Était-elle heureuse ?

 

Andara m’attendait dans la salle commune de notre caste.

« Comment vas-tu, petit Cahyl ? » minauda-t-elle en m’ébouriffant les

cheveux.

Je grognai d’abord pour la forme, puis l’enserrai de mes bras. Ses ailes

chatouillèrent mes poignets.

Quelle chance d’avoir deux sœurs aimantes et en bonne santé !

Étonnée par mon soudain besoin d’affection, elle me souleva de terre et

m’embrassa sur le bout du nez. Puis, main dans la main, nous courûmes

jusqu’à la Gabda-Tar pour attendre Melyna.

Réunies, mes sœurs ne furent plus qu’une. Même si elles ne

m’excluaient pas, leur lien physique me mettait de nouveau à part.

J’enviais cette sensation de plénitude. Je l’éprouvais parfois avec Glark,

mais jamais aussi fort.

Dhimel ressentait-il cela pour Brivael ? Alors, je ne pouvais pas

comprendre sa peine.

 

« Daüm-daüm ou vlatch ? »

Glark battait les tablettes. Les pelotes au bout de ses doigts collaient

parfois, alors il les détachait sans s’inquiéter.

« Va pour le daüm-daüm. »

Glark adorait apprendre. À chacune de nos rencontres, il me demandait

de lui enseigner quelque chose de nouveau. Il maîtrisait déjà les jeux de

tablettes, d’adresse et de réflexion.

Tous les soirs, nous échangions nos points de vue, nos tracas quotidiens

et nos connaissances sur nos sociétés respectives. Nous mettions au point

des codes lumineux à l’aide du pendentif, ainsi, à la nuit tombée, je guettais

la lumière pour le rejoindre ou non.

« Cette fois-ci, c’est toi qui comptes les points ! » lui lançai-je.

Sa langue jaillit de sa bouche pour me toucher à l’épaule.

« Te moque pas, Cahyl. Sais bien que sais pas.

— Alors, je vais t’apprendre. »

L’illettrisme de Glark le handicapait dans nos échanges et je décidai de

lui enseigner quelques bases de lecture et de calcul.

 

Il gagna cinq parties de daüm-daüm de suite. À la sixième, la donne me

mit en confiance. Je tenais le larveylin de feuille et celui de branche, ce qui

me donnait un avantage certain dès le début du jeu. Pourtant, Glark gagna

une nouvelle fois.

« Comment fais-tu ça ?! m’exclamai-je en laissant tomber mes tablettes.

— La chance. Et puis, j’ai eu un bon transmetteur. »

Glark souriait, il jubilait même de me battre à mon propre jeu. Pourtant

sa phrase innocente résonna mal dans mes oreilles. J’étais bel et bien en

train de devenir transmetteur.

J’allais lui apprendre à lire et à compter. Je lui expliquais déjà les jeux

fedeylins. Ce que l’on m’enseignait, je le transmettais à Glark.

Je me demandais toujours à quelle caste j’aurais dû appartenir si j’avais

eu une marque, mais jamais l’idée d’être réellement destiné à devenir

transmetteur ne m’effleurait l’esprit.

Les trois doigts de Glark poussèrent mon épaule.

« Cahyl ? »

Je clignai des paupières pour revenir au présent.

« Tu crois que je ferais un bon transmetteur ? demandai-je à Glark. Je

veux dire…

— Encore le destin, hein ? »

Il claqua sa langue et leva ses yeux globuleux vers le ciel.

« Cahyl peut faire ce qu’il veut. Peut devenir ce qu’il veut. Pas de

marque, c’est la liberté. C’est à toi de choisir quoi faire. »

J’espérais que le gorderive disait vrai.

« Merci.

— Ton tour de distribuer », dit-il en me tendant les tablettes.

Il possédait le don d’amoindrir mes problèmes. Il simplifiait ma vie.

 

Les mois passèrent et j’appris la mort de Brivael.

C’était au début de l’été, pendant mes cours de natation. Mon groupe

d’étude réduit nageait dans l’ombre du Saule. Les larveylins les plus chétifs manquaient à l’appel. J’acceptais, comme ma culture me l’imposait, même

si j’ignorais ce qui les avait emportés. Les maladies cet hiver ? Les

migrateurs passés au-dessus du village fin-Olyne ? Ou une noyade dans

leurs premières baignades du printemps ? Je m’interrogeais sur ces destins

si courts lorsque j’aperçus Velha au bord de l’eau.

Elle posait une tresse funéraire à la surface du Monde. Trois brins

d’herbes d’origines différentes entremêlés avec l’un de ses cheveux en

mémoire de son petit disparu.

Brivael.

 

Résignation.

 

Du bout d’un bâton, Velha immergea l’hommage à son fils.

Mes brasses m’éloignèrent alors que mon cœur se serrait. Pourvu que

Dhimel aille bien.

Ce n’était pas la première fois que je voyais le recueillement de

fedeylins qui venaient de perdre un être cher. Ce geste symbolique honorait

la mémoire de ceux que l’on connaissait et le cheveu enfoui dans les herbes

signifiait que le disparu resterait pour toujours lié à nous, et, en même

temps, qu’une partie de nous était morte avec lui.

Je remerciai Taranys de n’avoir jamais eu ce geste à accomplir et priai

pour que la peine de la famille de Velha s’apaise.

 

Ma prière ne fut pas entendue.

À quelques battements de là, Dhimel laissa libre cours à sa colère. Une

scène irréelle se déroula sur le terrain d’entraînement au vol. Poings serrés,

il rouait de coups un mudeylin d’une tête de plus que lui. La panique

générale me toucha de plein fouet.

Le village entier cessa ses activités pour accourir. Mes camarades

sortirent de l’eau et je les suivis sans savoir ce que nous allions faire de

plus. Personne ne se battait jamais. Nous n’étions pas des barbares.

Horrifié, je réalisai que Glark devait subir ce genre de spectacle tous les

jours.

 

Il faut les séparer !

 

« Dhimel ! Arrête ! » hurla sa mère, le visage encore baigné de larmes.

Il n’écoutait pas et frappait toujours plus fort. Le nez du mudeylin

craqua et du sang jaillit. La foule se dispersa dans une course hystérique.

« De l’eau !

— Non, du tissu !

— Que quelqu’un prévienne les Pères ! »

La phrase n’était pas finie qu’ils survolaient déjà le combat. Tootlieth et

Grahnius empoignèrent Dhimel. Sa fureur s’éteignit aussitôt. Il se laissa

porter loin de l’horrible spectacle. Veralonh et Reyvil soulevèrent le blessé.

« Ne vous inquiétez pas, déclara Litham. Nous veillons sur eux. »

 

Calme.

Soyez apaisés.

 

La foule soulagée retourna à ses occupations. Mes camarades firent

demi-tour pour reprendre la séance de natation. Notre maître transmetteur

nous attendait déjà dans l’eau, les bras croisés en signe d’impatience.

Le mudeylin blessé n’avait pas encore atteint la Gabda-Kor que tout le

monde semblait oublier l’incident.

Seule Velha brisait l’harmonie apparente du village.

Elle me vit, pétrifié d’impuissance et d’incompréhension.

« J’ai perdu deux petits aujourd’hui », souffla-t-elle.

 

Dhimel ne suivit plus les cours des transmetteurs. Il ne revint pas

dormir dans la gabda de sa mère. Après l’accès de violence dont il avait fait

preuve, nous trouvions tous normal qu’il soit mis à l’écart. Même Velha

accepta le destin de ses fils.

 

L’automne passa et Glark repartit hiverner. C’est à la Gabda-Mar que je

revis Dhimel. Il m’apprit qu’il suivait un entraînement pour devenir

sentinelle du tertre de guet. Je me réjouis pour lui. Ceux dont les pulsions

physiques fortes ne pouvaient être contenues trouvaient leur place dans la

protection du village. C’était un honneur d’être choisi.

Ce combat l’avait lié à son avenir.

 

Les larveylins partageaient peu d’activités de groupe hors des castes.

Seuls nos cours d’hiver nous réunissaient. Aussi, je retrouvai Naïlys

entourée de ses cinq frères et sœurs, comme l’année précédente. Si elle avait conscience de ma présence, elle n’en laissait rien paraître. M’avait-

elle oublié ? Moi pas.

Quand nous nous croisions en silence, je lui lançais des regards appuyés

pour attirer son attention, sans réussite.

Un jour, enfin, je la trouvai seule assise dans un recoin sombre de la

Gabda-Mar. Elle faisait des essais de broderie sur des morceaux de voile à

la lueur d’un lumignon.

Je m’approchai d’elle et me raclai la gorge.

« Hum, hum.

— Rohlam, je t’ai demandé de me laisser…

— Non, heu, c’est moi. Cahyl. »

Elle se tourna et me sourit.

« Cahyl. Comment vas-tu ?

— Bien. Mais c’est à toi que je souhaite poser cette question.

— Oh. Ça va. »

Elle baissa le nez et reprit son ouvrage. Je m’assis près d’elle et

demandai :

« Tu as arrêté, tu sais… »

Je mimai un grattement non loin de mon oreille pour qu’elle comprenne

ce que je n’osais exprimer.

Elle haussa les épaules.

« Qu’est-ce que ça peut te faire ?

— Ça m’intéresse, c’est tout. »

Elle plissa le front en me regardant.

« Tu es bizarre…

— Eh ! Je te l’avais dit ! » fis-je en riant.

Elle se détendit et rit à son tour.

« C’est la première fois que quelqu’un me parle pour moi-même et pas

pour ce que je représente dans ma famille, murmura-t-elle.

— Et pour ton destin, qu’est-ce que tes frères et sœurs en disent ? »

 

Amertume. Tristesse.

Douleur.

 

« Je préférerais qu’on parle d’autre chose, tu veux ? »

Ses grands yeux noirs brillaient. Je l’obligeais à se souvenir de ce qui

lui faisait de la peine, de ce qu’elle dissimulait au fond d’elle-même.

Là, à ses côtés, dans ce recoin sombre de la Gabda-Mar, je cessai

d’insister. Je brûlais d’envie de passer du temps avec une larveylin plus

proche de moi que tous ceux que j’avais connus jusque-là.

« D’accord », répondis-je.

 

Chaleur.

 

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