Fedeylins
Chapitre 19
traitait à égalité avec les autres mudeylins et je retrouvais mes repères. M on retour chez les transmetteurs m’apporta une grande joie. Je ne m’y sentais pas à ma place, mais au moins on me
Mistrealh avait été désigné pour être mon maître tuteur. Il serait donc
chargé de m’aider à préparer ma cérémonie du Mudeylin et me guiderait
dans mes premières années d’adulte. D’après les écrits, un référent au sein
de sa caste permettait d’atténuer les doutes avant de toucher au but de son
Œuvre. Bien souvent, le recul du maître tuteur aidait l’apprenti à
reconnaître la voie de son destin.
Je respectais Mistrealh pour ses cours depuis que j’étais larveylin. Âgé
de deux pontes de moins que ma mère, il s’était spécialisé dans l’histoire
des castes dès son accès au rang d’érudit.
Avant même de commencer la synthèse des connaissances de mes
quatre années d’apprentissage, nous apprîmes la mort de Trähsto au cours
de l’hiver. L’un des transmetteurs principaux nous informa que le vieux
fedeylin s’était éteint dans son sommeil et l’on supposait que le froid, plus
que la vieillesse, l’avait emporté. Comme beaucoup ce jour-là, je lui rendis
hommage en jetant à l’eau une tresse de trois herbes entre lesquelles je
plaçai l’un de mes cheveux.
Les herbes s’assombrirent tandis que l’eau les recouvrait. Je repensai au
transmetteur et aux jours agréables passés en sa compagnie. Il m’avait
toujours écouté quand j’en avais besoin. Des regrets pincèrent mon cœur. Il
m’avait demandé de le trouver pour lui parler de mes rêves s’ils revenaient,
mais je ne l’avais pas fait. J’avais gardé pour moi l’étrange capacité
d’empathie, source de mon don. La raison de l’opacité de mes nuits s’était
révélée et j’avais eu peur de parler de l’amulette à mon vieux maître.
Et aujourd’hui, il n’était plus.
Mon esprit s’égara vers tous ceux que j’aimais et je traçai un cercle de
chance dans ma paume ouverte pour que leur destin soit préservé encore longtemps. Puis, du bout d’un bâton, j’immergeai ma tresse funéraire en
mémoire de Trähsto.
Mistrealh fit ses adieux au vieux transmetteur qui avait été son propre
maître tuteur, puis nous reprîmes le cours de notre vie, conscients plus que
jamais de la place de la mort dans le quotidien de notre peuple.
Dans la salle commune des transmetteurs, nous nous assîmes près d’une
ouverture qui donnait sur la grande place. Le Dor nous apportait la lumière
et la chaleur qui nous manquaient tant au cours de l’hiver. Une brise de
Chodoo s’insinuait parfois dans le bâtiment et caressait ma nuque de son
souffle doux.
En sirotant une bolée de rosée, je relatai à Mistrealh mes quatre années
passées dans les autres castes. Le maître sourit de la naïveté avec laquelle je
parlais des choses. Peut-être connaissait-il les termes exacts à employer ? Je
lui racontai tout mais ne m’attardai que sur ce qui m’avait plu. À la fin de
mon récit, Mistrealh me dit :
« C’est intéressant, Cahyl. Alors, pour que cela serve à tous, il va falloir
détailler chaque action avec précision.
— C’est-à-dire ? demandai-je, les sourcils froncés.
— Eh bien, tu devras rédiger des tablettes sur tous les sujets. Quand tu
parles de danse chez les créateurs, il faut nommer les pas et les détailler
pour les non-initiés. »
J’étais éberlué par la somme de travail qu’il me demandait. Mistrealh
continuait d’un ton naturel :
« Ton expérience chez les récolteurs peut être riche d’informations tant
sur les lombrics que sur les plantes médicinales ou les champignons. Et
l’évolution de tes perceptions de Taranys et Savironah peut enrichir les
tablettes existantes sur le sujet. Sans parler de l’engrais issu des
commodités, si méconnu de la majorité des fedeylins.
— Mais, Mistrealh… »
Il ne m’écoutait pas, il jubilait.
« Ah, Cahyl, j’ai hâte de lire les notes que tu as prises !
— Je n’en ai pas pris, bredouillai-je, penaud.
— Comment ça ? coupa enfin le maître, revenu à la réalité.
— Non, je ne savais pas, je… »
Mistrealh eut l’air pincé.
Gâchis.
Sa déception flotta dans l’air. Bien sûr que j’aurais dû prendre des
notes, ça me semblait évident maintenant ! Pourquoi ne l’avais-je pas fait ?
« À vrai dire, j’ai essayé de me mêler aux membres de la caste comme
si j’en faisais partie. J’ai préféré accomplir les gestes plutôt que rester en
retrait et prendre des notes. Je voulais qu’on oublie que j’étais un
transmetteur en plein apprentissage. »
Ah. Un peu mieux.
Malgré l’écho de compréhension qui passa dans l’esprit de Mistrealh,
mon explication sonna comme une excuse.
« Ma foi, tu as sans doute bien fait, soupira-t-il. Mais tu n’as qu’un an
pour synthétiser tes connaissances et j’ai peur que ce soit difficile sans
notes. »
Son esprit pratique reprit le dessus et nous dressâmes une liste des
sujets qu’il me faudrait aborder. Conscients que je ne pourrais pas traiter
tout ce que j’avais vu, nous nous limitâmes à dix sujets : « La place de la
danse dans la fête des fleurs », « Techniques du tromel », « Élevage des
lombrics », « Récolte des champignons », « Plantes médicinales »,
« Taranys », « Savironah », « Le Dor Stare », « Système de filtre des
eaux », « Transport de l’engrais issu des commodités ».
J’aurais à écrire d’une à dix tablettes claires, complètes et concises sur
chaque thème.
Mistrealh m’encouragea à retourner dans les castes pour poser des
questions et compléter les manques dus à mon absence de prise de notes.
Lorsque je rédigeai laborieusement mes souvenirs les plus anciens, je
dus avouer que la danse ne m’avait pas laissé une impression mémorable, et
que ça faisait au moins trois ans que je n’avais pas tapé sur un tromel. Je
mis donc ma fierté de côté et retournai voir Heluk qui répondit avec plaisir
à mes questions.
Le printemps était déjà bien avancé quand je terminai une version des
deux premiers sujets que Mistrealh qualifia de « convenable ».
Selon lui, je devais à présent m’atteler aux tablettes qui reprenaient mon
apprentissage chez les bâtisseurs, mais je laissai traîner une bonne décade
ma visite à cette caste. Le souvenir glacial des jours passés aux côtés de
Sorlyh me découragea. Finalement, par désespoir, je me résolus à interroger
Ercham et Leütbald.
Mes petits frères grandissaient bien. Ils auraient cinq ans à l’automne et
semblaient plus solides que la moyenne des larveylins. Depuis leur
éclosion, Dayan ne déplorait qu’une petite infection de la gorge, quant à
Ercham et Leütbald, ils n’avaient jamais été malades. Malgré leur jeunesse,
ils me toisaient toujours comme quelqu’un d’inférieur. C’était plutôt
pénible et je me trouvais assez d’occupations avec la préparation de ma
cérémonie du Mudeylin pour éviter leur contact. Pourtant je dus m’abaisser
à leur demander un service et leur poser des questions sur les systèmes de
filtres. Leütbald ne pouvait pas m’aider car lui-même ne s’en occupait
jamais. Ercham, lui, se délectait de m’entendre quémander de l’aide.
Je ressentais le profond agacement que lui procurait ma seule présence.
J’ignorais ce qui provoquait chez mon frère une telle aversion alors que je
me montrais toujours distant pour que ma différence ne leur porte pas
préjudice… Mais cela ne suffisait pas. Par leur lien d’empathie fort, mes
trois petits frères me mettaient mal à l’aise.
Ce jour-là, Leütbald était parti retrouver Dayan et notre mère au bain.
Ercham et moi petit-déjeunions tous les deux et je compris que le problème
venait surtout de lui. Ses sensations déteignaient sur les deux autres. Quand
je lui posai des questions sur ses tâches dans sa caste, il sourit d’une
jubilation glacée.
« Ainsi le grand, le merveilleux Cahyl a besoin de mon aide », dit-il en
se retenant de ricaner.
Je me penchai vers lui.
« Je t’en prie, Ercham, ne sois pas mesquin avec moi, je n’ai jamais dit
que j’étais merveilleux, mais oui, j’ai besoin de toi. »
Il se renfrogna.
« Alors tu te souviens que j’existe quand ça t’arrange.
— Mais non, qu’est-ce que tu vas chercher ? »
Il me toisait avec un regard où se mêlaient tant de sentiments
contradictoires que les bribes d’empathie que je captais me déroutaient.
Je soupirai.
« Sorlyh me déteste. Ne m’oblige pas à lui parler pour ça. Tu es mon
frère, Ercham, s’il te plaît ? »
Il éclata de fureur et les fedeylins présents dans la salle commune se
tournèrent vers nous.
« Oui, je suis ton frère ! Et ce n’est pas parce que je suis plus jeune que
je suis moins bien que toi !
— Au contraire, balbutiai-je.
— Maman n’en a que pour toi ! Cahyl par-ci, Cahyl par-là ! On dirait
que tu es son seul petit ! »
Je commençais à comprendre. Ma mère ne leur parlait pas de mon
absence de marque, pourtant son attitude envers moi différait de celle des
autres mères. Si elle aimait chacun de ses petits aussi fort, elle me
considérait comme particulier. Voilà le cœur du problème. Ercham continua.
« Quand tu vivais chez les lombrics, qu’est-ce que nous étions bien tous
les quatre ! Maman ne s’occupait que de nous. Mais elle était souvent triste
et c’était de ta faute. Uniquement de ta faute !
— Je ne…
— Je lui ai demandé ce qu’elle avait un soir où elle pleurait. “J’ai peur
qu’il n’arrive quelque chose à Cahyl” qu’elle m’a répondu. »
Il minaudait sans quitter sa fureur.
« Alors j’ai souhaité que tu ne reviennes pas. Que tu nous laisses
tranquilles. »
Sa voix mourut. Il serra les dents et planta ses ongles dans les fentes du
bois de la table. Ses yeux fixaient les entailles qu’il agrandissait
nerveusement.
Je ne pouvais m’empêcher de compatir à sa peine. Je me levai.
« Je comprends que tu ne veuilles pas m’aider. Je vais me débrouiller. »
J’enjambai le banc et fis quelques pas. Puis, mû par une intuition
soudaine, je revins vers la table et posai mes coudes pour me rapprocher de
mon frère.
« Tu sais qu’au printemps prochain je pourrai quitter la gabda. C’est
comme ça que ça se passe. Je dois laisser ma place aux suivants. Et vous
pourrez profiter de maman.
Mais il faudra bien qu’un jour ou l’autre tu acceptes ta place. Non, tu
n’es pas le seul petit de ta mère. Et le pire pour toi sera l’éclosion de sa
prochaine ponte, la dernière, si tu vois ce que je veux dire. »
Ercham se décida enfin à lever les yeux vers moi. Ils brillaient de
larmes contenues.
« Oh, tu l’avais oublié, n’est-ce pas ? Maman va pondre encore une
fois. Et le destin d’autres petits sera peut-être de la rejoindre. Des petits
dont elle aura à s’occuper et alors tu devras t’effacer. Comme j’ai dû le faire
à votre éclosion. »
Un silence étrange naquit entre nous et je repris.
« Tu as souhaité ma mort ? Et alors ! Moi je ne voulais pas que maman
ait d’autres petits. On est quittes. Aucun de nous n’a été exaucé.
Maintenant, nous sommes vivants tous les deux et on peut s’ignorer encore
ou décider de mieux se connaître. C’est toi qui vois. »
Ercham hocha la tête et je quittai la pièce. Je ne savais pas si nos
rapports changeraient, mais au moins nous avions eu une explication
franche et je prenais conscience de l’ampleur du malaise.
L’après-plein-Dor, alors que je me trouvais près du bâtiment des
transmetteurs, Ercham arriva à grandes enjambées vers moi. Il me tendit
deux tablettes sur lesquelles il avait maladroitement dessiné un schéma et
griffonné quelques explications. À peine les eut-il déposées dans mes mains
qu’il claqua des talons et repartit aussi vite qu’il était venu.
« Merci ! »
Il se tourna à demi et l’ombre d’un sourire passa sur ses lèvres.
Si nous n’étions pas proches, au moins un pas venait de se faire vers le
respect et l’acceptation.
Nos rapports au sein de la gabda se passèrent mieux que je l’eusse cru
possible. Les trois petits mûrissaient et leur espièglerie trahissait juste une
intense joie de vivre. Je m’efforçai de passer du temps avec eux, soulignant
leurs qualités à ma mère lorsqu’ils pouvaient nous entendre. Ils sentirent
que je ne leur étais pas hostile.
Je réussis à finir la rédaction des deux sujets sur les bâtisseurs peu avant
le début de l’été.
Mistrealh était ravi de la progression de mon travail, toutefois il
souligna qu’il m’en restait encore six à traiter d’ici la fin de l’année. Sur le
ton de la confidence, il m’avoua que j’aurais même un mois supplémentaire
car je pourrais rédiger jusqu’à la décade de ma cérémonie du Mudeylin.
« L’essentiel, me dit-il, c’est que chaque sujet soit traité pour que les
Pères sachent qu’ils ont eu raison de te confier en apprentissage aux autres
castes. »
Je masquai mes doutes autant que possible.
« Et pour mon avenir ? L’objet de mon Œuvre ? Qu’est-ce que je vais
dire au cours de ma cérémonie ?
— On a le temps d’y penser, me dit Mistrealh, confiant. Attendons la
fin de ta synthèse. Nous pourrons aborder la question au début du
printemps. »
J’avais mis de côté le problème de la confirmation de la marque, mais je
ne pouvais plus l’occulter. Quoi que Mistrealh pensât de ma cérémonie et
de mon avenir, je devais envisager toutes les réactions des Pères. Même les
plus extrêmes.
Je rédigeai assez vite deux tablettes sur le Dor Stare et je pris de
l’avance sur mon programme avec huit autres sur les lombrics. Il faut dire
que mes souvenirs restaient vivaces et que le sujet m’intéressait
grandement. Avant de soumettre le résultat de mon travail à Mistrealh, une
idée me traversa.
Je tenais l’opportunité de retourner auprès de Naï. J’avais enfin un
prétexte pour prendre du temps pour moi.
Bien sûr, j’arrivai sans mal à convaincre mon maître tuteur qu’il me
fallait retourner poser des questions à Eirenê et donc partir pour la grappe
des lombrics.
« J’y passerai sans doute la nuit. »
Il fronça les sourcils.
« Aussi longtemps ?
— Il me faut une demi-journée de marche pour l’aller et une demi-
journée pour le retour. Sans compter le temps de poser des questions. Et
puis Eirenê ne sera peut-être pas disponible ce jour-là. »
Découragé, Mistrealh soupira.
« Essaye quand même de partir à l’aube. Avec de la chance, tu ne
perdras qu’un jour et pas deux. Même s’il reste encore deux décades avant
la prochaine migration, ce n’est pas le moment de prendre des risques. Les
prédateurs ont tendance à avoir de l’avance depuis quelques années. »
Je le rassurai sur ma prudence et partis préparer une petite besace avec
mes tablettes et une outre d’eau.
Je passai une nuit agitée à imaginer mes retrouvailles avec Naï. Aurait-
elle encore changé en deux ans ? Si je lui parlais de Taranys et Savironah,
comprendrait-elle les sentiments que j’éprouvais à son égard ?
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