Fedeylins

Coste Nadia · Chapitre 5 sur 43

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Fedeylins

Chapitre 3

esprit baignait dans le silence. Aucun murmure, aucun soupir, aucun L orsque je m’éveillai, je me sentis mieux que jamais auparavant. J’étais vivant et j’avais tout à découvrir. Mon

bruissement ne troublait ma plénitude et mon calme. Une impression de

sécurité m’enveloppait. Ma mère m’avait déposé dans une couche arrondie

et creuse garnie de plumes douillettes fixée à la paroi terreuse de la gabda.

Je repoussai la couverture tissée et m’assis. Les fibres de quelques plantes

dépassaient des murs de terre. Une grande porte, fermée par un morceau

d’écorce brune, menait à l’extérieur. Juste au-dessus, une ouverture

circulaire, l’unique fenêtre de notre habitation, me permettait de voir le ciel

encore brumeux du matin. À quelques battements de ma couche, en hauteur,

se trouvait celle de ma mère. On ne pouvait l’atteindre qu’en volant. Près du

sol de la paroi opposée, les deux couches inoccupées de Melyna et Andara

dépassaient du mur.

Un rayon du Dor passa par l’ouverture circulaire et je m’ébouriffai les

cheveux en bâillant avant de me lever. Sur le mur face à la porte se dressait

un buffet massif, seul meuble de la gabda. Dans ses nombreux tiroirs, il

renfermait des tablettes d’argile, d’autres en écorce, des scriptoirs et des

plumes. La lumière rougeoyante d’un feu projetait des ombres depuis

l’entrée d’un tunnel tout près du buffet. Piqué par la curiosité, je passai les

jambes par-dessus le rebord de la couche. Avec une poussée des bras, je me

projetai en avant et mes pieds touchèrent le sol couvert d’épines de pin

séchées.

Il me fallut une ou deux secombres pour retrouver un équilibre et je

m’accrochai au rebord de la couche jusqu’à ce que les taches blanches ne

dansent plus devant mes yeux. Je fis quelques pas prudents dans la gabda.

Par la fenêtre ronde, la journée semblait fraîche et humide, mais je ne le

ressentais pas. L’ingéniosité de mon peuple me ravit. Les bâtisseurs

isolaient les murs des gabdas en mélangeant des fibres de chanvre à la terre de construction. La forme de dôme des toits s’obtenait après un tressage

résistant de branches fines, traitées et recouvertes de terre isolante. De

l’extérieur, en volant, on pouvait voir les savantes rigoles creusées pour

faciliter l’écoulement des eaux de pluie.

Attiré par la vive lumière qui éclairait le tunnel près du buffet, je m’y

engageai à pas lents. Son étroitesse m’oppressa mais la douce chaleur qui

émanait de l’extrémité me guida. Mes doigts coururent le long des parois.

Les inscriptions et les motifs gravés ne m’évoquaient rien. Malgré

l’instruction que j’avais reçue dans ma bulle, je ne connaissais pas tous les

glyphes et symboles de l’alphabet fedeylin.

Je me retrouvai dans la salle commune de notre grappe. La pièce

immense aurait pu contenir au moins quatre gabdas. Au centre, un large

conduit évasé surplombait le foyer circulaire pavé de pierres pour évacuer

les fumées. Une trentaine de fedeylins se répartissaient dans la salle :

certains déjeunaient, assis aux tables en bois massif ; d’autres patientaient

près de la cheminée où un récolteur s’affairait à la distribution de

nourriture ; d’autres enfin voletaient vers une immense fenêtre qui

surplombait une porte tout aussi grande, uniques sorties directes vers

l’extérieur. Même si le bruit n’était pas assourdissant, je me sentis perdu au

milieu de toutes ces allées et venues.

En comptant le mien, je distinguai six tunnels. Cinq de la même

dimension que celui qui menait à ma gabda et un dernier plus imposant.

Des glyphes et des inscriptions d’une couleur ocre et brillante recouvraient

les parois incurvées.

Les larges ouvertures qui donnaient sur l’extérieur et le feu rougeoyant

de la cheminée conféraient à la pièce une atmosphère chaleureuse, mais

j’ignorais ce que je devais faire et la peur me gagna.

Une femelle passa avec une assiette fumante et mon ventre gargouilla.

Ma mère, assise à une table avec mes sœurs, m’appela par de grands

signes. Mon soulagement devant ces visages familiers fut immédiat.

« Voilà notre Cahyl ! sourit ma mère.

— C’est dommage que tu aies raté la fête d’hier, dit Melyna.

— Tu dois être affamé ! »

Andara plaça aussitôt un bol en terre cuite sous mon nez et Melyna

approuva d’un geste.

« L’éclosion n’est jamais de tout repos. Si tu te sens désorienté, ou que

tu as des questions, n’hésite pas.

— Nous sommes là pour toi. »

Mes deux sœurs complétaient leurs phrases dans une unité incroyable.

« Merci ! »

Hier, je n’étais qu’une bulle parmi tant d’autres et aujourd’hui… le

membre d’une famille.

L’odeur du récipient éveilla mes sens et fit gémir le creux qui tordait

mon estomac.

« Ne soyez pas en retard, leur dit notre mère. Le Dor est déjà haut. »

Mes sœurs soupirèrent.

« Ne peut-on pas rester avec Cahyl aujourd’hui ?

— S’il te plaît ?

— Vos maîtres vous attendent et vous aurez tout le temps de profiter de

votre petit frère ! »

Résignées, elles m’embrassèrent puis quittèrent la grappe par la grande

porte, nous laissant seuls, ma mère et moi. Dans le bol, des grains de

framboises, des fraises des bois et des pétales de pirus se mélangeaient à

une rosée trouble. Je m’amusai à faire tourner les fruits au rythme des

mouvements du couvert creux. Je le remplis et le portai à mes lèvres. Le

goût sucré de la rosée envahit ma bouche et m’arracha un soupir de

ravissement. Le liquide n’avait plus rien à voir avec les gouttes

désaltérantes que les récolteurs puisaient au creux des fleurs : il avait été

chauffé puis épaissi, et maintenant qu’il était tiède, il exhalait plus de

parfum et de saveur que je ne l’aurais cru. Je replongeai avidement mon

couvert pour en boire davantage. L’un de mes mouvements entraîna un

grain de framboise que je croquai aussitôt. Son acidité fit frissonner mes

papilles, autant de surprise que de plaisir. Je jouai un moment à touiller les

pétales ronds et blancs dans le bol avant de les goûter à leur tour. Leur

fadeur me déçut un peu, mais à force de les mâchonner, je me rendis

compte que leur consistance changeait pour devenir une délicieuse pâte

souple et tendre sous mes dents.

Ma mère s’émerveilla de mes découvertes culinaires.

Une fois tous les fruits et les pétales avalés, je bus avec plaisir le

contenu du bol, laissant la rosée tiède couler dans ma bouche et revigorer

mon corps.

« Alors ? Qu’est-ce qu’on va faire aujourd’hui ? »

J’avais hâte de visiter le village et de découvrir le bâtiment des

transmetteurs. Ma mère me dévisagea d’un air grave et soupira.

« Tu es si grand. »

Je ne comprenais pas ce qu’elle voulait dire. Je n’étais pas grand, j’étais

un larveylin. Je fis balancer mes jambes dans le vide, sous mon banc, les

yeux baissés.

« Et c’est… mal ? »

Ma mère me prit la main par-dessus la table.

« Non, mon chéri. Excuse-moi. Tu es ma deuxième ponte et j’ai du mal

à ne pas te comparer à tes sœurs. Il leur a fallu quelques jours pour

comprendre notre peuple et perdre l’insouciance de la bulle.

— Comment ça ?

— Je les sentais distraites, vite fatiguées.

— Et je suis si différent ?

— Cahyl ! Tu parles déjà comme un mudeylin ! »

Je repliai mes jambes contre mon menton en me renfrognant.

« Ce n’est pas de ma faute si je suis comme ça. »

Ma mère sourit.

« C’est vrai, ce n’est pas de ta faute. Tu es juste plus éveillé que les

autres. C’est moi qui dois m’habituer. »

Je lui jetai un regard perplexe par-dessus mes genoux.

« Bien, me dit-elle. Je comptais attendre un peu, mais puisque tu

sembles prêt, il y a quelque chose que tu dois savoir pour survivre dans ce

monde. »

Je me redressai et avançai mon visage près du sien. Elle baissa d’un ton.

« Sais-tu que le destin de chacun est déterminé dès sa bulle ? »

J’acquiesçai.

« Sais-tu comment on peut le voir ?

— Par la marque derrière l’oreille ! »

Elle hocha la tête et souleva ses cheveux pour me montrer la peau

derrière son oreille gauche. Une pointe pleine, couchée, avec deux lames

finissant en crochet, formait un relief.

Elle reprit après s’être assurée que j’avais bien vu.

« Cela est la marque des transmetteurs.

— Tu es une transmettrice ! Comme moi ! » m’exclamai-je avec joie.

Ma mère me réduisit au silence d’un geste. Je fronçai les sourcils.

« Je suis une transmettrice. Pas toi.

— Mais Veralonh a dit…

— Cherche ta marque, Cahyl. »

En bougonnant, je fis courir mes doigts derrière mon oreille gauche.

Aucun dessin sur ma peau.

Mes doigts tremblèrent. Je ne comprenais pas.

« Ils se sont peut-être trompés d’oreille », pensai-je dans un sursaut

d’espoir.

J’examinai l’autre côté. Rien non plus.

Mon souffle se fit court. Une goutte de sueur roula entre mes

excroissances.

« Je ne suis… rien », dis-je avec angoisse.

Ma mère se mordait les lèvres de nervosité.

« Bien sûr que si, mon chéri. »

Je me sentais normal, pourtant tous les fedeylins naissaient avec une

marque. C’était comme ça depuis l’arrivée des Pères. Cela faisait partie des

choses que je savais. De la base de notre société. On ne pouvait pas naître

sans marque.

Le monde s’écroula. J’étais né dans une société harmonieuse, au sein

d’une famille heureuse, avec une mère aimante, mais j’étais différent.

Anormal.

« Je n’ai pas de place, murmurai-je, choqué. Je n’ai pas de destin !

— Ne dis pas ça, Cahyl ! »

 

Peur.

 

Cette sensation me frappa. Par sa limpidité et parce que je ressentais

cela pour la première fois depuis la veille. La plénitude que j’éprouvais en

me levant était liée à l’absence de murmures dans ma tête, et ils revenaient.

Le sourire bienveillant de ma mère me glaça. Elle ne savait pas que je

l’entendais. Que j’étais un monstre.

Elle posa une main sur les miennes mais je me dégageai. Je ne pouvais

plus soutenir son regard. Pris de panique, je sautai au bas du banc et courus

droit vers la sortie la plus proche.

« Cahyl ! »

Je n’étais pas à ma place ici. J’étais une erreur. Je n’aurais jamais dû

survivre à mon éclosion.

« Cahyl ! Reviens ! »

Mes petites jambes me portèrent aussi vite que possible et ma mère

décolla à ma poursuite.

Je bousculai des groupes sur le chemin. Leur unité et la fluidité de leurs

mouvements communs renforcèrent ma peur de moi-même. Je serai

toujours seul. Je ne connaîtrai pas une telle harmonie.

Des larmes me brouillèrent la vue. Les grappes que je contournais se

mêlaient au flou qui m’entourait. Où aller ? Vers l’eau ? Reprendre le cours

du destin et me noyer ?

Non. Au milieu de mes sanglots, je sus que je ne voulais pas mourir.

Juste être comme les autres.

Ma course me conduisit à la grande place et je stoppai net : une

immense fontaine me barrait le chemin.

Taranys, les ailes déployées, tenait le Dor au-dessus de sa tête. Assise à

ses pieds, Savironah portait la coupe de la connaissance d’où s’écoulait

l’eau filtrée de la mare. Leur prestance me coupa le souffle.

 

Qu’est-ce qui lui arrive ?

Il est bizarre, ce larveylin.

 

Je chassai mes larmes. Partout, de petits groupes me dévisageaient. À

l’autre bout de la place, des créateurs serraient des troncs polis et creux

entre leurs jambes. La seule face fermée de ces tromels pointait vers la

fontaine. Les petits assis tout près attendaient que les adultes frappent de

nouveau du plat de leurs paumes contre la fine couche de bois pour que la

musique reprenne.

Ma mère posa une main sur mon épaule.

« Tu es calmé ? »

Sa présence rassura ceux que mon arrivée avait troublés.

 

Il est tout seul. Il doit accepter que ses frères

et sœurs n’aient pas survécu.

Il lui faut du temps.

 

« J’ai peur », murmurai-je, autant à ma mère qu’aux dieux.

Dans ma bulle, les Pères m’avaient promis une place, un destin qui me

permettrait d’être heureux, mais je n’avais rien de cela.

Ma mère me prit dans ses bras.

« Tout va bien. Tu as passé la cérémonie d’éveil et les Pères ont choisi

de faire de toi un transmetteur. Il faut leur faire confiance. »

Ainsi, ma cérémonie aurait pu être différente. Quelle réaction craignait

ma mère ? Une panique générale face à l’aberration de mon état ? Et qu’auraient pu me faire les Pères s’ils ne m’avaient pas déclaré transmetteur

malgré mon absence de marque ?

Une boule se noua dans ma gorge. Je préférais ne pas le savoir.

« Ils ont menti au village, bredouillai-je, obnubilé par les allées et

venues des petits groupes d’un bâtiment à l’autre.

— Ils ne font jamais d’erreur, affirma ma mère. Il doit y avoir une

raison. »

Les sensations de mon visage lové dans la grande main de mon géniteur

me revinrent. Oui. Il m’avait touché.

« Tu sais, reprit-elle, aucun écrit ne prouve le lien entre le destin et la

marque. C’est une croyance populaire. Et puis, si tu n’avais pas de destin, tu

n’aurais pas survécu à ton éclosion. »

L’image de Glark, l’étrange être gluant qui m’avait sauvé, me revint à

l’esprit. Avait-il déjoué le destin en m’aidant à gagner la berge ? Aurais-je

dû mourir ? Était-ce pour cela que mon géniteur ne m’avait pas apposé de

marque ?

Un long silence tomba entre nous pendant que j’intégrais les faits. Il me

manquait une scarification derrière l’oreille, et à cause de cette infime

particularité, je serais toujours à part.

« Les autres ne comprendront pas, murmurai-je.

— Ils n’ont jamais vu personne naître sans marque, cela peut les

effrayer. Mais tant que les Pères te protègent, tu n’as rien à craindre. »

La sincérité de ma mère ne laissait pas de place au doute, pourtant, je ne

pus m’empêcher de me demander combien de temps les Pères fermeraient

les yeux sur ma différence.

 

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