Fedeylins
Chapitre 21
ne réussit pas à faire disparaître mes angoisses. Ma cérémonie du Mudeylin O lyne revint, et avec elle une nouvelle année. Le printemps, qui apportait d’ordinaire la joie des beaux jours,
approchait et, à chaque plein-Dor, je guettais les signaux lumineux émis par
Glark.
À cette ombre de la journée, la plupart des fedeylins se restauraient
dans leurs salles communes ou sur la grande place. Heureusement pour
Glark et moi, les rares membres de mon peuple qui remarquèrent les
lumières n’auraient jamais eu l’idée qu’un gorderive soit capable d’une telle
précision et d’une telle régularité. Aucun fedeylin n’imaginait que les
gluants puissent codifier des pensées, les communiquer et en retenir le code.
Leur réputation de stupidité joua en notre faveur.
Pendant plusieurs jours, Glark indiqua qu’il allait bien. Il ne
communiquait pas de nouvelles informations sur le jour et le lieu de son
départ. J’espérais que mon ami arriverait à contenir ses émotions d’ici là.
La peur de mourir était synonyme de lâcheté pour les siens et, s’il s’était
toujours défendu quand il le fallait, il ne devait pas s’attirer des ennuis
maintenant.
Les autres gorderives désignés ne pensaient qu’à l’honneur d’être
choisis et la perspective de devenir des héros. Les raisonnements de Glark,
plus profonds, risquaient de trahir ses peurs.
De mon côté, je délaissai la préparation de ma cérémonie pour mettre
en place mon idée de sauvetage. Je passai des journées entières dans la salle
aux tablettes de ma caste pour trouver des informations sur les gorderives.
Étaient-ils plus sensibles au bruit qu’à la lumière ?
Je profitai de l’occasion pour chercher de nouvelles tablettes sur des cas
d’empathie comme le mien. Les rares témoignages rapportaient toujours les
mêmes exemples isolés : ceux qui n’étaient pas morts étaient devenus fous.
Une fois, un texte mentionna la disparition progressive du don d’une femelle et j’eus un sursaut d’espoir : aucune fatalité ne me liait à mes sens
plus développés que la moyenne. Je pouvais me concentrer sur le départ en
expédition de Glark.
En salle commune, je présentai Wardan à Alwin et chacun parla de son
Œuvre à l’autre. Je restai auprès d’eux pour évoquer les possibilités de
combiner leurs deux inventions. Ils ne comprenaient pas l’intérêt puisque
les feux dansants d’Alwin ne se voyaient que dans l’obscurité et que la
machine de Wardan projetait des brillants qui scintillaient sous le Dor et
éloignaient les migrateurs. Je me mordis les lèvres pour ne pas leur révéler
mon envie d’utiliser leurs inventions. Si nous détournions l’attention des
gorderives, Glark serait libre de s’échapper.
Les Pères pourraient mentir une nouvelle fois lors de ma cérémonie,
mais s’ils choisissaient mon passage à l’âge adulte pour révéler ma
différence aux autres, aider Glark serait mon dernier acte utile.
Les jours passèrent et juste avant la fin du mois d’Olyne, le signal
« demain » brilla de l’autre côté de la mare. Les doutes qui tournaient et
retournaient dans mon esprit se cristallisèrent pour former des nœuds. Je
restai paralysé sans réussir à déglutir. Le message changea et « au nord »
me fut précisé.
Je jurai contre Dastöt. Le nord menait au désert. Glark ne survivrait pas
plus de quelques jours. Si les prairies boueuses du sud paraissaient un lieu
de vie adapté aux gorderives, la sécheresse des terres du nord ne pouvait
que leur être fatale.
Il était temps de mettre mon plan à exécution.
Je trouvai Wardan. Après avoir achevé son Œuvre, le bâtisseur s’était
consacré à la réalisation d’un modèle de taille réduite pour finir ses essais
avant la fête des castes en Lobely où il présenterait sa machine à levier.
D’ici à sa présentation aux Pères et aux maîtres, il n’aurait pas le droit de
l’utiliser. Wardan s’impatientait car, pour des raisons de calendrier, même si
son Œuvre était prête, il ne pourrait pas la mettre en action lors de la
migration de fin-Olyne.
Dans le bâtiment des bâtisseurs, il répertoriait les différentes formes et
grosseurs des brillants qu’il comptait utiliser une fois sa machine cooptée par la communauté.
Il m’accueillit d’un sourire, comme à son habitude. De grands plis
barraient son front, autrefois lisse comme le mien. Il me respectait, je le
savais autant que je le sentais. L’intérêt que je portais à son travail et les
questions que je lui posais chaque fois que je le croisais le touchaient autant
que mon attitude passée avec ses petits frères. Un bâtisseur comme Wardan,
heureux de vivre, des idées plein la tête et œuvrant pour l’ensemble de notre
peuple, me rendait fier d’être fedeylin.
Il se trouvait seul ce jour-là et je m’assis à ses côtés en silence. Je
cherchais toujours les mots appropriés quand il posa sa plume et repoussa
d’une main la tablette sur laquelle il griffonnait.
« Bon, dit-il. Que veux-tu me demander ? »
Une secombre, j’eus l’impression que le bâtisseur lisait dans mes
pensées, mais je me rendis vite compte que mon attitude était pour le moins
explicite. J’arrêtai de me frotter les mains et avançai mon visage.
« En fait, je viens te donner l’occasion de tester ta machine.
— Elle fonctionne, ma machine, Cahyl ! » me dit Wardan, prêt à rire.
Je repris avec sérieux.
« Tu sais que ton levier est capable d’envoyer des brillants où tu veux.
Tu ignores si la ruse fonctionnera, si les migrateurs se laisseront berner par
leur éclat. »
Wardan se raidit.
« Sorlyh ne veut pas risquer des vies pour ce test. Si cela ne fonctionne
pas, il a peur d’attirer les prédateurs.
— Je te propose un essai différent, murmurai-je.
— Ah ? Dis-moi. »
Wardan fronça un sourcil. Ce que j’allais lui présenter ne lui plairait
pas, mais j’avais besoin de lui. Je lui exposai mon idée, les feux dansants
d’Alwin et les expéditions gorderives, sans mentionner Glark.
« Sorlyh ne sera pas d’accord, soupira Wardan.
— Qui a dit que nous devions l’en informer ? »
Il réfléchit.
« Pourquoi fais-tu ça ?
— Il vaut mieux que tu n’en saches pas plus. Si ça tourne mal, tu
pourras dire que je t’ai forcé à le faire, que je t’ai menti ou que je t’ai pris ta
machine. Ce que tu veux. Il n’est pas question que tu aies des ennuis à
cause de moi.
— Non. C’est trop dangereux. Si la ruse ne prend pas et que les
gorderives nous voient, je m’en voudrai toute ma vie. J’ai beau avoir envie
d’utiliser mon levier… Désolé, Cahyl, c’est non. »
La sincérité de Wardan m’empêchait de lui en vouloir.
« Ce n’est pas grave », murmurai-je, sans conviction, avant de me lever.
Mon plan s’effondrait.
Abattu, j’allai tout de même trouver Alwin.
« C’est dommage que tes feux dansants n’aient qu’une petite portée.
— Comment ça ?
— D’après ce que tu m’as montré, la distance entre le point de
lancement et l’explosion des couleurs est à peine de quatre battements. Tes
tableaux colorés auraient plus d’impact s’ils étaient visibles de loin. »
Alwin sourit.
« Tu n’as vu que le prototype ! Les cylindres que je prépare pour la fête
des castes seront trois fois plus gros ! »
Un sursaut d’espoir m’anima. Je n’avais peut-être pas besoin de
l’invention de Wardan, finalement.
« Ça augmentera la distance ? De combien ?
— Avec la retombée des étincelles, je dirais dans les quinze ou vingt
battements. »
Le créateur ignorait que ses paroles sauvaient la vie de Glark.
Je n’eus aucun mal à convaincre Alwin de me prêter l’un de ses
cylindres, quelques tresses et des cubes de poudre de lycopode. Il me faisait
confiance quand je lui disais que je ne m’en servirais pas.
Que voulait-il que j’en fasse ? Ma seule parole lui suffisait.
« Je te les rendrai demain », promis-je.
Aucune culpabilité ne me rongeait quand je me rendis aux abords de la
forêt. Je repérai un passage assez éloigné du village pour cacher Glark. Le
pincement au cœur ne me gagna que lorsque je m’endormis plusieurs
ombres plus tard. Pourquoi toujours mentir ? Trahissais-je l’un de mes seuls
amis fedeylins en sauvant le gorderive ? Et si Wardan avait raison et que
cela attirait les prédateurs au lieu de les éloigner ? Les doutes m’assaillirent,
mais je n’avais plus le temps de trouver une autre solution. Il me fallait
essayer.
Mistrealh me cherchait depuis des jours pour enfin décider des phrases
que j’aurais à prononcer lors de ma cérémonie du Mudeylin. Je l’évitai
toute la matinée.
Au plein-Dor, le message effréné de Glark « au nord » trahissait son
angoisse. Il ignorait mon plan et j’espérais que son esprit prendrait le dessus
sur ses instincts au moment opportun. Il devait être au paroxysme de la
nervosité puisqu’il ignorait même si je percevais bien ses signaux.
La nuit tombait. Olyne était pleine et son éclat flamboyant m’offrait de
rares zones d’ombre. D’une main, je tenais un petit pot de terre où brûlait
un lumignon, de l’autre, je masquai tant bien que mal la lumière qui filtrait.
Ma besace me gênait. Le cylindre, les tresses et les cubes de poudre
cognaient contre mes flancs à chacun de mes pas. Je contournai les derniers
créateurs présents sur le terrain d’entraînement au vol. Ils décollèrent en
direction du village et la voie fut enfin dégagée. Je me hâtai jusqu’au Saule.
Les tromels gorderives résonnaient au loin.
Je me faufilai entre les hautes herbes pour me cacher derrière un tronc
d’arbre mort. Je me trouvai en territoire gorderive et aucun des guerriers de
ce peuple n’aurait manqué le départ d’une expédition. Ils ne surveillaient
pas les « moucherons » pacifistes de l’autre côté de la mare.
La foule compacte des mâles à la peau verte et brune entourait les deux
expéditions. Les traces rouges de sang sec coloraient la gorge de certains
individus. Je détaillai les femelles à l’écart en me souvenant de ce que
Glark m’avait dit sur leur influence et leur choix des reproducteurs. La
scène me parut familière, mais mes doutes parasitaient mes réflexions.
Avais-je encore le temps de trouver une cachette sûre ?
Les expéditions étaient formées de deux groupes de cinq gorderives
armés de lances ou de tranchoirs, un casque grossier vissé sur le crâne. Des
lucioles captives volaient au-dessus d’eux. La reine Balmonée, flanquée du
général Blavrit, faisait son discours rituel sur l’importance de trouver la
bonne grande mare, leur courage, leur loyauté et l’espoir de la communauté
du retour de ces expéditions-là.
« Glorieux sont les explorateurs qui apporteront le salut des gorderives !
À votre retour, vous serez des héros ! » coassa-t-elle.
Alors, tous les spectateurs acclamèrent les valeureux qui partaient.
J’aperçus Glark dans l’un des groupes, un tranchoir à la main. De tous
les guerriers choisis, c’était le seul dont les acclamations m’apparurent
superficielles.
Je m’éloignai aussi discrètement que possible.
Le bruit des tromels s’intensifia puis s’arrêta dans de grands cris de
joie. Le silence qui m’entoura soudain me pétrifia. Combien de temps
mettraient les gorderives pour atteindre ma position ?
Alors que le cliquetis de leurs armes se rapprochait, je trouvai un
buisson assez haut pour projeter son ombre. De nombreuses petites étoiles
brillaient à présent autour d’Olyne et je scrutai le ciel à la recherche d’un
nuage providentiel qui masquerait l’éclat de la lune rousse. De sombres
volutes se massaient bien trop loin, alors je devais me contenter de cette
maigre cachette.
Je sortis le matériel de ma besace, positionnai le cylindre et plaçai le
lumignon loin des quatre cubes de poudre donnés par Alwin. Je regrettai
son absence. Il aurait aimé voir son invention fonctionner mais n’aurait
jamais accepté de me suivre. Que lui dirai-je le lendemain ?
Je me mordis la lèvre. Le groupe de gorderives se rapprochait à pas
lourds. Les tranchoirs fixés aux ceintures se percutaient au moindre geste.
Les couteaux de leurs pattes arrière s’enfonçaient dans la terre sèche et
donnaient aux guerriers une démarche dodelinante. L’un d’eux bondissait
parfois et tirait sur la cordelette qui asservissait la luciole. Le pauvre insecte
captif éclairait alors le chemin.
Je laissai mon empathie dériver vers les gorderives. Ils se trouvaient
encore trop loin pour que je puisse les dissocier les uns des autres : je ne
captais qu’un flot léger d’émotions diverses.
Le groupe approcha et je réussis à isoler les pensées de Glark, à
l’arrière. Il scrutait l’obscurité de gauche à droite, à l’affût du moindre signe
de ma présence. Son corps entier cherchait à fuir, bondir loin de la mort. Et
j’allais lui en donner l’occasion.
Ils parvinrent à quelques battements du buisson près duquel je me
cachais. La luciole n’éclairait pas assez pour révéler ma présence et je retins
mon souffle tandis que les gorderives me dépassaient.
J’attrapai une tresse d’herbes et réprimai mon envie d’agir. Il fallait être
patient. Le groupe de gorderives s’éloigna et je glissai un cube de poudre
compactée dans le tube. J’enflammai la tresse, la jetai à la suite de la poudre
et inclinai le cylindre pour que la projection ne se fasse pas à la verticale.
Le cube, enflammé, vola dans la nuit et s’éteignit sans bruit. Un juron
se coinça dans ma gorge. Ça ne fonctionnait pas et il ne me restait que trois
cubes !
L’expédition gorderive s’éloignait encore et les doutes me
submergèrent. Je glissai un autre cube dans le cylindre puis enflammai une
tresse. Il fallait peut-être que la poudre crépite avant d’être projetée ?
Je posai la soucoupe du lumignon sur le haut du tube jusqu’à ce qu’un
petit bruit se fasse entendre. Alors je libérai la poudre. Une formidable
explosion retentit tandis que le cube retombait en poussière lumineuse à une
quinzaine de battements de là.
Je lançai mon empathie. Un remous se formait dans le groupe.
« Encore une fois », murmurai-je pour me donner du courage.
Je procédai de la même manière et priai pour que les gorderives ne
repèrent pas l’origine du bruit.
Le groupe changea de cap pour suivre les filaments scintillants qui
retombaient en pluie dorée.
En réponse aux bruits sourds, j’entendis un grondement au loin et de
gros nuages noirs vinrent de l’ouest. Pas un souffle de vent ne les poussait.
La pluie ne toucherait pas le rivage avant le lendemain.
Je préparai la dernière salve, déjà prêt à poursuivre les gorderives si
cela ne fonctionnait pas. Quand le cube explosa, les guerriers se
précipitèrent et je les comptai. Quatre. Glark ne se trouvait plus avec eux !
Je scrutai l’obscurité. Il bondissait en silence à ma recherche. Les autres
gorderives, occupés à attraper les feux dansants, n’aperçurent pas le signal
que j’envoyai à Glark à l’aide du lumignon. Dès qu’il le vit, il pivota dans
ma direction.
« Cahyl ! Tu es venu !
— Ne traînons pas, lui dis-je. Tes amis peuvent nous rejoindre très
vite ! »
Je lui indiquai le chemin : vers l’ouest, par la prairie aux fleurs, nous
devrions atteindre la forêt sans nous faire remarquer. Il y serait en sécurité.
J’attrapai le cylindre d’Alwin, prêt à courir. Glark claqua sa langue.
« Viens, lui dis-je, on n’a pas de temps à perdre.
— Grimpe.
— Quoi ?
— Grimpe », dit-il de nouveau.
Je restai figé. Des exclamations gorderives nous parvenaient au loin : le
groupe d’explorateurs se lassait d’attendre d’autres feux dansants.
Glark se débarrassa de son casque de fortune et fonça sur moi tête
baissée. Il me fit voler en l’air et je retombai sur son énorme crâne mou
sans avoir rien perçu de la volonté de mon ami. Le cylindre d’Alwin
m’échappa des mains. Je l’abandonnai à regret.
« Accroche-toi », murmura Glark.
Par réflexe, je nichai mes doigts dans les creux qu’ils avaient autrefois
formés autour des yeux du gorderive. Et Glark bondit.
Je lui soufflai les indications de direction en me repérant à l’ombre des
collines. Un bruit de crépitement parvint à mes oreilles et je me retournai en
me cramponnant. Le groupe de gorderives venait de trouver le cylindre
d’Alwin. Le mince filet de rage que je percevais expliquait la suite. Le tube
avait été brisé et le lumignon, renversé sur le bois, achevait le massacre des
gluants. Un feu rouge profond s’éloignait de nous au fur et à mesure que
Glark bondissait. Un filet de fumée noire monta dans la nuit au-dessus des
restes de l’Œuvre d’Alwin.
Je jetai de brefs coups d’œil aux lumières du village pour guider Glark
jusqu’à la forêt et dévier sa course pour l’éloigner des miens. Le gorderive
ne ralentissait pas, soulagé de fuir le peuple dans lequel il ne trouvait pas sa
place.
À l’orée des Grands Arbres, je descendis du crâne de mon ami.
« Cache-toi par ici, lui dis-je. Il y a plusieurs arbres à nœuds, tu devrais
y être bien jusqu’à ce que ton peuple t’oublie un peu. Après… nous
verrons. »
Glark me remercia, davantage par la chaleur qui émanait de lui que par
les mots. Il était touché que j’aie pris la peine de l’aider quand il en avait
besoin. Je lui expliquai que je le considérais comme mon meilleur ami et
qu’après tout, lui aussi m’avait sauvé la vie le jour de mon éclosion.
« Nous sommes quittes alors », me dit-il.
J’acquiesçai, ému.
Il détailla les alentours, peut-être pour masquer son propre trouble.
Quelques années plus tôt, il aurait été pétrifié de se retrouver livré à lui-même au cœur des Grands Arbres. À présent, cela ne l’affectait pas. Tout
était préférable à son rivage.
Son regard se fixa sur les branchages les plus hauts.
« Il n’y a pas de chouettes, par ici. »
Il le constatait sans peur, comme un guerrier qui évalue les forces de ses
ennemis.
« Non, leur territoire est plus au sud », répondis-je, inquiet du ton de
mon ami.
L’image du neveu de Blavrit décapité me fit frissonner. Glark serait-il
capable de tuer l’un des rapaces nocturnes de la forêt ?
Il toucha ses tranchoirs de l’intérieur du bras. Je lui tendis ma besace
dans un réflexe, avec l’espoir de détourner son esprit et l’empêcher de faire
une bêtise.
« Tu trouveras de quoi manger pour quelques jours. Ne te goinfre pas,
je ne sais pas quand je pourrai revenir.
— La forêt est généreuse », me répondit-il, surpris par mon geste.
Je lui expliquai ce que j’avais appris chez les récolteurs et comment il
pourrait perturber la forêt par sa simple présence en gobant quelques
insectes insignifiants pour lui. Dès qu’il s’agissait de nourriture, son esprit
n’était pas réceptif, mais il me promit de bien se comporter.
Ma confiance en lui balaya mes doutes.
Malgré mon soulagement d’avoir sauvé Glark, je ne pus m’empêcher de
craindre la confrontation avec Alwin. Je ne pouvais pas l’éviter, alors il me
fallait lui dire en face que je ne lui rendrais pas son invention.
Le matin, une agitation anormale secouait la salle commune. Je captai
des bribes d’informations sans être sûr de pouvoir m’y fier. Des ragots
couraient sur les gluants.
« Tu te rends compte, disait une femelle, c’est la première fois qu’une
expédition gorderive fait demi-tour !
— À mon avis, ils vont repartir plus tard, répondit le mâle avec qui elle
parlait.
— Taranys seul le sait. Tant qu’ils restent de leur côté de la frontière,
tout va bien. Tiens, pendant que j’y pense, tu viens avec moi préparer les
brillants ? »
Les gorderives cherchaient Glark. Les quatre autres membres de
l’expédition, plutôt que de continuer leur quête de la bonne grande mare,
étaient retournés au rivage boueux pour prévenir la reine. Pensaient-ils que
cela suffirait à faire d’eux des héros ? Ou s’assuraient-ils d’être loin du
désert au lever du Dor ?
Alwin mangeait, seul à une table. Je m’assis en face de lui, la gorge
sèche.
« Je suis désolé, mais… »
Il grogna.
« Ne te fatigue pas. J’ai vu les feux dansants hier.
— Ils étaient magnifiques, bredouillai-je, incapable de trouver une
excuse valable.
— Tu avais promis, Cahyl ! Je te faisais confiance !
— Alwin, je…
— Rends-moi mon cylindre et va-t’en. »
Je baissai la tête, penaud.
« J’ai eu un petit problème avec ton Œuvre. »
Qu’est-ce que tu cherchais, Cahyl ? Pourquoi
avoir utilisé mon invention sans moi ?
Qui cherchais-tu à impressionner ?
« Est-ce que quelqu’un t’a vu l’utiliser ? »
Je hochai la tête.
Tu cherches à t’attirer des ennuis.
Ce sera sans moi.
« Je suis sincèrement désolé, Alwin.
— Pas autant que moi. »
Ce n’est pas le cylindre qui m’importe. C’est la conflance que j’ai perdue.
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