Fedeylins

Coste Nadia · Chapitre 27 sur 43

Pages du PDF

Fedeylins

16 - Lombrics

16

 

Lombrics

 

« Loin des grouillantes serres cachées sous les écorces,

Les vers mangent la terre, la rejettent, la renforcent.

Ils fouissent pour partir, redevenir sauvages,

Mais resteront toujours des lombrics d’élevage. »

Complainte des vers.

 

OceanofPDF.com

« L es expéditions reprennent. La reine et Blavrit sont proches, comme avant. »

Glark s’inquiétait. Après plusieurs années de tranquillité relative, la

menace pesait de nouveau sur les siens.

« Et les autres gorderives ne contestent toujours pas ?

— Nan. Ils aiment croire à la bonne grande mare. Ils se battent pour être

choisis.

— Ils sont fous !

— Nan. Ils veulent devenir des héros pour que les femelles les

préfèrent. »

Le concept me dépassait. Quel étrange besoin de filiation. Était-ce ce

que ressentaient les mères avant leur ponte ? Je secouai la tête.

« Qui a parlé de cette autre mare le premier ? Vous n’avez pas d’écrits,

ni d’Histoire que vous vous transmettez oralement ! À part quelques

événements majeurs, vous vivez au jour le jour. D’où vient cette

croyance ? »

Glark réfléchit. Sa peau se plissa autour des marques laissées par mes

doigts.

« Avant, il y avait plein de mares partout. Plein de gorderives aussi,

mais pas de fedeylins. Après, il a fait chaud et les mares se sont asséchées.

Il y a eu le désert et les prairies boueuses. Les arbres de ta forêt ont poussé

aussi.

— Oui, les prieurs disent qu’à l’aube des temps, l’eau recouvrait tout.

— Quand les mares ont commencé à manquer, les armées se sont

formées et les massacres quotidiens ont réduit mon peuple autour des plans

d’eau. Chacun voulait la mare de l’autre. Finalement, il n’est resté que

celle-ci. Les survivants des armées ont dû cohabiter et les femelles ont pris

le pouvoir.

— Et la bonne grande mare ? »

Glark gonfla une de ses joues.

« Oh. Toujours quelqu’un pour dire qu’il doit en rester au moins une

autre. Si celle-ci n’est pas asséchée, y’en a peut-être encore une grande

ailleurs. »

C’était la première fois que mon ami me parlait de l’histoire de son

peuple. Jusque-là, je croyais que personne ne lui enseignait le passé des

siens.

« Glark, qui t’a raconté tout ça ? »

Il gratta la terre avec l’os de son orteil.

« Quelqu’un, au fond de l’eau.

— Qui ? Un autre gorderive ?

— Non. »

Il ne voulait pas m’en dire plus.

« Qui donc ?

— Quelqu’un qui conserve l’histoire pour nous ! Voilà ! »

 

J’ai posé des questions et il m’a répondu. Il a dit que les autres ne s’intéressaient pas au

passé mais qu’on ne pouvait pas avancer sans apprendre les erreurs des ancêtres.

Ça avait l’air d’être un secret.

Doute.

Je ne devrais peut-être pas en parler à Cahyl ?

 

« Ça va, ne t’énerve pas. »

Je brûlais d’envie de lui demander si cette mystérieuse personne lui

avait aussi donné son pendentif. Après tout, il m’avait dit l’avoir trouvé au

fond de l’eau. Qui pouvait bien vivre là ?

Ma peur me fit frissonner. Quoi que ce fût, je préférais l’ignorer.

 

Pour changer de sujet, je racontai à Glark mon apprentissage chez les

récolteurs aux côtés de Kolth, le maître responsable de moi cette année-là.

« Il m’a fait le suivre partout pendant plusieurs décades pour l’observer

et faire ce qu’il exigeait. J’ai aidé au semis des pois jusqu’à ce qu’il soit

interrompu par le raid des migrateurs. Kolth a craint qu’ils ne puissent pas

être terminés tant qu’Olyne était pleine. Je ne sais pas pourquoi c’était si

important pour lui. Enfin, bref. Après, j’ai transporté les nasses à crevettines

au bord de l’eau et participé au tri et au nettoyage des algues. J’ai porté des

provisions pour garnir les garde-manger des grappes et mis à sécher les

plantes médicinales dans les grandes salles du bâtiment. Nous avons fait

une généreuse récolte avant la fête des fruits et un superbe banquet ! Quoi d’autre ? Ah oui, j’ai aidé à transporter de la paille de chanvre pour protéger

les pieds des fraises des mauvaises herbes et garder la terre au frais pour

l’été. »

Je souris à Glark, satisfait.

« Ça te plaît ?

— Oh, ça ou autre chose…

— Mais es-tu heureux ?

— Je ne sais pas. »

Que lui dire ? Je n’attendais rien de la vie. Les journées passaient sur

moi sans aucun espoir de normalité. Je me réjouissais tout de même : en me

désignant dans les cinq mudeylins qui interchangeaient leur place, les Pères

m’en donnaient une.

L’image de la vérification des marques pendant la cérémonie de passage

à l’âge adulte me noua le ventre. Je devais profiter de cette accalmie car

j’ignorais leur réaction quand mon tour viendrait.

« Rassure-toi, Glark. Je vais bien. »

 

Au début de Dor, premier mois de l’été, Kolth semblait satisfait de mes

efforts. Malgré la rudesse des tâches à accomplir, je ne me plaignais guère

et m’efforçais de ne pas me faire remarquer. Je gardais toujours à l’esprit

que j’aurais pu faire partie de n’importe quelle caste. Je n’étais pas

davantage récolteur que je n’étais transmetteur, mais cela ne m’empêchait

pas de faire comme si.

Kolth m’indiqua un jour que je ne le suivrais plus. Je passerais les deux

mois d’été à m’occuper des lombrics, à les soigner, les nourrir, les découper

et les cuisiner. L’automne serait consacré aux récoltes en forêt, que ce soient

celles des plumes, des champignons, des épines de pins ou des plantes.

« C’est une responsabilité importante. J’espère que tu ne me décevras

pas. »

Presque naturellement, je m’ouvris à ses pensées.

 

Pas comme le mudeylin de l’année dernière.

Celui qui n’écoutait pas assez. Cet idiot a gâché la récolte d’une décade sous prétexte de

ne pas s’abaisser à des travaux salissants !

Je me concentrai avec effort et perçus l’image de Lutar, le frère de Naï,

dans l’esprit de Kolth.

 

Quand je pense aux champignons qui ont dû être jetés ! Tout ça parce qu’un créateur en a

mélangé de mauvais aux bons.

Heureusement que Cahyl n’est pas comme lui.

 

Le maître récolteur tourna de nouveau ses pensées vers moi, mais sa

vague de satisfaction stoppa net :

« Cahyl ? Tu es encore là ? »

Il agita une main devant mes yeux. Obnubilé par les pensées de Kolth,

je n’avais pas conscience de l’hébétude qui se lisait sur ma figure. Il me

fallait encore travailler pour contrôler mon empathie.

Je me confondis en excuses et le remerciai de sa confiance. Je

m’éloignai quand des mots jaillirent dans mon esprit.

 

Bizarre, ce gamin.

 

Je sursautai comme si on m’avait crié à l’oreille et détalai, penaud.

 

Mon contact avec les lombrics s’était jusqu’à présent limité aux plats

fumants de ragoûts et aux tranches grillées que les récolteurs nous servaient

dans la salle commune. Je ne connaissais pas le détail de leur élevage, à part

quelques bribes sur leur usage pour les cultures. Par la rencontre de Naï,

j’avais appris qu’on les utilisait pour aérer la terre avant les semis et qu’ils

servaient à rendre fertiles des sols durs.

L’élevage de lombrics se faisait à l’écart du village, au nord, à la limite

de la prairie aux fleurs et des collines où les plants de chanvre abondaient.

« Tu pars combien de temps ? me demanda Leütbald, mi-inquiet, mi-

impatient.

— Je ne sais pas. Kolth a parlé de l’été entier, mais je rentrerai sans

doute dormir au village.

— Allons, Cahyl ! Tu ne vas pas faire les allers et retours tous les jours

pendant deux mois ! Les récolteurs qui passent l’année entière dans cette

grappe te logeront sur place. »

Ma mère offrait un visage confiant, amusé par ma naïveté, mais son

inquiétude filtrait jusqu’à moi.

« Tu crois ?

— C’est à une demi-journée de marche ! Chaque membre de la caste

consacre une décade par an aux déjections de lombrics, alors des gabdas

sont aménagées pour ceux qui s’en occupent à tour de rôle.

— Cahyl va s’occuper des déjections de lombrics, pouffa Ercham.

— Berk, grimaça Leütbald.

— Oui, ben vous avez entendu maman ? Moi aussi je le ferai un jour. »

Dayan croisa les bras tandis que les deux autres le taquinaient.

Ma mère soupira devant les chamailleries de ses plus jeunes fils. Elle

sortit un sac de l’unique meuble de la gabda et le posa sur ma couche.

 

Peur. Doute.

Comment le protéger ?

 

« Dayan le lombric ! Dayan le lombric !

— Ça suffit ! Mes chéris, laissons Cahyl préparer son séjour. »

Elle appréhendait cette séparation plus que moi.

Même si je n’étais jamais resté loin de ma mère, cela n’allait pas

forcément mal se passer. C’était une préparation comme une autre à mon

passage à l’âge adulte. Quand j’aurai mes ailes, je quitterai la gabda

familiale pour vivre seul. Il me restait quelques années, alors je pouvais m’y

entraîner. Et ma mère aussi.

Je regrettai de ne pas avoir le temps d’expliquer à Glark que je ne le

retrouverais pas cet été. Il connaissait la suite de mes apprentissages : il

comprendrait.

Tandis que je rangeai une outre d’eau et un pantalon de rechange dans

le sac de toile, l’idée d’emporter l’amulette me traversa.

Les pensées de ma mère tournaient-elles autour de ma protection face à

la douleur ?

Ma décision fut rapide. Je n’étais pas censé connaître l’existence de

l’amulette. Et, à la grappe des lombrics, nous serions peu nombreux. Je pris

le risque de vivre sans.

 

En salle commune, je croisai Alwin et lui fis un bref au revoir. Il me

souhaita un bon été et me taquina sur les parties de vlatch que je

manquerais.

Ma mère m’embrassa et me murmura : « Que Taranys te garde » d’une

voix chargée d’émotion. Ercham et Leütbald, eux, feignirent la gentillesse.

Ils jubilaient de me voir partir. Je fis de mon mieux pour masquer ma peine.

Les émotions de Dayan fluctuaient davantage. Même s’il ne cherchait

pas mon contact, son intérêt pour mon apprentissage l’incitait à me parler.

« Je te raconterai », lui promis-je.

 

Nous approchions du Dor Stare, le jour le plus chaud de l’année, et

c’est sous l’astre brûlant que je parcourus la demi-journée de marche qui

me séparait de la grappe des lombrics.

Je me remémorais ce que je savais de ce lieu à mesure que la silhouette

des bâtiments se dessinait.

La chaleur étouffante me fit regretter de ne pas avoir emporté de quoi

me protéger du Dor comme me l’avait conseillé ma mère. Alors que

j’hésitais à couper une fleur pour m’en couvrir la tête, j’arrivai à quelques

battements de ma destination. Près de la grappe, j’aperçus un large abri

recouvert de branches bien fournies. Le sol grouillait. Les longs corps

musculeux des lombrics se contractaient puis s’étiraient alors qu’ils

entraient et sortaient de terre.

Une femelle de l’âge de ma mère se posa près de moi et je me détournai

du rectangle de terre en perpétuel mouvement.

« Tu dois être Cahyl », me dit-elle, une main sur son cœur.

J’acquiesçai et effectuai le même salut solennel.

« Je suis Eirenê, ajouta-t-elle. Kolth m’a prévenue de ton arrivée. »

Elle me sourit et ses ailes balayèrent l’air avec un scintillement argenté.

« Eh bien, ça ne sera pas de trop d’avoir deux mains

supplémentaires ! » ajouta-t-elle gaiement.

Je lui souris à mon tour. Son contact était paisible et, loin du village, je

ne craignais pas d’être submergé par des murmures sensitifs. Je relâchai le

contrôle de mon empathie.

« Suis-moi, reprit Eirenê, je vais te montrer où tu vas dormir. »

Elle me flanqua une grande tape dans le dos qui m’obligea à faire

quelques pas pour reprendre mon équilibre. La récoltrice entra dans l’une

des gabdas et je suivis le mouvement.

Mon sang cognait dans ma tête depuis la fin de ma marche et je me

massai les tempes pour apaiser la douleur. Ma longue promenade sous le

Dor m’avait affecté plus que je ne le pensais et Eirenê me proposa de

commencer par du repos et de l’observation.

Après avoir mémorisé laquelle des dix couches de la gabda des mâles

deviendrait la mienne, je sortis regarder les lombrics. Comme eux, je restai à l’ombre sous l’abri de feuillage. Les relents de terre brassée qui se

mêlaient à l’air chaud n’apaisaient pas mes maux de tête, mais les

contractions du corset des vers m’hypnotisèrent un grand moment. Jusqu’à

ce que je décide de m’éloigner.

Eirenê m’avait conseillé de faire le tour de l’élevage et je découvris un

vaste espace clos et deux autres abris vides dans la lignée du premier. À

l’écart se trouvait un dôme de terre plus large qu’une gabda. Je n’osai y

pénétrer seul et retournai en direction de la grappe des lombrics pour

chercher Eirenê et me rendre utile. Dans la salle commune, une autre

femelle expliquait des détails sur les vers à une poignée de larveylins. Elle

me jeta un regard en coin et reprit son récit.

 

Connais pas. Timide ?

Peut venir s’il veut. Pas le manger !

 

Ses sensations, ses pensées limpides, s’insinuaient dans mon esprit.

Cette période d’éloignement du village favorisait mon empathie. Je ne la

retenais pas et cela me soulageait.

« Pourquoi ils restent sous les branches, même quand on ouvre les

barrières ? demanda une jeune femelle.

— Oh, ils n’y restent pas tout le temps, rassure-toi. Mais le Dor les

brûlerait. Leur peau est très fine, tu sais. »

La petite acquiesça d’un air pincé.

« Ils sortent la nuit et se mettent à l’abri la journée, continua la femelle

adulte. Ils savent que nous les traitons bien et ils se nourrissent du meilleur

sol. Il a fallu de nombreuses générations pour garder des lombrics en

captivité. Aujourd’hui, ça fonctionne.

— Quand pourra-t-on en découper un ? lâcha un mâle en faisant rire le

groupe.

— Ce n’est pas si simple. Et vous êtes encore bien jeunes. »

 

Eirenê apparut par l’ouverture du toit. Elle me fit signe, soucieuse, et je

la rejoignis dehors.

« Que se passe-t-il ? demandai-je.

— Les lombrics s’agitent. Je crois qu’ils vont se reproduire dès ce soir.

— Et c’est…? »

Je cherchai mes mots. Mal ? Grave ? Je ne comprenais pas ce qu’elle

cherchait à me dire.

Eirenê secoua ses cheveux gris aux tempes.

« Non, rien de grave. C’est juste un peu tôt. D’habitude, ils font ça au

cœur de l’été. J’espère que les premiers petits ne seront pas nés pour le

prochain raid des migrateurs. »

Je réfléchis. Le mois de Dor commençait à peine. Et le prochain raid

n’aurait pas lieu avant la mi-Nooma. Donc dans un peu plus d’un mois.

« Si vite ? lui dis-je. Combien de temps mettent-ils pour se reproduire ?

— Souvent deux mois, parfois moins. Une seule fois par an. En général

on arrive à isoler les cocons le temps de la migration, mais les petits sont

difficiles à canaliser les premiers mois et les pertes peuvent être nombreuses

s’ils sortent à la vue des migrateurs. »

Eirenê me ramena près du premier enclos.

« Je vais avoir besoin de toi pour transporter les animaux âgés sous un

autre abri, me dit-elle en enjambant la barrière de rondins. Ce soir, nous ne

devons libérer que ceux qui sont aptes à se reproduire.

— Comment les reconnaît-on ? demandai-je en la suivant dans l’enclos.

— Ils sont marqués à la naissance d’une tache de couleur sur la tête.

Aide-moi à chercher les bleus. »

Je regardai sans conviction la masse grouillante de vers autour de moi et

n’osai pas demander comment reconnaître leur tête.

Eirenê empoigna le corps mou de l’un des spécimens, le cala sur son

épaule et le traîna vers un petit passage qui menait à un autre enclos. Elle le

lâcha par-dessus le mur de rondins. Le lombric tenta de creuser sous la

séparation puis fit demi-tour pour suivre le long couloir protégé jusqu’à

l’enclos vide qui l’attendait.

La récoltrice n’y allait pas de main morte. Elle attrapait un lombric, le

soulevait pour le maintenir sur son épaule et le faisait basculer dans le petit

couloir. Le fait que le ver soit deux fois plus long qu’elle ne la perturbait

pas.

J’inspirai de petites bouffées d’air et essayai d’empoigner le long corps

brillant dont l’extrémité tachée de bleu venait de passer.

Je glissai plusieurs fois sans réussir à enserrer la peau couverte de

mucus du gigantesque ver qui se contractait. L’odeur de leurs sécrétions

amères m’emplissait les narines. Quand j’assurai enfin ma prise, je plantai

mes pieds dans la terre et tirai de toutes mes forces. L’animal ne bougea

pas, comme ancré au sol. Je réessayai, mais il m’était impossible de le

soulever.

Sans lâcher, je cessai de tirer. Hors de question qu’un ver gluant et

frétillant soit plus fort que moi. Je tirai de nouveau, la mâchoire contractée

dans une grimace d’où s’échappa un grognement. Sans succès.

Alors que mon souffle se faisait court et que ma sueur se mêlait au

mucus poisseux, Eirenê me lança :

« En douceur, Cahyl, sinon ils agrippent leurs soies à la terre et ce n’est

plus possible. »

Et c’est maintenant qu’elle le disait ! L’envie de tailler un steak dans la

bête qui me résistait me traversa l’esprit.

Pour me calmer, je repensai à mes cours de méditation avec Trähsto et à

ce que j’avais appris avec Heluk.

Très bien. De la douceur, avait-elle dit.

Je soufflai un bon coup et desserrai mon étreinte autour du ver. Son

corps cessa de se crisper. D’un long mouvement fluide, j’arrachai le lombric

du sol pour le basculer sur mon épaule.

Je réprimai un cri de joie car il me restait encore à le déposer de l’autre

côté du mur de rondins.

Eirenê, amusée, me regarda me débattre avec mon fardeau tandis que je

tâchais de ne pas glisser sur l’un de ses congénères.

Je déplaçai les animaux tout l’après-plein-Dor et, quand la nuit tomba,

je m’écroulai de fatigue contre le mur d’une gabda proche. Je venais de

passer l’une des journées les plus dégoûtantes de ma vie.

Eirenê ouvrit la barrière pour libérer les lombrics jeunes et vigoureux

dans le vaste espace clos qui leur était réservé. Sous les lunes montantes,

l’accouplement commença.

La cinquantaine de récolteurs présents cessa ses activités pour se réunir

autour de la zone de reproduction. Les lombrics se déplacèrent avec leur

lenteur caractéristique et mâchonnèrent le sol meuble de la prairie aux

fleurs. Puis ils se humèrent et se tournèrent autour. Enfin, ils se choisirent,

deux par deux, pour se serrer l’un contre l’autre. Progressivement, une

gaine de mucus se forma pour protéger chaque étreinte.

Les récolteurs se dispersèrent en direction de la grappe et j’en conclus

qu’il n’y avait plus rien à voir. Je passai près d’Eirenê.

« C’est fini ? demandai-je.

— Non, pas encore. Ils restent comme ça une bonne ombre avant la fin

de la fécondation. Tu veux te débarbouiller au puits en attendant ? »

Je compris sa pointe d’amusement en baissant les yeux sur mon torse

poisseux où le mucus séchait.

Le puits se trouvait de l’autre côté de la grappe. J’y tirai plusieurs seaux

et les vidai dans un tronc creux qui formait une auge prévue à cet effet. Le

contact de l’eau fraîche me fut agréable. Je m’éloignais pour chercher aux

alentours des poignées d’herbes afin de frotter les derniers morceaux de

mucus sec quand on m’interpella.

« Eh, toi là-bas ! »

Je me tournai dans l’obscurité en direction de la voix féminine.

« Tu pourrais nettoyer pour les suivants ! »

Je revins sur mes pas à grandes enjambées.

« Je n’avais pas fini… et je… » dis-je, ma poignée d’herbes brandie.

À hauteur du puits, la jeune femelle stoppa son geste pour vider l’auge

et me dévisagea.

« Ah. C’est toi », dit-elle d’un air pincé.

Un frisson de tristesse la traversa. Je m’approchai et scrutai son visage

sous la lumière des lunes. Des traces de terre la couvraient et j’eus du mal à

la reconnaître. Puis elle leva ses yeux noirs vers moi et le déclic se fit.

« Naï ! m’écriai-je. Ce que tu as grandi ! »

Bien sûr, que j’étais stupide ! Elle était mudeylin, comme moi, et ses

ailes bourgeonnaient dans son dos.

Elle maugréa en renversant le tronc creux. Je me sentais si heureux de

la revoir que j’ignorais par où commencer.

« Ça alors, qu’est-ce que tu fais là ? dis-je bêtement.

— Ça ne se voit pas ? Je cueille des pâquerettes. »

 

Idiot.

 

Elle remonta un seau d’eau, le versa dans l’auge puis y plongea une

feuille veloutée. Elle nettoya son visage de la terre qui le couvrait et trempa

ses mains pour enlever ce qui s’était incrusté sous ses ongles.

 

Saleté de lombrics.

 

Sa présence me perturbait. Cela me rendait aussi heureux que mal à

l’aise. Malgré les raisons qui l’avaient poussée à me fuir, elle me manquait.

Alors qu’elle se décrassait, je constatai à quel point elle avait changé. Il

ne s’agissait plus de la petite larveylin aux yeux tristes assise sur les

brindilles. Elle serait adulte dans quatre ans, volerait… et pondrait dans les années suivantes. Son état de femelle me frappa tout à coup. Les courbes de

son corps s’arrondissaient et ça lui allait bien. Sous la couche de terre qui

maculait ses joues apparut sa peau teintée du hâle du travail en plein Dor.

Alors que je restais les bras ballants à la regarder, Naï m’ignorait

superbement. Elle termina sa toilette, vida et nettoya l’auge, puis prit un

gros panier tressé adossé au puits et passa les anses sur l’une de ses épaules.

Elle me jeta un coup d’œil agacé.

Un picotement d’énervement et de mépris plana dans son esprit,

pourtant elle me dit quand même :

« Bon, si tu veux voir les cocons, c’est maintenant. »

Et elle me tourna le dos pour se rendre à la zone de reproduction.

Mû par une impulsion soudaine, je lâchai ma poignée d’herbes et lui

emboîtai le pas, forçant l’allure pour arriver à son niveau.

Ses émotions fluctuaient. Tantôt elle était en colère, tantôt elle se

détendait. Précieux instants où mon sourire s’élargissait hors de mon

contrôle.

Lorsque nous arrivâmes à la barrière de rondins, Naï posa son panier

vide près d’elle et s’accouda pour observer les lombrics se détacher de leur

étreinte. Avec prudence, j’adoptai la même position. Sans le vouloir, nos

coudes se frôlèrent. Un frisson courut entre mes excroissances et ma

respiration s’accéléra. J’avais envie de me rapprocher de Naï, de passer un

bras par-dessus ses épaules. Qu’elle colle sa tête dans le creux de mon cou.

De nous figer, elle et moi, sous la lumière des lunes, dans la douceur de

cette nuit d’été.

C’était une sensation étrange. Je n’avais jamais rien perçu de similaire,

même par empathie sur d’autres fedeylins. Mon don se brouillait.

Ressentait-elle la même chose que moi ?

Elle se pencha pour désigner deux lombrics et son souffle doux frôla ma

peau. Les vers se séparaient l’un de l’autre et rentraient sous terre.

« Tu vois le clitellium de celui-ci… la partie jaune, renflée, là… »

J’acquiesçai.

« Il sécrète encore du mucus. Ça va former un manchon qui glissera le

long de son corps. »

En effet, une fine pellicule se dissociait du lombric.

« C’est une femelle ? demandai-je à voix basse.

— En fait, ils sont à la fois mâles et femelles. Mais ils ont besoin d’être

deux pour se reproduire. En captivité, les deux ne sont pas toujours fécondés après un accouplement. Regarde, ça y est, le manchon passe au-

dessus de sa tête.

— C’est sa tête, ça ? »

Je restais incapable de différencier les deux extrémités. Le manchon se

referma. Naï m’apprit qu’il pouvait y avoir une dizaine d’œufs alors qu’un

seul ver sortait en général du cocon ainsi formé.

Ses défenses cédaient petit à petit. J’eus même droit à un sourire quand

elle partit se coucher.

 

Si les pensées et les rêves se réunissent en un seul flot pour suivre le

même chemin, cette nuit-là, j’eus l’impression d’être l’un des cailloux du

chemin. Un vent confus d’idées soufflait sur mon esprit. Il passait sur moi

sans que je puisse trouver une prise, une pensée à laquelle m’accrocher. Je

saisissais quelques mots, parfois des sentiments.

Au milieu de cette cacophonie de rêves, la vague douce et chaude du

bien-être du sommeil me traversa. Je m’y accrochai et sombrai dans les

sensations agréables de l’un de mes semblables endormi.

Ma première nuit chez les lombrics présagea des suivantes. Sans

amulette au fond de ma couche, je ne réussis à trouver le repos qu’en

partageant le sommeil d’un autre.

 

Les jours qui suivirent mon arrivée furent rudes, pourtant je m’en

souviens encore comme de jours heureux. Pour trier les lombrics, je

vérifiais s’ils avaient ou non été fécondés. J’aidais à déplacer les cocons et à

les enfouir à l’abri des prédateurs dans une terre généreuse qui accueillerait

les petits dès leur éclosion. Je croisais souvent Naï, toujours sérieuse et

concentrée sur ses occupations. Je lui faisais un petit signe de la main à

chaque fois et jouais des yeux pour amplifier la singularité de se saluer

toute la journée. Au bout du dixième « bonjour », elle souriait. Au

quinzième, elle pouffait de rire. Mon cœur s’illuminait en même temps que

son visage et j’aimais profondément cette sensation. Même si ma mère, mes

sœurs, Glark et Alwin me manquaient, je n’osais pas compter les jours qui nous rapprochaient de l’automne et donc de mon retour au village. La

douceur de vivre à l’écart, celle de travailler près de la terre et d’utiliser mes

mains me plaisaient de plus en plus.

Bien sûr, s’occuper des lombrics restait plutôt ingrat, mais, avec Naï, la

vie semblait simple et belle.

Dans ses allées et venues au milieu des autres, elle portait de gros

paniers tressés, tantôt vides et tantôt pleins de terre fertile rejetée par les

lombrics. Les récolteurs répartissaient cette terre entre les cultures trop

fragiles pour supporter les déplacements des vers dans le sol. De jeunes

fedeylins volaient jusqu’au champ de kamut à l’ouest des abords de la forêt.

Les déjections de lombrics étaient indispensables à la croissance des plantes

médicinales, surtout pour les gros tubercules blancs dont on faisait des

cataplasmes, ou la camomille et le serpolet qui poussaient au pied des

collines.

Durant deux décades, je m’occupai à mon tour des déjections de

lombrics. Remplir mon panier de la terre rejetée par les animaux, le

transporter où on me l’indiquait et aider à brasser le sol pour l’aérer et

incorporer la terre fertile constituaient mes tâches principales.

Je m’arrangeais pour ne pas m’éloigner de Naï et, à ma grande surprise,

elle me cherchait souvent du regard.

 

Un jour au ciel chargé de nuages, nous transportions tous les deux nos

paniers vers le bas des collines quand l’écho de la corne des sentinelles

résonna dans la prairie.

Les migrateurs.

Ils arrivaient avec quelques jours d’avance et nous n’étions pas prêts.

L’espoir d’atteindre la grappe me traversa et mourut aussitôt : elle était bien

trop loin. Naï réagit plus vite que moi. Elle lâcha son panier et la terre

fertile se répandit sur le sol. Elle agrippa mon poignet. Je laissai choir mon

fardeau pour la suivre dans sa course vers les collines.

Nous ne pourrions jamais parvenir aux arbres avant que les migrateurs

n’arrivent jusqu’à nous. Eirenê m’avait dit qu’ils savaient où se trouvaient

les lombrics et qu’ils profitaient toujours de l’effet de surprise pour en

gober quelques-uns.

En courant, nous contournâmes le champ où l’on cultivait les bulbes,

racines et autres tubercules que mon peuple utilisait pour se soigner. Un

épais buisson de lavande nous barra le chemin et Naï m’y entraîna sans tenir compte de mes protestations quand je me griffai aux brins. Elle me fit

signe de me taire et je trouvai une position supportable près de la jeune

femelle. La peur emplit soudain le silence.

Naï ne lâchait pas mon poignet. Elle scrutait le ciel à travers les

branches odorantes du buisson. Le bruit régulier des ailes des échassiers se

précisa. Ils poussèrent de petits cris aigus et décrivirent de larges cercles à

la recherche de proies. L’un d’eux fonça sur nos paniers, en souleva un dans

son bec et le recracha. Des morceaux de jonc et de terre volèrent autour de

lui.

Je bougeai la main pour serrer celle de Naï. Le contact de mes doigts

fermés sur les siens la troubla et elle plongea ses grands yeux noirs sur moi.

Nous nous pelotonnâmes, épaule contre épaule, dans l’abri de fortune à

l’odeur enivrante.

La moiteur de l’été s’alourdit tandis que le ciel s’obscurcissait. Les cris

des prédateurs nous pétrifiaient. Lorsque l’un des migrateurs frôla le

buisson de lavande du bout de sa queue, quelques grains se détachèrent des

épis et nous tombèrent dessus. Je fermai les paupières et serrai la main de

Naï plus fort. Sa respiration s’accéléra. Ce n’était pas le premier raid auquel

elle assistait et la terreur qui emplissait son souffle témoignait de sa

conscience de la mort.

La chaleur devenait étouffante alors que l’humidité de l’air emplissait

ma bouche. Le temps se suspendait à notre attente.

C’est alors qu’un craquement résonna entre les collines. Une fine pluie

chaude se mit à tomber.

Naï sortit de sa torpeur et soupira de soulagement. Elle dégagea ses

doigts de ma main et désigna l’extérieur du buisson. La pluie appelait les

lombrics sauvages qui émergeaient de terre en gigotant. L’averse ne

dérangea pas les échassiers qui fondirent sur les vers pour les attraper dans

leurs longs becs.

Je souris à Naï. Ce raid-là aurait l’estomac plein, mais ni les fedeylins,

ni les lombrics d’élevage n’en feraient les frais.

Le ballet des migrateurs qui plongeaient vers le sol et remontaient en

claquant du bec dura jusqu’à ce qu’ils soient repus. Ils s’éloignèrent en

direction de la mare tandis que la pluie faiblissait.

Ce genre d’averse d’été n’était pas rare et les nuages noirs s’étirèrent.

La lumière filtra puis la pluie cessa tout à fait.

De grosses gouttes odorantes s’écrasèrent près de nous. La lavande

humide dégagea son parfum quand les rayons du Dor la réchauffèrent.

J’esquissai un geste pour sortir du buisson et vérifier si nous pouvions

retourner à la grappe en sécurité quand je captai une pensée de Naï.

 

Reste.

 

Je fis mine de regarder à travers les tiges et déclarai avec une fausse

assurance :

« Nous ferions mieux de rester ici encore un peu. On ne sait jamais.

— On ne sait jamais », reprit Naï, soulagée.

Je me rassis en face d’elle, les épaules courbées pour ne pas faire

bouger la lavande. Elle enserra mes deux mains dans les siennes et je perçus

de trop nombreuses bribes de pensées. Je retins mon empathie du mieux

possible et la regardai chercher ses mots.

« Je suis heureuse que tu aies un destin », me dit-elle solennellement.

Je ne m’attendais pas à ça et préférai garder le silence plutôt que de

gâcher notre intimité.

« Quand j’ai su que les Pères t’avaient désigné dans le groupe chargé de

suivre tous les apprentissages, j’ai compris que ton destin et ta place étaient

écrits comme pour n’importe lequel d’entre nous. »

Au lieu de faire une remarque désobligeante sur ma relative normalité si

l’on excluait mon absence de marque, je préférai retourner la conversation.

« Et toi ? lui demandai-je d’une voix enrouée. Tu as accepté ton

destin ? »

 

Non !

 

« Bien sûr, mentit-elle. Quel choix aurais-je pu faire, dis-moi ? »

Elle lâcha mes mains. Trop vite à mon goût.

« Arrête, Naï, repris-je. Parler de nos destins ne nous avancera à rien. Je

suis bien avec toi. Et je crois que toi aussi. On est là, tous les deux dans ce

buisson de lavande, seuls au monde. Et je n’ai qu’une envie, c’est d’y rester.

Toujours. Voilà mon destin. Rester avec toi sous ce buisson. »

Ses adorables yeux se plissèrent et sa bouche fit une petite moue

interrogative. La vue de ses lèvres me donna envie d’y poser les miennes.

« Qu’est-ce que tu veux dire ? demanda-t-elle.

— Je ne sais pas. Je ne me sens bien qu’avec toi. Et je veux que le reste

de ma vie ressemble aux jours que l’on vient de passer.

— S’occuper des lombrics ?

— Ça n’a aucun rapport avec les lombrics ! criai-je. Il s’agit de toi et de

moi ! »

Je relâchai mon empathie d’un coup. Elle enveloppa Naï et me revint en

vagues de confusion. Cela paraissait si étrange, si nouveau pour elle. Le

concept même lui était difficile à assimiler, mais elle ressentait des choses

positives à mon égard.

Je soupirai en me pinçant le bras pour revenir à mes sensations propres.

« Tu ne peux pas comprendre. »

Elle hocha la tête d’un air désolé et me reprit les mains.

« Moi aussi je suis bien avec toi.

— Je n’ai pas besoin d’en savoir plus », répondis-je en l’attirant contre

moi.

Je l’enserrai et elle passa timidement les bras autour de ma taille.

Cette proximité physique nous apporta une grande chaleur même si

nous n’avions pas de mots pour expliquer le sentiment de bien-être qui

accompagnait cette étreinte.

Nous nous séparâmes avant la nuit, gênés par ce que nous nous étions

dit.

Je repensai au baiser que je ne lui avais pas volé. Une si belle occasion

se représenterait-elle de nouveau ? Saurais-je la reconnaître ? Ce regret me

hanterait-il ?

 

Quelle aurait été ma vie si j’avais su saisir l’instant ?

 

OceanofPDF.com